Arabie saoudite : des centaines d’étrangers exécutés, des familles dénoncent des simulacres de procès

L’Arabie saoudite fait face à une vague de critiques après l’exécution de 338 personnes en 2024, dont 129 étrangers, pour la plupart condamnés pour trafic de drogue. Malgré les promesses du prince héritier Mohammed ben Salmane de limiter la peine capitale aux crimes graves, le nombre d’exécutions a doublé en un an, soulevant de vives inquiétudes sur l’accès à un procès équitable.

Des familles en quête de justice

Noura Fouad, une Égyptienne dont le mari Moammar Kadhafi (homonyme de l’ancien dirigeant libyen) a été exécuté en janvier 2020, continue de réclamer sa dépouille, sans succès. Son époux, transporteur de légumes entre l’Égypte et l’Arabie saoudite, a été arrêté en 2017 et condamné pour trafic de drogue après un procès qu’elle qualifie d’inéquitable.

“Mon mari a été piégé par des trafiquants. Il était innocent, et son casier judiciaire était vierge.”

Elle n’a appris son exécution que par les médias et n’a jamais pu lui dire adieu. Depuis cinq ans, elle se bat pour récupérer son corps :

“Sommes-nous des chiens pour être traités ainsi ?”, s’indigne-t-elle après avoir frappé à toutes les portes, y compris celle de l’ambassade saoudienne au Caire.

À Karachi, au Pakistan, Amina, mère de six enfants, vit le même cauchemar. Son mari a été exécuté en 2022, bien qu’il ait prouvé qu’il n’était pas présent sur les lieux du crime.

“Nous voulons simplement son corps, pour lui offrir une sépulture digne et nous recueillir sur sa tombe. Même ce droit nous est refusé.”

Une justice opaque et expéditive

D’après Human Rights Watch (HRW) et des experts de l’ONU, 99 % des accusés étrangers n’ont pas eu accès à un avocat lors de leur procès. Dans le cas contraire, il s’agissait d’avocats commis d’office qui n’ont pas véritablement défendu leurs clients.

Joey Shea, chercheuse à HRW, dénonce un système où les étrangers sont particulièrement vulnérables, faute d’assistance consulaire et de transparence judiciaire.

Les rapporteurs spéciaux de l’ONU, Morris Tidball-Binz et Alice Jill Edwards, ont alerté sur des exécutions “sans notification préalable aux condamnés, à leurs familles ou à leurs avocats”, une violation flagrante des normes internationales.

Un diplomate étranger basé à Riyad confirme cette opacité :

“Nous ne recevons pas systématiquement d’informations sur les procès. Parfois, elles arrivent trop tard pour que nous puissions intervenir.”

Un nombre d’exécutions en forte hausse

En 2022 et 2023, l’Arabie saoudite avait exécuté 34 étrangers par an. En 2024, ce chiffre a explosé à 129, dont 85 pour trafic de drogue. Au total, 338 exécutions ont été enregistrées cette année, contre 170 en 2023.

Cette augmentation brutale contredit les engagements de Mohammed ben Salmane, qui avait promis à The Atlantic en 2022 que la peine de mort serait “strictement réservée aux crimes graves”.

Depuis la fin du moratoire sur les exécutions pour trafic de drogue, les étrangers sont devenus les principales victimes de ce système répressif. Les experts de l’ONU dénoncent “des procès loin des standards internationaux”, où les accusés sont souvent jugés sans défense appropriée.

Une discrimination envers les étrangers ?

Un diplomate arabe ayant suivi plusieurs de ces affaires relativise toutefois :

“Je ne pense pas qu’il y ait une discrimination systématique contre les étrangers. J’ai vu des Saoudiens condamnés à mort et des étrangers acquittés.”

Cependant, les chiffres montrent que 75 % des condamnés exécutés pour trafic de drogue en 2024 étaient des étrangers, une surreprésentation qui interroge.

Face à ces dénonciations, le gouvernement saoudien reste silencieux. Aucune explication officielle n’a été fournie sur les conditions de ces procès ni sur le refus de restituer les corps aux familles endeuillées.

Un signal inquiétant pour les droits humains

L’Arabie saoudite continue d’affirmer qu’elle applique la loi islamique et que ces exécutions visent à lutter contre le crime. Mais pour les organisations de défense des droits humains, ce durcissement répressif marque un dangereux retour en arrière, dans un pays qui tente pourtant de soigner son image à l’international.

Alors que les familles des exécutés attendent des réponses et réclament justice, le royaume semble, lui, poursuivre ses exécutions à huis clos, à l’abri des regards.

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