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Népal : le Premier ministre Balendra Shah propose à la Chine et à l’Inde un mécanisme commun face aux risques climatiques dans l’Himalaya

Un mois après la catastrophe qui a dévasté plusieurs vallées himalayennes, le Népal veut changer d’échelle. Devant l’Assemblée générale des Nations unies, le Premier ministre Balendra Shah a demandé un soutien financier sous forme de dons pour reconstruire son pays et proposé avec la Chine et l’Inde un mécanisme commun de surveillance et d’alerte face aux risques qui menacent l’Himalaya

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Le 26 août, l’effondrement d’une masse de glace et de roches sur le massif du Langtang Lirung a déclenché une cascade meurtrière dans la région de Rasuwa, au nord du Népal. Les dernières données du gouvernement font état de plus de 1 451 morts et de plus de 5 000 disparus. Treize installations hydroélectriques ont été touchées et les dégâts et pertes représentent environ 4 à 5 % du produit intérieur brut népalais. À New York, Balendra Shah a voulu tirer de cette catastrophe une proposition régionale : partager les données satellitaires, surveiller les lacs glaciaires et mettre en place des systèmes d’alerte communs avec la Chine et l’Inde.

Une catastrophe qui ne s’arrête pas à la frontière

Le drame du 26 août n’a pas commencé dans les vallées où l’eau a tout emporté. Il trouve son origine à haute altitude, sur le versant nord du Langtang Lirung, montagne d’environ 7 200 mètres située dans la région himalayenne. À 8 h 37, heure népalaise, un important effondrement de glace et de roches s’est produit. La masse déstabilisée a déclenché une succession de phénomènes qui ont propagé l’eau, les débris et les matériaux vers les vallées en contrebas.

Le phénomène a ensuite franchi les frontières. La catastrophe a touché le Népal et la Chine avant que les eaux ne poursuivent leur trajectoire vers l’Inde. C’est précisément cette dimension transfrontalière que Balendra Shah a placée au cœur de son discours devant les Nations unies le 24 septembre.

« Le changement climatique ne reconnaît pas les frontières », a déclaré le Premier ministre népalais, en appelant à dépasser les dispositifs nationaux dispersés.

La proposition qui accompagne ce constat est concrète : créer un Himalayan Climate Resilience Mechanism, piloté par le Népal, la Chine et l’Inde. Le dispositif aurait pour fonctions de partager les données satellitaires et l’expertise scientifique, surveiller les lacs glaciaires dangereux, renforcer les systèmes d’alerte précoce et coordonner les secours lorsqu’une catastrophe traverse les frontières.

L’idée répond à une faiblesse déjà observée lors de la catastrophe. Des images satellitaires avaient permis d’observer l’évolution de la masse de glace et de roches avant son effondrement. Des chercheurs ont depuis souligné que les moyens d’observation existaient, tandis que la transmission de l’information vers ceux capables d’agir restait un problème majeur.

L’Himalaya devient un problème de sécurité humaine

La proposition népalaise dépasse donc la seule reconstruction des zones sinistrées.

Le massif de l’Hindu Kush-Himalaya fournit de l’eau, des terres agricoles, des écosystèmes et des moyens de subsistance à près de deux milliards de personnes, selon les données avancées par Balendra Shah devant l’ONU. Une perturbation majeure des glaciers et des cours d’eau peut donc produire des conséquences bien au-delà du territoire népalais.

La catastrophe du 26 août a également montré la succession possible de plusieurs risques. L’effondrement glaciaire a provoqué une importante coulée de matériaux et une crue soudaine. Des travaux scientifiques ont également documenté une activité sismique liée à l’effondrement, illustrant le caractère en cascade de certains risques de haute montagne.

La température constitue un autre élément du dossier. Une revue scientifique rapide citée par Nature conclut que les températures exceptionnellement élevées enregistrées en juillet et août ont contribué à déstabiliser une zone déjà particulièrement vulnérable. Cela ne signifie pas que le changement climatique constitue l’unique cause de la catastrophe : la géologie du massif, la présence de glace et de roches instables ainsi que la dynamique propre de l’effondrement ont également joué un rôle.

Cette combinaison rend les systèmes d’alerte particulièrement importants. Une surveillance efficace doit désormais permettre de détecter plusieurs signaux successifs, depuis l’évolution d’un glacier ou d’un versant jusqu’à l’arrivée d’une crue dans les vallées habitées.

Plus de 1 450 morts, 5 000 disparus et des milliards à reconstruire

Un mois après la catastrophe, l’urgence humanitaire demeure considérable. Les dernières données communiquées par le gouvernement népalais font état de plus de 1 451 morts et de plus de 5 000 personnes toujours portées disparues. Les destructions ont affecté les habitations, les routes, les ponts, les moyens de subsistance et les infrastructures énergétiques. Treize projets hydroélectriques ont été touchés. Les dégâts et pertes sont évalués à environ 4 à 5 % du PIB du Népal.

Le coût de la reconstruction pourrait toutefois être nettement supérieur. Le gouvernement népalais l’évalue à près de 5 milliards de dollars, soit environ 10 % du PIB du pays.

La différence entre les deux chiffres tient à leur périmètre. Les 4 à 5 % correspondent à l’estimation actuelle des pertes et dégâts, tandis que les quelque 10 % évoqués par le gouvernement correspondent à l’effort global de reconstruction envisagé.

Pour un pays en développement comme le Népal, une telle facture représente un choc majeur. Une catastrophe qui détruit des infrastructures financées au fil des années oblige l’État à consacrer de nouvelles ressources à la réparation plutôt qu’à l’éducation, à la santé, aux transports ou au développement économique.

Le Premier ministre népalais veut donc éviter que son pays reconstruise indéfiniment ce que les catastrophes détruisent.

Katmandou réclame des dons plutôt que de nouvelles dettes

Devant les Nations unies, Balendra Shah a également insisté sur la question du financement.

Le Népal a sollicité 20 millions de dollars auprès du Fonds pour répondre aux pertes et dommages, soit le montant maximal actuellement accessible dans ce mécanisme. Cette demande reste très inférieure aux besoins du pays.

Le système international de financement climatique se trouve lui-même sous pression. Nature rapporte que plus d’une centaine de pays attendent des décisions sur des demandes de financement, pour un montant total très supérieur aux ressources disponibles du fonds. Le Népal devient ainsi l’un des premiers grands tests de la capacité de ce mécanisme à apporter rapidement une aide aux pays frappés par une catastrophe climatique majeure.

Balendra Shah a donc demandé que l’aide destinée à la reconstruction prenne la forme de dons plutôt que de prêts. Son argument est simple : le Népal a très peu contribué aux émissions mondiales de gaz à effet de serre et ne veut pas s’endetter pour réparer des dégâts auxquels il estime avoir peu contribué.

Cette revendication renvoie au principe de « responsabilités communes mais différenciées » adopté dans le cadre de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques. Le Premier ministre népalais demande que les États ayant davantage contribué historiquement au problème et disposant de moyens financiers plus importants prennent une part plus importante de l’effort.

Chine, Inde, Népal : une coopération difficile à construire

La proposition himalayenne comporte cependant une dimension diplomatique importante.

Le Népal se trouve entre la Chine et l’Inde, deux puissances asiatiques dont les relations sont marquées par des intérêts stratégiques parfois concurrents. Leur coopération dans la surveillance des glaciers, le partage des données et les systèmes d’alerte supposerait donc de faire circuler rapidement des informations scientifiques et opérationnelles entre trois États qui n’ont pas toujours les mêmes priorités.

Le climat offre ici un terrain de coopération très concret. Une masse glaciaire ne tient aucun compte des frontières politiques, pas plus qu’une rivière en crue. Une alerte transmise quelques minutes ou quelques heures plus tôt peut pourtant modifier radicalement le nombre de personnes exposées.

Le projet de Balendra Shah cherche ainsi à transformer une contrainte géographique en dispositif commun. Le Népal ne demande pas à la Chine et à l’Inde de régler leurs différends. Il leur propose de partager des informations lorsque la vie de populations situées dans plusieurs pays peut en dépendre.

Le ministre népalais des Affaires étrangères, Shisir Khanal, a poursuivi cette offensive diplomatique le 25 septembre lors d’un événement organisé aux Nations unies consacré à la résilience climatique de l’Himalaya. Le Népal y a notamment réuni le Bhoutan, les Maldives, la Nouvelle-Zélande, les Samoa et le Tadjikistan autour de cette question.

Des satellites aux systèmes d’alerte : ce qui manque désormais

Le débat prend une dimension particulière parce que les technologies nécessaires à une meilleure surveillance existent déjà en partie.

Les images satellitaires ont permis d’observer des signes de déplacement de la masse glaciaire avant son effondrement. Des chercheurs estiment que les systèmes d’observation peuvent aujourd’hui être reliés à des chaînes d’alerte capables de transmettre rapidement une information aux populations exposées.

Le problème devient alors institutionnel : qui surveille, qui reçoit l’information, qui décide de déclencher l’alerte et qui organise l’évacuation ?

C’est précisément ce que Balendra Shah veut modifier. Dans son discours, il a appelé à passer d’une gestion ponctuelle des catastrophes à une véritable « culture de la préparation », avec des infrastructures plus solides, des systèmes d’alerte efficaces, des investissements dans l’assurance et l’innovation et une meilleure coordination transfrontalière.

La catastrophe du 26 août a montré le prix de l’absence de coordination suffisante. La prochaine étape consiste à savoir si les États concernés accepteront de transformer les capacités scientifiques disponibles en un système régional permanent.

À New York, le Premier ministre népalais n’a donc pas seulement demandé de l’argent pour réparer les dégâts. Il a proposé de changer la manière dont les États de l’Himalaya se préparent aux catastrophes. La Chine et l’Inde sont désormais placées devant une proposition qui touche directement à la sécurité de leurs populations et à la gestion d’un espace montagneux dont les risques ignorent les frontières.

Un mois après les inondations qui ont fait plus de 1 451 morts et laissé plus de 5 000 personnes disparues, le Népal tente de transformer une catastrophe nationale en projet régional. Le mécanisme proposé par Balendra Shah reste à construire, son financement à trouver et la coopération entre Katmandou, Pékin et New Delhi à organiser.

Le message adressé à l’ONU est toutefois précis : les satellites peuvent détecter les signes avant-coureurs, les scientifiques peuvent identifier les risques et les États peuvent partager les informations. Encore faut-il que ces moyens soient réunis avant que la prochaine masse de glace et de roches ne dévale les vallées.

Celine Dou

Littérature : le Goncourt retire le roman de Thélyson Orélien après les accusations d’IA et de plagiat

Le 21 septembre, C’était ça ou mourir remportait le Prix du Roman Fnac 2026 et figurait encore parmi les prétendants au Goncourt. Quatre jours plus tard, l’Académie Goncourt retirait le roman de sa sélection. Entre-temps, des analyses avaient pointé une utilisation massive de l’intelligence artificielle et des recherches avaient fait ressurgir plusieurs textes anciens accusés de plagiat. L’affaire pose aussi une question beaucoup plus embarrassante pour le monde littéraire : que récompense-t-on encore lorsque des textes standardisés, emphatiques et fabriqués selon des procédés désormais caractéristiques de l’IA sont présentés comme de grandes œuvres littéraires ?

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Publié en France par Grasset le 19 août 2026, C’était ça ou mourir de Thélyson Orélien était devenu l’un des romans les plus commentés de la rentrée. Sélectionné pour plusieurs grands prix, présenté par son éditeur comme « le phénomène littéraire de l’année 2026 » et récompensé par le Prix du Roman Fnac, le livre connaît désormais une chute brutale. Le 25 septembre, l’Académie Goncourt a annoncé son retrait de la sélection, en invoquant les accusations de plagiat visant des textes anciens de l’auteur et les résultats convergents de plusieurs analyses portant sur l’utilisation présumée de l’intelligence artificielle.

Quatre jours pour passer du prix Fnac à l’exclusion du Goncourt

Le calendrier suffit à mesurer le retournement.

Le 21 septembre, C’était ça ou mourir recevait le Prix du Roman Fnac 2026. Le roman, publié quelques semaines auparavant en France, avait déjà intégré les sélections du Goncourt, du Renaudot, du Femina, du Médicis et du Prix Décembre. Grasset le présentait comme « le phénomène littéraire de l’année 2026 » et son auteur comme « une grande voix de la littérature contemporaine ».

Le succès commercial accompagnait cette reconnaissance. Le livre s’était vendu à environ 35 000 exemplaires en cinq semaines selon les chiffres rapportés par Le Monde, avant d’approcher les 40 000 exemplaires quelques jours plus tard.

Puis l’affaire a éclaté.

Le compte X « Balance ton Claude » a accusé Thélyson Orélien d’avoir fait rédiger son roman presque entièrement par une intelligence artificielle. Le soupçon a rapidement dépassé les réseaux sociaux après l’examen du texte par Pangram. Le Monde, qui a soumis plus de la moitié du roman à cet outil, a rapporté que plus de 95 % du texte analysé avait été classé comme généré par une IA avec un niveau de confiance élevé.

Ce résultat n’est pas arrivé seul. D’autres analyses ont été produites et l’Académie Goncourt a finalement évoqué des résultats convergents de chercheurs et de journalistes qu’elle juge dignes de foi. Le 25 septembre, elle a donc retiré le roman de sa sélection, estimant que le livre était « selon toute vraisemblance très largement » issu d’une intelligence artificielle.

Thélyson Orélien conteste ces accusations. Il affirme ne pas avoir utilisé l’IA pour écrire son roman et estime que la controverse cherche à le faire taire.

Le plagiat fait ressurgir les anciens textes

L’affaire aurait déjà été considérable avec le seul dossier de l’intelligence artificielle. Des recherches sur les publications antérieures de Thélyson Orélien ont ajouté un autre volet : celui du plagiat.

En 2012, un texte intitulé Où va le monde, soumis à Radio-Canada puis récompensé par un prix du public, reprend de larges passages de la préface du Matin des magiciens, publié en 1960 par Louis Pauwels et Jacques Bergier. Les ressemblances relevées portent sur des passages suffisamment importants pour que plusieurs médias canadiens les aient documentées.

Un autre cas concerne Ne mettons pas nos héros sur un piédestal, publié en 2013 dans La Presse et Mediapart. Le texte présente de fortes similitudes avec une chronique publiée cinq jours auparavant dans The Philippine Star par Andy Bautista.

Ces textes sont antérieurs à C’était ça ou mourir. Ils ne constituent donc pas, à eux seuls, une démonstration de la manière dont le roman de 2026 aurait été écrit. Ils ont cependant profondément modifié la nature du dossier : l’accusation portant sur l’intelligence artificielle n’est plus examinée isolément, puisqu’elle arrive après la découverte de précédents documentés concernant l’appropriation de textes d’autrui.

Le 24 septembre, les Éditions du Boréal ont suspendu les activités promotionnelles autour du livre, déclarant travailler avec l’auteur pour établir que le texte avait bien été écrit par lui. Le même jour, le Salon du livre de l’Estrie a retiré à Thélyson Orélien son statut d’invité d’honneur et annulé deux de ses participations.

Le style du roman devient lui aussi une pièce du dossier

Il reste un aspect particulièrement révélateur dans cette affaire : le style.

La suspicion d’utilisation de l’IA ne naît pas seulement des outils de détection. Elle se nourrit aussi de la manière dont certains lecteurs et critiques décrivent le texte. C’était ça ou mourir repose sur une écriture très démonstrative, chargée d’émotion, d’aphorismes, de métaphores, de formules destinées à être retenues et de répétitions. Michel Guerrin, dans Le Monde, a notamment critiqué les « aphorismes creux », les métaphores abondantes et les répétitions du roman.

Ce qui était présenté hier comme les signes d’une écriture foisonnante peut aujourd’hui être relu autrement.

Les intelligences artificielles génératives produisent volontiers une prose parfaitement fluide, immédiatement compréhensible, ponctuée de formules fortes, d’émotions explicites, de métaphores nombreuses et de phrases qui semblent conçues pour être citées. Elles savent reproduire les codes d’une littérature expressive avec une facilité déconcertante.

Or cette manière d’écrire n’appartient plus seulement aux machines.

Une partie croissante de la production littéraire contemporaine utilise les mêmes mécanismes : phrases courtes destinées à produire de l’intensité, formules sentencieuses, métaphores systématiques, émotions surlignées, répétitions, grandes affirmations sur la vie, la douleur, l’amour, l’exil ou la liberté. Une langue qui devrait être singulière devient parfois une succession de procédés reconnaissables.

C’est précisément là que l’affaire Thélyson Orélien devient plus profonde qu’une simple controverse autour d’un logiciel.

Si une machine produit aujourd’hui une prose qui ressemble à celle que l’on récompense déjà, c’est aussi parce qu’elle a appris à reproduire les codes auxquels le monde éditorial donne de la valeur. Et si ces codes se retrouvent dans une quantité croissante de livres écrits par des humains, la frontière stylistique entre une écriture humaine standardisée et une écriture générée par IA devient de plus en plus difficile à percevoir.

Le problème ne vient donc pas uniquement de la machine. Il vient aussi de ce que le monde littéraire accepte de considérer comme de la littérature.

Quand les superlatifs remplacent le jugement littéraire

Le parcours de C’était ça ou mourir pose à ce titre une autre question : comment un texte dont le style peut aujourd’hui être décrit comme mécanique, répétitif ou emphatique a-t-il pu être porté aussi rapidement au rang de « phénomène littéraire » et de « grande voix de la littérature contemporaine » ?

Les formules employées par les maisons d’édition et les médias ne sont jamais neutres. Elles participent à la fabrication d’une réputation. Lorsqu’un roman est présenté comme un événement avant même que le temps permette de mesurer sa place dans une œuvre, le discours critique accompagne parfois davantage le succès qu’il ne l’interroge.

La littérature a pourtant toujours exigé autre chose que la simple efficacité d’un texte.

Une grande œuvre ne se définit pas par le nombre de phrases que l’on peut extraire pour les transformer en citations sur les réseaux sociaux. Elle tient à une voix, à une construction, à une pensée, à une langue reconnaissable. Elle peut être dépouillée ou baroque, sèche ou lyrique, complexe ou limpide. Ce qui compte, c’est qu’elle possède une nécessité intérieure et une singularité qui ne se réduisent pas à l’assemblage de procédés.

Lorsque les mêmes effets sont reproduits livre après livre, la facilité de lecture peut finir par être confondue avec la qualité littéraire. L’émotion immédiate remplace l’exigence stylistique. La formule remplace la phrase. La métaphore remplace l’image. L’emphase remplace la profondeur.

L’intelligence artificielle arrive alors dans un paysage qui lui est déjà favorable.

Elle n’a pas inventé cette standardisation. Elle sait simplement l’imiter à une vitesse et dans des proportions inédites.

Un livre produit par une IA peut-il concourir pour un grand prix littéraire ?

La question devient difficile à contourner.

Un prix littéraire sérieux récompense une œuvre de création. Il distingue le travail d’un écrivain, sa langue, son imagination, sa construction romanesque et sa capacité à produire une œuvre qui porte une voix propre.

Si un roman est effectivement écrit en grande partie par une intelligence artificielle, il ne s’agit plus d’une simple question d’outil utilisé pendant le processus de création. C’est l’identité même du créateur qui devient incertaine.

Une correction orthographique assistée par ordinateur n’a évidemment pas le même statut que la génération de centaines de pages par un modèle d’IA. Entre les deux se trouve toute une zone de pratiques qu’il faudra désormais définir avec précision. Pour les grands prix littéraires, la limite fondamentale demeure pourtant claire : on ne peut pas présenter comme le fruit d’une création littéraire humaine une œuvre dont une part substantielle aurait été produite par une machine.

Un tel livre peut être lu. Il peut même trouver son public. Rien n’empêche un lecteur de s’intéresser à une œuvre produite avec l’aide d’une IA.

Le problème change de nature lorsqu’une institution littéraire lui attribue un prix censé distinguer l’écriture d’un auteur.

Récompenser une œuvre largement produite par une machine reviendrait à déplacer le sens même du prix. Ce ne serait plus seulement l’écrivain et son travail qui seraient distingués, mais sa capacité à utiliser une technologie pour produire un objet correspondant aux attentes du marché littéraire.

Le Goncourt a précisément rappelé cette conception lorsqu’il a justifié le retrait du roman par la défense de « l’intégrité du prix Goncourt » et de sa mission de récompenser une littérature écrite par des femmes et des hommes.

La littérature face à une nouvelle crise de ses critères

L’affaire ne concerne donc plus seulement Thélyson Orélien.

Elle touche au fonctionnement d’un système littéraire qui doit désormais affronter une situation nouvelle : les machines sont capables de produire une prose qui ressemble à celle de nombreux écrivains contemporains, tandis que certaines écritures humaines adoptent elles-mêmes des formes de plus en plus standardisées.

La menace n’est pas simplement technologique.

Elle est aussi esthétique.

Si les critiques ne distinguent plus la singularité d’une langue de la simple efficacité émotionnelle d’un texte, si les éditeurs confondent facilité de lecture et puissance littéraire, si les jurys consacrent des œuvres pour leur capacité à produire immédiatement de l’émotion plutôt que pour leur qualité d’écriture, l’intelligence artificielle trouvera naturellement sa place dans cet écosystème.

Elle produira exactement ce que l’on demande déjà.

Le cas Orélien arrive ainsi à un moment où le monde littéraire doit regarder ses propres critères. La machine sait désormais fabriquer une prose qui ressemble à celle que l’on encense. La question n’est plus seulement de savoir comment empêcher la machine d’entrer dans la littérature. Il faut aussi savoir quelle littérature on entend encore défendre.

Le retrait de C’était ça ou mourir du Goncourt pourrait donc marquer davantage qu’un épisode de la rentrée littéraire 2026. Il oblige les éditeurs, les critiques et les jurys à définir ce qu’ils entendent par création, auteur et œuvre à l’heure où l’intelligence artificielle peut produire des centaines de pages en quelques secondes. Il oblige surtout le monde littéraire à retrouver une exigence : reconnaître une voix véritable plutôt qu’une simple maîtrise des codes qui donnent l’apparence de la littérature.

Le cas Thélyson Orélien concentre plusieurs dérives qui étaient jusque-là traitées séparément : la question du plagiat, celle de l’écriture assistée ou produite par l’IA, la standardisation des styles et l’affaiblissement possible des critères permettant de distinguer une œuvre singulière d’un texte simplement efficace.

Un grand prix littéraire ne devrait pas avoir pour fonction de consacrer ce qu’une machine sait désormais produire à volonté. Il devrait distinguer ce que l’écriture humaine possède de plus difficile à reproduire : une voix, une pensée, une langue et une œuvre.

La controverse autour de C’était ça ou mourir oblige désormais le monde littéraire à répondre à une question qu’il ne pourra plus repousser : qu’allons-nous encore appeler littérature lorsque la machine sait parfaitement imiter les signes extérieurs du talent ?

Celine Dou , Christian Estevez

États-Unis d’Amérique : 25 ans après le 11-Septembre, comment en est-on arrivé à discuter encore de la « résistance » face au terrorisme ?

Le 11 septembre 2001, 19 membres d’Al-Qaïda détournent quatre avions de ligne et les utilisent pour frapper New York et le siège du département de la Défense des États-Unis d’Amérique. Près de 3 000 personnes sont tuées. Vingt-cinq ans plus tard, alors que New York commémore les victimes, une autre bataille se joue : celle des mots, de la mémoire et de la manière dont une partie de la société occidentale regarde désormais le terrorisme islamiste.

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Le matin où le monde bascule

Le 11 septembre 2001 commence comme une matinée ordinaire sur la côte Est des États-Unis d’Amérique.

À 8 h 46, le vol 11 d’American Airlines percute la tour Nord du World Trade Center, à New York. Dix-sept minutes plus tard, à 9 h 03, le vol 175 de United Airlines s’écrase contre la tour Sud. Les images diffusées en direct montrent alors un incendie dans l’un des immeubles les plus connus du monde. Lorsque le second avion frappe la tour voisine, il ne reste plus de doute : les États-Unis d’Amérique sont victimes d’une attaque coordonnée.

À 9 h 37, un troisième avion, le vol 77 d’American Airlines, s’écrase contre le Pentagone, à Arlington, en Virginie. À 9 h 59, la tour Sud du World Trade Center s’effondre. La tour Nord tombe à son tour à 10 h 28.

Le quatrième appareil, le vol 93 de United Airlines, n’atteint pas sa cible. Des passagers et des membres d’équipage tentent de reprendre le contrôle de l’avion. Celui-ci s’écrase à Shanksville, en Pennsylvanie, à 10 h 03. Les quatre avions ont été détournés par 19 hommes formés par Al-Qaïda. Quinze venaient d’Arabie saoudite, deux des Émirats arabes unis, un d’Égypte et un du Liban.

Le bilan immédiat est de 2 976 morts, sans compter les 19 terroristes. Des milliers d’autres personnes sont blessées. Parmi les victimes figurent les passagers des quatre appareils, des employés des tours, des policiers, des pompiers, des secouristes et des personnes présentes dans les environs du World Trade Center et du Pentagone.

Le choc dépasse rapidement les frontières des États-Unis d’Amérique. Pour le pays, c’est l’attaque la plus meurtrière jamais commise sur son territoire. Pour le reste du monde, elle marque l’entrée dans une période dominée par la lutte contre le terrorisme islamiste.

Une attaque dont les conséquences ne s’arrêtent pas au 11 septembre

Les attentats ne constituent pas un événement isolé. Ils sont l’aboutissement d’une stratégie préparée pendant plusieurs années par Al-Qaïda et son chef, Oussama ben Laden.

L’organisation avait déjà frappé des intérêts des États-Unis d’Amérique, notamment lors des attentats contre les ambassades des États-Unis d’Amérique au Kenya et en Tanzanie en 1998, puis contre le navire militaire USS Cole au Yémen en 2000. Le 11 septembre 2001 constitue cependant un changement d’échelle radical.

La réponse étasunienne transforme à son tour le monde.

Les États-Unis d’Amérique envahissent l’Afghanistan pour chasser Al-Qaïda et renverser le régime taliban qui lui offrait un sanctuaire. Deux ans plus tard, l’administration de George W. Bush engage la guerre en Irak, en invoquant notamment la menace que représenteraient les armes de destruction massive détenues par le régime de Saddam Hussein. Elles ne seront jamais découvertes.

La « guerre contre le terrorisme » devient alors l’un des grands cadres de la politique internationale pendant plus d’une décennie. Les services de renseignement sont renforcés, les dispositifs de surveillance élargis, les frontières davantage contrôlées et les interventions militaires des États-Unis d’Amérique s’étendent bien au-delà de l’Afghanistan.

Avec le temps, le bilan devient beaucoup plus complexe. L’intervention en Afghanistan se transforme en guerre de vingt ans et s’achève par le retour des talibans au pouvoir en 2021. En Irak, la chute du régime de Saddam Hussein contribue à une longue période de guerre et de fragmentation dont profitent ensuite différents mouvements djihadistes. Des spécialistes du terrorisme considèrent aujourd’hui que l’enlisement dans ces guerres a également nourri de nouvelles formes de jihadisme.

Le 11-Septembre a donc produit deux histoires. Celle d’une attaque terroriste qui a tué près de 3 000 personnes en quelques heures. Et celle d’une réaction politique et militaire dont les conséquences se mesurent encore vingt-cinq ans plus tard.

Mais une autre transformation est plus difficile à mesurer

Le changement ne se trouve pas seulement dans les institutions ou dans les guerres.

Il concerne aussi la manière de parler du terrorisme.

En 2001, la qualification des attaques d’Al-Qaïda ne suscite pratiquement aucune controverse dans les démocraties occidentales. Des civils sont délibérément pris pour cibles. Des avions de ligne sont détournés et transformés en armes. Des milliers de personnes sont tuées. Le mot « terrorisme » s’impose.

Vingt-cinq ans plus tard, les frontières du vocabulaire sont moins nettes.

Le débat apparu après les attaques du Hamas du 7 octobre 2023 en fournit l’un des exemples les plus frappants. Une partie de la gauche radicale et de certains mouvements militants occidentaux a décrit cette attaque comme un acte de résistance palestinienne ou de lutte anticoloniale, tandis que d’autres y ont vu sans ambiguïté un acte terroriste. Les deux lectures ne sont pas équivalentes : qualifier un acte de terroriste ne revient pas à nier l’existence du conflit israélo-palestinien, pas plus que dénoncer la politique du gouvernement israélien ne revient à justifier les massacres commis par le Hamas.

Le plus troublant est peut-être que ces positions peuvent désormais coexister chez une même personne.

Une enquête Harvard CAPS/Harris menée en décembre 2023 auprès de 2 034 personnes âgées de 18 ans et plus montrait ainsi que 73 % des 18-24 ans considéraient l’attaque du 7 octobre comme un acte terroriste. Mais 60 % du même groupe estimaient que cette attaque pouvait être justifiée par les griefs des Palestiniens. La reconnaissance de la nature terroriste de l’acte n’empêchait donc pas une partie importante des jeunes interrogés de lui attribuer une justification politique.

Ce paradoxe mérite davantage d’attention que les slogans lancés de part et d’autre.

Il ne signifie pas que la jeunesse étasunienne ou occidentale serait devenue favorable au terrorisme. Les enquêtes disponibles ne permettent pas de soutenir une affirmation aussi générale. Une enquête HarrisX publiée en 2023 montrait au contraire que 68 % des 18-24 ans considéraient le Hamas comme une organisation terroriste désignée par le gouvernement des États-Unis d’Amérique.

Mais les écarts générationnels sont suffisamment importants pour poser une question sérieuse : comment une génération qui n’a pas vécu le 11-Septembre juge-t-elle aujourd’hui la violence politique lorsqu’elle est présentée comme une réponse à une oppression ?

Une génération qui n’a pas vu les tours s’effondrer

Pour ceux qui avaient 20 ans en 2001, le 11-Septembre appartient à leur histoire personnelle.

Pour les moins de 25 ans de 2026, il appartient essentiellement à l’histoire.

Ils ont grandi après les attentats, dans un monde où la guerre contre le terrorisme était déjà installée, où l’Afghanistan et l’Irak faisaient partie des programmes scolaires ou des informations, et où les réseaux sociaux ont progressivement remplacé la télévision comme principale source d’images et de commentaires pour une partie de la jeunesse.

Au Royaume-Uni, une enquête menée par More in Common en décembre 2023 avait montré une fracture particulièrement nette chez les 18-24 ans : 24 % des jeunes interrogés qualifiaient le Hamas de « combattants de la liberté », exactement la même proportion que ceux qui le qualifiaient de « terroristes ». 35 % déclaraient ne pas savoir comment le qualifier. Les générations plus âgées étaient beaucoup plus nombreuses à employer le terme « terroristes ».

Ces chiffres ne disent pas que les jeunes Occidentaux ont tous adopté une vision favorable au Hamas. Ils montrent autre chose : le mot « terroriste » n’est plus automatiquement la catégorie morale dominante chez une partie de cette génération lorsqu’il s’agit d’une organisation qui affirme combattre une puissance considérée comme occupante ou coloniale.

C’est un changement considérable par rapport à la mémoire politique construite après le 11-Septembre.

Le cas Mamdani : une cérémonie devenue bataille de mémoire

À New York, cette question a pris une dimension particulièrement visible à quelques jours du 25e anniversaire.

Le maire Zohran Mamdani a annoncé la création d’une journée municipale de commémoration et de service le 11 septembre, ainsi que de nouvelles mesures destinées à renforcer la préparation de la ville face aux futures menaces terroristes.

Mais sa présence aux cérémonies du 25e anniversaire a été contestée par des familles de victimes. Une pétition demandant qu’il n’y participe pas avait dépassé les 100 000 signatures lorsqu’elle lui a été remise à l’hôtel de ville le 8 septembre. Les signataires lui reprochent notamment certaines de ses positions politiques et la nomination de Ramzi Kassem comme conseiller juridique principal.

La polémique a pris une nouvelle ampleur après une cérémonie au cours de laquelle Mamdani a remis le stylo utilisé pour signer les décrets commémoratifs à Kassem. Celui-ci a auparavant représenté Ahmed al-Darbi, détenu à Guantánamo qui a plaidé coupable dans une affaire liée à Al-Qaïda. Al-Darbi était par ailleurs le beau-frère de Khalid al-Mihdhar, l’un des pirates de l’air du vol 77 qui s’est écrasé sur le Pentagone.

Il faut toutefois distinguer les faits : Kassem est un avocat qui a représenté un détenu lié à Al-Qaïda ; il n’est pas lui-même présenté comme un membre d’Al-Qaïda. Sa défense d’un accusé ou d’un condamné dans le cadre d’une procédure judiciaire ne constitue pas, en soi, une adhésion aux actes de son client.

La controverse autour du maire ne permet donc pas, à elle seule, de conclure à un quelconque renversement idéologique de la société étasunienne. Elle montre en revanche combien la mémoire du 11-Septembre reste chargée de tensions politiques, identitaires et morales.

Le 9 septembre, la commissaire de la police de New York, Jessica Tisch, a elle-même appelé à conserver une « clarté morale » entre les terroristes et ceux qui sont venus secourir les victimes, dans un discours prononcé lors de l’inauguration d’un nouveau mémorial consacré aux policiers morts des suites de leur exposition aux conditions toxiques de Ground Zero.

Le débat n’est donc plus seulement historique. Il porte sur la manière dont une société transmet la distinction entre victime, agresseur, résistance et terrorisme à ceux qui n’ont pas vécu l’événement.

Islamophobie : un autre combat, qu’il ne faut pas confondre avec celui-là

Cette évolution du vocabulaire ne doit pas conduire à une autre simplification.

Après le 11-Septembre, des musulmans vivant aux États-Unis d’Amérique ont subi des discriminations, des violences et une surveillance accrue. La lutte contre l’islamophobie répond donc à des faits réels et à une exigence légitime de protection des citoyens musulmans.

Mais dénoncer une discrimination visant des musulmans n’empêche pas de condamner l’islamisme armé. Les deux questions ne devraient pas être confondues.

Le problème apparaît lorsque le mot « islamophobie » devient une réponse automatique à toute critique d’une idéologie islamiste, d’une organisation terroriste ou d’une justification religieuse de la violence. À l’inverse, assimiler les musulmans à des terroristes en raison de leur religion constitue une autre forme de falsification des faits.

La difficulté, vingt-cinq ans après le 11-Septembre, consiste précisément à conserver ces distinctions.

Ce que nous avons peut-être perdu en chemin

Le monde de 2001 n’est plus celui de 2026.

Le terrorisme islamiste n’a pas disparu. Al-Qaïda a perdu une partie de sa capacité opérationnelle, mais ses branches régionales demeurent actives. L’État islamique a ensuite occupé une place centrale dans le jihadisme mondial avant de perdre son territoire. La menace terroriste s’est également diversifiée, avec la montée d’autres formes d’extrémisme violent.

Mais quelque chose d’autre a changé : la certitude morale avec laquelle l’Occident nommait autrefois certaines violences.

Le 11 septembre 2001, personne n’aurait sérieusement soutenu que détourner quatre avions de ligne, les précipiter contre des immeubles et tuer des milliers de civils constituait une forme de résistance.

Vingt-cinq ans plus tard, la discussion porte parfois moins sur les victimes que sur les circonstances censées rendre la violence compréhensible. Les causes d’un conflit sont alors utilisées pour expliquer un crime, puis parfois pour le justifier. La frontière entre les deux peut devenir dangereusement mince.

C’est peut-être là que se trouve l’une des questions les plus importantes de ce 25e anniversaire.

Une société peut-elle comprendre les causes d’une violence sans finir par l’excuser ?

Et surtout : que transmet-elle à une génération qui n’a pas vu les avions frapper les tours, qui n’a pas entendu les sirènes dans les rues de New York et qui connaît le 11-Septembre principalement à travers des images, des récits familiaux et les combats idéologiques du présent ?

Vingt-cinq ans après les attentats, les tours du World Trade Center ont disparu, Al-Qaïda n’est plus l’organisation qu’elle était et les guerres déclenchées après 2001 ont profondément transformé le monde.

Mais le débat sur le sens de cette journée est loin d’être terminé.

Le 11-Septembre n’est donc plus seulement une histoire de 2001. C’est aussi une question posée à 2026 : après un quart de siècle, sommes-nous encore capables de nommer les victimes, les terroristes et les actes de chacun sans laisser nos convictions politiques décider à leur place de la réalité des faits ?

Celine Dou

Angleterre : à Barnham, des traces vieilles de 400 000 ans révèlent que des humains savaient déjà produire du feu

Pendant longtemps, l’histoire de la maîtrise du feu s’est écrite à partir d’une distinction difficile à établir : savoir conserver un feu n’est pas nécessairement savoir l’allumer. Une découverte archéologique réalisée à Barnham, dans le Suffolk, en Angleterre, apporte aujourd’hui l’un des éléments les plus importants sur cette étape de l’évolution humaine. Des traces de combustion associées à deux fragments de pyrite indiquent qu’il y a environ 400 000 ans, des humains étaient déjà capables de produire des étincelles pour obtenir du feu.

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Publiée dans la revue Nature en décembre 2025, l’étude consacrée au site de Barnham présente la plus ancienne preuve connue à ce jour de fabrication intentionnelle du feu. Les chercheurs ont retrouvé des sédiments fortement chauffés, des outils en silex endommagés par la chaleur et deux fragments de pyrite, un minéral qui peut produire des étincelles lorsqu’il est frappé contre du silex. L’ensemble repousse d’environ 350 000 ans la plus ancienne preuve jusque-là reconnue de cette capacité.

Le feu était connu bien avant de pouvoir être produit

La découverte ne signifie pas que les humains ont découvert le feu il y a 400 000 ans.

Bien avant cette période, les hominines avaient déjà appris à exploiter les incendies naturels. Des traces archéologiques montrent une utilisation du feu remontant à plus d’un million d’années dans certaines régions d’Afrique. Des groupes humains pouvaient récupérer des braises laissées par un incendie, les maintenir et en tirer parti pour se chauffer ou cuire des aliments.

Mais une différence fondamentale séparait alors cette pratique de la maîtrise complète du feu : il fallait attendre qu’un phénomène naturel fournisse la première flamme.

Cette dépendance disparaît en partie lorsqu’un groupe humain devient capable de provoquer lui-même une étincelle, puis d’entretenir la combustion. Le feu cesse alors d’être seulement une ressource trouvée dans la nature. Il devient une technique.

C’est précisément cette transition que le site de Barnham permet d’entrevoir.

À Barnham, plusieurs indices convergent

Le site étudié se trouve dans le Suffolk, dans l’est de l’Angleterre. Les fouilles ont livré une ancienne surface occupée il y a environ 400 000 ans, avec notamment des outils en silex et des traces de chauffage.

Pris séparément, ces éléments ne suffiraient toutefois pas à démontrer une fabrication volontaire du feu. Un incendie naturel peut chauffer un sol, altérer des pierres et laisser derrière lui des matériaux brûlés.

Les chercheurs ont donc recherché d’autres indices permettant de distinguer un phénomène naturel d’un foyer entretenu par des humains.

Le sol présente des transformations liées à des températures très élevées. Certaines zones ont été chauffées à plus de 700 °C. Les analyses indiquent également plusieurs épisodes de combustion sur cette ancienne surface. Les outils en silex retrouvés dans les niveaux concernés portent, eux aussi, des traces de fracture et d’altération dues à la chaleur.

Un élément allait donner à l’ensemble une signification beaucoup plus précise.

Deux fragments de pyrite changent l’interprétation du site

Les archéologues ont retrouvé deux fragments de pyrite dans les niveaux associés aux traces de combustion.

Ce détail peut paraître secondaire. Il est pourtant au cœur de la découverte.

La pyrite, un sulfure de fer, peut produire des étincelles lorsqu’elle est frappée contre du silex. Elle constitue donc un matériau particulièrement adapté à la production volontaire d’étincelles.

Or les études géologiques indiquent que la pyrite est rare dans l’environnement immédiat de Barnham. Les chercheurs estiment donc qu’elle a probablement été apportée sur le site. Cette présence volontairement associée à un foyer et à des outils en silex fournit un élément essentiel pour comprendre ce qui s’est passé il y a environ 400 000 ans.

Le raisonnement des chercheurs est simple, mais sa portée est considérable : si les occupants du site ont transporté de la pyrite jusqu’à cet endroit et disposaient également de silex capables d’en produire des étincelles, ils pouvaient disposer des éléments nécessaires à la fabrication du feu.

Il ne s’agissait donc plus seulement de conserver une flamme obtenue dans la nature.

Une découverte qui repousse considérablement la chronologie

Jusqu’à cette étude, les plus anciennes preuves considérées comme convaincantes de fabrication intentionnelle du feu étaient notamment associées à des sites néandertaliens du nord de la France datant d’environ 50 000 ans.

Barnham fait reculer cette chronologie de près de 350 000 ans.

Cette différence ne doit cependant pas être interprétée comme la date à laquelle l’humanité aurait « inventé » le feu.

Les chercheurs ne disposent toujours pas du premier foyer fabriqué par l’être humain. Il est parfaitement possible que cette technique soit apparue beaucoup plus tôt et que ses premières traces n’aient simplement pas été conservées ou reconnues.

La découverte de Barnham établit une autre chose, plus précise : il y a environ 400 000 ans, des humains disposaient déjà d’une technique permettant vraisemblablement de produire eux-mêmes du feu.

Était-ce déjà Néandertal ?

C’est l’une des questions les plus délicates.

L’étude et les institutions associées au projet rapprochent les occupants de Barnham des premiers Néandertaliens. Cette interprétation repose notamment sur la chronologie du site et sur les fossiles humains connus dans d’autres régions d’Europe à la même période.

Mais aucun fossile humain n’a été découvert directement à Barnham.

Il serait donc excessif d’écrire que la découverte prouve, à elle seule, que « Néandertal faisait du feu il y a 400 000 ans ». Les données archéologiques permettent d’aller jusqu’à une conclusion plus prudente : les humains qui occupaient alors Barnham appartenaient probablement à des populations apparentées aux premiers Néandertaliens, mais leur identification précise ne peut pas être établie directement à partir des vestiges du site.

Cette nuance n’enlève rien à l’importance de la découverte. Elle évite simplement de transformer une interprétation scientifique en certitude.

Le feu, une technique qui change la vie humaine

La capacité à produire du feu modifie profondément les possibilités offertes aux groupes humains.

Elle permet de s’installer dans un lieu sans dépendre de la présence préalable d’un incendie naturel. Elle fournit une source de chaleur disponible à la demande, permet de cuire les aliments, d’éclairer les espaces occupés après la tombée du jour et de protéger les campements.

Elle suppose aussi une connaissance précise des matériaux : savoir quelles pierres utiliser, comment les frapper, quelle matière employer pour recueillir l’étincelle et comment maintenir la combustion.

Autrement dit, produire du feu ne consiste pas simplement à posséder un outil. C’est une chaîne de gestes et de connaissances qu’il faut maîtriser et transmettre.

Cette dimension est essentielle pour comprendre ce que révèle Barnham. Derrière deux fragments de pyrite vieux de 400 000 ans se dessine l’existence d’un savoir technique déjà suffisamment élaboré pour être reproduit.

Une étape dans une évolution beaucoup plus longue

La période à laquelle appartient Barnham correspond à une phase importante de l’évolution humaine en Europe.

Les populations de cette époque développent différentes traditions techniques et exploitent des environnements soumis à des changements climatiques importants. Le feu offre alors un avantage considérable dans des régions où les conditions pouvaient devenir particulièrement froides.

Le Natural History Museum souligne également que la capacité à produire et contrôler le feu a pu jouer un rôle dans les transformations biologiques et sociales de l’être humain. Mais cette relation doit être envisagée avec prudence : le feu constitue l’un des facteurs possibles de l’évolution des sociétés humaines, et non une explication unique de leur développement.

La découverte ne raconte donc pas seulement l’histoire d’un ancien foyer. Elle documente une étape dans l’apparition de technologies capables de libérer les groupes humains d’une dépendance directe aux phénomènes naturels.

Ce que les archéologues cherchent encore

Une question demeure entière : depuis quand les humains savent-ils réellement produire du feu ?

Barnham constitue désormais le plus ancien témoignage connu de cette pratique, mais rien ne permet d’affirmer qu’il correspond au début de l’histoire du feu fabriqué.

Les traces les plus anciennes sont difficiles à interpréter. Un sol brûlé peut résulter d’un incendie naturel. Une pierre fracturée par la chaleur ne prouve pas nécessairement l’existence d’un foyer. Même la présence de matériaux susceptibles de produire des étincelles doit être replacée dans son contexte.

C’est précisément pourquoi l’association de plusieurs indices rend Barnham particulièrement important.

La pyrite, les silex chauffés, les sédiments transformés par de fortes températures et les traces répétées de combustion ne constituent pas une preuve isolée, mais un ensemble archéologique cohérent. C’est cet ensemble qui permet aux chercheurs de proposer une conclusion beaucoup plus solide que celles tirées de simples traces de feu.

Il reste néanmoins à savoir si cette technique était largement répandue à cette époque, si elle a été développée indépendamment dans plusieurs régions et comment elle s’est transmise d’un groupe humain à l’autre.

L’histoire du feu n’a donc pas livré son premier chapitre. Mais à Barnham, les archéologues viennent de remonter plusieurs centaines de milliers d’années dans le temps.

Il y a environ 400 000 ans, quelque part dans ce qui est aujourd’hui le Suffolk, une étincelle produite volontairement pouvait déjà transformer une pierre, un peu de matière combustible et quelques gestes maîtrisés en une source de lumière et de chaleur. Ce n’est pas l’invention du feu que révèle Barnham. C’est la trace, beaucoup plus ancienne qu’on ne le pensait, du moment où l’être humain a commencé à ne plus attendre que la nature lui donne la flamme.

Celine Dou

Google Earth : le jour où Google a découvert qu’il ne peut pas se permettre de fabriquer le faux dans l’outil qui sert à vérifier le vrai

Pendant moins de vingt-quatre heures, Google a placé un générateur d’images par intelligence artificielle directement dans Google Earth. L’expérience devait permettre de reconstituer des lieux historiques, d’imaginer des projets immobiliers ou de visualiser des transformations urbaines. Des chercheurs en sources ouvertes ont rapidement démontré autre chose : le même outil pouvait ajouter à des paysages réels des cratères de bombardement, des installations nucléaires ou des camps de réfugiés qui n’existaient pas.

Google a retiré la fonction dès le lendemain. L’affaire pourrait pourtant laisser une trace beaucoup plus durable que l’outil lui-même : que devient une image géographique lorsqu’un logiciel réputé servir à vérifier le monde permet aussi d’en fabriquer une version fictive ?

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Népal : plus de 350 morts, 1 300 disparus dont des centaines d’étrangers après l’effondrement d’un glacier à la frontière du Tibet

Le bilan de la catastrophe qui a frappé le nord du Népal mercredi 26 août ne cesse de s’alourdir. Les autorités népalaises font désormais état de 359 morts et de près de 1 400 personnes portées disparues, après des crues soudaines et des coulées de boue qui ont balayé plusieurs localités proches de la frontière avec le Tibet chinois.

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Parmi les disparus figurent de nombreux étrangers. Le ministère népalais du Tourisme recense 570 touristes portés disparus, dont 517 ressortissants étrangers provenant de 33 pays. Des citoyens indiens, états-uniens, malaisiens, ukrainiens, australiens, britanniques, canadiens et sud-coréens figurent notamment parmi les personnes recherchées.

Une catastrophe partie des hauteurs himalayennes

Les premières heures avaient laissé planer le doute sur l’origine du phénomène. Un signal sismique enregistré dans la région avait d’abord été interprété comme un séisme. L’analyse du United States Geological Survey a depuis conduit à une autre conclusion : le signal provenait de l’effondrement d’une masse glaciaire et rocheuse, suivi d’une coulée de débris.

La masse de glace, de roches et de boue a dévalé les vallées avant de provoquer une montée extrêmement rapide des eaux. La rivière Trishuli, notamment, a connu une hausse spectaculaire de son niveau, tandis que des villages, des routes et des ponts étaient emportés sur plusieurs dizaines de kilomètres.

À Syabrubesi, dans le district de Rasuwa, des secteurs entiers ont été ravagés. Des installations hydroélectriques, des axes routiers et des ponts ont également subi d’importants dégâts, compliquant l’arrivée des secours et l’évacuation des habitants.

Des touristes et des pèlerins toujours recherchés

L’ampleur des disparitions dépasse largement le seul cadre népalais. La zone touchée est fréquentée par des touristes et des pèlerins étrangers, notamment ceux qui se rendent vers les sites himalayens et le mont Kailash.

L’Inde compte le plus grand nombre de ressortissants recherchés, avec 178 personnes, devant les États-Unis d’Amérique avec 65, l’Ukraine avec 53, la Malaisie avec 51, l’Australie avec 35 et le Royaume-Uni avec 33.

Au Tibet, du côté chinois de la frontière, la situation est également très grave. Les autorités ont annoncé trois morts et 558 disparus dans le comté de Gyirong, dont 260 étrangers. Le poste-frontière de Gyirong, un point important pour les échanges et les déplacements entre le Tibet et le Népal, a été durement touché.

Une nouvelle menace en amont

Les opérations de recherche se poursuivent dans des conditions difficiles. L’eau, la boue et les débris ont coupé plusieurs voies d’accès, tandis que les secours doivent encore atteindre certaines zones isolées.

Une autre menace inquiète les autorités chinoises : l’accumulation de débris en amont a formé une retenue d’eau susceptible de céder et de provoquer une nouvelle crue brutale. Des équipes chinoises ont été mobilisées pour surveiller la situation et prévenir les populations exposées.

Pour les secouristes, la priorité reste la même : retrouver les disparus et évacuer les habitants menacés avant une éventuelle nouvelle montée des eaux.

La catastrophe rappelle aussi la fragilité des vallées himalayennes face aux mouvements de glace, de roches et d’eau. Dans cette région où les glaciers reculent et où les masses glaciaires deviennent plus instables, les scientifiques alertent depuis plusieurs années sur le risque de crues soudaines liées aux effondrements glaciaires.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Norvège : Oslo veut maintenir sa production de pétrole et de gaz jusqu’en 2035 et poursuivra les forages en mer de Barents malgré l’Union européenne

La Norvège ne prépare pas sa sortie des hydrocarbures. Elle prépare leur prolongation. Alors que l’Union européenne soutient un moratoire sur les nouveaux forages pétroliers et gaziers dans l’Arctique, Oslo entend continuer à exploiter la mer de Barents et maintenir sa production de pétrole et de gaz à des niveaux proches de ceux d’aujourd’hui jusqu’en 2035 au moins. Le gouvernement norvégien assume désormais une ligne qui place la sécurité énergétique parmi ses priorités, sans renoncer à ses objectifs de transition énergétique.

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Le ministre norvégien de l’Énergie, Terje Aasland, l’a affirmé à Reuters le 24 août, à la veille de l’ouverture de la conférence ONS à Stavanger : la Norvège poursuivra le développement de ses ressources en mer de Barents, quelle que soit la position de l’Union européenne. Pour le gouvernement norvégien, ces gisements ne représentent pas seulement une réserve de pétrole et de gaz. Ils doivent contribuer à maintenir la place de la Norvège parmi les principaux fournisseurs énergétiques de l’Europe au moment où sa production actuelle devrait commencer à décliner après 2030.

L’Europe s’est éloignée du gaz russe, pas de ses besoins énergétiques

La décision norvégienne ne peut pas être comprise sans revenir à 2022.

L’invasion de l’Ukraine par la Russie a bouleversé le marché européen de l’énergie. La réduction des livraisons russes a obligé les pays européens à chercher d’autres fournisseurs. La Norvège s’est retrouvée en première ligne.

Elle fournit désormais environ 30 % de la demande en gaz naturel de l’Union européenne et du Royaume-Uni. Sa production gazière est restée proche de niveaux records en 2025 et sa production pétrolière a atteint son niveau le plus élevé depuis 2009.

Cette position pourrait toutefois devenir plus difficile à tenir. Les prévisions officielles norvégiennes annoncent une baisse sensible de la production après 2030 si de nouvelles ressources ne sont pas découvertes puis développées.

C’est là que la mer de Barents entre dans l’équation.

Pour Terje Aasland, continuer à y développer les ressources pétrolières et gazières répond donc à un intérêt national, mais aussi à celui de l’Europe. Selon lui, dans la situation géopolitique et sécuritaire actuelle, le maintien des activités dans cette région sert les intérêts des deux parties.

Le raisonnement du gouvernement norvégien est simple : si l’Europe veut continuer à disposer d’un approvisionnement énergétique sûr, elle ne peut pas demander simultanément à son principal fournisseur de gaz de renoncer aux ressources susceptibles de prolonger cette offre.

Oslo ne conditionne plus ses projets à l’acceptation européenne

Le désaccord avec l’Union européenne est pourtant réel.

L’Union européenne soutient actuellement un moratoire sur les nouveaux forages pétroliers et gaziers dans l’Arctique au nom de la protection de l’environnement. La Norvège considère pour sa part que les zones de la mer de Barents actuellement ouvertes à l’exploitation sont différentes des secteurs arctiques les plus exposés aux conditions extrêmes.

Le gouvernement norvégien avance notamment que ces zones sont libres de glace, comme certaines parties de la mer du Nord, et que leur exploitation contribue à maintenir l’activité économique et l’emploi dans le nord du pays, à proximité de la frontière russe.

Mais l’argument le plus important est ailleurs : la Norvège considère que la décision d’exploiter ses ressources relève de sa souveraineté.

Terje Aasland ne cache pas que l’Union européenne pourrait décider de ne pas acheter les hydrocarbures produits dans l’Arctique. Mais cette éventualité ne conduirait pas nécessairement la Norvège à fermer les gisements.

Le pétrole pourrait être vendu sur les marchés internationaux. Le gaz pourrait être transformé en gaz naturel liquéfié à l’usine de Melkøya, près de Hammerfest, puis expédié vers d’autres marchés.

La Norvège ne veut donc pas que son industrie pétrolière et gazière soit dépendante d’une seule décision européenne.

Le directeur général d’Equinor, Anders Opedal, tient le même raisonnement. Si l’Union européenne refusait le pétrole et le gaz de la mer de Barents, les ressources pourraient trouver d’autres débouchés. Selon lui, la conséquence première d’une telle décision serait surtout de réduire la sécurité énergétique européenne.

La Norvège abandonne aussi l’image de « batterie verte » de l’Europe

Le changement de ton ne concerne pas uniquement les hydrocarbures.

Pendant des années, la Norvège a été présentée comme une pièce maîtresse de la transition énergétique européenne. Grâce à son abondante production hydroélectrique, elle exporte de l’électricité vers plusieurs pays européens et s’est progressivement retrouvée intégrée au système électrique continental.

L’expression de « batterie verte de l’Europe » résumait cette ambition.

Terje Aasland ne veut plus de cette formule.

À ses yeux, elle donne à la Norvège un rôle qu’elle ne peut pas assumer seule : celui de régulateur du marché électrique européen. Les interconnexions avec plusieurs pays européens et avec le Royaume-Uni ont aussi exposé les consommateurs norvégiens aux mouvements des prix européens, alimentant les critiques dans le pays.

La Norvège ne prévoit donc pas de nouvelles interconnexions électriques, tout en maintenant sa coopération avec les pays européens.

Le ministre norvégien estime surtout que les États européens doivent renforcer leurs propres capacités de production stables. La fermeture de centrales au charbon et au nucléaire, combinée à des investissements jugés insuffisants dans certaines capacités, a selon lui fragilisé le système.

La Norvège accepte de rester intégrée au marché européen. Elle ne veut plus être présentée comme celle qui doit, à elle seule, en assurer l’équilibre.

Le gouvernement norvégien doit aussi défendre ses champs devant la justice

La bataille énergétique du gouvernement norvégien ne se joue pas seulement avec l’Union européenne. Elle se déroule également devant les tribunaux norvégiens.

Le gouvernement demandera à la Cour suprême d’annuler une décision de juridictions inférieures ayant invalidé les autorisations de développement de trois champs pétroliers : Breidablikk, exploité par Equinor, ainsi que Tyrving et Yggdrasil, exploités par Aker BP.

L’affaire oppose l’État et les compagnies pétrolières à des organisations environnementales, qui contestent notamment la prise en compte des conséquences climatiques de ces exploitations.

Le point de désaccord porte sur les émissions dites de « Scope 3 », celles qui interviennent lorsque le pétrole et le gaz extraits sont finalement consommés.

Pour les défenseurs de l’environnement, une autorisation d’exploitation ne peut pas ignorer les émissions générées en aval par les hydrocarbures produits. Le gouvernement norvégien conteste cette remise en cause de sa politique énergétique.

L’audience devant la Cour suprême doit durer quatre jours. La décision est attendue plus tard cette année.

Le jugement sera donc particulièrement observé. Il pourrait confirmer la stratégie actuelle du gouvernement norvégien ou imposer de nouvelles contraintes à l’exploitation des ressources pétrolières et gazières du pays.

Le paradoxe norvégien devient un problème européen

La Norvège se retrouve aujourd’hui dans une position singulière.

Elle est l’un des pays européens les plus avancés dans les énergies renouvelables, dispose d’une électricité largement issue de l’hydroélectricité et revendique une politique climatique ambitieuse. Dans le même temps, son économie énergétique repose encore largement sur l’exploitation et l’exportation des hydrocarbures.

L’Union européenne se trouve dans une situation tout aussi inconfortable.

Elle veut réduire sa dépendance aux énergies fossiles, mais elle a besoin du gaz norvégien pour compenser en partie la disparition du gaz russe. Elle souhaite limiter les nouveaux projets arctiques, mais ne peut ignorer le poids de la Norvège dans son approvisionnement énergétique.

La décision du gouvernement norvégien met donc face à face deux impératifs qui ne coïncident pas toujours : accélérer la transition énergétique et garantir suffisamment d’énergie pour faire fonctionner les économies européennes.

La Norvège, elle, a choisi de ne pas attendre que cette contradiction soit résolue au niveau de l’Union européenne.

Elle entend continuer à forer en mer de Barents, maintenir ses niveaux de production jusqu’en 2035 au moins et conserver la liberté de vendre ses hydrocarbures au marché européen ou ailleurs.

Le débat ne porte donc plus seulement sur quelques gisements situés au nord de l’Europe. Il porte sur la place que les hydrocarbures occuperont encore dans le système énergétique européen au cours de la prochaine décennie.

Et sur une question à laquelle les institutions de l’Union européenne devront répondre : peut-on demander à la Norvège de contribuer davantage à la sécurité énergétique de l’Europe tout en lui demandant de réduire les ressources qui permettent précisément de l’assurer ?

Celine Dou

Chine : Chang’e-7 ne décollera pas cette année, le typhon Narra contrarie la mission à la recherche de glace au pôle Sud lunaire

La fusée était déjà sur son pas de tir. La mission, préparée depuis des années, devait quitter la Terre dans les jours suivants pour une expédition sans précédent au pôle Sud de la Lune. Puis Narra est arrivé. Le typhon qui a traversé les abords de Hainan a perturbé les préparatifs et fermé, à quelques jours du départ, une fenêtre que Pékin ne pourra finalement pas utiliser en 2026.

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Le 23 août, les autorités chinoises ont annoncé que Chang’e-7 ne remplissait pas les conditions nécessaires à son lancement et qu’elle ne pourrait donc pas partir dans la fenêtre prévue cette année. Pékin n’a pas donné de nouvelle date ni officiellement désigné le typhon Narra comme cause du report. L’agence spatiale chinoise s’est bornée à invoquer une évaluation menée au nom de la prudence, de la fiabilité et de la réussite de la mission.

Le lien avec la météo est néanmoins difficile à ignorer. Le Narra, qui évoluait près de Hainan au moment des préparatifs, a perturbé les opérations sur le site de Wenchang. L’Institut national de recherche astronomique de Thaïlande, partenaire de la mission, a attribué le retard aux conditions provoquées par la tempête. Des spécialistes estiment que le calendrier lunaire, beaucoup plus contraignant qu’un simple report de quelques jours, a ensuite condamné la fenêtre de tir.

Pour Pékin, ce n’est pas une fusée qui reste simplement au sol. C’est une mission conçue pour aller chercher, dans les endroits les plus inhospitaliers de la Lune, une ressource qui pourrait compter pour les futures installations humaines : l’eau.

Une expédition dans les cratères où le Soleil ne se lève jamais

Chang’e-7 doit rejoindre le pôle Sud lunaire, notamment les environs du cratère Shackleton. Là-bas, certaines cavités restent plongées dans l’obscurité depuis des milliards d’années. Sans lumière solaire directe, les températures peuvent descendre à des niveaux parmi les plus extrêmes du Système solaire. Ces conditions auraient permis à de la glace d’eau et à d’autres composés volatils de rester piégés dans le sol.

La mission chinoise a été conçue pour aller beaucoup plus loin qu’une simple photographie de ces régions. Elle doit réunir un orbiteur, un atterrisseur, un rover et un petit engin sauteur capable de pénétrer dans des zones difficiles d’accès. Le rover doit notamment étudier le terrain et le sous-sol, tandis que l’engin sauteur doit explorer des cratères plongés dans la nuit avant de rejoindre des secteurs éclairés pour recharger ses systèmes.

L’objectif est de déterminer où se trouvent les ressources et sous quelle forme elles existent. Car sur la Lune, une poche de glace ne vaut pas seulement pour ce qu’elle contient. L’eau pourrait un jour être utilisée pour produire de l’oxygène et de l’hydrogène, et donc contribuer à la production de carburant. Elle pourrait aussi réduire la dépendance des futures bases lunaires aux ravitaillements venus de la Terre.

C’est ce qui donne à Chang’e-7 une portée qui dépasse largement la recherche scientifique.

Pékin joue déjà la suite

La Chine ne cache pas son ambition. Elle veut envoyer des astronautes sur la Lune avant 2030 et préparer progressivement une présence plus durable à sa surface. Chang’e-7 doit fournir des informations indispensables à cette stratégie, avant Chang’e-8, qui doit tester d’autres technologies utiles à l’utilisation des ressources lunaires et à la construction d’infrastructures.

Le pôle Sud concentre une grande partie de ces ambitions parce qu’il offre une combinaison rare : des zones bénéficiant d’un éclairage solaire favorable et, à proximité, des cratères où la glace pourrait être conservée. Une future implantation pourrait donc chercher l’énergie sur les hauteurs et les ressources dans les profondeurs obscures des cratères.

La Chine n’est d’ailleurs pas seule à regarder dans cette direction.

Les États-Unis d’Amérique avancent eux aussi vers les glaces lunaires

Le programme Artemis des États-Unis d’Amérique vise également une présence durable autour du pôle Sud lunaire. La NASA travaille avec des entreprises privées pour y déposer des instruments et des véhicules destinés à mieux connaître les ressources disponibles.

Parmi eux figure VIPER, le rover conçu pour cartographier la glace et les autres ressources volatiles du pôle Sud. La NASA avait annoncé l’abandon du programme en 2024, avant de chercher une autre solution pour atteindre ses objectifs scientifiques. En septembre 2025, elle a finalement confié à Blue Origin la mission de déposer VIPER sur la Lune, avec un objectif fixé à la fin de 2027.

Le calendrier donne donc une importance particulière au retard chinois.

Chang’e-7 devait ouvrir la marche. Son report laisse désormais davantage de temps aux autres acteurs pour avancer sur le même terrain. Mais il serait excessif d’y voir une défaite de Pékin : aucune puissance ne possède encore une connaissance suffisamment précise des ressources du pôle Sud pour parler d’un territoire conquis.

La question est plutôt celle de l’avance technologique.

Qui saura localiser la glace avec précision ? Qui pourra déterminer si elle est exploitable ? Qui saura envoyer des engins dans les cratères plongés dans l’obscurité ? Et surtout, qui transformera les premières données scientifiques en capacités concrètes pour une présence humaine ?

Une nouvelle date, mais déjà une nouvelle course

La Chine n’a pas annoncé quand Chang’e-7 pourra repartir. Certaines sources évoquent une nouvelle tentative environ un mois plus tard, tandis que d’autres analyses envisagent désormais 2027. Le calendrier dépend notamment de la trajectoire à suivre et de l’alignement entre la Terre, la Lune et le Soleil.

Ce délai n’efface donc pas l’ambition chinoise. Il modifie seulement le calendrier d’une course dont les concurrents ne regardent plus la Lune comme une destination lointaine, mais comme le prochain espace à explorer, à équiper et, peut-être un jour, à exploiter.

La mission Chang’e-7 reste au sol. Sous des millions de kilomètres de vide, les cratères du pôle Sud lunaire, eux, attendent toujours.

Et dans leur obscurité permanente se trouve peut-être l’une des ressources les plus convoitées de la prochaine conquête spatiale : de l’eau.

Celine Dou

Nouvelle-Zélande : Ikea porte son domaine forestier à 43 000 hectares, au cœur d’un conflit sur les terres agricoles

En Nouvelle-Zélande, le groupe suédois Ikea est devenu en quelques années un important propriétaire forestier. Son bras d’investissement, Ingka Investments, détient désormais environ 43 000 hectares de terres forestières dans le pays. Près de 24 000 hectares étaient auparavant des terres agricoles. Une expansion qui nourrit depuis plusieurs années les inquiétudes du monde rural sur la disparition des exploitations, l’emploi et l’avenir des territoires concernés.

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L’affaire avait été révélée en 2024 par une enquête de Disclose, qui faisait état de plus de 23 000 hectares acquis depuis 2021. Depuis, le portefeuille d’Ingka s’est encore agrandi. L’entreprise affirme investir avant tout dans la production de bois et non dans la seule compensation carbone. Mais son implantation intervient dans un pays où la conversion des pâturages en plantations de pins est devenue un sujet politique majeur. Depuis octobre 2025, les autorités néo-zélandaises ont d’ailleurs renforcé les restrictions visant la transformation de terres agricoles productives en forêts exotiques.

De 23 000 à 43 000 hectares

Le chiffre de 23 100 hectares, largement repris depuis l’enquête de Disclose publiée en février 2024, ne décrit plus la situation actuelle.

À cette date, Ingka avait acheté en Nouvelle-Zélande plus de 23 000 hectares de prairies et de terres agricoles depuis 2021. Dans la seule région de Gisborne, au nord-est du pays, son portefeuille atteignait environ 6 000 hectares. L’enquête avait notamment documenté les projets de transformation de propriétés agricoles à Huiarua et Matanui en plantations de pins radiata.

Deux ans plus tard, l’échelle n’est plus la même. Ingka indique aujourd’hui posséder 43 000 hectares de terres forestières en Nouvelle-Zélande. L’entreprise y a planté près de 6,9 millions de plants au cours de son exercice 2025 et affirme que 22 % de sa superficie forestière est intégrée à des dispositifs de conservation, notamment au titre de zones à haute valeur écologique. Elle dit également employer directement ou indirectement environ 800 personnes dans le pays.

Selon les données communiquées en juillet 2026, environ 23 838 hectares de terres agricoles ont été convertis en forêt depuis le début de l’opération, tandis que 17 175 hectares étaient déjà boisés au moment de leur acquisition. Environ 31 500 hectares du portefeuille sont aujourd’hui consacrés à la production forestière, le reste étant notamment constitué de zones de conservation, de végétation indigène et d’infrastructures forestières.

Le changement est donc considérable : Ikea n’est plus seulement un investisseur étranger ayant acheté quelques exploitations. Ingka est désormais devenu un acteur important du secteur forestier néo-zélandais.

À Gisborne, l’inquiétude avait pris un visage concret

C’est dans la région de Gisborne que l’enquête de Disclose avait donné une dimension humaine à cette expansion.

À Huiarua, une importante exploitation avait été vendue à Ingka pour environ 88 millions de dollars néo-zélandais, soit près du double du prix moyen alors observé pour les terres agricoles traditionnelles dans le pays, selon l’enquête.

Pour les exploitants voisins, le problème n’était pas seulement celui d’une transaction foncière.

La disparition d’une ferme signifie aussi celle des activités qui gravitent autour d’elle : bergers, conducteurs d’engins, salariés agricoles, entretien des pâturages et services locaux. Kerry Worsnop, une éleveuse voisine de Huiarua, expliquait à Disclose qu’une école de bergers et plusieurs emplois dépendaient de cette activité agricole. Elle craignait de voir progressivement disparaître une communauté rurale entière.

C’est cette dimension qui rend le dossier plus sensible qu’une simple opération immobilière. Une terre agricole n’est pas seulement une valeur inscrite dans un registre foncier. Dans certaines régions, elle constitue aussi le support d’un tissu économique et social.

Ikea répond : il s’agit d’abord de produire du bois

Ingka conteste toutefois l’idée selon laquelle son implantation néo-zélandaise serait principalement destinée à fabriquer une image « verte » ou à accumuler des crédits carbone.

Le groupe affirme aujourd’hui que son objectif premier est la production de bois. Il achète des forêts existantes mais également des terres anciennement déboisées ou utilisées pour l’élevage, sur lesquelles il développe des plantations.

La société explique privilégier des terrains moins adaptés aux cultures et à l’horticulture et affirme ne pas planter sur les terres agricoles les plus productives. Elle indique également conserver des zones de végétation indigène et aménager des bandes de protection autour des cours d’eau.

Cette mise au point est importante. L’enquête de Disclose de 2024 présentait les plantations néo-zélandaises notamment comme un moyen pour Ikea de développer ses réserves de carbone. Depuis, Ingka insiste davantage sur la vocation industrielle de son portefeuille.

Le groupe affirme que les arbres sont destinés à être récoltés, transformés et vendus. Une partie du bois produit en Nouvelle-Zélande est destinée au marché intérieur, tandis qu’environ 60 % est exportée, notamment vers la Chine, l’Inde et la Corée du Sud.

Le débat ne disparaît pas pour autant.

Le pin plutôt que la ferme

Le choix du modèle forestier reste au centre des critiques.

Le pin radiata, essence dominante des plantations néo-zélandaises, pousse rapidement et possède une forte valeur commerciale. Pour un investisseur institutionnel, il offre donc un actif susceptible de produire du bois sur plusieurs décennies.

Mais remplacer une exploitation d’élevage par une plantation signifie aussi modifier durablement l’usage du territoire.

C’est précisément ce que dénoncent des organisations agricoles. Le débat porte moins sur l’existence de la forêt que sur la vitesse et l’ampleur des conversions.

Les organisations représentant les éleveurs estiment que plus de 300 000 hectares de terres consacrées à l’élevage ovin et bovin ont été convertis en forêts depuis 2017. Elles redoutent que la disparition de ces exploitations entraîne mécaniquement une diminution du nombre d’animaux, mais aussi des emplois, du transport, de l’activité des abattoirs et des services dont dépendent les petites villes rurales.

Ingka affirme, de son côté, que son activité crée elle aussi des emplois. L’entreprise indique employer environ 250 personnes de manière permanente et mobiliser jusqu’à 800 travailleurs pendant les périodes de plantation.

Les deux visions ne s’excluent d’ailleurs pas totalement : une plantation peut créer de l’activité tout en faisant disparaître une partie de l’économie agricole qui existait auparavant. C’est précisément ce qui rend la transformation difficile à mesurer uniquement en hectares ou en emplois.

La Nouvelle-Zélande a fini par intervenir

L’ampleur prise par les conversions agricoles a contraint le gouvernement néo-zélandais à revoir les règles.

Depuis le 31 octobre 2025, les nouvelles plantations de forêts exotiques sur certaines terres agricoles productives ne peuvent plus être enregistrées librement dans le système national d’échange de quotas d’émission. Les terres classées dans les catégories 1 à 6 de l’échelle néo-zélandaise de capacité d’utilisation sont concernées, avec plusieurs exceptions et des mécanismes transitoires.

Cette réforme ne signifie pas que toute conversion d’une ferme en forêt est désormais interdite. Elle vise surtout à empêcher que des terres agricoles productives soient massivement converties en plantations exotiques pour bénéficier du régime climatique.

Le changement est révélateur : Wellington considère désormais que la lutte contre le changement climatique ne peut pas être pensée indépendamment de la sécurité alimentaire et de l’organisation des territoires ruraux.

Et les populations māories ?

À cette question agricole s’ajoute une autre dimension, liée aux populations māories et à leur rapport à la terre.

L’enquête de Disclose avait recueilli le témoignage de membres de la communauté Ngāti Porou, dans la région de Gisborne. Renee Raroa dénonçait ce qu’elle décrivait comme une nouvelle forme de dépossession des territoires à travers les décisions prises par de grandes entreprises sur les terres de la région. Elle avait parlé d’une « forme de colonisation » des forêts.

Ingka affirme aujourd’hui chercher à travailler avec les iwi et les hapū, les tribus et sous-groupes māoris, notamment dans des programmes de plantation d’espèces indigènes et de restauration des écosystèmes. L’entreprise cite des collaborations avec Hokonui Rūnanga et Ngāti Awa et reconnaît explicitement le statut des Māori comme tangata whenua, le peuple autochtone de Nouvelle-Zélande.

Il existe donc un contraste entre deux réalités : celle d’une entreprise qui présente ses investissements comme une gestion forestière à long terme et celle de communautés qui s’interrogent sur la concentration du foncier et la transformation de paysages auxquels elles sont historiquement liées.

Le carbone ne peut pas tout justifier

C’est peut-être là que le dossier Ikea dépasse le seul cas néo-zélandais.

Planter des arbres permet de stocker du carbone. Mais une plantation commerciale n’est pas nécessairement l’équivalent d’un écosystème naturel. Elle répond à un objectif de production, avec des essences choisies, une période de croissance et, à terme, une récolte.

La question devient alors celle de la place accordée à la compensation dans les politiques climatiques des grandes entreprises.

Ikea a annoncé depuis plusieurs années vouloir réduire son empreinte climatique. Ingka affirme aujourd’hui que ses plantations néo-zélandaises sont avant tout destinées au bois et qu’aucun arbre n’a été planté uniquement pour générer des crédits carbone. L’entreprise n’exclut toutefois pas de recourir à l’avenir à une forme de compensation.

La nuance compte. Il serait donc excessif de présenter aujourd’hui l’ensemble du portefeuille néo-zélandais d’Ingka comme une immense réserve destinée à compenser les émissions d’Ikea.

Mais il serait tout aussi réducteur d’ignorer la dimension climatique qui a contribué à rendre les plantations forestières financièrement attractives en Nouvelle-Zélande.

Une puissance foncière qui change de nature

Le plus intéressant dans cette affaire n’est finalement pas le seul chiffre de 23 000 hectares révélé en 2024. C’est ce qu’il est devenu.

En un peu moins de cinq ans, Ingka est passé de l’achat de premières propriétés agricoles à la constitution d’un portefeuille forestier d’environ 43 000 hectares. L’entreprise indique désormais vouloir poursuivre son développement en Nouvelle-Zélande et évoque un objectif pouvant atteindre 100 000 hectares à terme.

Dans le même temps, le gouvernement a commencé à fermer certaines portes aux conversions agricoles les plus productives.

Le paradoxe est là : l’État accepte les investissements étrangers et reconnaît la valeur économique de la sylviculture, tout en cherchant désormais à empêcher que la forêt commerciale ne gagne trop rapidement du terrain sur l’agriculture.

Ikea n’est donc pas en train de « prendre » illégalement 43 000 hectares à la Nouvelle-Zélande. Ses acquisitions sont passées par les procédures prévues par le droit néo-zélandais, et plusieurs autorisations récentes ont encore été accordées à Ingka. En mai 2026, par exemple, une acquisition d’environ 774 hectares a été approuvée par l’autorité chargée du contrôle des investissements étrangers.

Mais la question que pose cette expansion est plus profonde.

À partir de quel moment l’accumulation légale de terres par de grands investisseurs finit-elle par transformer la structure même d’un territoire ?

En Nouvelle-Zélande, le débat est désormais ouvert. Il porte sur les forêts, mais aussi sur l’agriculture, les emplois ruraux, la biodiversité, les intérêts māoris et la place du capital international dans l’utilisation des terres.

Ikea n’est ici que l’un des visages d’une transformation beaucoup plus vaste.

Celine Dou, pou la Boussole-Infos

Éclipse totale du Soleil : où et comment voir le 12 août la Lune effacer le Soleil, de la Sibérie à l’Espagne

Demain, mercredi 12 août, le jour changera de visage dans une partie du monde. La Lune passera devant le Soleil et son ombre traversera le nord de la Russie, le Groenland, l’Islande et l’Europe du Sud-Ouest. Sur cette trajectoire étroite, le Soleil disparaîtra entièrement pendant quelques minutes. Ailleurs, notamment dans une grande partie de l’Europe et du nord-ouest de l’Afrique, l’éclipse sera seulement partielle.

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Cette éclipse totale est l’un des grands rendez-vous astronomiques de 2026. Elle commencera sa traversée terrestre dans le nord de la Russie avant de gagner l’Arctique, le Groenland, l’Islande, l’Atlantique Nord, puis l’Espagne et une petite partie du Portugal. Le maximum de totalité atteindra environ 2 minutes et 18 secondes. Pour les observateurs, tout se jouera pourtant à quelques dizaines de kilomètres près : être dans la bande de totalité ou juste à côté ne donne pas du tout le même spectacle.

De la Sibérie à l’Espagne, une ombre en mouvement

Une éclipse totale de Soleil se produit lorsque la Lune se place exactement entre la Terre et le Soleil et masque complètement le disque solaire. Son ombre, projetée sur la surface terrestre, forme alors une bande dans laquelle les observateurs voient le Soleil disparaître.

C’est cette ombre qui parcourra demain une partie de l’hémisphère Nord. Elle atteindra d’abord le nord de la Russie, puis traversera les régions arctiques avant de passer par le Groenland et l’Islande. Après un long parcours au-dessus de l’Atlantique Nord, elle atteindra l’Europe : la totalité sera visible dans le nord de l’Espagne ainsi que dans une petite partie du nord-est du Portugal.

Le reste de l’Europe ne sera pas exclu du spectacle. Mais il faudra parler d’éclipse partielle, et non d’éclipse totale. La France métropolitaine, notamment, verra la Lune recouvrir une très grande partie du Soleil, avec une occultation pouvant atteindre près de 99 % dans certaines zones de l’ouest et du sud.

Cette différence est loin d’être secondaire. À 99 %, le Soleil reste le Soleil. À 100 %, le disque lumineux disparaît et la couronne solaire devient visible. C’est ce bref passage qui transforme une éclipse spectaculaire en véritable nuit en plein jour.

En France, un Soleil presque effacé, mais pas disparu

En France métropolitaine, le phénomène commencera aux alentours de 19 h 20 et atteindra son maximum vers 20 h 20, avec des variations selon les lieux. Dans l’ouest et le sud du pays, l’occultation sera particulièrement importante. Le coucher du Soleil accentuera encore l’impression de pénombre.

Mais même lorsque 99 % du disque solaire est masqué, le dernier pour cent demeure suffisamment lumineux pour présenter un danger pour les yeux.

C’est l’une des erreurs que les astronomes veulent précisément éviter : une éclipse « presque totale » n’autorise pas l’observation à l’œil nu. Pour les personnes qui se trouvent hors de la bande de totalité, la protection doit rester en place pendant toute la phase où le Soleil n’est pas complètement masqué.

Ce que verront ceux qui seront dans la totalité

Pour ceux qui auront choisi l’Islande ou le nord de l’Espagne, l’expérience sera tout autre.

À mesure que la Lune avancera devant le Soleil, la lumière diminuera. Puis, lorsque le dernier fragment du disque solaire disparaîtra, l’obscurité gagnera brutalement le paysage. La température peut baisser et l’atmosphère prendre, pendant quelques instants, une apparence inhabituelle.

Surtout, la couronne solaire deviendra visible. Cette enveloppe extérieure de l’atmosphère du Soleil est normalement noyée dans l’éclat du disque solaire. La totalité permet de l’observer directement pendant quelques minutes.

C’est aussi la raison pour laquelle des astronomes se déplacent parfois à l’autre bout du monde pour quelques instants de spectacle : la fenêtre d’observation est courte, mais elle offre des conditions qu’aucun ciel ordinaire ne permet de reproduire.

Pourquoi certains astronomes prendront l’avion

L’éclipse donnera même lieu à une observation depuis les airs.

La compagnie espagnole Iberia a prévu un vol spécial destiné à permettre à des scientifiques et à des passagers d’observer le phénomène au-dessus des nuages. L’appareil doit atteindre une altitude de plusieurs milliers de mètres afin de limiter le risque que la couverture nuageuse masque le spectacle. Une retransmission en direct est également prévue grâce à la connexion Starlink installée à bord.

Le choix n’a rien d’anecdotique. Pour un observateur au sol, quelques nuages peuvent suffire à faire disparaître plusieurs années de préparation en quelques secondes. Depuis un avion, les scientifiques espèrent disposer d’un ciel dégagé et d’un point d’observation favorable pour étudier notamment la couronne solaire.

Cette course aux meilleures conditions rappelle une chose : une éclipse totale est un phénomène précis, bref et géographiquement limité. On ne peut pas simplement attendre qu’elle apparaisse partout de la même manière.

Comment regarder l’éclipse sans se blesser

La première règle est simple : ne jamais regarder directement le Soleil sans protection adaptée pendant les phases partielles.

Des lunettes de soleil ordinaires ne protègent pas suffisamment les yeux. Il faut utiliser des lunettes spécialement conçues pour l’observation solaire et conformes aux normes de sécurité recommandées.

Les jumelles, télescopes, longues-vues et appareils photographiques ne doivent pas non plus être utilisés pour regarder le Soleil sans filtre solaire adapté. Le gouvernement français recommande notamment l’utilisation d’un filtre spécifique pour les instruments optiques et rappelle de ne pas retirer les lunettes de protection pour photographier le phénomène.

Une règle particulière concerne uniquement la totalité complète. Lorsqu’un observateur se trouve réellement dans la bande de totalité et que la Lune masque entièrement le Soleil, il peut retirer ses lunettes pendant ces quelques instants pour observer la couronne solaire.

Mais dès que la moindre partie brillante du Soleil réapparaît, les lunettes doivent être remises immédiatement.

Cette précaution ne concerne pas les régions où l’éclipse reste partielle. Là, le Soleil ne doit jamais être regardé directement sans protection.

Le carton percé peut devenir un instrument

Il est toutefois possible de profiter du phénomène sans regarder le Soleil.

Le principe du sténopé permet de projeter indirectement l’image du Soleil sur une surface. Un petit trou dans un carton suffit : en plaçant une feuille blanche à quelques dizaines de centimètres derrière, on obtient une petite image circulaire du Soleil. Au fil de l’éclipse, cette image prend la forme du croissant solaire.

L’expérience peut être réalisée simplement, notamment avec des enfants. Elle permet de suivre la progression de l’éclipse sans fixer l’astre.

Une consigne demeure indispensable : le petit trou sert à projeter l’image du Soleil, pas à regarder à travers lui.

Le 12 août, le ciel offrira d’autres rendez-vous

L’éclipse ne sera pas le seul phénomène céleste intéressant de cette période.

Dans le ciel matinal, plusieurs planètes apparaîtront autour de l’écliptique : Jupiter, Mercure, Mars, Uranus, Saturne et Neptune. Leur regroupement est parfois présenté comme un « alignement de six planètes », mais il ne faut pas imaginer six astres disposés sur une ligne parfaitement droite. Certaines seront faciles à repérer, tandis que d’autres demanderont des instruments.

La nuit offrira également les Perséides, dont le maximum intervient autour de cette période. Ces étoiles filantes seront toutefois à observer durant la nuit, tandis que les planètes seront recherchées avant l’aube. L’éclipse solaire, elle, se déroulera à un tout autre moment.

Il ne s’agit donc pas d’un seul spectacle réunissant simultanément tous ces phénomènes, mais d’une succession de rendez-vous astronomiques autour d’une même date.

Une journée à préparer, pas seulement à regarder

Le 12 août sera ainsi différent selon l’endroit où l’on se trouvera.

En Islande, au Groenland, dans le nord de l’Espagne ou dans les autres secteurs placés sur la trajectoire de l’ombre, certains observateurs verront le Soleil disparaître complètement. Dans une grande partie de l’Europe, dont la France, le disque solaire restera visible, parfois sous la forme d’un mince croissant.

La différence tient à la géométrie entre la Terre, la Lune et le Soleil. Elle explique aussi pourquoi des passionnés se déplacent parfois très loin pour quelques minutes de totalité.

Demain, l’ombre de la Lune parcourra donc une partie du globe à une vitesse considérable. Pour ceux qui auront choisi le bon endroit et bénéficié d’un ciel dégagé, le jour laissera momentanément place à l’obscurité. Pour les autres, le Soleil apparaîtra simplement amputé d’une large partie de son disque.

Dans les deux cas, le spectacle mérite d’être observé. Mais il mérite surtout de l’être avec les bons équipements, au bon endroit et au bon moment.

Celine Dou, pour la Boussole-infos