Droit du sol et du sang : que dit l’Histoire de France sur l’attribution de la nationalité française ?

La question de l’attribution de la nationalité française, notamment à travers le droit du sol – qui n’existe, intégralement ou partiellement, que dans 32 pays à travers le monde -, est régulièrement débattue, tout particulièrement en cette période électorale

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Union européenne : face aux tensions commerciales, aux incertitudes sécuritaires et aux nouvelles dépendances, que cherche réellement à faire Ursula von der Leyen de cette rentrée européenne ?

Le 16 septembre 2026, Ursula von der Leyen n’est pas venue devant le Parlement européen à Strasbourg pour présenter une simple liste de mesures. Pendant près de 73 minutes, la présidente de la Commission européenne a parlé de Chine, de Canada, de défense, d’Ukraine, d’intelligence artificielle, d’énergie, de climat, de migration et même de l’usage des réseaux sociaux par les enfants. À première vue, les sujets semblent dispersés. Ils répondent pourtant à une même question : comment permettre à l’Union européenne de dépendre moins des autres puissances au moment où les anciennes certitudes commerciales, énergétiques et sécuritaires se fissurent ?

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Cette logique n’est pas entièrement nouvelle. En septembre 2025, Ursula von der Leyen avait déjà placé son premier discours sur l’état de l’Union de son second mandat sous le signe de « l’indépendance » européenne, avec la défense, l’énergie, les technologies et la compétitivité au cœur de son programme. Un an plus tard, le vocabulaire change peu, mais le périmètre s’élargit : l’objectif n’est plus seulement de renforcer les capacités internes de l’Union. Il s’agit aussi de réorganiser ses partenariats extérieurs, de sécuriser ses approvisionnements et de construire des instruments communs face aux crises.

D’un marché ouvert à une Europe qui veut choisir ses dépendances

Pour comprendre le discours du 16 septembre, il faut revenir quelques années en arrière.

L’Union européenne s’est construite autour d’un principe puissant : mettre en commun une partie des souverainetés nationales afin de créer un vaste marché capable de peser dans le monde. Cette stratégie a longtemps reposé sur une économie très ouverte, des chaînes d’approvisionnement mondialisées et des échanges importants avec les grandes puissances commerciales.

Or, plusieurs crises ont progressivement montré les limites de ce modèle.

La pandémie de Covid-19 a exposé la dépendance européenne à certaines chaînes de production asiatiques. La guerre menée par la Russie contre l’Ukraine a brutalement rappelé le risque d’une dépendance énergétique. Les tensions commerciales avec les États-Unis d’Amérique ont ensuite montré que même les partenaires traditionnels pouvaient utiliser le commerce comme instrument de pression. La montée en puissance industrielle de la Chine ajoute une autre difficulté : l’Europe vend beaucoup au marché chinois, mais elle importe aussi massivement de Chine des produits et des matières indispensables à ses propres industries.

C’est précisément sur cette dernière relation que Ursula von der Leyen a concentré une partie de son discours.

Le déficit commercial de l’Union européenne avec la Chine atteint désormais environ un milliard d’euros par jour, selon les chiffres avancés par la présidente de la Commission européenne. Elle a également rappelé que l’Union dépend de la Chine à plus de 80 % pour plusieurs matières premières critiques et jusqu’à 90 % pour certaines terres rares. Son intention affichée est de rééquilibrer la relation commerciale tout en constituant des réserves européennes de matières premières stratégiques.

La comparaison avec le discours de 2025 est instructive. L’an dernier, Ursula von der Leyen parlait déjà de réduire les dépendances européennes. Cette année, elle propose davantage d’outils concrets : accélération du marché unique, modernisation des réseaux électriques, stockage de l’énergie et création d’une structure européenne destinée à acheter et stocker certaines matières premières critiques.

Le raisonnement est donc moins celui d’un retrait du commerce mondial que celui d’une diversification des risques. L’Union ne cherche pas à ne plus dépendre de personne. Elle cherche à éviter qu’une dépendance unique puisse devenir une vulnérabilité stratégique.

Le paradoxe chinois : commercer davantage tout en dépendant moins

Cette orientation contient toutefois une contradiction apparente.

La Chine reste un partenaire économique majeur de l’Union européenne. Ursula von der Leyen n’a d’ailleurs pas annoncé une rupture commerciale. Elle a parlé de dialogue et de rééquilibrage, en estimant que les intérêts économiques des deux parties rendaient encore possible une coopération.

Mais le discours est devenu plus ferme qu’à l’époque où la mondialisation était principalement présentée comme une source d’efficacité économique.

L’Europe veut continuer à vendre en Chine, tout en évitant que ses propres industries deviennent trop dépendantes des importations chinoises. Elle veut également conserver l’accès aux technologies et aux matières premières indispensables aux batteries, aux semi-conducteurs, aux véhicules électriques, aux technologies propres et à la défense.

Cette évolution rapproche progressivement la politique commerciale européenne de la politique de sécurité. Une matière première, un composant électronique ou une capacité industrielle ne sont plus seulement considérés comme des questions économiques lorsqu’ils peuvent manquer au moment d’une crise.

C’est l’un des fils conducteurs du discours du 16 septembre.

Le Canada : plus qu’un partenaire commercial, un nouvel ancrage stratégique

C’est dans cette logique qu’il faut comprendre la place accordée au Canada.

La proposition d’Ursula von der Leyen d’ouvrir la voie à un statut de « membre associé » pour le Canada constitue l’annonce la plus inhabituelle de son discours. Un tel statut n’existe pas actuellement dans les traités de l’Union européenne. La présidente de la Commission a donc proposé une formule nouvelle, dont les modalités restent à définir et qui nécessiterait l’accord des États membres.

Le choix du Canada n’est pas seulement symbolique.

L’Union européenne et le Canada disposent déjà d’un accord commercial, le CETA, appliqué provisoirement depuis 2017. Entre 2016 et 2025, leurs échanges de biens ont augmenté de plus de 76 %, pour atteindre 81,5 milliards d’euros. Le commerce des biens et services a atteint environ 130 milliards d’euros en 2025.

Mais Ursula von der Leyen veut désormais aller au-delà du commerce.

Elle propose une coopération sur les minerais critiques, les batteries, l’énergie, l’intelligence artificielle, l’informatique quantique, la cybersécurité, l’industrie de défense et l’Arctique. Elle parle également d’une « Alliance pour l’avenir » entre l’Union européenne et le Canada.

Le contexte donne à cette proposition une portée particulière.

Le Canada cherche lui-même à diversifier ses relations commerciales alors que ses relations avec les États-Unis d’Amérique se sont fortement tendues. Mark Carney, Premier ministre du Canada, était présent à Strasbourg pour le discours. Son gouvernement a confirmé vouloir approfondir le partenariat avec l’Europe, sans reprendre à son compte, à ce stade, la formule de « membre associé ».

L’Europe cherche donc à transformer une relation commerciale déjà existante en partenariat stratégique plus large.

Ce n’est pas une adhésion du Canada à l’Union européenne. Le Canada ne deviendrait pas un État membre au même titre que la France, l’Allemagne ou l’Espagne. Il s’agirait d’inventer une nouvelle catégorie de relation avec un pays extérieur au continent européen.

Le choix est d’autant plus significatif qu’Ursula von der Leyen avait consacré son discours de 2025 à l’idée que l’Europe devait pouvoir choisir ses partenaires et renforcer sa capacité à agir seule. En 2026, cette autonomie passe aussi par la construction de réseaux avec des puissances considérées comme compatibles avec les intérêts européens.

De la défense européenne à une architecture de sécurité plus large

La même logique apparaît dans le domaine militaire.

Depuis le début de la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine, l’Union européenne a progressivement renforcé son rôle dans la défense, un domaine longtemps dominé par les États membres et l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord.

Le discours de 2026 pousse cette évolution un peu plus loin.

Ursula von der Leyen a proposé la création d’un Conseil européen de sécurité réunissant les États membres de l’Union et plusieurs partenaires, dont le Royaume-Uni, la Norvège, l’Ukraine et le Canada. Elle a également proposé un mécanisme d’urgence permettant aux États membres de se consulter rapidement lorsqu’une crise sécuritaire survient.

Il faut cependant distinguer cette ambition de la réalité institutionnelle.

La Commission européenne peut proposer des textes et mobiliser certains instruments communautaires, mais elle ne commande pas les armées européennes. Les décisions militaires restent largement entre les mains des États membres, tandis que l’OTAN demeure l’organisation centrale pour la défense collective de nombreux pays européens.

La nouveauté réside donc moins dans la création d’une « armée européenne » que dans la volonté de mieux coordonner les capacités industrielles, technologiques et militaires européennes.

L’Ukraine occupe une place centrale dans cette réflexion. Ursula von der Leyen a promis un soutien renforcé avant l’hiver, notamment dans la défense antiaérienne, l’énergie et le chauffage. La sécurité européenne est ainsi présentée non plus comme une question séparée de l’économie, mais comme un ensemble allant des drones aux satellites, des réseaux électriques aux matières premières.

L’énergie : produire davantage pour importer moins

La question énergétique constitue le troisième volet de cette stratégie.

L’Europe avait déjà engagé sa diversification énergétique après la réduction brutale de sa dépendance au gaz russe. Mais Ursula von der Leyen veut désormais aller plus loin en accélérant l’électrification de l’économie.

Son objectif annoncé est de doubler la part de l’électricité dans la consommation énergétique européenne d’ici 2040. Selon ses estimations, cela pourrait réduire la facture d’importation de combustibles fossiles de 260 milliards d’euros par an. Le problème reste toutefois celui des infrastructures : une importante capacité renouvelable installée en Europe attend encore son raccordement aux réseaux électriques.

La comparaison avec la période précédant la guerre en Ukraine est importante.

L’énergie était alors principalement traitée sous l’angle du prix, de la compétitivité et du climat. Elle est désormais également considérée comme une question de sécurité économique. Produire davantage d’électricité en Europe, développer les réseaux et stocker l’énergie doit donc permettre à la fois de réduire les émissions, de soutenir l’industrie et de limiter certaines dépendances extérieures.

C’est cette convergence entre climat, industrie et sécurité qui traverse une grande partie du discours.

Le climat n’est plus seulement une question de réduction des émissions

La même évolution apparaît dans la politique climatique.

Après un été marqué par des vagues de chaleur et de nombreux incendies, Ursula von der Leyen a annoncé un plan européen contre les vagues de chaleur, une initiative sur l’eau, une alliance européenne pour l’assurance contre les catastrophes et, à terme, une flotte européenne de lutte contre les incendies. Elle a également souligné qu’environ 25 % seulement des pertes liées aux catastrophes en Europe sont actuellement couvertes par une assurance privée.

Le changement de perspective est notable.

Pendant des années, le débat climatique européen a surtout porté sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre et la transformation du système énergétique. Le discours de 2026 insiste davantage sur l’adaptation : comment protéger les populations, les infrastructures, les agriculteurs et les économies européennes lorsque les phénomènes climatiques extrêmes deviennent plus coûteux ?

La politique climatique devient ainsi aussi une politique de prévention des risques.

L’intelligence artificielle et les réseaux sociaux : protéger la société tout en restant compétitif

L’autre grande contradiction du discours concerne la technologie.

L’Union européenne veut développer ses propres capacités en matière d’intelligence artificielle afin de ne pas rester dépendante des grandes entreprises technologiques étrangères. Mais elle veut simultanément renforcer les règles encadrant les technologies numériques.

Ursula von der Leyen a notamment évoqué la nécessité de ralentir certains développements des modèles d’intelligence artificielle les plus avancés lorsque les risques de cybersécurité deviennent trop importants. Elle souhaite également renforcer les coopérations avec le Royaume-Uni et le Canada.

Sur les réseaux sociaux, la Commission européenne doit proposer un cadre visant à empêcher l’accès aux plateformes sociales aux enfants de moins de 13 ans, tandis que les adolescents de 13 et 14 ans pourraient disposer de comptes supervisés par leurs parents, avec des fonctionnalités limitées.

L’objectif est donc double : ne pas laisser l’Europe devenir technologiquement dépendante tout en refusant de considérer l’innovation comme une zone sans règles.

Une Commission plus ambitieuse que les divisions européennes ne le permettent parfois

C’est ici que se trouve probablement la principale difficulté du programme présenté à Strasbourg.

La Commission européenne peut proposer, négocier et mettre en œuvre une partie importante des politiques européennes. Mais elle ne dispose pas seule de tous les moyens nécessaires pour transformer ses annonces en décisions.

Le commerce, la défense, les budgets nationaux, l’énergie ou encore la politique étrangère impliquent souvent les États membres et le Conseil de l’Union européenne. Le Parlement européen intervient également dans l’adoption d’une grande partie des textes législatifs.

Les réactions qui ont suivi le discours montrent d’ailleurs que le Parlement européen est loin d’être unanime.

Certains groupes ont salué l’accent mis sur l’intelligence artificielle, la protection des enfants et la compétitivité. D’autres ont reproché à Ursula von der Leyen de ne pas répondre suffisamment aux difficultés industrielles, au coût de l’énergie, au chômage des jeunes, à la situation à Gaza ou à certaines questions migratoires. Ces critiques viennent de familles politiques différentes et ne portent pas toutes sur les mêmes sujets.

Cette diversité rappelle une réalité souvent oubliée dans la présentation du discours : l’Union européenne n’est pas un État national. Sa présidente de Commission ne peut pas décider seule de la trajectoire des 27 pays.

Ursula von der Leyen cherche surtout à changer le rapport de l’Europe au monde

Pris séparément, le Canada, la Chine, les réseaux électriques, les drones, les enfants sur les réseaux sociaux ou les incendies semblent appartenir à des dossiers complètement différents.

Pris ensemble, ils dessinent une même politique.

L’Union européenne cherche à passer d’une puissance principalement économique et réglementaire à une puissance davantage capable de protéger ses intérêts matériels : son énergie, ses industries, ses chaînes d’approvisionnement, ses technologies, ses frontières et ses capacités de défense.

C’est un déplacement important.

Le projet européen avait été pensé dans une période où l’interdépendance économique était largement perçue comme un facteur de stabilité. Le monde dans lequel Ursula von der Leyen prononce son discours est différent : guerre aux frontières de l’Union, rivalité industrielle avec la Chine, tensions commerciales avec les États-Unis d’Amérique, compétition technologique, dépendance aux matières premières et multiplication des risques climatiques.

La réponse proposée n’est pas le repli.

Elle consiste plutôt à choisir davantage ses dépendances, à diversifier ses partenaires et à renforcer les capacités européennes là où une rupture extérieure pourrait avoir des conséquences immédiates.

Le Canada prend alors une place particulière. Il fournit un exemple de ce que pourrait devenir la diplomatie économique européenne : moins centrée sur les seuls accords commerciaux et davantage tournée vers les minerais, l’énergie, la technologie, la défense et les chaînes d’approvisionnement.

Mais cette ambition comporte aussi une question non résolue : l’Europe peut-elle multiplier les instruments communs sans disposer d’une unité politique équivalente ?

C’est toute la différence entre annoncer une orientation et construire une puissance.

Le véritable test commence après le discours

Le discours du 16 septembre marque donc moins une rupture qu’une accélération.

En 2025, Ursula von der Leyen parlait d’un « moment d’indépendance » pour l’Europe. En 2026, elle tente de donner un contenu plus large à cette indépendance : moins de dépendance énergétique, davantage de capacités industrielles, sécurisation des matières premières, rapprochement avec le Canada, coordination de défense, développement technologique et adaptation climatique.

Reste désormais à savoir ce qui deviendra réellement du statut proposé au Canada, du futur Conseil européen de sécurité, des projets industriels, des nouvelles infrastructures énergétiques et des mesures climatiques et numériques annoncées.

Car le précédent européen invite à distinguer les annonces de leur mise en œuvre. Les discours sur l’état de l’Union donnent la direction politique de la Commission ; ils ne remplacent ni les négociations entre les 27 États membres, ni le vote des institutions européennes, ni les financements nécessaires.

La rentrée européenne de 2026 commence donc avec une ambition clairement affichée : rendre l’Union moins vulnérable dans un monde où l’interdépendance est devenue une source de puissance, mais aussi de pression.

La question des prochains mois sera beaucoup plus concrète : jusqu’où les États membres accepteront-ils de mettre en commun les moyens nécessaires pour atteindre cette autonomie que Ursula von der Leyen appelle désormais de ses vœux ?

Celine Dou

Turquie : traque des militants LGBT ou opération judiciaire contre l’obscénité et la prostitution au nom de la protection de la famille ? La Boussole-Infos fait le point

Depuis le 12 septembre, la police et la justice turques ont multiplié les perquisitions, interpellations et procédures visant des militants, des associations, des établissements et des personnes liées à la communauté LGBT. Le ministre turc de la Justice, Akın Gürlek, présente ces opérations comme une action judiciaire destinée à protéger les enfants, la famille et l’ordre public. Des organisations de défense des droits humains y voient, au contraire, une offensive beaucoup plus large contre l’organisation militante LGBT et les libertés publiques.

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Baptisée « Ma famille est en sécurité » (Ailem Güvende), l’opération concerne officiellement 162 suspects, neuf associations et 13 établissements répartis dans 15 provinces, selon le ministre turc de la Justice. Les autorités évoquent notamment des soupçons d’obscénité, de prostitution, de stupéfiants, de criminalité organisée et de financements provenant de l’étranger. Mais plusieurs responsables d’associations LGBT ont été placés en détention provisoire, des sites internet et comptes sur les réseaux sociaux ont été bloqués et des journalistes ont également été interpellés. L’affaire pose donc une question plus large : où s’arrête une opération judiciaire contre des infractions déterminées et où commence une restriction de l’activité associative, médiatique et militante ?

Une opération judiciaire dont l’ampleur dépasse les seuls établissements visés

Les premières opérations coordonnées ont été menées le 12 septembre dans plusieurs grandes villes turques, notamment Istanbul, Ankara, Izmir, Aydın et Mersin. Des policiers ont perquisitionné des locaux associatifs, des domiciles et des établissements fréquentés par des personnes LGBT.

Le ministre de la Justice Akın Gürlek a ensuite annoncé que les procureurs avaient engagé des procédures judiciaires contre 162 personnes, neuf associations et 13 établissements. Il a précisé que les opérations étaient conduites sous la coordination des parquets d’Istanbul, d’Ankara, d’Izmir, d’Aydın et de Mersin, avec la participation des forces de police et de gendarmerie.

Le ministre affirme que les enquêteurs ont utilisé des techniques de surveillance, des témoignages, l’examen de données numériques et des enregistrements vidéo. Il évoque également la saisie de stupéfiants et de matériel numérique. Sur le volet financier, Akın Gürlek affirme que des associations ont reçu des financements importants provenant d’organismes publics étrangers ou d’organisations internationales.

Ces éléments constituent la version officielle du dossier. Ils ne signifient pas que les 162 personnes font toutes l’objet des mêmes accusations, ni qu’elles ont toutes été arrêtées. Le chiffre annoncé par le ministre correspond aux personnes faisant l’objet de procédures judiciaires, distinction importante dans une affaire où plusieurs catégories de personnes sont concernées.

Ce que reprochent précisément les autorités turques

Les qualifications pénales citées dans les différentes procédures comprennent notamment l’« obscénité », l’incitation ou l’aide à la prostitution, ainsi que, selon les dossiers, des infractions liées aux stupéfiants, au financement ou à l’organisation d’activités illégales.

Le cas de la journaliste Tuğba Tekerek permet de mesurer la portée de certaines qualifications. Elle a été interpellée le 13 septembre puis transférée à Ankara pour être interrogée au sujet d’un article publié en 2024 sur le mouvement LGBT en Géorgie, sur le site Kaos GL. Les autorités lui reprochent une infraction d’« obscénité » prévue par l’article 226 du Code pénal turc.

Chez Kaos GL, l’une des plus anciennes organisations LGBT de Turquie, plusieurs responsables ont également été placés en détention provisoire. Selon Reuters, huit membres de l’organisation ont été incarcérés dans l’attente de leur procès, tandis que sept autres personnes, dont une journaliste, ont été libérées sous contrôle judiciaire. Les procureurs leur reprochent notamment la diffusion de contenus considérés comme obscènes et s’appuient sur leurs activités associatives et leurs publications numériques.

La nature exacte des preuves et leur appréciation par les tribunaux seront donc déterminantes. À ce stade, les accusations formulées par les autorités ne doivent pas être confondues avec des condamnations.

Une particularité juridique essentielle : l’homosexualité n’est pas interdite en Turquie

C’est un élément indispensable pour comprendre l’affaire.

L’homosexualité n’est pas, en elle-même, une infraction pénale en Turquie. Les procédures engagées en septembre ne sont donc pas officiellement fondées sur le simple fait d’être homosexuel ou de défendre les personnes LGBT.

C’est précisément là que se situe le débat.

Pour le ministère turc de la Justice, les poursuites portent sur des comportements ou activités considérés comme illégaux : obscénité, prostitution, stupéfiants, financement ou autres infractions. Le ministre Akın Gürlek rattache cette action à la responsabilité constitutionnelle de l’État de protéger les enfants, la famille et l’ordre social.

Pour Human Rights Watch, la multiplication des arrestations de responsables associatifs LGBT, le blocage de comptes et de sites internet ainsi que les poursuites visant des personnes en raison de leurs activités militantes constituent au contraire une attaque plus large contre les libertés d’association et d’expression. L’organisation affirme qu’au moins 112 personnes ont été arrêtées entre le 12 et le 14 septembre, dont 82 étaient encore détenues sur décision judiciaire au moment de son bilan du 18 septembre. Elle affirme également qu’au moins 24 des personnes détenues sont des militants LGBT, fondateurs ou responsables d’organisations ciblées.

Ces deux lectures ne portent donc pas sur le même niveau de la question : les autorités parlent d’infractions pénales précises ; les organisations de défense des droits contestent surtout l’usage de ces qualifications contre un ensemble d’acteurs et d’associations identifiés à la cause LGBT.

Pourquoi la famille occupe une place centrale dans le discours officiel

Le choix du nom « Ma famille est en sécurité » n’est pas anodin.

Le président turc Recep Tayyip Erdoğan a lancé une politique baptisée « Décennie de la famille et de la population 2026-2035 ». Le ministre Akın Gürlek présente les opérations de septembre comme relevant de cette politique et de la responsabilité de l’État envers les enfants, les jeunes et la famille.

Cette orientation politique ne date cependant pas des opérations de septembre. Recep Tayyip Erdoğan critique régulièrement les organisations et manifestations LGBT et défend une conception de la famille centrée sur les couples hétérosexuels et la natalité.

La nouveauté de septembre tient davantage à l’ampleur du dispositif judiciaire déployé contre des associations, leurs responsables, certains établissements et des personnes liées à leurs activités.

Le gouvernement turc établit ainsi un lien entre protection de la famille, protection des mineurs, lutte contre certains contenus et répression d’activités qu’il considère comme illégales. Les organisations LGBT et plusieurs associations de défense des droits contestent précisément ce rapprochement lorsqu’il conduit, selon elles, à restreindre leur activité associative ou leur expression publique.

Les journalistes et les manifestants entrent à leur tour dans le dossier

L’affaire ne s’est pas limitée aux personnes directement visées par les premières perquisitions.

Le 15 septembre, des personnes se sont rassemblées devant le palais de justice de Çağlayan, à Istanbul, pour protester contre les arrestations. La police turque a interpellé plus d’une centaine de manifestants. Human Rights Watch évoque plus de 100 personnes maintenues en garde à vue pendant plus de 24 heures.

Deux journalistes qui couvraient le rassemblement, Sarya Toprak, du quotidien BirGün, et Şener Azak, de la chaîne ARD, ont également été interpellés. Sarya Toprak a ensuite été libérée avec d’autres manifestants. Les organisations internationales de défense de la liberté de la presse ont dénoncé ces arrestations.

Des restrictions ont également été imposées à plusieurs comptes sur les réseaux sociaux et à des sites internet appartenant à des associations LGBT, à des organisations de défense des droits humains et à certains médias. Human Rights Watch affirme notamment que les comptes turcs d’Amnesty International, du quotidien Evrensel, de la Media and Law Studies Association et de Hak İnisiyatifi ont été bloqués.

Le dossier dépasse ainsi progressivement la seule question des bars ou des associations visées par les premières perquisitions : il touche aussi à la liberté de la presse, à l’expression numérique et au droit de manifester.

Le véritable débat porte sur l’étendue de l’outil judiciaire

Réduire cette affaire à une opposition entre « défense de la famille » et « défense des LGBT » ferait perdre l’essentiel du dossier.

La première question est juridique : les personnes poursuivies ont-elles commis les infractions qui leur sont reprochées ? Les éléments saisis, les témoignages, les données numériques et les éventuels liens financiers devront être examinés par la justice. Une enquête ou une détention provisoire ne constitue pas une condamnation.

La deuxième question est institutionnelle : les qualifications pénales utilisées servent-elles uniquement à poursuivre des actes précis, ou permettent-elles également de viser l’activité associative, les publications et les prises de position de personnes LGBT ?

C’est sur ce deuxième point que les versions divergent fortement.

Le ministère turc de la Justice affirme agir contre des infractions et des réseaux qu’il considère comme dangereux pour les enfants, les familles et l’ordre public. Human Rights Watch, la Fédération européenne des journalistes et d’autres organisations estiment que les opérations vont au-delà de la recherche d’infractions individuelles et touchent l’exercice de libertés fondamentales.

La réponse ne pourra donc pas venir uniquement des déclarations politiques des uns ou des dénonciations des autres. Elle dépendra aussi des décisions des tribunaux, de la nature des charges finalement retenues, des preuves produites et du sort réservé aux associations et aux journalistes concernés.

C’est également ce qui explique les réactions européennes. Le commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, Michael O’Flaherty, a contesté l’utilisation de références à la « protection de la famille » ou des enfants pour justifier des restrictions aux droits fondamentaux.

Une affaire à suivre au-delà des premières arrestations

Les prochains développements judiciaires seront plus révélateurs que les chiffres des premières interpellations.

Il faudra notamment suivre le sort des responsables associatifs placés en détention provisoire, les procédures engagées contre les associations, les éventuelles décisions de fermeture, ainsi que les poursuites visant les journalistes et les manifestants.

La question centrale sera alors moins celle du nombre d’arrestations que celle de la base juridique exacte de chaque procédure et de la manière dont les tribunaux turcs apprécieront les preuves présentées par les enquêteurs.

La Turquie ne vient pas de criminaliser officiellement l’homosexualité. Les opérations de septembre reposent juridiquement sur d’autres qualifications pénales, que les autorités turques disent utiliser pour lutter contre l’obscénité, la prostitution, les stupéfiants, certains financements et des activités qu’elles considèrent comme dangereuses pour les enfants et la famille.

Mais l’ampleur des opérations, le nombre de responsables associatifs concernés, les restrictions numériques et l’interpellation de journalistes et de manifestants donnent à l’affaire une dimension qui dépasse les seuls établissements perquisitionnés.

Entre la justification officielle du gouvernement turc et l’accusation d’une offensive plus large portée par les organisations de défense des droits, le dossier reste donc à trancher sur le terrain essentiel : celui des faits établis, des preuves et du droit.

Celine Dou

ONU : le président iranien pourra venir à New York malgré la guerre avec les États-Unis d’Amérique, le « chef de l’autorité palestinienne » privé de visa

À quelques jours de l’ouverture de la 81ᵉ Assemblée générale des Nations unies, le président iranien Massoud Pezeshkian est autorisé à se rendre à New York, malgré la guerre qui oppose l’Iran aux États-Unis d’Amérique. À l’inverse, Mahmoud Abbas, chef de l’Autorité palestinienne, ne pourra pas entrer sur le territoire étatsunien. Il devra s’adresser à l’Assemblée générale par visioconférence.

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Le Département d’État a confirmé le 17 septembre l’autorisation accordée à la délégation iranienne pour participer en personne aux travaux de l’Assemblée générale de l’ONU. Massoud Pezeshkian et Abbas Araghchi, ministre iranien des Affaires étrangères, font partie des responsables autorisés à se rendre à New York. Leur déplacement sera toutefois soumis à des restrictions. Mahmoud Abbas, lui, reste privé de visa pour la deuxième année consécutive. L’Assemblée générale a adopté une résolution permettant au chef de l’autorité palestinienne (ce qui n’est en rien l’équivalent de « président palestinien ») de prendre la parole à distance.

Le président iranien autorisé à venir malgré la guerre

Massoud Pezeshkian, président de l’Iran depuis juillet 2024, pourra donc se rendre à New York pour la semaine de haut niveau de l’Assemblée générale, prévue du 22 au 28 septembre.

Le Département d’État précise que l’autorisation concerne la délégation iranienne centrale, avec les responsables appelés à participer aux réunions de l’ONU et les personnels indispensables à leur déplacement.

Cette décision peut surprendre au regard des relations actuelles entre Téhéran et Washington. L’Iran et les États-Unis d’Amérique sont en guerre depuis le 28 février 2026. Pourtant, le président iranien pourra se rendre dans le pays avec lequel son gouvernement est engagé dans ce conflit afin de participer aux travaux de l’ONU.

L’explication avancée par le Département d’État est juridique : les États-Unis d’Amérique, qui accueillent le siège des Nations unies à New York, sont liés à l’organisation par l’accord de 1947 sur le siège de l’ONU. Ce texte prévoit notamment des dispositions permettant aux représentants des États membres et aux personnes invitées par l’organisation d’accéder au siège des Nations unies.

L’autorisation n’est toutefois pas synonyme de liberté de mouvement sur le territoire étatsunien.

Des déplacements et des achats fortement encadrés

La délégation iranienne sera soumise à des restrictions de déplacement à New York. Ses membres ne pourront pas circuler librement dans la ville et certaines dépenses leur seront interdites, notamment l’achat de produits de luxe.

Des restrictions similaires avaient déjà été appliquées aux responsables iraniens lors de précédentes Assemblées générales. Le dispositif prévoit notamment de limiter leurs déplacements à certains lieux liés à leur mission diplomatique et à leur séjour.

La présence de Massoud Pezeshkian à New York sera donc très encadrée. Le président iranien pourra participer aux réunions officielles, mais les conditions fixées par les autorités étatsuniennes limiteront considérablement ses déplacements en dehors de ce cadre.

Mahmoud Abbas toujours privé de visa

À quelques jours du même rendez-vous diplomatique, Mahmoud Abbas ne pourra pas faire le déplacement.

Chef de l’Autorité palestinienne et dirigeant de l’Organisation de libération de la Palestine – Fatah (groupe initialement terroriste mais ayant obtenu le droit d’être considéré comme l’interlocuteur officiel de l’Occident afin d’éviter que le groupe terroriste islamique Hamas, nettement plus dangereux, prenne l’ascendant auprès de la population arabe appelée « palestinienne » depuis 1964) , il s’est vu refuser un visa d’entrée aux États-Unis d’Amérique. Plusieurs responsables « palestiniens » sont également concernés par les restrictions américaines.

Il s’agit de la deuxième année consécutive que Mahmoud Abbas ne peut pas participer physiquement à l’Assemblée générale de l’ONU à New York.

Le Département d’État justifie cette décision par plusieurs griefs dirigés contre l’Autorité palestinienne (Fatah) et l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). L’administration étatsunienne leur reproche notamment certaines démarches engagées auprès d’instances internationales contre Israël et considère que ces initiatives contribuent à internationaliser le conflit israélo-palestinien.

Ces arguments sont ceux avancés par le gouvernement des États-Unis d’Amérique. Les autorités palestiniennes contestent, elles, le refus de visa.

L’ONU permet au chef de l’autorité palestinienne de parler à distance

Le refus de visa ne privera toutefois pas Mahmoud Abbas de toute possibilité de s’exprimer devant l’Assemblée générale.

Le 17 septembre, les États membres de l’ONU ont adopté une résolution autorisant le président de l’Autorité palestinienne à intervenir par visioconférence. Le vote s’est soldé par 152 voix pour, trois contre et quatre abstentions.

La mesure prévoit également la possibilité pour Mahmoud Abbas et d’autres hauts responsables palestiniens empêchés d’entrer aux États-Unis d’Amérique de participer à distance à certaines réunions de l’ONU pendant une période d’un an.

Les diplomates palestiniens déjà accrédités auprès des Nations unies restent, eux, présents à New York et peuvent participer aux travaux de l’organisation.

Deux accès différents au même rendez-vous

La comparaison entre les deux situations doit rester précise.

Le président iranien pourra entrer aux États-Unis d’Amérique pour participer à l’Assemblée générale alors que son pays est en guerre avec Washington. Son déplacement sera cependant limité et soumis à des règles strictes.

Le président de l’Autorité palestinienne ne pourra pas entrer sur le territoire étatsunien pour assister aux mêmes réunions. L’ONU lui permet néanmoins de prendre la parole à distance.

Les justifications données par les autorités étatsuniennes ne sont pas les mêmes. Pour la délégation iranienne, le Département d’État met en avant les obligations liées au statut de pays hôte de l’ONU. Pour les responsables palestiniens, il invoque notamment des considérations liées à la politique étrangère et aux actions de l’Autorité palestinienne et de l’OLP.

Le contraste est d’autant plus visible que les deux décisions interviennent à quelques jours d’intervalle et concernent le même rendez-vous diplomatique.

Une Assemblée générale sous haute tension diplomatique

La 81ᵉ Assemblée générale des Nations unies doit réunir à New York les dirigeants des États membres à partir du 22 septembre.

La venue du président iranien donnera à Téhéran la possibilité de défendre directement sa position devant les dirigeants du monde, alors que la guerre avec les États-Unis d’Amérique continue de peser sur les relations internationales.

L’absence physique de Mahmoud Abbas sera, elle aussi, très visible. Le président de l’Autorité palestinienne pourra s’exprimer, mais depuis un écran, après que les États membres de l’ONU ont dû adopter une disposition spécifique pour lui permettre de participer aux débats.

La semaine diplomatique new-yorkaise réunira ainsi des responsables dont l’accès au territoire étatsunien ne sera pas soumis aux mêmes règles, alors qu’ils se rendent au même siège des Nations unies.

Au-delà des deux délégations, la question du statut des États-Unis d’Amérique comme pays hôte de l’ONU sera au centre des discussions. L’accord de 1947 encadre l’accès au siège des Nations unies, tandis que Washington affirme conserver certaines prérogatives en matière de sécurité et de politique étrangère. C’est dans cet équilibre juridique que s’inscrivent les décisions concernant les délégations iranienne et palestinienne.

À New York, Massoud Pezeshkian pourra donc représenter l’Iran en personne malgré la guerre avec les États-Unis d’Amérique, avec des déplacements strictement encadrés. Mahmoud Abbas, président de l’Autorité palestinienne, ne pourra pas entrer sur le territoire étatsunien et prendra la parole à distance. Deux situations distinctes, deux régimes d’accès au même rendez-vous diplomatique, et un contraste pendant la semaine de l’Assemblée générale qui a pourtant une justification logique puisque l’Iran est un pays qui existe concrètement et dont l’existence n’a jamais été contestée, tandis que la « Palestine », entendue selon la conception moderne créer par l’Union Soviétique comme propagande dans le cadre de sa « guerre froide » contre les EUA, n’a aucune existence, ni historique ni légale puisque, depuis que les romains, dans la seconde moitié du 1er siècle de l’ère commune, ont changé le nom de la Judée-Samarie en Palestine, afin d’effacer le fait que ce pays était la terre des juifs depuis environ 1 500 ans – supprimant, par la même, l’existence des juifs -, lui donnant un nom faisant passer ce pays pour celui des philistins, alors que ce peuple, envahisseur et colonisateur de la Judée quelques centaines d’années auparavant était grec, venant de l’île de crète, ce sont toujours bien les juifs qui en éraient les habitants, et ceux malgré les nombreux envahisseurs qui y sont passés… dont les arabes, à partir d’environ l’an 630 de l’ère commune. Et les arabes ayant toujours refusé une solution à deux Etats – juif et arabe – même alors que toutes les partitions leurs étaient largement favorables, il n’existe donc aucun « Etat palestinien » (qui, dans la réalité, ne serait, de toute façon, qu’un Etat arabe musulman, puisqu’aucun arabe n’a jamais été « palestinien »).

Celine Dou & Christian Estevez

États-Unis d’Amérique : 25 ans après le 11-Septembre, comment en est-on arrivé à discuter encore de la « résistance » face au terrorisme ?

Le 11 septembre 2001, 19 membres d’Al-Qaïda détournent quatre avions de ligne et les utilisent pour frapper New York et le siège du département de la Défense des États-Unis d’Amérique. Près de 3 000 personnes sont tuées. Vingt-cinq ans plus tard, alors que New York commémore les victimes, une autre bataille se joue : celle des mots, de la mémoire et de la manière dont une partie de la société occidentale regarde désormais le terrorisme islamiste.

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Le matin où le monde bascule

Le 11 septembre 2001 commence comme une matinée ordinaire sur la côte Est des États-Unis d’Amérique.

À 8 h 46, le vol 11 d’American Airlines percute la tour Nord du World Trade Center, à New York. Dix-sept minutes plus tard, à 9 h 03, le vol 175 de United Airlines s’écrase contre la tour Sud. Les images diffusées en direct montrent alors un incendie dans l’un des immeubles les plus connus du monde. Lorsque le second avion frappe la tour voisine, il ne reste plus de doute : les États-Unis d’Amérique sont victimes d’une attaque coordonnée.

À 9 h 37, un troisième avion, le vol 77 d’American Airlines, s’écrase contre le Pentagone, à Arlington, en Virginie. À 9 h 59, la tour Sud du World Trade Center s’effondre. La tour Nord tombe à son tour à 10 h 28.

Le quatrième appareil, le vol 93 de United Airlines, n’atteint pas sa cible. Des passagers et des membres d’équipage tentent de reprendre le contrôle de l’avion. Celui-ci s’écrase à Shanksville, en Pennsylvanie, à 10 h 03. Les quatre avions ont été détournés par 19 hommes formés par Al-Qaïda. Quinze venaient d’Arabie saoudite, deux des Émirats arabes unis, un d’Égypte et un du Liban.

Le bilan immédiat est de 2 976 morts, sans compter les 19 terroristes. Des milliers d’autres personnes sont blessées. Parmi les victimes figurent les passagers des quatre appareils, des employés des tours, des policiers, des pompiers, des secouristes et des personnes présentes dans les environs du World Trade Center et du Pentagone.

Le choc dépasse rapidement les frontières des États-Unis d’Amérique. Pour le pays, c’est l’attaque la plus meurtrière jamais commise sur son territoire. Pour le reste du monde, elle marque l’entrée dans une période dominée par la lutte contre le terrorisme islamiste.

Une attaque dont les conséquences ne s’arrêtent pas au 11 septembre

Les attentats ne constituent pas un événement isolé. Ils sont l’aboutissement d’une stratégie préparée pendant plusieurs années par Al-Qaïda et son chef, Oussama ben Laden.

L’organisation avait déjà frappé des intérêts des États-Unis d’Amérique, notamment lors des attentats contre les ambassades des États-Unis d’Amérique au Kenya et en Tanzanie en 1998, puis contre le navire militaire USS Cole au Yémen en 2000. Le 11 septembre 2001 constitue cependant un changement d’échelle radical.

La réponse étasunienne transforme à son tour le monde.

Les États-Unis d’Amérique envahissent l’Afghanistan pour chasser Al-Qaïda et renverser le régime taliban qui lui offrait un sanctuaire. Deux ans plus tard, l’administration de George W. Bush engage la guerre en Irak, en invoquant notamment la menace que représenteraient les armes de destruction massive détenues par le régime de Saddam Hussein. Elles ne seront jamais découvertes.

La « guerre contre le terrorisme » devient alors l’un des grands cadres de la politique internationale pendant plus d’une décennie. Les services de renseignement sont renforcés, les dispositifs de surveillance élargis, les frontières davantage contrôlées et les interventions militaires des États-Unis d’Amérique s’étendent bien au-delà de l’Afghanistan.

Avec le temps, le bilan devient beaucoup plus complexe. L’intervention en Afghanistan se transforme en guerre de vingt ans et s’achève par le retour des talibans au pouvoir en 2021. En Irak, la chute du régime de Saddam Hussein contribue à une longue période de guerre et de fragmentation dont profitent ensuite différents mouvements djihadistes. Des spécialistes du terrorisme considèrent aujourd’hui que l’enlisement dans ces guerres a également nourri de nouvelles formes de jihadisme.

Le 11-Septembre a donc produit deux histoires. Celle d’une attaque terroriste qui a tué près de 3 000 personnes en quelques heures. Et celle d’une réaction politique et militaire dont les conséquences se mesurent encore vingt-cinq ans plus tard.

Mais une autre transformation est plus difficile à mesurer

Le changement ne se trouve pas seulement dans les institutions ou dans les guerres.

Il concerne aussi la manière de parler du terrorisme.

En 2001, la qualification des attaques d’Al-Qaïda ne suscite pratiquement aucune controverse dans les démocraties occidentales. Des civils sont délibérément pris pour cibles. Des avions de ligne sont détournés et transformés en armes. Des milliers de personnes sont tuées. Le mot « terrorisme » s’impose.

Vingt-cinq ans plus tard, les frontières du vocabulaire sont moins nettes.

Le débat apparu après les attaques du Hamas du 7 octobre 2023 en fournit l’un des exemples les plus frappants. Une partie de la gauche radicale et de certains mouvements militants occidentaux a décrit cette attaque comme un acte de résistance palestinienne ou de lutte anticoloniale, tandis que d’autres y ont vu sans ambiguïté un acte terroriste. Les deux lectures ne sont pas équivalentes : qualifier un acte de terroriste ne revient pas à nier l’existence du conflit israélo-palestinien, pas plus que dénoncer la politique du gouvernement israélien ne revient à justifier les massacres commis par le Hamas.

Le plus troublant est peut-être que ces positions peuvent désormais coexister chez une même personne.

Une enquête Harvard CAPS/Harris menée en décembre 2023 auprès de 2 034 personnes âgées de 18 ans et plus montrait ainsi que 73 % des 18-24 ans considéraient l’attaque du 7 octobre comme un acte terroriste. Mais 60 % du même groupe estimaient que cette attaque pouvait être justifiée par les griefs des Palestiniens. La reconnaissance de la nature terroriste de l’acte n’empêchait donc pas une partie importante des jeunes interrogés de lui attribuer une justification politique.

Ce paradoxe mérite davantage d’attention que les slogans lancés de part et d’autre.

Il ne signifie pas que la jeunesse étasunienne ou occidentale serait devenue favorable au terrorisme. Les enquêtes disponibles ne permettent pas de soutenir une affirmation aussi générale. Une enquête HarrisX publiée en 2023 montrait au contraire que 68 % des 18-24 ans considéraient le Hamas comme une organisation terroriste désignée par le gouvernement des États-Unis d’Amérique.

Mais les écarts générationnels sont suffisamment importants pour poser une question sérieuse : comment une génération qui n’a pas vécu le 11-Septembre juge-t-elle aujourd’hui la violence politique lorsqu’elle est présentée comme une réponse à une oppression ?

Une génération qui n’a pas vu les tours s’effondrer

Pour ceux qui avaient 20 ans en 2001, le 11-Septembre appartient à leur histoire personnelle.

Pour les moins de 25 ans de 2026, il appartient essentiellement à l’histoire.

Ils ont grandi après les attentats, dans un monde où la guerre contre le terrorisme était déjà installée, où l’Afghanistan et l’Irak faisaient partie des programmes scolaires ou des informations, et où les réseaux sociaux ont progressivement remplacé la télévision comme principale source d’images et de commentaires pour une partie de la jeunesse.

Au Royaume-Uni, une enquête menée par More in Common en décembre 2023 avait montré une fracture particulièrement nette chez les 18-24 ans : 24 % des jeunes interrogés qualifiaient le Hamas de « combattants de la liberté », exactement la même proportion que ceux qui le qualifiaient de « terroristes ». 35 % déclaraient ne pas savoir comment le qualifier. Les générations plus âgées étaient beaucoup plus nombreuses à employer le terme « terroristes ».

Ces chiffres ne disent pas que les jeunes Occidentaux ont tous adopté une vision favorable au Hamas. Ils montrent autre chose : le mot « terroriste » n’est plus automatiquement la catégorie morale dominante chez une partie de cette génération lorsqu’il s’agit d’une organisation qui affirme combattre une puissance considérée comme occupante ou coloniale.

C’est un changement considérable par rapport à la mémoire politique construite après le 11-Septembre.

Le cas Mamdani : une cérémonie devenue bataille de mémoire

À New York, cette question a pris une dimension particulièrement visible à quelques jours du 25e anniversaire.

Le maire Zohran Mamdani a annoncé la création d’une journée municipale de commémoration et de service le 11 septembre, ainsi que de nouvelles mesures destinées à renforcer la préparation de la ville face aux futures menaces terroristes.

Mais sa présence aux cérémonies du 25e anniversaire a été contestée par des familles de victimes. Une pétition demandant qu’il n’y participe pas avait dépassé les 100 000 signatures lorsqu’elle lui a été remise à l’hôtel de ville le 8 septembre. Les signataires lui reprochent notamment certaines de ses positions politiques et la nomination de Ramzi Kassem comme conseiller juridique principal.

La polémique a pris une nouvelle ampleur après une cérémonie au cours de laquelle Mamdani a remis le stylo utilisé pour signer les décrets commémoratifs à Kassem. Celui-ci a auparavant représenté Ahmed al-Darbi, détenu à Guantánamo qui a plaidé coupable dans une affaire liée à Al-Qaïda. Al-Darbi était par ailleurs le beau-frère de Khalid al-Mihdhar, l’un des pirates de l’air du vol 77 qui s’est écrasé sur le Pentagone.

Il faut toutefois distinguer les faits : Kassem est un avocat qui a représenté un détenu lié à Al-Qaïda ; il n’est pas lui-même présenté comme un membre d’Al-Qaïda. Sa défense d’un accusé ou d’un condamné dans le cadre d’une procédure judiciaire ne constitue pas, en soi, une adhésion aux actes de son client.

La controverse autour du maire ne permet donc pas, à elle seule, de conclure à un quelconque renversement idéologique de la société étasunienne. Elle montre en revanche combien la mémoire du 11-Septembre reste chargée de tensions politiques, identitaires et morales.

Le 9 septembre, la commissaire de la police de New York, Jessica Tisch, a elle-même appelé à conserver une « clarté morale » entre les terroristes et ceux qui sont venus secourir les victimes, dans un discours prononcé lors de l’inauguration d’un nouveau mémorial consacré aux policiers morts des suites de leur exposition aux conditions toxiques de Ground Zero.

Le débat n’est donc plus seulement historique. Il porte sur la manière dont une société transmet la distinction entre victime, agresseur, résistance et terrorisme à ceux qui n’ont pas vécu l’événement.

Islamophobie : un autre combat, qu’il ne faut pas confondre avec celui-là

Cette évolution du vocabulaire ne doit pas conduire à une autre simplification.

Après le 11-Septembre, des musulmans vivant aux États-Unis d’Amérique ont subi des discriminations, des violences et une surveillance accrue. La lutte contre l’islamophobie répond donc à des faits réels et à une exigence légitime de protection des citoyens musulmans.

Mais dénoncer une discrimination visant des musulmans n’empêche pas de condamner l’islamisme armé. Les deux questions ne devraient pas être confondues.

Le problème apparaît lorsque le mot « islamophobie » devient une réponse automatique à toute critique d’une idéologie islamiste, d’une organisation terroriste ou d’une justification religieuse de la violence. À l’inverse, assimiler les musulmans à des terroristes en raison de leur religion constitue une autre forme de falsification des faits.

La difficulté, vingt-cinq ans après le 11-Septembre, consiste précisément à conserver ces distinctions.

Ce que nous avons peut-être perdu en chemin

Le monde de 2001 n’est plus celui de 2026.

Le terrorisme islamiste n’a pas disparu. Al-Qaïda a perdu une partie de sa capacité opérationnelle, mais ses branches régionales demeurent actives. L’État islamique a ensuite occupé une place centrale dans le jihadisme mondial avant de perdre son territoire. La menace terroriste s’est également diversifiée, avec la montée d’autres formes d’extrémisme violent.

Mais quelque chose d’autre a changé : la certitude morale avec laquelle l’Occident nommait autrefois certaines violences.

Le 11 septembre 2001, personne n’aurait sérieusement soutenu que détourner quatre avions de ligne, les précipiter contre des immeubles et tuer des milliers de civils constituait une forme de résistance.

Vingt-cinq ans plus tard, la discussion porte parfois moins sur les victimes que sur les circonstances censées rendre la violence compréhensible. Les causes d’un conflit sont alors utilisées pour expliquer un crime, puis parfois pour le justifier. La frontière entre les deux peut devenir dangereusement mince.

C’est peut-être là que se trouve l’une des questions les plus importantes de ce 25e anniversaire.

Une société peut-elle comprendre les causes d’une violence sans finir par l’excuser ?

Et surtout : que transmet-elle à une génération qui n’a pas vu les avions frapper les tours, qui n’a pas entendu les sirènes dans les rues de New York et qui connaît le 11-Septembre principalement à travers des images, des récits familiaux et les combats idéologiques du présent ?

Vingt-cinq ans après les attentats, les tours du World Trade Center ont disparu, Al-Qaïda n’est plus l’organisation qu’elle était et les guerres déclenchées après 2001 ont profondément transformé le monde.

Mais le débat sur le sens de cette journée est loin d’être terminé.

Le 11-Septembre n’est donc plus seulement une histoire de 2001. C’est aussi une question posée à 2026 : après un quart de siècle, sommes-nous encore capables de nommer les victimes, les terroristes et les actes de chacun sans laisser nos convictions politiques décider à leur place de la réalité des faits ?

Celine Dou

Érythrée : les États-Unis d’Amérique renouent avec Issayas Afewerki alors que les tensions en mer Rouge renforcent l’importance stratégique d’Asmara

Longtemps tenue à distance par les puissances occidentales, l’Érythrée retrouve une place que sa géographie lui avait toujours promise : celle d’un État difficile à contourner sur les rives de la mer Rouge. Le 8 septembre 2026, l’ouverture de la 81ᵉ session de l’Assemblée générale des Nations unies donne à Asmara une visibilité supplémentaire, avec sa présence parmi les vice-présidents de la session. Mais l’évolution la plus significative se joue ailleurs : l’administration du président Donald Trump cherche à renouer avec le régime d’Issayas Afewerki, alors que la sécurité de la mer Rouge est devenue une préoccupation majeure.

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Le changement ne tient pas à une transformation du régime érythréen. Issayas Afewerki dirige toujours un État autoritaire soumis à un mécanisme de surveillance du Conseil des droits de l’homme. Ce qui change, c’est la valeur stratégique de l’Érythrée dans une région où les attaques contre la navigation, les tensions entre l’Éthiopie et l’Érythrée, la guerre au Soudan et les rivalités autour de l’accès à la mer Rouge se superposent. Pour les États-Unis d’Amérique, maintenir Asmara à distance pourrait désormais coûter davantage que renouer le dialogue. Pour le président érythréen, cette nouvelle attention offre une marge de négociation qu’il n’avait plus connue depuis des années.

La mer Rouge remet Asmara au centre du calcul stratégique

La première pièce du puzzle est géographique.

L’Érythrée possède une longue façade sur la mer Rouge et contrôle deux ports majeurs, Massawa et Assab. Le second se trouve à proximité du détroit de Bab el-Mandeb, passage maritime reliant la mer Rouge au golfe d’Aden puis à l’océan Indien.

Pendant longtemps, cette position n’a pas suffi à faire de l’Érythrée un partenaire privilégié des puissances occidentales. Le régime d’Issayas Afewerki avait au contraire choisi une politique extérieure méfiante, parfois ouvertement hostile aux cadres diplomatiques dominés par les pays occidentaux.

La situation régionale a changé.

Les attaques menées depuis le Yémen contre des navires commerciaux ont transformé la sécurité de la mer Rouge en question stratégique internationale. La guerre au Moyen-Orient, les tensions dans la Corne de l’Afrique et la fragilisation de plusieurs États riverains ont encore accru l’importance des pays capables d’influencer les équilibres autour de cette voie maritime.

L’Érythrée se trouve précisément sur cette ligne de tension.

Des analyses consacrées aux relations entre l’Éthiopie et l’Érythrée soulignent également que la question de l’accès éthiopien à la mer Rouge est devenue un facteur central de la dégradation des relations entre les deux pays.

Autrement dit, la valeur d’Asmara ne vient pas seulement de ce que le gouvernement érythréen peut faire. Elle vient aussi de ce que les autres acteurs ne peuvent pas facilement faire sans tenir compte de lui.

Washington réévalue le coût de l’isolement

C’est dans cette nouvelle configuration que s’inscrit le changement d’attitude du gouvernement des États-Unis d’Amérique.

Depuis le printemps 2026, des responsables états-uniens ont engagé des discussions avec le gouvernement érythréen en vue d’explorer une normalisation des relations. Les démarches ont notamment impliqué Massad Boulos, conseiller principal du président Donald Trump pour l’Afrique et le Moyen-Orient, avec l’objectif de rouvrir un canal politique avec Issayas Afewerki.

Il faut être précis : il ne s’agit pas encore d’une normalisation achevée.

Le gouvernement des États-Unis d’Amérique examine notamment la possibilité d’un changement de sa politique de sanctions envers l’Érythrée. Cette évolution intervient après plusieurs années de relations très dégradées, notamment à la suite du rôle joué par les forces érythréennes dans la guerre du Tigré.

Le calcul semble désormais différent.

Pour l’administration du président Donald Trump, l’Érythrée représente à la fois une façade maritime stratégique, un voisin direct de l’Éthiopie et du Soudan et un interlocuteur qui peut peser sur les équilibres de la Corne de l’Afrique.

L’intérêt renouvelé pour Asmara ne signifie donc pas que Washington considère soudainement le régime comme acceptable. Il signifie plutôt que l’isolement diplomatique de l’Érythrée est devenu moins avantageux au regard des intérêts stratégiques en jeu.

Issayas Afewerki retrouve une marge de manœuvre

C’est probablement le principal bénéfice politique de cette évolution pour le président érythréen.

Depuis son accession au pouvoir, Issayas Afewerki a bâti sa politique extérieure sur une conception extrêmement souverainiste des relations internationales. L’Érythrée refuse régulièrement les pressions extérieures et conteste les mécanismes internationaux qu’elle considère comme une intrusion dans ses affaires intérieures.

Cette posture a cependant eu un prix : l’isolement.

Or, cet isolement commence à produire moins d’effet lorsque plusieurs puissances ont de nouveau besoin de parler à Asmara.

Le gouvernement érythréen peut alors multiplier les interlocuteurs, négocier avec des puissances aux intérêts divergents et éviter de dépendre d’un seul partenaire. La Chine, la Russie, les pays du Golfe, l’Égypte et désormais les États-Unis d’Amérique constituent des pôles d’influence différents autour de la Corne de l’Afrique et de la mer Rouge.

La stratégie d’Issayas Afewerki consiste précisément à préserver cette capacité de jouer sur plusieurs tableaux.

Les Nations unies donnent un autre indice de cette évolution

La présence accrue de l’Érythrée dans les institutions des Nations unies doit être lue dans cette perspective.

Le pays a été élu vice-président de la 81ᵉ session de l’Assemblée générale. Cette fonction devient particulièrement visible avec l’ouverture de la session le 8 septembre. L’Érythrée a également été élue au Conseil économique et social des Nations unies pour un mandat de trois ans à partir de janvier 2027.

Un diplomate érythréen doit en outre présider le Forum social 2026 du Conseil des droits de l’homme en octobre.

Pris séparément, ces postes ne constituent pas une victoire diplomatique décisive. Une partie de la représentation au sein des organes de l’Organisation des Nations unies obéit à des équilibres régionaux et à des mécanismes de rotation.

Mais leur accumulation est révélatrice.

Après des années de faible implication dans certains espaces multilatéraux, Asmara recommence à investir les institutions internationales. Le gouvernement érythréen semble avoir compris qu’il peut être plus efficace de défendre ses positions à l’intérieur des institutions qu’en restant totalement à l’extérieur.

C’est un changement de méthode davantage qu’un changement de régime.

Le paradoxe : l’Érythrée gagne en importance sans régler son dossier des droits humains

C’est ici que le rapprochement diplomatique trouve sa limite.

Le Conseil des droits de l’homme des Nations unies a renouvelé en 2026 le mandat du Rapporteur spécial sur la situation des droits humains en Érythrée. La surveillance internationale du pays reste donc en place. L’International Commission of Jurists avait d’ailleurs appelé au renouvellement de ce mandat dans un contexte de tensions croissantes dans la région.

Le régime d’Issayas Afewerki continue d’être critiqué pour le caractère indéfini du service national, les détentions arbitraires et les restrictions sévères imposées aux libertés politiques et civiles.

Il existe donc aujourd’hui une contradiction particulièrement forte.

L’Érythrée peut occuper des fonctions dans les institutions internationales tout en restant elle-même sous surveillance de ces mêmes institutions.

Il serait donc trompeur de parler de réhabilitation.

Les Nations unies n’ont pas blanchi le régime érythréen. Les États-Unis d’Amérique ne sont pas devenus son allié. Et Issayas Afewerki n’a pas modifié les fondements de son système politique.

Ce qui change, c’est la disposition des autres acteurs à traiter avec lui.

L’Éthiopie constitue l’autre pièce maîtresse

Le regain d’intérêt pour l’Érythrée ne peut pas non plus être séparé de la relation avec l’Éthiopie.

Les deux pays ont été ennemis pendant une longue guerre frontalière avant de connaître un spectaculaire rapprochement en 2018. Mais cette paix s’est progressivement dégradée.

La guerre du Tigré, entre 2020 et 2022, a profondément bouleversé l’équilibre régional. L’intervention des forces érythréennes aux côtés du gouvernement fédéral éthiopien avait alors placé Asmara au centre du conflit.

Depuis, les relations entre le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed et Issayas Afewerki se sont à nouveau tendues.

La question de l’accès éthiopien à la mer Rouge est devenue particulièrement sensible. L’Éthiopie, pays enclavé depuis l’indépendance de l’Érythrée en 1993, cherche à sécuriser un accès maritime durable. Pour le gouvernement érythréen, toute revendication éthiopienne susceptible de toucher à sa souveraineté territoriale constitue une question existentielle.

Les tensions entre les autorités fédérales éthiopiennes et le Front de libération du peuple du Tigré ajoutent une autre source d’instabilité. Plusieurs analyses récentes estiment qu’une nouvelle confrontation dans le nord de l’Éthiopie pourrait rapidement prendre une dimension régionale.

Dans ce contexte, la position d’Asmara devient encore plus sensible : l’Érythrée est à la fois un voisin de l’Éthiopie, un acteur du dossier tigré et un État côtier installé sur l’une des principales routes maritimes mondiales.

Le Soudan élargit encore le problème

À l’ouest, la guerre au Soudan ajoute une nouvelle dimension.

Le conflit entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide a progressivement débordé le cadre strictement soudanais. L’Éthiopie, l’Érythrée, l’Égypte, les Émirats arabes unis et d’autres acteurs régionaux ont tous des intérêts directs ou indirects dans son évolution.

Le déplacement du chef du Conseil souverain soudanais, le général Abdel Fattah al-Burhan, à Asmara le 4 septembre 2026, quelques jours avant l’ouverture de la nouvelle session de l’Assemblée générale, illustre l’importance croissante du dialogue entre Khartoum et le gouvernement érythréen.

Pour Issayas Afewerki, la proximité avec le Soudan offre une autre carte diplomatique. Pour les puissances étrangères, elle constitue une raison supplémentaire de ne pas négliger Asmara.

Une diplomatie sélective plutôt qu’un retour général

Il serait pourtant excessif de présenter l’Érythrée comme revenue dans tous les mécanismes de coopération régionale.

Le 12 décembre 2025, le gouvernement érythréen a annoncé son retrait de l’Autorité intergouvernementale pour le développement, l’organisation régionale connue sous le sigle IGAD. L’Érythrée avait pourtant réintégré cette organisation en 2023, après près de deux décennies d’absence.

Cette décision dit beaucoup de la méthode d’Asmara.

Le gouvernement d’Issayas Afewerki ne cherche pas nécessairement à réintégrer tous les espaces diplomatiques. Il sélectionne ceux dans lesquels il estime pouvoir défendre ses intérêts avec le plus de liberté.

L’ONU lui offre une tribune mondiale. Les relations bilatérales avec les grandes puissances lui permettent de négocier directement. La mer Rouge lui donne une valeur stratégique. Les tensions régionales augmentent encore son pouvoir de négociation.

Cette combinaison est beaucoup plus importante que la simple accumulation de titres institutionnels.

Ce que les États-Unis d’Amérique cherchent réellement

La question centrale pour le gouvernement des États-Unis d’Amérique est donc moins de savoir si Issayas Afewerki est fréquentable que de déterminer quel prix il faut payer pour avoir accès à Asmara.

La réponse dépendra de plusieurs dossiers : la sécurité maritime en mer Rouge, l’évolution de la guerre au Soudan, les relations entre l’Éthiopie et l’Érythrée, la situation au Tigré et l’évolution de la présence chinoise et russe dans la région.

Dans cette équation, les ports érythréens ne constituent pas nécessairement une future base militaire états-unienne rien ne permet de l’affirmer à ce stade. Ils représentent surtout un élément de la géographie stratégique dont les États-Unis d’Amérique ne peuvent plus faire abstraction.

La nuance est importante.

Le rapprochement en cours ne signifie pas que Washington ait choisi Asmara contre Addis-Abeba, ni que le gouvernement des États-Unis d’Amérique ait renoncé à ses préoccupations concernant les droits humains. Il signifie que les responsables états-uniens considèrent désormais qu’un dialogue direct avec Issayas Afewerki peut servir leurs intérêts.

Pour Asmara, le moment est favorable

Le régime érythréen se retrouve ainsi dans une situation qu’il n’avait plus connue depuis longtemps.

Il reste contesté sur son bilan intérieur. Il demeure sous surveillance du Conseil des droits de l’homme. Son retrait de l’IGAD témoigne même de la persistance de sa défiance envers certains cadres régionaux.

Mais parallèlement, sa position géographique prend de la valeur.

L’Érythrée n’a pas changé de place sur la carte. C’est le monde autour d’elle qui a changé.

La mer Rouge est devenue un espace de confrontation stratégique. Le Soudan est en guerre. L’Éthiopie cherche à sécuriser son accès maritime. Les tensions autour du Tigré restent préoccupantes. Les puissances extérieures cherchent à sécuriser leurs routes commerciales et à préserver leur influence dans la Corne de l’Afrique.

Dans ce nouvel environnement, l’isolement d’Asmara devient plus difficile à maintenir.

La vice-présidence de l’Assemblée générale des Nations unies qui accompagne l’ouverture de la 81ᵉ session n’est donc pas le véritable événement à elle seule. Elle constitue plutôt le signe visible d’une évolution plus profonde.

Après des années d’isolement, l’Érythrée redevient un interlocuteur que plusieurs puissances ont intérêt à ménager. Le gouvernement des États-Unis d’Amérique explore une normalisation avec Issayas Afewerki. Asmara occupe plusieurs positions dans le système des Nations unies. Dans le même temps, la mer Rouge et la Corne de l’Afrique concentrent de nouveau les préoccupations sécuritaires et commerciales des grandes puissances.

Le paradoxe est entier : la valeur stratégique de l’Érythrée augmente alors que les critiques internationales contre son régime restent intactes.

Pour Issayas Afewerki, c’est une occasion de transformer la géographie de son pays en instrument diplomatique. Pour les États-Unis d’Amérique et leurs partenaires, c’est un dilemme : comment renouer avec un régime longtemps isolé sans donner le sentiment de sacrifier les questions de droits humains, tout en évitant de laisser à d’autres puissances l’avantage stratégique d’une relation privilégiée avec Asmara ?

C’est désormais autour de cette équation que se joue le retour de l’Érythrée dans le calcul géopolitique de la mer Rouge.

Celine Dou

France : l’AGRIF porte plainte contre Jean-Luc Mélenchon et Imane Hamel pour des propos qu’elle qualifie d’injures à caractère racial envers les Blancs

L’Alliance générale contre le racisme et pour le respect de l’identité française et chrétienne (AGRIF) a engagé, à Paris, deux procédures judiciaires contre des figures de La France insoumise. L’une vise Jean-Luc Mélenchon pour une déclaration prononcée le 18 mars 2026 lors d’une conférence consacrée à sa conception de la « nouvelle France ». L’autre concerne Imane Hamel, co-animatrice d’un groupe thématique de La France insoumise consacré à l’antiracisme, pour des propos tenus en octobre 2025 à Clichy-sous-Bois. L’association estime que ces déclarations sont susceptibles de constituer des injures publiques envers un groupe de personnes en raison de leur appartenance à une race.

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Les deux plaintes avec constitution de partie civile ont été déposées le samedi 5 septembre 2026 devant le doyen des juges d’instruction du tribunal judiciaire de Paris. Elles ont été introduites par l’intermédiaire de Me Jérôme Triomphe. Pour Jean-Luc Mélenchon, l’AGRIF conteste une formule prononcée alors que le fondateur de La France insoumise développait son idée de « nouvelle France » et évoquait les origines africaines de l’humanité. Pour Imane Hamel, l’association s’appuie sur une déclaration faite lors d’une réunion de La France insoumise à Clichy-sous-Bois.

Deux procédures déposées le même jour

La procédure visant Jean-Luc Mélenchon porte sur une intervention publique du 18 mars 2026, retransmise en direct sur YouTube. Au cours de cette conférence, le responsable de La France insoumise développait sa conception de la « nouvelle France » et abordait notamment l’histoire du peuplement humain et l’origine africaine de l’humanité.

Il déclarait notamment : « Je veux dire, il a quand même bien fallu qu’il y en ait un jour un ou une qui se mette debout sur ses pattes à l’autre bout du continent africain pour qu’à la fin vous soyez en train de faire les malins tout blancs, tout moches que vous êtes ».

C’est cette formulation, et particulièrement l’association entre la référence à la couleur de peau et le qualificatif « moches », que l’AGRIF porte devant la justice. L’association estime que les propos peuvent relever de l’infraction d’« injures publiques envers un groupe de personnes en raison de l’appartenance à la race ».

La plainte ne porte donc pas sur une simple divergence d’interprétation politique de la notion de « nouvelle France ». Elle vise une séquence précise, une déclaration précise et une qualification pénale précise avancée par l’association plaignante.

Imane Hamel visée pour une déclaration faite en 2025

La seconde procédure concerne Imane Hamel. Les faits remontent au 16 octobre 2025, lors d’une réunion de La France insoumise organisée à Clichy-sous-Bois.

Co-animatrice d’un groupe thématique du mouvement consacré à l’antiracisme, elle avait déclaré : « Par une réécriture de l’histoire, le peuple français est réduit à une lignée de sang à la culture sclérosée », avant d’ajouter : « nous ne sommes pas moins français que celui dont la seule gloire malheureuse est d’être né blanc ».

L’AGRIF considère également cette déclaration comme susceptible de constituer une injure publique envers un groupe de personnes en raison de l’appartenance à une race. Elle a donc engagé une procédure contre Imane Hamel sur le même fondement que celle visant Jean-Luc Mélenchon.

Les deux affaires présentent ainsi une particularité commune : l’association ne conteste pas seulement des positions politiques défendues par La France insoumise sur l’histoire, l’immigration ou l’antiracisme. Elle demande à la justice d’examiner pénalement des formulations dans lesquelles elle estime reconnaître une atteinte visant les personnes blanches en raison de leur appartenance raciale.

L’AGRIF revendique une stratégie judiciaire ancienne

Présidée par Yann Baly, l’AGRIF se présente comme une association engagée dans la lutte contre le racisme et dans la défense de l’identité française et chrétienne. Elle affirme depuis plusieurs années vouloir porter devant les tribunaux ce qu’elle considère comme des manifestations de racisme visant notamment les Français et les personnes blanches.

Dans son communiqué consacré aux deux plaintes, Yann Baly affirme que l’association ne souhaite désormais « plus rien laisser passer » et établit un lien entre les propos qu’elle poursuit et ce qu’elle décrit comme un climat de tensions autour des questions raciales et identitaires.

Cette stratégie explique également la multiplication des procédures engagées par l’association dans des affaires politiquement sensibles. L’une des prochaines audiences qu’elle met en avant concerne le procès de Majid Messaoudene, prévu le 11 septembre 2026 devant le tribunal judiciaire de Paris. L’AGRIF le poursuit notamment à la suite d’une publication datant de juin 2020 dans laquelle il écrivait : « Nous sommes antiracistes contre tous les racismes », avant d’ajouter une exception concernant le racisme anti-Blanc.

Le précédent de Crépol, un dossier encore juridiquement disputé

L’AGRIF invoque également l’affaire du meurtre de Thomas Perotto à Crépol, dans la Drôme, pour inscrire ces nouvelles plaintes dans une bataille judiciaire plus large autour de la reconnaissance du racisme visant les personnes blanches.

Mais le dossier de Crépol impose une nuance importante.

Le 23 juillet 2026, les juges d’instruction avaient retenu une circonstance aggravante de racisme dans leur ordonnance concernant les personnes mises en examen. Quelques semaines plus tard, dans son réquisitoire définitif complémentaire daté du 17 août, le parquet de Valence a demandé que cette circonstance aggravante ne soit pas retenue, estimant que les éléments recueillis ne caractérisaient pas suffisamment les faits de racisme.

Il existe donc, à ce stade, une divergence entre les magistrats instructeurs et le ministère public. La qualification n’est pas définitivement tranchée. Présenter l’affaire de Crépol comme une reconnaissance judiciaire définitive du « racisme anti-Blanc » serait donc juridiquement inexact.

Cette distinction est importante pour comprendre la portée des plaintes visant Jean-Luc Mélenchon et Imane Hamel : dans ces deux dossiers également, l’existence d’une plainte et la qualification avancée par l’association ne préjugent pas de la décision qui pourra être prise par la justice.

Une procédure judiciaire dans une année présidentielle

La plainte visant Jean-Luc Mélenchon intervient par ailleurs alors que le fondateur de La France insoumise s’est engagé dans la préparation de l’élection présidentielle de 2027. Sa conférence du 18 mars s’inscrivait déjà dans une réflexion politique autour de ce qu’il appelle la « nouvelle France ».

La procédure judiciaire ajoute désormais une dimension pénale à une séquence politique qui avait déjà suscité des réactions sur la manière dont Jean-Luc Mélenchon parle de l’histoire de France, de l’immigration et de la composition de la société française.

Pour autant, il convient de distinguer les différents niveaux du dossier. Une déclaration peut être politiquement contestée sans être pénalement répréhensible. À l’inverse, la liberté d’expression n’exclut pas, en droit français, l’existence d’infractions relatives notamment aux injures publiques commises en raison de l’appartenance réelle ou supposée à un groupe défini par son origine ou sa race.

C’est précisément cette frontière que l’AGRIF demande aux magistrats d’examiner.

La justice devra établir la qualification des propos

À ce stade, aucun jugement ne permet d’affirmer que Jean-Luc Mélenchon ou Imane Hamel ont été condamnés pour des injures à caractère racial. Les deux procédures résultent de plaintes déposées avec constitution de partie civile par l’AGRIF. La qualification pénale invoquée appartient désormais au débat judiciaire.

Pour Jean-Luc Mélenchon, le cœur du dossier réside dans la phrase prononcée le 18 mars 2026 et dans le sens qu’il convient de lui donner au regard de l’ensemble de son intervention. Pour Imane Hamel, les magistrats devront examiner les propos prononcés à Clichy-sous-Bois le 16 octobre 2025 ainsi que leur contexte.

La question posée par ces deux plaintes dépasse ainsi la seule personne des deux responsables de La France insoumise : elle porte sur les limites de la liberté d’expression lorsqu’un discours associe explicitement une caractéristique raciale à une appréciation dévalorisante, et sur la manière dont le droit français traite les propos visant un groupe défini par la race.

Le 5 septembre 2026, l’AGRIF a saisi la justice parisienne de deux affaires distinctes, mais fondées sur la même qualification pénale : des injures publiques qu’elle estime dirigées contre un groupe de personnes en raison de leur appartenance raciale. Jean-Luc Mélenchon est poursuivi pour une déclaration prononcée en mars 2026 lors d’une conférence sur la « nouvelle France » ; Imane Hamel l’est pour une intervention faite à Clichy-sous-Bois en octobre 2025.

Le débat est désormais judiciaire. Ni la qualification avancée par l’AGRIF, ni les réactions politiques suscitées par ces propos ne valent condamnation. Il appartiendra aux magistrats de déterminer si les déclarations visées dépassent le cadre de la liberté d’expression et répondent effectivement aux éléments constitutifs de l’infraction invoquée.

Celine Dou

Israël : Netanyahu ordonne le démantèlement d’avant-postes de colons en Cisjordanie sous la pression du gouvernement des États-Unis d’Amérique

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a ordonné le démantèlement d’avant-postes de colons établis sans autorisation officielle en Cisjordanie occupée. Le gouvernement des États-Unis d’Amérique demande depuis plusieurs jours aux autorités israéliennes d’agir contre les violences commises par des colons contre des Palestiniens. La décision provoque déjà l’opposition de Bezalel Smotrich, ministre israélien des Finances et l’un des principaux défenseurs de la colonisation.

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La décision de Benjamin Netanyahu porte sur des implantations de colons qui n’ont pas reçu d’autorisation officielle de l’État israélien. Deux sources informées du dossier citées par Reuters affirment que le Premier ministre a donné l’ordre de les démanteler. Le ministre israélien des Finances, Bezalel Smotrich, a confirmé dimanche 6 septembre qu’une instruction avait bien été donnée, tout en faisant savoir qu’il la désapprouvait.

La presse israélienne évoque environ 100 avant-postes susceptibles d’être concernés. Le nombre exact des sites qui seront effectivement évacués n’a toutefois pas été communiqué. Au 8 septembre, aucune date de début de l’opération n’a été annoncée publiquement par le gouvernement israélien ou par l’armée israélienne.

Il ne s’agit pas d’un ordre visant l’ensemble des colonies israéliennes de Cisjordanie. La mesure concerne des avant-postes construits sans autorisation officielle israélienne, une catégorie distincte des colonies reconnues par le gouvernement israélien.

Des implantations parfois régularisées après leur création

Les avant-postes sont généralement constitués de caravanes, de bâtiments préfabriqués ou de petites structures agricoles installés par des colons. Certains ont été détruits par les autorités israéliennes au cours des années précédentes. D’autres ont ensuite obtenu une reconnaissance officielle et ont pu bénéficier de financements publics.

Selon l’organisation israélienne Peace Now, la Cisjordanie compte actuellement environ 340 avant-postes et 146 colonies officiellement reconnues par le gouvernement israélien. La distinction entre ces deux catégories est donc importante pour comprendre la portée de la décision de Benjamin Netanyahu.

Bezalel Smotrich a indiqué que l’ordre du Premier ministre concernait notamment des implantations établies dans les zones A et B de la Cisjordanie. Ces deux secteurs sont placés, selon les arrangements issus des accords d’Oslo, sous des formes de contrôle palestinien ou partagé. La zone C, qui représente la plus grande partie de la Cisjordanie, reste sous contrôle israélien.

Bezalel Smotrich conteste l’ordre de Benjamin Netanyahu

La réaction du ministre israélien des Finances ne laisse guère de doute sur les tensions que cette décision peut provoquer au sein du gouvernement.

Bezalel Smotrich est lui-même un colon et l’un des responsables politiques israéliens les plus favorables à l’expansion des implantations. Il a supervisé des projets de logements dans les colonies et soutenu la régularisation de constructions qui ne disposaient pas initialement d’une autorisation officielle.

Dimanche à Jérusalem, il a reconnu que Benjamin Netanyahu avait donné l’ordre d’évacuer des sites construits dans les zones A et B. Il a également affirmé ne pas approuver cette décision. Dans le même temps, il s’est félicité des progrès réalisés par le gouvernement israélien dans le développement des colonies en zone C.

Cette position place le ministre des Finances face à une décision prise par le Premier ministre auquel il apporte son soutien au sein de la coalition gouvernementale.

Le gouvernement des États-Unis d’Amérique demande une action contre les colons violents

La décision de Benjamin Netanyahu est attribuée par plusieurs sources à la pression exercée par le gouvernement des États-Unis d’Amérique.

Depuis plusieurs jours, l’administration du président Donald Trump demande aux autorités israéliennes de prendre des mesures contre les violences commises par des colons contre des Palestiniens.

Mike Huckabee, ambassadeur des États-Unis d’Amérique en Israël, a publiquement durci le ton. Samedi 5 septembre, lors d’une visite à Turmus Ayya, en Cisjordanie, il a rencontré des Palestiniens disposant de la nationalité des États-Unis d’Amérique et confrontés à des attaques de colons.

L’ambassadeur a qualifié certains actes commis par des colons de crimes et d’actes de terrorisme. Il a également demandé que les responsables soient poursuivis et sanctionnés.

Cette prise de position est inhabituelle par son niveau de fermeté, compte tenu de l’étroitesse des relations entre le gouvernement des États-Unis d’Amérique et le gouvernement israélien.

La violence se poursuit en Cisjordanie

Les événements survenus lundi 7 septembre montrent que les tensions restent élevées.

Dans le village palestinien de Hajja, dans le nord de la Cisjordanie, des colons provenant d’un avant-poste voisin ont pénétré dans le village. Des affrontements ont éclaté avec des habitants palestiniens. Des soldats israéliens sont ensuite arrivés sur place et ont ouvert le feu.

Un Palestinien de 19 ans a été tué. Trois autres Palestiniens ont été blessés, selon Reuters.

Un autre affrontement s’est produit près de Qusra. Un Palestinien de 34 ans a attaqué au couteau un colon israélien âgé de 20 ans, qui a été grièvement blessé. Les forces israéliennes ont poursuivi l’assaillant et l’ont tué, selon l’armée israélienne.

Ces violences se sont produites alors que l’ordre attribué à Benjamin Netanyahu sur le démantèlement de certains avant-postes faisait déjà l’objet d’une forte attention en Israël et à l’étranger.

La Cour suprême israélienne ordonne aussi le retour de trois familles palestiniennes

Le même jour que l’annonce concernant les avant-postes, la Cour suprême israélienne a ordonné aux autorités chargées de la défense de permettre le retour en sécurité de trois familles palestiniennes dans leurs habitations du village de Jalud, en Cisjordanie.

Ces familles avaient été chassées de leurs maisons par des colons, selon les informations rapportées par Reuters.

La décision de la Cour suprême et l’ordre attribué à Benjamin Netanyahu concernent deux situations distinctes, mais elles portent toutes deux sur la présence et les activités des colons israéliens en Cisjordanie.

Une colonisation que le gouvernement israélien continue de soutenir

L’ordre de démantèlement ne signifie pas que Benjamin Netanyahu renonce à la politique de colonisation.

Son gouvernement a au contraire soutenu la création et la régularisation de nombreuses implantations au cours des dernières années. Des avant-postes initialement considérés comme non autorisés par les autorités israéliennes ont obtenu une reconnaissance officielle.

Benjamin Netanyahu reste également à la tête d’une coalition dans laquelle les partis favorables à l’expansion des colonies disposent d’un poids politique important. Bezalel Smotrich défend ouvertement le développement de la présence israélienne en Cisjordanie et l’annexion du territoire.

Le retrait de certains avant-postes ne constitue donc pas, à ce stade, un changement général de politique.

Une question de droit israélien et une autre de droit international

La situation comporte une autre distinction importante.

Pour les autorités israéliennes, certains avant-postes sont considérés comme illégaux parce qu’ils ont été construits sans autorisation de l’État. Le gouvernement peut donc décider de les démanteler ou, dans certains cas, de les régulariser.

Le droit international porte un jugement plus large sur les colonies israéliennes établies en Cisjordanie occupée. Les Nations unies et la majorité des gouvernements considèrent ces implantations comme illégales au regard du droit international. Israël conteste cette qualification et affirme que le statut de la Cisjordanie doit faire l’objet d’un règlement politique.

Cette différence explique pourquoi le démantèlement annoncé de certains avant-postes ne peut pas être présenté comme un retrait israélien de la Cisjordanie.

Une décision dont l’application reste incertaine

Au 8 septembre, la question principale reste celle de l’exécution de l’ordre donné par Benjamin Netanyahu.

Les autorités israéliennes n’ont pas annoncé de calendrier précis. Le bureau du Premier ministre et l’armée israélienne n’avaient pas confirmé publiquement les détails de l’opération au moment des dernières informations disponibles.

La décision devra également être suivie dans la durée : certains avant-postes déjà démantelés par le passé ont été reconstruits, tandis que d’autres ont fini par être régularisés par les autorités israéliennes.

Benjamin Netanyahu doit ainsi composer avec deux exigences contradictoires. Le gouvernement des États-Unis d’Amérique lui demande de lutter plus fermement contre les violences commises par des colons. Dans sa propre coalition, Bezalel Smotrich et les forces politiques favorables à l’expansion des colonies refusent toute politique susceptible de limiter durablement la présence israélienne en Cisjordanie.

Pour l’heure, le Premier ministre israélien a ordonné le démantèlement de certains avant-postes. Il reste à voir si cet ordre sera exécuté, combien de sites seront effectivement évacués et si cette mesure restera limitée à des implantations non autorisées ou si elle produira des effets plus larges sur la politique de colonisation israélienne.

Celine Dou

Angleterre : à Barnham, des traces vieilles de 400 000 ans révèlent que des humains savaient déjà produire du feu

Pendant longtemps, l’histoire de la maîtrise du feu s’est écrite à partir d’une distinction difficile à établir : savoir conserver un feu n’est pas nécessairement savoir l’allumer. Une découverte archéologique réalisée à Barnham, dans le Suffolk, en Angleterre, apporte aujourd’hui l’un des éléments les plus importants sur cette étape de l’évolution humaine. Des traces de combustion associées à deux fragments de pyrite indiquent qu’il y a environ 400 000 ans, des humains étaient déjà capables de produire des étincelles pour obtenir du feu.

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Publiée dans la revue Nature en décembre 2025, l’étude consacrée au site de Barnham présente la plus ancienne preuve connue à ce jour de fabrication intentionnelle du feu. Les chercheurs ont retrouvé des sédiments fortement chauffés, des outils en silex endommagés par la chaleur et deux fragments de pyrite, un minéral qui peut produire des étincelles lorsqu’il est frappé contre du silex. L’ensemble repousse d’environ 350 000 ans la plus ancienne preuve jusque-là reconnue de cette capacité.

Le feu était connu bien avant de pouvoir être produit

La découverte ne signifie pas que les humains ont découvert le feu il y a 400 000 ans.

Bien avant cette période, les hominines avaient déjà appris à exploiter les incendies naturels. Des traces archéologiques montrent une utilisation du feu remontant à plus d’un million d’années dans certaines régions d’Afrique. Des groupes humains pouvaient récupérer des braises laissées par un incendie, les maintenir et en tirer parti pour se chauffer ou cuire des aliments.

Mais une différence fondamentale séparait alors cette pratique de la maîtrise complète du feu : il fallait attendre qu’un phénomène naturel fournisse la première flamme.

Cette dépendance disparaît en partie lorsqu’un groupe humain devient capable de provoquer lui-même une étincelle, puis d’entretenir la combustion. Le feu cesse alors d’être seulement une ressource trouvée dans la nature. Il devient une technique.

C’est précisément cette transition que le site de Barnham permet d’entrevoir.

À Barnham, plusieurs indices convergent

Le site étudié se trouve dans le Suffolk, dans l’est de l’Angleterre. Les fouilles ont livré une ancienne surface occupée il y a environ 400 000 ans, avec notamment des outils en silex et des traces de chauffage.

Pris séparément, ces éléments ne suffiraient toutefois pas à démontrer une fabrication volontaire du feu. Un incendie naturel peut chauffer un sol, altérer des pierres et laisser derrière lui des matériaux brûlés.

Les chercheurs ont donc recherché d’autres indices permettant de distinguer un phénomène naturel d’un foyer entretenu par des humains.

Le sol présente des transformations liées à des températures très élevées. Certaines zones ont été chauffées à plus de 700 °C. Les analyses indiquent également plusieurs épisodes de combustion sur cette ancienne surface. Les outils en silex retrouvés dans les niveaux concernés portent, eux aussi, des traces de fracture et d’altération dues à la chaleur.

Un élément allait donner à l’ensemble une signification beaucoup plus précise.

Deux fragments de pyrite changent l’interprétation du site

Les archéologues ont retrouvé deux fragments de pyrite dans les niveaux associés aux traces de combustion.

Ce détail peut paraître secondaire. Il est pourtant au cœur de la découverte.

La pyrite, un sulfure de fer, peut produire des étincelles lorsqu’elle est frappée contre du silex. Elle constitue donc un matériau particulièrement adapté à la production volontaire d’étincelles.

Or les études géologiques indiquent que la pyrite est rare dans l’environnement immédiat de Barnham. Les chercheurs estiment donc qu’elle a probablement été apportée sur le site. Cette présence volontairement associée à un foyer et à des outils en silex fournit un élément essentiel pour comprendre ce qui s’est passé il y a environ 400 000 ans.

Le raisonnement des chercheurs est simple, mais sa portée est considérable : si les occupants du site ont transporté de la pyrite jusqu’à cet endroit et disposaient également de silex capables d’en produire des étincelles, ils pouvaient disposer des éléments nécessaires à la fabrication du feu.

Il ne s’agissait donc plus seulement de conserver une flamme obtenue dans la nature.

Une découverte qui repousse considérablement la chronologie

Jusqu’à cette étude, les plus anciennes preuves considérées comme convaincantes de fabrication intentionnelle du feu étaient notamment associées à des sites néandertaliens du nord de la France datant d’environ 50 000 ans.

Barnham fait reculer cette chronologie de près de 350 000 ans.

Cette différence ne doit cependant pas être interprétée comme la date à laquelle l’humanité aurait « inventé » le feu.

Les chercheurs ne disposent toujours pas du premier foyer fabriqué par l’être humain. Il est parfaitement possible que cette technique soit apparue beaucoup plus tôt et que ses premières traces n’aient simplement pas été conservées ou reconnues.

La découverte de Barnham établit une autre chose, plus précise : il y a environ 400 000 ans, des humains disposaient déjà d’une technique permettant vraisemblablement de produire eux-mêmes du feu.

Était-ce déjà Néandertal ?

C’est l’une des questions les plus délicates.

L’étude et les institutions associées au projet rapprochent les occupants de Barnham des premiers Néandertaliens. Cette interprétation repose notamment sur la chronologie du site et sur les fossiles humains connus dans d’autres régions d’Europe à la même période.

Mais aucun fossile humain n’a été découvert directement à Barnham.

Il serait donc excessif d’écrire que la découverte prouve, à elle seule, que « Néandertal faisait du feu il y a 400 000 ans ». Les données archéologiques permettent d’aller jusqu’à une conclusion plus prudente : les humains qui occupaient alors Barnham appartenaient probablement à des populations apparentées aux premiers Néandertaliens, mais leur identification précise ne peut pas être établie directement à partir des vestiges du site.

Cette nuance n’enlève rien à l’importance de la découverte. Elle évite simplement de transformer une interprétation scientifique en certitude.

Le feu, une technique qui change la vie humaine

La capacité à produire du feu modifie profondément les possibilités offertes aux groupes humains.

Elle permet de s’installer dans un lieu sans dépendre de la présence préalable d’un incendie naturel. Elle fournit une source de chaleur disponible à la demande, permet de cuire les aliments, d’éclairer les espaces occupés après la tombée du jour et de protéger les campements.

Elle suppose aussi une connaissance précise des matériaux : savoir quelles pierres utiliser, comment les frapper, quelle matière employer pour recueillir l’étincelle et comment maintenir la combustion.

Autrement dit, produire du feu ne consiste pas simplement à posséder un outil. C’est une chaîne de gestes et de connaissances qu’il faut maîtriser et transmettre.

Cette dimension est essentielle pour comprendre ce que révèle Barnham. Derrière deux fragments de pyrite vieux de 400 000 ans se dessine l’existence d’un savoir technique déjà suffisamment élaboré pour être reproduit.

Une étape dans une évolution beaucoup plus longue

La période à laquelle appartient Barnham correspond à une phase importante de l’évolution humaine en Europe.

Les populations de cette époque développent différentes traditions techniques et exploitent des environnements soumis à des changements climatiques importants. Le feu offre alors un avantage considérable dans des régions où les conditions pouvaient devenir particulièrement froides.

Le Natural History Museum souligne également que la capacité à produire et contrôler le feu a pu jouer un rôle dans les transformations biologiques et sociales de l’être humain. Mais cette relation doit être envisagée avec prudence : le feu constitue l’un des facteurs possibles de l’évolution des sociétés humaines, et non une explication unique de leur développement.

La découverte ne raconte donc pas seulement l’histoire d’un ancien foyer. Elle documente une étape dans l’apparition de technologies capables de libérer les groupes humains d’une dépendance directe aux phénomènes naturels.

Ce que les archéologues cherchent encore

Une question demeure entière : depuis quand les humains savent-ils réellement produire du feu ?

Barnham constitue désormais le plus ancien témoignage connu de cette pratique, mais rien ne permet d’affirmer qu’il correspond au début de l’histoire du feu fabriqué.

Les traces les plus anciennes sont difficiles à interpréter. Un sol brûlé peut résulter d’un incendie naturel. Une pierre fracturée par la chaleur ne prouve pas nécessairement l’existence d’un foyer. Même la présence de matériaux susceptibles de produire des étincelles doit être replacée dans son contexte.

C’est précisément pourquoi l’association de plusieurs indices rend Barnham particulièrement important.

La pyrite, les silex chauffés, les sédiments transformés par de fortes températures et les traces répétées de combustion ne constituent pas une preuve isolée, mais un ensemble archéologique cohérent. C’est cet ensemble qui permet aux chercheurs de proposer une conclusion beaucoup plus solide que celles tirées de simples traces de feu.

Il reste néanmoins à savoir si cette technique était largement répandue à cette époque, si elle a été développée indépendamment dans plusieurs régions et comment elle s’est transmise d’un groupe humain à l’autre.

L’histoire du feu n’a donc pas livré son premier chapitre. Mais à Barnham, les archéologues viennent de remonter plusieurs centaines de milliers d’années dans le temps.

Il y a environ 400 000 ans, quelque part dans ce qui est aujourd’hui le Suffolk, une étincelle produite volontairement pouvait déjà transformer une pierre, un peu de matière combustible et quelques gestes maîtrisés en une source de lumière et de chaleur. Ce n’est pas l’invention du feu que révèle Barnham. C’est la trace, beaucoup plus ancienne qu’on ne le pensait, du moment où l’être humain a commencé à ne plus attendre que la nature lui donne la flamme.

Celine Dou

Estonie : comment 70 millions d’euros destinés à des obus pour l’Ukraine ont-ils pu être versés à un fournisseur sans expérience, jusqu’à provoquer la démission du ministre de la Défense ?

En 2024, l’Estonie cherchait des obus d’artillerie pour l’Ukraine. Elle a confié cette commande à Datasel S.R.L., une société enregistrée en Italie et acquise quelques mois auparavant par Neco Defence Munitions, en Inde. Près de 70 millions d’euros ont été versés à l’avance. Les livraisons n’ont pas abouti comme prévu. Deux ans plus tard, le contrat est contesté devant une instance arbitrale, les conditions de sa passation font l’objet d’investigations et le ministre estonien de la Défense, Hanno Pevkur, a démissionné le 2 septembre en assumant la responsabilité politique des défaillances de son secteur.

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Ce qui rend cette affaire sensible n’est pas seulement le montant engagé. C’est la succession des décisions : choisir un fournisseur qui n’avait pas de références établies dans la vente des obus recherchés, verser plusieurs dizaines de millions d’euros avant la livraison, poursuivre les engagements malgré les premiers retards, puis constater l’échec de la commande. Derrière la démission de Hanno Pevkur se trouve donc une question beaucoup plus simple et beaucoup plus difficile : qui a vérifié que l’entreprise pouvait réellement fournir ce que l’Estonie achetait ?

Une commande née de l’urgence ukrainienne

L’opération intervient dans une période où les besoins ukrainiens en munitions d’artillerie sont considérables. Pour les pays européens qui soutiennent Kyiv, la difficulté est double : fournir rapidement des munitions à l’Ukraine tout en reconstituant leurs propres stocks.

L’Estonie choisit alors de passer par le Centre estonien des investissements de défense, l’organisme chargé de ses achats militaires.

En août 2024, celui-ci signe un premier contrat avec Datasel S.R.L. et verse une avance de 15 millions d’euros. Un deuxième contrat est conclu en octobre, avec une nouvelle avance de 10 millions. Deux autres contrats sont ensuite signés avant la fin de l’année. Au total, les avances atteignent environ 70 millions d’euros.

Le financement présente une particularité importante : l’argent provient de la Facilité européenne pour la paix, le mécanisme de l’Union européenne utilisé notamment pour soutenir l’aide militaire destinée à l’Ukraine.

L’Estonie ne prenait donc pas seule le risque financier de l’opération. Une partie du risque était portée par un mécanisme européen.

Le fournisseur avait-il les moyens de livrer ?

C’est à ce stade que le dossier devient difficile à comprendre.

Datasel est une société enregistrée en Italie. Elle avait été acquise en mars 2024 par Neco Defence Munitions. Or, au moment où les contrats ont été conclus, ni Datasel ni son nouveau propriétaire n’avaient, selon les informations publiées par le média public estonien ERR, d’expérience antérieure établie dans la vente des obus d’artillerie recherchés par l’Estonie.

Cela ne signifie pas qu’une entreprise nouvellement entrée dans un secteur ne puisse jamais obtenir un marché militaire. Une société peut changer d’activité, acheter des compétences, s’appuyer sur des partenaires ou développer rapidement une capacité industrielle.

Mais dans le cas présent, la commande portait sur des dizaines de millions d’euros et sur des munitions destinées à un pays en guerre.

La question n’est donc pas de savoir pourquoi l’Estonie a travaillé avec une entreprise étrangère. Elle est de savoir quelles garanties ont été exigées avant de lui confier une telle somme et comment sa capacité réelle a été évaluée.

Cette question est d’autant plus importante que les premiers problèmes sont apparus relativement tôt.

Les premiers retards n’ont pas arrêté la commande

Le premier lot devait parvenir à l’Ukraine en novembre 2024. Datasel a signalé des retards et des difficultés. Malgré ces problèmes, deux autres contrats ont été conclus à la fin de l’année et de nouvelles avances ont été versées. Le total a ainsi atteint environ 70 millions d’euros.

C’est probablement l’un des points les plus importants du dossier.

Une défaillance apparue après la signature d’un contrat peut arriver dans n’importe quelle opération industrielle. Mais lorsqu’un premier contrat rencontre des difficultés, la décision de poursuivre ou non les engagements devient elle-même une décision de gestion.

Il faudra donc établir ce que savaient les responsables estoniens au moment de la signature des deuxième, troisième et quatrième contrats, quelles informations ils détenaient sur les retards et pourquoi ces éléments n’ont pas conduit à suspendre les nouveaux versements.

C’est cette chronologie qui permettra de déterminer si l’on se trouve devant un échec commercial, une mauvaise appréciation du risque ou des défaillances plus graves dans la commande publique.

Des munitions finalement jugées non conformes

Les livraisons n’ont pas permis de résoudre le problème.

L’Estonie affirme que les munitions reçues ne correspondaient pas aux exigences prévues dans les contrats. Les autorités ont finalement mis fin aux accords et cherchent désormais à récupérer les sommes avancées. Le différend a été porté devant une instance arbitrale à Strasbourg.

Datasel conteste cette présentation.

La société affirme avoir livré des marchandises et soutient que le différend est lié également aux conditions dans lesquelles les contrats ont été exécutés. Elle conteste donc l’idée selon laquelle l’argent aurait simplement été versé sans aucune contrepartie.

Cette version devra être confrontée aux contrats, aux bons de livraison, aux contrôles effectués sur les marchandises et aux décisions prises par les autorités estoniennes.

Une chose est déjà claire : l’opération qui devait permettre à l’Estonie d’acquérir des obus pour l’Ukraine n’a pas produit le résultat attendu et les près de 70 millions d’euros versés à l’avance font désormais l’objet d’un litige.

Il serait donc prématuré de parler de fraude établie ou d’argent définitivement perdu.

La chaîne de décision devient le véritable sujet

Le dossier ne peut pas être réglé en désignant simplement Datasel comme responsable de l’échec.

Le Centre estonien des investissements de défense avait la responsabilité opérationnelle des achats. Mais plusieurs responsables du secteur de la défense ont été associés, à des degrés différents, aux décisions et aux discussions autour de ces contrats.

Le directeur actuel du Centre, Elmar Vaher, a déclaré que l’opération n’aurait pas dû être conclue dans ces conditions. L’ancien responsable de l’organisme, Magnus-Valdemar Saar, a contesté cette lecture et rappelé que les décisions importantes n’étaient pas prises indépendamment du ministère de la Défense.

Cette opposition entre responsables est révélatrice.

Elle montre que l’affaire ne porte plus seulement sur la capacité d’une entreprise à fournir des obus. Elle porte sur la répartition des responsabilités à l’intérieur même du système estonien d’achat militaire.

Qui sélectionne le fournisseur ? Qui vérifie ses références ? Qui contrôle sa capacité financière et industrielle ? Qui décide qu’un premier retard ne justifie pas l’arrêt de la procédure ? Et à quel niveau politique ces décisions sont-elles connues ?

Les investigations devront répondre à ces questions.

La Cour des comptes avait déjà relevé des failles

La commande Datasel arrive en outre dans un secteur déjà confronté à des problèmes de gestion.

Un audit de la Cour des comptes estonienne publié fin août a relevé de graves insuffisances dans la gestion des dépenses et des actifs du ministère de la Défense et des organismes qui en dépendent. Les contrôleurs ont notamment pointé des problèmes concernant les contrats, la réception des biens, leur suivi et leur enregistrement comptable.

L’affaire des obus prend ainsi une autre dimension.

Elle ne serait pas seulement celle d’un contrat malheureux. Elle intervient alors que les institutions de contrôle s’interrogent déjà sur la manière dont le secteur de la défense gère ses ressources.

C’est aussi ce contexte qui explique pourquoi la démission de Hanno Pevkur ne peut être lue uniquement comme la conséquence d’un contrat raté.

Pourquoi Pevkur a-t-il démissionné ?

Hanno Pevkur était ministre de la Défense depuis 2022. Il n’a pas affirmé avoir négocié personnellement les contrats Datasel.

Il a cependant choisi d’assumer la responsabilité politique de ce qui s’est produit dans le secteur placé sous son autorité.

Son raisonnement est simple : un ministre ne signe pas lui-même chaque contrat d’achat militaire, mais il reste responsable politiquement du fonctionnement de son ministère. Le 2 septembre, Pevkur a donc annoncé son départ.

Cette décision doit être distinguée d’une éventuelle responsabilité pénale.

Sa démission ne signifie pas qu’il a été établi qu’il avait commis une fraude ou qu’il avait personnellement organisé le contrat. Elle signifie qu’il a considéré que les défaillances constatées relevaient suffisamment de son domaine de responsabilité pour justifier son départ.

C’est une conception exigeante de la responsabilité politique.

Mais elle ne dispense pas l’État estonien de rechercher les responsabilités opérationnelles.

L’affaire dépasse désormais l’Estonie

La présence de fonds européens dans l’opération donne au dossier une dimension supplémentaire.

Si l’Estonie ne récupère pas les sommes versées, la question de leur traitement financier ne concernera pas uniquement Tallinn. La Commission européenne suit le dossier et doit examiner les conséquences éventuelles pour la Facilité européenne pour la paix.

Le cas est particulièrement sensible parce que l’Europe demande actuellement à ses États membres de dépenser davantage pour leur défense.

La logique est compréhensible : la guerre en Ukraine a montré l’importance des stocks de munitions et les armées européennes cherchent à reconstituer leurs réserves.

Mais augmenter les dépenses ne suffit pas.

Un État peut consacrer davantage d’argent à sa défense et rester vulnérable à une mauvaise gestion de cet argent. L’augmentation des budgets rend même les mécanismes de contrôle plus importants, parce que les sommes engagées deviennent considérables et que la pression pour acheter rapidement est forte.

L’affaire estonienne pose donc une question qui dépasse le cas Datasel : comment concilier la rapidité exigée par la situation militaire avec les vérifications indispensables à toute commande publique ?

L’urgence ne peut pas devenir un contrôle allégé

L’argument de l’urgence mérite d’être entendu.

En 2024, l’Ukraine avait besoin de munitions immédiatement. Les pays européens étaient eux-mêmes confrontés à des stocks limités et à une industrie de défense qui devait augmenter sa production.

Mais l’urgence ne change pas la nature d’une dépense publique.

Lorsqu’un État verse plusieurs dizaines de millions d’euros avant livraison, il doit savoir à qui il verse cet argent, quelles capacités possède son fournisseur et quelles garanties existent en cas de défaut.

Et lorsqu’un premier contrat rencontre des problèmes, la poursuite de la relation commerciale doit être justifiée par des éléments nouveaux et vérifiables.

C’est précisément ce que les enquêtes doivent maintenant établir dans le cas estonien.

La démission ne règle rien

Hanno Pevkur a quitté le gouvernement. Datasel conteste les reproches formulés par l’Estonie. Les contrats sont désormais devant les instances compétentes et les autorités cherchent à récupérer les sommes avancées.

Mais la question fondamentale demeure.

Comment près de 70 millions d’euros destinés à l’achat d’obus pour l’Ukraine ont-ils pu être versés à un fournisseur dont l’expérience dans ce type de munitions n’était pas établie, puis de nouveaux contrats être conclus alors que les premières difficultés étaient déjà connues ?

La réponse permettra de savoir si l’Estonie a simplement fait un mauvais choix dans l’urgence, si ses procédures d’achat étaient insuffisantes ou si des responsabilités plus graves apparaissent dans la chaîne de décision.

C’est aussi ce qui donnera son véritable sens à la démission de Hanno Pevkur.

Car si le ministre est parti pour avoir assumé une responsabilité politique, le départ d’un responsable ne peut pas tenir lieu de réponse. Ce sont les contrats, les vérifications, les décisions prises au fil de la procédure et les résultats des enquêtes qui devront établir ce qui s’est réellement passé.

Pour l’Estonie comme pour ses partenaires européens, l’enjeu dépasse donc les 70 millions d’euros.

Il touche à une question devenue centrale depuis le début de la guerre en Ukraine : à mesure que l’Europe accélère ses dépenses militaires, peut-elle aller plus vite sans perdre la capacité de contrôler ceux auxquels elle confie son argent ?

Cette version garde ton titre et place l’analyse dans les faits et dans la chronologie, plutôt que dans des formulations toutes faites.

Celine Dou

Eswatini : jeux d’argent, fraude numérique… les raisons invoquées par la Chine suffisent-elles pour demander à ses ressortissants de partir alors que le royaume entretient des relations diplomatiques avec Taïwan ?

Le 25 août, la Chine a demandé à ses ressortissants de quitter l’Eswatini « dès que possible », en invoquant une situation sécuritaire jugée préoccupante. Le royaume d’Afrique australe conteste pourtant cette présentation de la situation. Quelques mois après la visite du président taïwanais Lai Ching-te à Mbabane, cette alerte sécuritaire intervient dans un pays qui demeure le seul État africain à entretenir des relations diplomatiques officielles avec Taïwan.

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Pékin invoque la multiplication des fraudes numériques, les jeux d’argent illégaux et les risques pour l’ordre public. Le gouvernement eswatinien reconnaît l’existence d’opérations contre des réseaux criminels, mais refuse que ces faits servent à présenter le royaume comme une menace sécuritaire générale. Entre ces deux lectures, une donnée diplomatique pèse lourd : l’Eswatini continue de reconnaître Taipei, alors que la Chine considère Taïwan comme une partie de son territoire et refuse les relations diplomatiques de ses partenaires avec l’île.

Pékin parle de sécurité

Le ministère chinois des Affaires étrangères n’a pas présenté son avertissement comme une mesure diplomatique contre l’Eswatini.

Dans son avis du 25 août, Pékin évoque une situation sécuritaire « complexe », la présence de fraudes numériques et d’activités illégales liées aux jeux d’argent. Les ressortissants chinois sont invités à ne pas se rendre dans le royaume dans l’immédiat. Ceux qui y résident déjà sont appelés à quitter le pays ou à rejoindre des zones jugées plus sûres, notamment en Afrique du Sud.

Le ton est inhabituellement ferme. Pékin estime que les risques pour les ressortissants chinois sont suffisamment importants pour recommander leur départ et avertit que l’assistance consulaire pourrait elle-même être retardée en cas d’incident.

Sur le papier, la justification est donc sécuritaire.

Mais la question est de savoir si la situation du pays justifie une consigne aussi radicale.

L’Eswatini n’est pas épargné par la criminalité numérique

Il serait pourtant faux d’écarter d’un revers de main les arguments chinois.

Depuis plusieurs mois, les autorités eswatiniennes s’attaquent à des réseaux internationaux de criminalité numérique et de jeux d’argent clandestins. Une vaste opération menée au premier semestre a conduit à l’arrestation de plus de 200 personnes soupçonnées d’être liées à des activités de jeux en ligne illégaux, de fraude et de blanchiment d’argent.

Les opérations ont notamment visé des installations utilisées pour des escroqueries numériques, dont les méthodes reposent parfois sur l’établissement de relations de confiance avec les victimes avant leur dépouillement. Des ressortissants étrangers, notamment chinois, figuraient parmi les personnes interpellées.

Cette réalité donne une base concrète à l’argument sécuritaire avancé par Pékin.

Mais elle ne permet pas, à elle seule, de conclure que l’ensemble de l’Eswatini serait devenu un territoire dangereux pour les ressortissants chinois.

C’est précisément sur ce point que le gouvernement du royaume a réagi.

Le gouvernement eswatinien conteste la lecture chinoise

Le 26 août, les autorités eswatiniennes ont rejeté l’idée que le pays présenterait un risque sécuritaire exceptionnel ou généralisé.

La porte-parole par intérim du gouvernement, Thabile Mdluli, a reconnu à la Chine le droit d’adresser à ses ressortissants les recommandations consulaires qu’elle juge nécessaires. Mais elle a contesté la manière dont la situation du royaume était décrite, estimant que cette présentation ne correspondait pas aux faits observés sur le terrain.

La nuance est importante.

Mbabane ne nie pas les opérations contre la criminalité. Elle refuse que celles-ci soient assimilées à une situation d’insécurité générale.

Autrement dit, les deux parties ne décrivent pas nécessairement deux réalités différentes. Elles ne leur donnent simplement pas le même poids.

Puis il y a Taïwan

C’est ici que l’affaire dépasse la seule question de la sécurité.

L’Eswatini est le seul pays africain à entretenir encore des relations diplomatiques officielles avec Taïwan. Cette position en fait un cas particulier sur le continent et un partenaire diplomatique précieux pour Taipei.

En mai, le président taïwanais Lai Ching-te s’est rendu dans le royaume pour une visite d’État de trois jours. Il y a rencontré le roi Mswati III et participé à la signature de plusieurs accords et engagements de coopération. Taipei et Mbabane ont notamment annoncé vouloir approfondir leur coopération dans l’énergie, l’industrie, l’agriculture, la santé et les technologies.

La visite n’avait d’ailleurs rien d’anodin.

Elle avait été précédée d’un épisode diplomatique inhabituel. Le déplacement initialement prévu en avril avait été reporté après que les Seychelles, Maurice et Madagascar eurent retiré leurs autorisations de survol à l’avion transportant le président taïwanais. Taipei avait accusé Pékin d’avoir exercé des pressions sur ces pays. La Chine avait rejeté cette accusation tout en saluant leur attachement au principe d’une seule Chine.

Lai Ching-te a finalement gagné l’Eswatini en mai, par un itinéraire modifié.

Quelques mois plus tard, Pékin demande à ses ressortissants de quitter ce même royaume.

Une coïncidence que le contexte diplomatique rend difficile à ignorer

Rien, dans l’avis chinois du 25 août, ne permet d’affirmer officiellement que Taïwan constitue le motif de la décision.

Pékin parle de fraude numérique, de jeux d’argent illégaux et de sécurité publique. Il serait donc imprudent de transformer cette justification en preuve d’une mesure

Celine Dou

Site d'information généraliste international indépendant