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États-Unis d’Amérique : 25 ans après le 11-Septembre, comment en est-on arrivé à discuter encore de la « résistance » face au terrorisme ?

Le 11 septembre 2001, 19 membres d’Al-Qaïda détournent quatre avions de ligne et les utilisent pour frapper New York et le siège du département de la Défense des États-Unis d’Amérique. Près de 3 000 personnes sont tuées. Vingt-cinq ans plus tard, alors que New York commémore les victimes, une autre bataille se joue : celle des mots, de la mémoire et de la manière dont une partie de la société occidentale regarde désormais le terrorisme islamiste.

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Le matin où le monde bascule

Le 11 septembre 2001 commence comme une matinée ordinaire sur la côte Est des États-Unis d’Amérique.

À 8 h 46, le vol 11 d’American Airlines percute la tour Nord du World Trade Center, à New York. Dix-sept minutes plus tard, à 9 h 03, le vol 175 de United Airlines s’écrase contre la tour Sud. Les images diffusées en direct montrent alors un incendie dans l’un des immeubles les plus connus du monde. Lorsque le second avion frappe la tour voisine, il ne reste plus de doute : les États-Unis d’Amérique sont victimes d’une attaque coordonnée.

À 9 h 37, un troisième avion, le vol 77 d’American Airlines, s’écrase contre le Pentagone, à Arlington, en Virginie. À 9 h 59, la tour Sud du World Trade Center s’effondre. La tour Nord tombe à son tour à 10 h 28.

Le quatrième appareil, le vol 93 de United Airlines, n’atteint pas sa cible. Des passagers et des membres d’équipage tentent de reprendre le contrôle de l’avion. Celui-ci s’écrase à Shanksville, en Pennsylvanie, à 10 h 03. Les quatre avions ont été détournés par 19 hommes formés par Al-Qaïda. Quinze venaient d’Arabie saoudite, deux des Émirats arabes unis, un d’Égypte et un du Liban.

Le bilan immédiat est de 2 976 morts, sans compter les 19 terroristes. Des milliers d’autres personnes sont blessées. Parmi les victimes figurent les passagers des quatre appareils, des employés des tours, des policiers, des pompiers, des secouristes et des personnes présentes dans les environs du World Trade Center et du Pentagone.

Le choc dépasse rapidement les frontières des États-Unis d’Amérique. Pour le pays, c’est l’attaque la plus meurtrière jamais commise sur son territoire. Pour le reste du monde, elle marque l’entrée dans une période dominée par la lutte contre le terrorisme islamiste.

Une attaque dont les conséquences ne s’arrêtent pas au 11 septembre

Les attentats ne constituent pas un événement isolé. Ils sont l’aboutissement d’une stratégie préparée pendant plusieurs années par Al-Qaïda et son chef, Oussama ben Laden.

L’organisation avait déjà frappé des intérêts des États-Unis d’Amérique, notamment lors des attentats contre les ambassades des États-Unis d’Amérique au Kenya et en Tanzanie en 1998, puis contre le navire militaire USS Cole au Yémen en 2000. Le 11 septembre 2001 constitue cependant un changement d’échelle radical.

La réponse étasunienne transforme à son tour le monde.

Les États-Unis d’Amérique envahissent l’Afghanistan pour chasser Al-Qaïda et renverser le régime taliban qui lui offrait un sanctuaire. Deux ans plus tard, l’administration de George W. Bush engage la guerre en Irak, en invoquant notamment la menace que représenteraient les armes de destruction massive détenues par le régime de Saddam Hussein. Elles ne seront jamais découvertes.

La « guerre contre le terrorisme » devient alors l’un des grands cadres de la politique internationale pendant plus d’une décennie. Les services de renseignement sont renforcés, les dispositifs de surveillance élargis, les frontières davantage contrôlées et les interventions militaires des États-Unis d’Amérique s’étendent bien au-delà de l’Afghanistan.

Avec le temps, le bilan devient beaucoup plus complexe. L’intervention en Afghanistan se transforme en guerre de vingt ans et s’achève par le retour des talibans au pouvoir en 2021. En Irak, la chute du régime de Saddam Hussein contribue à une longue période de guerre et de fragmentation dont profitent ensuite différents mouvements djihadistes. Des spécialistes du terrorisme considèrent aujourd’hui que l’enlisement dans ces guerres a également nourri de nouvelles formes de jihadisme.

Le 11-Septembre a donc produit deux histoires. Celle d’une attaque terroriste qui a tué près de 3 000 personnes en quelques heures. Et celle d’une réaction politique et militaire dont les conséquences se mesurent encore vingt-cinq ans plus tard.

Mais une autre transformation est plus difficile à mesurer

Le changement ne se trouve pas seulement dans les institutions ou dans les guerres.

Il concerne aussi la manière de parler du terrorisme.

En 2001, la qualification des attaques d’Al-Qaïda ne suscite pratiquement aucune controverse dans les démocraties occidentales. Des civils sont délibérément pris pour cibles. Des avions de ligne sont détournés et transformés en armes. Des milliers de personnes sont tuées. Le mot « terrorisme » s’impose.

Vingt-cinq ans plus tard, les frontières du vocabulaire sont moins nettes.

Le débat apparu après les attaques du Hamas du 7 octobre 2023 en fournit l’un des exemples les plus frappants. Une partie de la gauche radicale et de certains mouvements militants occidentaux a décrit cette attaque comme un acte de résistance palestinienne ou de lutte anticoloniale, tandis que d’autres y ont vu sans ambiguïté un acte terroriste. Les deux lectures ne sont pas équivalentes : qualifier un acte de terroriste ne revient pas à nier l’existence du conflit israélo-palestinien, pas plus que dénoncer la politique du gouvernement israélien ne revient à justifier les massacres commis par le Hamas.

Le plus troublant est peut-être que ces positions peuvent désormais coexister chez une même personne.

Une enquête Harvard CAPS/Harris menée en décembre 2023 auprès de 2 034 personnes âgées de 18 ans et plus montrait ainsi que 73 % des 18-24 ans considéraient l’attaque du 7 octobre comme un acte terroriste. Mais 60 % du même groupe estimaient que cette attaque pouvait être justifiée par les griefs des Palestiniens. La reconnaissance de la nature terroriste de l’acte n’empêchait donc pas une partie importante des jeunes interrogés de lui attribuer une justification politique.

Ce paradoxe mérite davantage d’attention que les slogans lancés de part et d’autre.

Il ne signifie pas que la jeunesse étasunienne ou occidentale serait devenue favorable au terrorisme. Les enquêtes disponibles ne permettent pas de soutenir une affirmation aussi générale. Une enquête HarrisX publiée en 2023 montrait au contraire que 68 % des 18-24 ans considéraient le Hamas comme une organisation terroriste désignée par le gouvernement des États-Unis d’Amérique.

Mais les écarts générationnels sont suffisamment importants pour poser une question sérieuse : comment une génération qui n’a pas vécu le 11-Septembre juge-t-elle aujourd’hui la violence politique lorsqu’elle est présentée comme une réponse à une oppression ?

Une génération qui n’a pas vu les tours s’effondrer

Pour ceux qui avaient 20 ans en 2001, le 11-Septembre appartient à leur histoire personnelle.

Pour les moins de 25 ans de 2026, il appartient essentiellement à l’histoire.

Ils ont grandi après les attentats, dans un monde où la guerre contre le terrorisme était déjà installée, où l’Afghanistan et l’Irak faisaient partie des programmes scolaires ou des informations, et où les réseaux sociaux ont progressivement remplacé la télévision comme principale source d’images et de commentaires pour une partie de la jeunesse.

Au Royaume-Uni, une enquête menée par More in Common en décembre 2023 avait montré une fracture particulièrement nette chez les 18-24 ans : 24 % des jeunes interrogés qualifiaient le Hamas de « combattants de la liberté », exactement la même proportion que ceux qui le qualifiaient de « terroristes ». 35 % déclaraient ne pas savoir comment le qualifier. Les générations plus âgées étaient beaucoup plus nombreuses à employer le terme « terroristes ».

Ces chiffres ne disent pas que les jeunes Occidentaux ont tous adopté une vision favorable au Hamas. Ils montrent autre chose : le mot « terroriste » n’est plus automatiquement la catégorie morale dominante chez une partie de cette génération lorsqu’il s’agit d’une organisation qui affirme combattre une puissance considérée comme occupante ou coloniale.

C’est un changement considérable par rapport à la mémoire politique construite après le 11-Septembre.

Le cas Mamdani : une cérémonie devenue bataille de mémoire

À New York, cette question a pris une dimension particulièrement visible à quelques jours du 25e anniversaire.

Le maire Zohran Mamdani a annoncé la création d’une journée municipale de commémoration et de service le 11 septembre, ainsi que de nouvelles mesures destinées à renforcer la préparation de la ville face aux futures menaces terroristes.

Mais sa présence aux cérémonies du 25e anniversaire a été contestée par des familles de victimes. Une pétition demandant qu’il n’y participe pas avait dépassé les 100 000 signatures lorsqu’elle lui a été remise à l’hôtel de ville le 8 septembre. Les signataires lui reprochent notamment certaines de ses positions politiques et la nomination de Ramzi Kassem comme conseiller juridique principal.

La polémique a pris une nouvelle ampleur après une cérémonie au cours de laquelle Mamdani a remis le stylo utilisé pour signer les décrets commémoratifs à Kassem. Celui-ci a auparavant représenté Ahmed al-Darbi, détenu à Guantánamo qui a plaidé coupable dans une affaire liée à Al-Qaïda. Al-Darbi était par ailleurs le beau-frère de Khalid al-Mihdhar, l’un des pirates de l’air du vol 77 qui s’est écrasé sur le Pentagone.

Il faut toutefois distinguer les faits : Kassem est un avocat qui a représenté un détenu lié à Al-Qaïda ; il n’est pas lui-même présenté comme un membre d’Al-Qaïda. Sa défense d’un accusé ou d’un condamné dans le cadre d’une procédure judiciaire ne constitue pas, en soi, une adhésion aux actes de son client.

La controverse autour du maire ne permet donc pas, à elle seule, de conclure à un quelconque renversement idéologique de la société étasunienne. Elle montre en revanche combien la mémoire du 11-Septembre reste chargée de tensions politiques, identitaires et morales.

Le 9 septembre, la commissaire de la police de New York, Jessica Tisch, a elle-même appelé à conserver une « clarté morale » entre les terroristes et ceux qui sont venus secourir les victimes, dans un discours prononcé lors de l’inauguration d’un nouveau mémorial consacré aux policiers morts des suites de leur exposition aux conditions toxiques de Ground Zero.

Le débat n’est donc plus seulement historique. Il porte sur la manière dont une société transmet la distinction entre victime, agresseur, résistance et terrorisme à ceux qui n’ont pas vécu l’événement.

Islamophobie : un autre combat, qu’il ne faut pas confondre avec celui-là

Cette évolution du vocabulaire ne doit pas conduire à une autre simplification.

Après le 11-Septembre, des musulmans vivant aux États-Unis d’Amérique ont subi des discriminations, des violences et une surveillance accrue. La lutte contre l’islamophobie répond donc à des faits réels et à une exigence légitime de protection des citoyens musulmans.

Mais dénoncer une discrimination visant des musulmans n’empêche pas de condamner l’islamisme armé. Les deux questions ne devraient pas être confondues.

Le problème apparaît lorsque le mot « islamophobie » devient une réponse automatique à toute critique d’une idéologie islamiste, d’une organisation terroriste ou d’une justification religieuse de la violence. À l’inverse, assimiler les musulmans à des terroristes en raison de leur religion constitue une autre forme de falsification des faits.

La difficulté, vingt-cinq ans après le 11-Septembre, consiste précisément à conserver ces distinctions.

Ce que nous avons peut-être perdu en chemin

Le monde de 2001 n’est plus celui de 2026.

Le terrorisme islamiste n’a pas disparu. Al-Qaïda a perdu une partie de sa capacité opérationnelle, mais ses branches régionales demeurent actives. L’État islamique a ensuite occupé une place centrale dans le jihadisme mondial avant de perdre son territoire. La menace terroriste s’est également diversifiée, avec la montée d’autres formes d’extrémisme violent.

Mais quelque chose d’autre a changé : la certitude morale avec laquelle l’Occident nommait autrefois certaines violences.

Le 11 septembre 2001, personne n’aurait sérieusement soutenu que détourner quatre avions de ligne, les précipiter contre des immeubles et tuer des milliers de civils constituait une forme de résistance.

Vingt-cinq ans plus tard, la discussion porte parfois moins sur les victimes que sur les circonstances censées rendre la violence compréhensible. Les causes d’un conflit sont alors utilisées pour expliquer un crime, puis parfois pour le justifier. La frontière entre les deux peut devenir dangereusement mince.

C’est peut-être là que se trouve l’une des questions les plus importantes de ce 25e anniversaire.

Une société peut-elle comprendre les causes d’une violence sans finir par l’excuser ?

Et surtout : que transmet-elle à une génération qui n’a pas vu les avions frapper les tours, qui n’a pas entendu les sirènes dans les rues de New York et qui connaît le 11-Septembre principalement à travers des images, des récits familiaux et les combats idéologiques du présent ?

Vingt-cinq ans après les attentats, les tours du World Trade Center ont disparu, Al-Qaïda n’est plus l’organisation qu’elle était et les guerres déclenchées après 2001 ont profondément transformé le monde.

Mais le débat sur le sens de cette journée est loin d’être terminé.

Le 11-Septembre n’est donc plus seulement une histoire de 2001. C’est aussi une question posée à 2026 : après un quart de siècle, sommes-nous encore capables de nommer les victimes, les terroristes et les actes de chacun sans laisser nos convictions politiques décider à leur place de la réalité des faits ?

Celine Dou

Angleterre : à Barnham, des traces vieilles de 400 000 ans révèlent que des humains savaient déjà produire du feu

Pendant longtemps, l’histoire de la maîtrise du feu s’est écrite à partir d’une distinction difficile à établir : savoir conserver un feu n’est pas nécessairement savoir l’allumer. Une découverte archéologique réalisée à Barnham, dans le Suffolk, en Angleterre, apporte aujourd’hui l’un des éléments les plus importants sur cette étape de l’évolution humaine. Des traces de combustion associées à deux fragments de pyrite indiquent qu’il y a environ 400 000 ans, des humains étaient déjà capables de produire des étincelles pour obtenir du feu.

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Publiée dans la revue Nature en décembre 2025, l’étude consacrée au site de Barnham présente la plus ancienne preuve connue à ce jour de fabrication intentionnelle du feu. Les chercheurs ont retrouvé des sédiments fortement chauffés, des outils en silex endommagés par la chaleur et deux fragments de pyrite, un minéral qui peut produire des étincelles lorsqu’il est frappé contre du silex. L’ensemble repousse d’environ 350 000 ans la plus ancienne preuve jusque-là reconnue de cette capacité.

Le feu était connu bien avant de pouvoir être produit

La découverte ne signifie pas que les humains ont découvert le feu il y a 400 000 ans.

Bien avant cette période, les hominines avaient déjà appris à exploiter les incendies naturels. Des traces archéologiques montrent une utilisation du feu remontant à plus d’un million d’années dans certaines régions d’Afrique. Des groupes humains pouvaient récupérer des braises laissées par un incendie, les maintenir et en tirer parti pour se chauffer ou cuire des aliments.

Mais une différence fondamentale séparait alors cette pratique de la maîtrise complète du feu : il fallait attendre qu’un phénomène naturel fournisse la première flamme.

Cette dépendance disparaît en partie lorsqu’un groupe humain devient capable de provoquer lui-même une étincelle, puis d’entretenir la combustion. Le feu cesse alors d’être seulement une ressource trouvée dans la nature. Il devient une technique.

C’est précisément cette transition que le site de Barnham permet d’entrevoir.

À Barnham, plusieurs indices convergent

Le site étudié se trouve dans le Suffolk, dans l’est de l’Angleterre. Les fouilles ont livré une ancienne surface occupée il y a environ 400 000 ans, avec notamment des outils en silex et des traces de chauffage.

Pris séparément, ces éléments ne suffiraient toutefois pas à démontrer une fabrication volontaire du feu. Un incendie naturel peut chauffer un sol, altérer des pierres et laisser derrière lui des matériaux brûlés.

Les chercheurs ont donc recherché d’autres indices permettant de distinguer un phénomène naturel d’un foyer entretenu par des humains.

Le sol présente des transformations liées à des températures très élevées. Certaines zones ont été chauffées à plus de 700 °C. Les analyses indiquent également plusieurs épisodes de combustion sur cette ancienne surface. Les outils en silex retrouvés dans les niveaux concernés portent, eux aussi, des traces de fracture et d’altération dues à la chaleur.

Un élément allait donner à l’ensemble une signification beaucoup plus précise.

Deux fragments de pyrite changent l’interprétation du site

Les archéologues ont retrouvé deux fragments de pyrite dans les niveaux associés aux traces de combustion.

Ce détail peut paraître secondaire. Il est pourtant au cœur de la découverte.

La pyrite, un sulfure de fer, peut produire des étincelles lorsqu’elle est frappée contre du silex. Elle constitue donc un matériau particulièrement adapté à la production volontaire d’étincelles.

Or les études géologiques indiquent que la pyrite est rare dans l’environnement immédiat de Barnham. Les chercheurs estiment donc qu’elle a probablement été apportée sur le site. Cette présence volontairement associée à un foyer et à des outils en silex fournit un élément essentiel pour comprendre ce qui s’est passé il y a environ 400 000 ans.

Le raisonnement des chercheurs est simple, mais sa portée est considérable : si les occupants du site ont transporté de la pyrite jusqu’à cet endroit et disposaient également de silex capables d’en produire des étincelles, ils pouvaient disposer des éléments nécessaires à la fabrication du feu.

Il ne s’agissait donc plus seulement de conserver une flamme obtenue dans la nature.

Une découverte qui repousse considérablement la chronologie

Jusqu’à cette étude, les plus anciennes preuves considérées comme convaincantes de fabrication intentionnelle du feu étaient notamment associées à des sites néandertaliens du nord de la France datant d’environ 50 000 ans.

Barnham fait reculer cette chronologie de près de 350 000 ans.

Cette différence ne doit cependant pas être interprétée comme la date à laquelle l’humanité aurait « inventé » le feu.

Les chercheurs ne disposent toujours pas du premier foyer fabriqué par l’être humain. Il est parfaitement possible que cette technique soit apparue beaucoup plus tôt et que ses premières traces n’aient simplement pas été conservées ou reconnues.

La découverte de Barnham établit une autre chose, plus précise : il y a environ 400 000 ans, des humains disposaient déjà d’une technique permettant vraisemblablement de produire eux-mêmes du feu.

Était-ce déjà Néandertal ?

C’est l’une des questions les plus délicates.

L’étude et les institutions associées au projet rapprochent les occupants de Barnham des premiers Néandertaliens. Cette interprétation repose notamment sur la chronologie du site et sur les fossiles humains connus dans d’autres régions d’Europe à la même période.

Mais aucun fossile humain n’a été découvert directement à Barnham.

Il serait donc excessif d’écrire que la découverte prouve, à elle seule, que « Néandertal faisait du feu il y a 400 000 ans ». Les données archéologiques permettent d’aller jusqu’à une conclusion plus prudente : les humains qui occupaient alors Barnham appartenaient probablement à des populations apparentées aux premiers Néandertaliens, mais leur identification précise ne peut pas être établie directement à partir des vestiges du site.

Cette nuance n’enlève rien à l’importance de la découverte. Elle évite simplement de transformer une interprétation scientifique en certitude.

Le feu, une technique qui change la vie humaine

La capacité à produire du feu modifie profondément les possibilités offertes aux groupes humains.

Elle permet de s’installer dans un lieu sans dépendre de la présence préalable d’un incendie naturel. Elle fournit une source de chaleur disponible à la demande, permet de cuire les aliments, d’éclairer les espaces occupés après la tombée du jour et de protéger les campements.

Elle suppose aussi une connaissance précise des matériaux : savoir quelles pierres utiliser, comment les frapper, quelle matière employer pour recueillir l’étincelle et comment maintenir la combustion.

Autrement dit, produire du feu ne consiste pas simplement à posséder un outil. C’est une chaîne de gestes et de connaissances qu’il faut maîtriser et transmettre.

Cette dimension est essentielle pour comprendre ce que révèle Barnham. Derrière deux fragments de pyrite vieux de 400 000 ans se dessine l’existence d’un savoir technique déjà suffisamment élaboré pour être reproduit.

Une étape dans une évolution beaucoup plus longue

La période à laquelle appartient Barnham correspond à une phase importante de l’évolution humaine en Europe.

Les populations de cette époque développent différentes traditions techniques et exploitent des environnements soumis à des changements climatiques importants. Le feu offre alors un avantage considérable dans des régions où les conditions pouvaient devenir particulièrement froides.

Le Natural History Museum souligne également que la capacité à produire et contrôler le feu a pu jouer un rôle dans les transformations biologiques et sociales de l’être humain. Mais cette relation doit être envisagée avec prudence : le feu constitue l’un des facteurs possibles de l’évolution des sociétés humaines, et non une explication unique de leur développement.

La découverte ne raconte donc pas seulement l’histoire d’un ancien foyer. Elle documente une étape dans l’apparition de technologies capables de libérer les groupes humains d’une dépendance directe aux phénomènes naturels.

Ce que les archéologues cherchent encore

Une question demeure entière : depuis quand les humains savent-ils réellement produire du feu ?

Barnham constitue désormais le plus ancien témoignage connu de cette pratique, mais rien ne permet d’affirmer qu’il correspond au début de l’histoire du feu fabriqué.

Les traces les plus anciennes sont difficiles à interpréter. Un sol brûlé peut résulter d’un incendie naturel. Une pierre fracturée par la chaleur ne prouve pas nécessairement l’existence d’un foyer. Même la présence de matériaux susceptibles de produire des étincelles doit être replacée dans son contexte.

C’est précisément pourquoi l’association de plusieurs indices rend Barnham particulièrement important.

La pyrite, les silex chauffés, les sédiments transformés par de fortes températures et les traces répétées de combustion ne constituent pas une preuve isolée, mais un ensemble archéologique cohérent. C’est cet ensemble qui permet aux chercheurs de proposer une conclusion beaucoup plus solide que celles tirées de simples traces de feu.

Il reste néanmoins à savoir si cette technique était largement répandue à cette époque, si elle a été développée indépendamment dans plusieurs régions et comment elle s’est transmise d’un groupe humain à l’autre.

L’histoire du feu n’a donc pas livré son premier chapitre. Mais à Barnham, les archéologues viennent de remonter plusieurs centaines de milliers d’années dans le temps.

Il y a environ 400 000 ans, quelque part dans ce qui est aujourd’hui le Suffolk, une étincelle produite volontairement pouvait déjà transformer une pierre, un peu de matière combustible et quelques gestes maîtrisés en une source de lumière et de chaleur. Ce n’est pas l’invention du feu que révèle Barnham. C’est la trace, beaucoup plus ancienne qu’on ne le pensait, du moment où l’être humain a commencé à ne plus attendre que la nature lui donne la flamme.

Celine Dou

Égypte : à Louxor, la découverte de 22 momies et de papyrus éclaire les pratiques funéraires et le rôle du culte d’Amon dans l’Égypte ancienne

Une mission archéologique menée dans la nécropole thébaine, sur la rive ouest de Louxor, a mis au jour une cachette contenant vingt-deux momies et plusieurs papyrus anciens. Au-delà de l’intérêt patrimonial de cette découverte, les premières analyses apportent de nouveaux éléments sur l’organisation religieuse et les pratiques funéraires liées au culte d’Amon durant une période charnière de l’histoire égyptienne.

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Au cœur de la nécropole de Thèbes, l’un des ensembles archéologiques les plus importants de l’Égypte ancienne, les archéologues ont récemment mis au jour une chambre funéraire contenant vingt-deux cercueils en bois peints, ainsi que plusieurs papyrus conservés dans un récipient scellé. La découverte a été réalisée dans un secteur de la rive ouest de Louxor, région qui abrite depuis des millénaires les sépultures de dignitaires, de prêtres et de membres du clergé liés aux grands temples de la ville.

Si l’annonce d’une cachette funéraire attire naturellement l’attention du public, l’intérêt scientifique de cette trouvaille réside surtout dans les informations qu’elle pourrait fournir sur la société religieuse de Thèbes et sur les pratiques funéraires qui se sont développées au cours de la Troisième Période intermédiaire de l’Égypte ancienne.

Une cachette funéraire liée au clergé d’Amon

Les inscriptions visibles sur plusieurs cercueils mentionnent des titres religieux associés au culte d’Amon, l’une des divinités majeures du panthéon égyptien et protecteur du grand temple de Karnak. Parmi ces titres figure notamment celui de « chanteuse d’Amon », fonction religieuse occupée le plus souvent par des femmes rattachées au personnel du temple.

Ces chanteuses participaient aux rituels, aux processions et aux cérémonies musicales qui rythmaient la vie religieuse de Thèbes. Leur présence dans cette cachette funéraire suggère que plusieurs membres de ce cercle liturgique ont été enterrés dans un même espace, probablement dans le cadre d’une organisation collective des sépultures.

La disposition des cercueils dans la chambre funéraire, soigneusement empilés sur plusieurs niveaux, témoigne d’une gestion méthodique de l’espace. Ce type d’aménagement semble indiquer que la pièce a servi de dépôt funéraire, permettant de regrouper plusieurs sépultures dans un même lieu, pratique attestée à différentes périodes de l’histoire égyptienne.

Les papyrus, une source précieuse pour les chercheurs

La présence de papyrus parmi les objets découverts constitue l’un des aspects les plus prometteurs de cette fouille. Conservés dans un vase en terre cuite et protégés par des sceaux d’argile encore visibles, ces documents pourraient contenir des textes religieux, des formules funéraires ou des informations administratives liées aux temples.

Avant toute interprétation, ces papyrus devront être restaurés, dépliés et étudiés par des spécialistes. Leur contenu pourrait éclairer certains aspects de la vie religieuse et sociale à Thèbes, notamment les liens entre les institutions cultuelles et les individus qui y exerçaient des fonctions.

Dans l’archéologie égyptienne, la découverte de papyrus bien conservés reste relativement rare, car ces matériaux sont particulièrement sensibles au temps et aux conditions climatiques. Leur analyse représente donc une opportunité importante pour approfondir la connaissance de la civilisation pharaonique.

Une période de transition dans l’histoire de l’Égypte

Les premiers indices archéologiques situent cette cachette funéraire dans la Troisième Période intermédiaire, une époque qui s’étend approximativement du XIe au VIIIe siècle avant notre ère. Cette période est marquée par un affaiblissement du pouvoir central et par l’influence croissante des élites religieuses, notamment à Thèbes.

Dans ce contexte, le clergé d’Amon joue un rôle politique et économique de premier plan. Les temples disposent de ressources importantes et exercent une influence considérable sur la société locale. Les sépultures associées au personnel religieux témoignent de cette position particulière dans l’organisation sociale de l’époque.

L’étude de ces cercueils et des objets qui les accompagnent pourrait ainsi contribuer à mieux comprendre les transformations de la société égyptienne durant cette phase de transition, lorsque l’autorité pharaonique coexiste avec des pouvoirs régionaux et religieux.

Louxor, un laboratoire permanent de l’archéologie

Depuis plus d’un siècle, la région de Louxor demeure l’un des principaux centres de recherche archéologique au monde. Les fouilles menées dans la nécropole thébaine ont permis de documenter de nombreux aspects de la civilisation égyptienne, depuis les pratiques funéraires jusqu’à l’organisation des temples.

Chaque découverte vient compléter un ensemble de connaissances construit progressivement par les archéologues, les historiens et les égyptologues. Les nouvelles données recueillies à partir de cette cachette funéraire seront intégrées à ce travail collectif, qui repose sur l’analyse minutieuse des objets, des inscriptions et des contextes archéologiques.

Dans ce domaine, la valeur d’une découverte ne se mesure pas uniquement au nombre d’objets mis au jour, mais à la capacité des chercheurs à replacer ces éléments dans leur contexte historique et culturel.

Comprendre une civilisation à travers ses rites

La découverte des vingt-deux momies et des papyrus à Louxor rappelle que les pratiques funéraires occupaient une place centrale dans la civilisation égyptienne. Pour les anciens Égyptiens, les rites associés à la mort et à l’inhumation faisaient partie d’un système de croyances profondément lié à la religion et à la conception de l’au-delà.

Chaque cercueil, chaque inscription et chaque document retrouvé contribue à reconstituer cette vision du monde. À travers ces vestiges, les chercheurs peuvent observer la manière dont les institutions religieuses structuraient la société et comment les individus s’inscrivaient dans cet ordre symbolique.

La cachette funéraire récemment mise au jour à Louxor s’inscrit dans cette longue exploration de l’histoire égyptienne. Les analyses à venir permettront d’en mesurer pleinement l’importance, en apportant de nouveaux éléments pour comprendre la vie religieuse et sociale de l’une des civilisations les plus durables de l’Antiquité.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Panama : la découverte d’une tombe millénaire met au jour une sépulture élitaire préhispanique

Une sépulture ancienne, mise au jour dans l’isthme panaméen, invite à revoir la place de certaines sociétés longtemps considérées comme secondaires dans l’histoire précolombienne.

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Au Panama, la fouille récente d’une tombe datant d’environ un millénaire met en lumière l’existence d’une organisation sociale hiérarchisée et de pratiques rituelles élaborées. Cette découverte contribue à nuancer une lecture du passé qui a souvent privilégié les grands centres de civilisation au détriment d’autres régions du continent.

La tombe ne se distingue pas seulement par les objets qu’elle renferme, mais par sa conception. Le défunt y repose entouré d’artefacts précieux et de plusieurs individus inhumés simultanément. Une telle disposition suggère un rang social élevé et un rituel funéraire associé à l’exercice du pouvoir.

L’abondance d’objets métalliques témoigne d’un savoir-faire technique maîtrisé. Mais c’est la logique de la sépulture qui retient l’attention : elle traduit une société où la mort participe à la mise en scène de l’autorité, où le statut d’un individu se prolonge dans un dispositif rituel collectif.

Jusqu’à présent, les sociétés préhispaniques de l’isthme panaméen ont souvent été décrites comme moins structurées que celles de Mésoamérique ou des Andes. Cette découverte invite à reconsidérer cette perception.

La présence d’une sépulture élitaire, accompagnée d’inhumations multiples, rappelle que des formes de pouvoir ritualisé ont pu émerger dans des contextes différents de ceux des grandes cités ou empires. Là où les sociétés mésoaméricaines ont laissé des architectures monumentales, certaines communautés d’Amérique centrale ont inscrit leur hiérarchie dans des pratiques funéraires.

Ce contraste n’indique pas une absence de complexité, mais une autre manière de l’exprimer.

L’histoire précolombienne a longtemps été structurée autour de quelques ensembles majeurs. Cette focalisation a contribué à reléguer d’autres sociétés à un rôle périphérique.

La tombe mise au jour suggère que l’organisation politique et la stratification sociale n’étaient pas l’apanage des grands centres urbains. Elles pouvaient aussi s’exprimer dans des sociétés moins visibles, où le pouvoir se manifestait à travers des rites et des objets plutôt que par des constructions monumentales.

Cette sépulture éclaire une réalité souvent sous-estimée : l’existence de structures sociales élaborées dans des sociétés que l’on croyait moins hiérarchisées. Elle rappelle que la complexité ne se mesure pas uniquement à la taille des cités ou à la monumentalité des vestiges.

Plus qu’une découverte isolée, elle invite à considérer l’histoire préhispanique comme un ensemble en constante redéfinition, où chaque mise au jour contribue à nuancer les récits établis.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Un manuscrit vieux de trois siècles révèle que les Français ont fait le tour du monde avant Bougainville

Un journal de bord vieux de plus de trois siècles, récemment acquis par la ville de Saint-Malo, oblige à repenser l’histoire des premiers tours du monde français. Alors que Bougainville était longtemps présenté comme le pionnier des circumnavigations françaises, ce manuscrit montre qu’un navire marchand, le Grand Dauphin, avait accompli cette prouesse dès le début du XVIIIᵉ siècle.

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Le manuscrit, rédigé par le chirurgien du Grand Dauphin, retrace deux voyages autour du globe, en 1711 et 1714. Il décrit les itinéraires empruntés, les performances du navire, les conditions de vie des marins, les incidents de navigation et les enjeux commerciaux. Cette source permet de réévaluer la chronologie des expéditions françaises et offre un éclairage inédit sur le commerce maritime et la vie à bord des navires au temps de Louis XIV.

Le premier voyage du Grand Dauphin, lancé en 1711, mobilise 120 marins sous la direction de Guillaume Rouzier, figure importante des expéditions vers l’Amérique et la Chine. Pendant deux ans, le navire sillonne les océans et remplit ses cales de marchandises précieuses, principalement des soies. À son retour à Saint-Malo en 1713, des commerçants lyonnais s’opposent au débarquement, dénonçant une concurrence jugée « déloyale ».

Le second tour du monde débute le 10 septembre 1714, avec un équipage réduit à 83 hommes, commandé par le capitaine Louis-Hervé Dufresne, frère cadet du capitaine du premier voyage décédé. Le navire, armé de 24 canons malgré l’absence de conflit européen, navigue pendant trois ans vers les contrées les plus lointaines. Le journal de bord indique les vitesses atteintes, les escales stratégiques et les routes suivies, notamment via l’Amérique du Sud et le Cap Horn. Il rapporte aussi les maladies, les décès et les incidents, offrant un aperçu précis de la vie à bord et des défis techniques de la navigation au XVIIIᵉ siècle.

Le manuscrit, composé de 161 pages, est conservé en excellent état et a été acquis par la ville de Saint-Malo pour 23 750 euros grâce au soutien d’institutions culturelles et patrimoniales. Il sera exposé dans le futur musée maritime, dont l’ouverture est prévue après 2029.

La découverte du journal du Grand Dauphin redéfinit la chronologie des premières circumnavigations françaises. Elle montre que les expéditions commerciales précédaient de plusieurs décennies les voyages de Bougainville, souvent mis en avant pour leur dimension scientifique et exploratoire. Ce document illustre également que les objectifs des navigations françaises au début du XVIIIᵉ siècle étaient principalement économiques.

Le manuscrit révèle la complexité de la vie maritime : gestion des équipages, incidents de navigation, maladies et risques constants. Il permet aussi d’apprécier la maîtrise technique des marins et les stratégies employées pour optimiser les routes commerciales. Au-delà de l’histoire maritime, il constitue un témoignage précieux sur l’organisation économique et sociale de l’époque, ainsi que sur la place de Saint-Malo comme port stratégique.

Enfin, la conservation et l’exposition du manuscrit soulignent l’importance des archives anciennes pour réévaluer l’histoire et pour comprendre la richesse du patrimoine maritime français.

Cette découverte invite à reconsidérer d’autres expéditions oubliées ou méconnues et à étudier comment le commerce et la navigation ont façonné la France du XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècle. Elle illustre également l’importance de la préservation patrimoniale dans les villes portuaires et le rôle des musées dans la transmission de la mémoire maritime et économique.

Le journal de bord du Grand Dauphin transforme notre perception des premiers tours du monde français. Il révèle que des voyages commerciaux avaient déjà permis aux Français de faire le tour du globe bien avant Bougainville. Plus qu’un simple objet ancien, il constitue une source historique majeure, enrichissant la connaissance de la navigation, du commerce et de la vie maritime sous Louis XIV, et rappelant l’importance de la conservation du patrimoine pour réécrire l’histoire.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Tour Eiffel : 72 femmes scientifiques proposées pour rejoindre la frise historique

Pour la première fois depuis sa construction en 1889, la frise du premier étage de la tour Eiffel pourrait accueillir des noms de femmes scientifiques, un projet initié par la Ville de Paris et l’association Femmes & Sciences visant à corriger une absence historique.

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Depuis l’inauguration du monument, la frise rend hommage à 72 scientifiques et ingénieurs français, tous masculins. L’initiative de 2025 de compléter cette frise par des figures féminines constitue un geste symbolique majeur, qui interroge la mémoire institutionnelle et les hiérarchies de reconnaissance dans l’histoire des sciences. Le projet reste soumis à validation par les Académies des sciences, des technologies et de médecine avant d’être concrétisé.

La tour Eiffel, érigée pour l’Exposition universelle de 1889, présente sur sa frise du premier étage les noms de 72 personnalités ayant contribué au développement scientifique et industriel français du XIXᵉ siècle. Ces inscriptions, dorées et visibles depuis le sol, reflétaient les normes et hiérarchies de reconnaissance de l’époque, qui excluaient les femmes de l’espace scientifique institutionnel. Cette situation a perduré pendant plus d’un siècle, faisant de la frise un symbole de la marginalisation historique des femmes dans le domaine scientifique.

En 2025, la Ville de Paris, la Société d’exploitation de la tour Eiffel et l’association Femmes & Sciences ont proposé d’ajouter à la frise 72 noms de femmes scientifiques. Les propositions incluent des figures majeures comme Marie Curie, physicienne et chimiste doublement lauréate du prix Nobel, Sophie Germain, reconnue pour ses travaux en théorie des nombres et en élasticité, Marguerite Perey, chimiste française ayant participé à la découverte du francium, et Yvonne Choquet-Bruhat, mathématicienne et physicienne pionnière dans son domaine. Les candidates retenues ont été sélectionnées en fonction de leur contribution scientifique, de leur lien avec la France par la naissance ou l’activité scientifique, et de la période historique allant de la Révolution française à nos jours. La liste a été transmise aux Académies compétentes pour validation finale avant gravure sur le monument.

Cette initiative dépasse le simple geste symbolique. Elle met en lumière la manière dont la mémoire scientifique et institutionnelle a historiquement exclu les femmes, reflétant des hiérarchies symboliques profondément enracinées. La frise de la tour Eiffel représente non seulement une reconnaissance publique des contributions scientifiques, mais également un instrument de légitimation culturelle et symbolique. L’ajout de noms féminins constitue un ajustement institutionnel visant à corriger une lacune historique, tout en renforçant la visibilité de figures longtemps marginalisées.

Par ailleurs, cette démarche s’inscrit dans un mouvement international de réévaluation des mémoires publiques. Dans plusieurs pays européens et aux États-Unis d’Amérique, des monuments et institutions ont entrepris des initiatives similaires afin de reconnaître la contribution des femmes scientifiques et de moderniser leur image institutionnelle. Toutefois, ce geste demeure avant tout symbolique : il ne modifie pas les structures réelles de pouvoir ni les inégalités persistantes dans les carrières scientifiques et académiques. La visibilité accordée sur un monument emblématique comme la tour Eiffel reflète la volonté de projeter une image modernisée et inclusive de la France sur le plan culturel et international, sans que cela traduise automatiquement une transformation des rapports de pouvoir dans la sphère scientifique.

Le projet ouvre des perspectives sur la manière dont d’autres institutions pourraient réévaluer leur patrimoine et leur mémoire pour inclure des figures féminines. Il soulève la question de la différence entre visibilité symbolique et pouvoir effectif, et invite à réfléchir sur la manière dont la mémoire collective et les récits nationaux peuvent être ajustés pour refléter davantage la diversité et la contribution effective de toutes les catégories d’acteurs historiques. La démarche de la Ville de Paris pourrait servir de modèle pour les musées, les universités et les académies qui cherchent à rééquilibrer la représentation des femmes dans l’espace public et institutionnel.

L’inscription prochaine de 72 noms de femmes scientifiques sur la tour Eiffel constitue un événement symbolique majeur. Elle met en lumière les dynamiques de reconnaissance institutionnelle et les hiérarchies historiques dans le domaine scientifique, tout en soulignant que la visibilité symbolique ne suffit pas à rétablir l’égalité réelle dans les institutions scientifiques. Plus qu’une simple correction historique, cette initiative révèle le rôle du patrimoine dans la reconfiguration des récits collectifs et dans la projection d’une image contemporaine et inclusive de la France.

Celine Dou pour, la Boussole-infos

Cryptomonnaies : l’augmentation des ventes à perte met à nu un déséquilibre financier mondial

Depuis plusieurs semaines, les marchés des cryptomonnaies sont traversés par un phénomène discret mais lourd de sens : un nombre croissant d’investisseurs revendent leurs actifs à un prix inférieur à celui de leur acquisition. Derrière ces opérations individuelles se dessine une réalité plus large, celle d’un système financier fondé sur une promesse de valeur dont les fondements apparaissent aujourd’hui fragiles.

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La progression des ventes à perte chez les investisseurs à court terme révèle la nature profondément spéculative des cryptomonnaies. Cette évolution soulève des interrogations majeures, notamment pour les États du Sud global qui ont vu dans les monnaies numériques une réponse possible à leurs difficultés économiques.

Les données récentes issues de l’observation des transactions montrent que de nombreux détenteurs de cryptomonnaies, entrés sur le marché au cours des derniers mois, choisissent désormais de liquider leurs positions malgré des pertes financières avérées. Ce mouvement concerne en priorité les investisseurs dits « à court terme », plus sensibles aux variations rapides de prix et aux retournements de tendance.

Ce comportement n’est pas marginal. Il traduit une modification du rapport au risque, alimentée par une baisse prolongée des cours et par l’effritement de l’optimisme qui avait accompagné les phases d’expansion précédentes. Lorsque la perspective de gains rapides disparaît, la conservation de ces actifs perd une partie de sa justification économique.

Contrairement aux monnaies émises par les États ou aux actifs adossés à une production réelle, les cryptomonnaies ne reposent sur aucun mécanisme institutionnel de stabilisation. Leur valeur est le produit d’un consensus mouvant, dépendant à la fois de la confiance collective et de l’anticipation de comportements futurs. Dans un tel cadre, la volatilité n’est pas une anomalie : elle constitue la norme.

La multiplication des ventes à perte ne peut être comprise indépendamment de la structure même du marché des cryptomonnaies. Celui-ci repose sur une asymétrie fondamentale entre ses acteurs. Les concepteurs des protocoles, les investisseurs initiaux et certaines plateformes bénéficient d’un avantage décisif : ils interviennent à un stade où le risque est limité et la valorisation encore faible.

À mesure que le marché s’élargit, ce risque est progressivement transféré vers les nouveaux entrants, souvent attirés par des récits de réussite et par l’illusion d’un accès démocratisé à la richesse financière. Lorsque la dynamique s’inverse, ce sont ces mêmes acteurs qui supportent l’essentiel des pertes.

Cette logique évoque les grandes phases spéculatives qui ont jalonné l’histoire économique moderne. Dans chaque cas, l’innovation réelle ou supposée a servi de vecteur à une revalorisation rapide des actifs, avant que la réalité des usages et des rendements ne rattrape les anticipations.

Pour les pays du Sud global, l’enjeu est particulièrement sensible. Certains gouvernements ont vu dans les monnaies numériques un instrument de contournement des contraintes monétaires internationales ou un moyen d’attirer des capitaux. Or, l’instabilité actuelle montre que l’exposition à ces actifs peut fragiliser davantage des économies déjà vulnérables, en transférant vers les populations des risques difficilement maîtrisables.

Face à ces constats, la question de la régulation s’impose avec une acuité renouvelée. Les cryptomonnaies posent un défi inédit aux autorités publiques : celui d’encadrer des instruments transnationaux, largement détachés des souverainetés nationales, sans pour autant étouffer l’innovation technologique qu’ils prétendent incarner.

Pour les États aux marges du système financier mondial, le choix n’est pas seulement technique. Il est politique et stratégique : s’agit-il de s’émanciper d’un ordre monétaire jugé contraignant, ou de s’exposer à une nouvelle forme de dépendance, fondée sur des marchés instables et des acteurs privés peu redevables ?

L’augmentation des ventes à perte sur les marchés des cryptomonnaies ne constitue pas un simple épisode de correction. Elle révèle un déséquilibre plus profond, lié à la nature même de ces actifs et à la manière dont ils redistribuent le risque. À l’heure où certains continuent d’y voir une solution universelle aux dysfonctionnements économiques, les faits invitent à une lecture plus mesurée : sans cadre institutionnel solide, la promesse de rupture peut rapidement céder la place à une désillusion collective.

Celine Dou, pour la boussole-infosde

Collecte de vêtements en France : l’épuisement silencieux d’un modèle bâti sur la surproduction

Pendant longtemps, la collecte textile a servi de soupape à une industrie européenne du vêtement en expansion continue. Aujourd’hui, cette soupape cède. En France, les acteurs de la filière alertent : le système est saturé, économiquement fragilisé et matériellement dépassé.

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La crise actuelle de la collecte de vêtements ne relève ni d’un défaut de civisme ni d’un accident conjoncturel. Elle révèle l’usure profonde d’un modèle fondé sur la surproduction textile, la délocalisation des coûts et l’illusion d’un recyclage capable d’absorber des volumes toujours croissants.

En France, plusieurs opérateurs de collecte et de tri textile font état de difficultés croissantes : entrepôts saturés, coûts logistiques en hausse, débouchés de plus en plus étroits pour les vêtements usagés. Le phénomène touche aussi bien les associations que les structures privées chargées de la valorisation des textiles.

Le mécanisme est désormais bien identifié. Chaque année, des centaines de milliers de tonnes de vêtements sont mises sur le marché français. Une partie seulement est collectée, et parmi ces volumes, une fraction limitée peut être réutilisée localement ou recyclée de manière industrielle. Le reste s’accumule, faute de solutions économiquement viables.

La promesse initiale de la filière transformer les vêtements usagés en ressources se heurte à une réalité matérielle : la majorité des textiles produits aujourd’hui sont de qualité médiocre, composés de fibres mélangées, peu durables et difficilement recyclables. Le tri ne fait que différer l’échéance.

La crise de la collecte textile n’est pas une défaillance technique. Elle est la conséquence directe d’un déséquilibre structurel entre production et capacité d’absorption.

Depuis deux décennies, l’industrie du vêtement s’est organisée autour d’un modèle intensif : renouvellement rapide des collections, baisse continue des prix, incitation permanente à l’achat. La collecte a été pensée comme un correctif, non comme une remise en cause. Elle a permis de maintenir l’idée selon laquelle consommer davantage pouvait rester acceptable, dès lors que les vêtements étaient donnés ou recyclés.

Or cette logique atteint aujourd’hui ses limites physiques. Aucun système de tri, même perfectionné, ne peut compenser une production de masse de textiles conçus pour être portés peu et jetés vite. La saturation actuelle agit comme un révélateur : ce qui était présenté comme une économie circulaire fonctionnait en réalité comme un circuit de délestage.

Un autre élément, longtemps tenu à distance du débat public européen, mérite attention : l’exportation des vêtements usagés vers les pays du Sud. Une part significative des textiles collectés en France est destinée à des marchés africains ou asiatiques. Ces flux ont permis, pendant des années, d’écouler les surplus européens. Mais là aussi, les limites apparaissent. Les marchés sont saturés, les vêtements souvent invendables, et les infrastructures locales insuffisantes pour gérer les déchets textiles non valorisables.

La crise française n’est donc pas strictement nationale. Elle s’inscrit dans une chaîne mondiale où les coûts environnementaux et sociaux ont été progressivement déplacés, sans être résolus.

Face à cet épuisement, les réponses institutionnelles restent prudentes. Les débats portent sur l’amélioration du tri, l’innovation technologique ou l’ajustement des filières de responsabilité élargie des producteurs. Ces pistes peuvent atténuer les tensions, mais elles n’interrogent pas le cœur du système : le volume et la nature des vêtements mis sur le marché.

La question n’est plus seulement de savoir comment recycler davantage, mais combien produire, et selon quels critères de durabilité réelle.

La collecte de vêtements en France n’est pas victime d’un manque d’organisation, mais d’un excès de production devenu impossible à dissimuler. En révélant l’usure du modèle textile européen, la crise actuelle oblige à un choix clair : continuer à gérer les conséquences d’une surproduction structurelle, ou accepter d’en traiter la cause.

Pour l’instant, l’industrie comme les pouvoirs publics semblent hésiter à franchir ce seuil. Pourtant, les entrepôts pleins et les filières à bout de souffle rappellent une évidence rarement formulée : aucun système de collecte ne peut durablement compenser une économie fondée sur l’abondance jetable.

Celine Dou, pour la boussole-infos

Pour la Génération Z, retourner vivre chez ses parents n’est plus une honte : analyse d’un basculement social et économique profond

Pendant longtemps, quitter le domicile parental a constitué l’un des marqueurs les plus visibles de l’entrée dans l’âge adulte. Revenir y vivre, passé un certain âge, relevait de l’échec personnel ou de la disgrâce sociale. Ce schéma, longtemps présenté comme universel, est aujourd’hui ouvertement remis en question par une génération confrontée à des contraintes inédites.

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Chez les jeunes adultes de la Génération Z, retourner vivre chez ses parents n’est plus nécessairement perçu comme une régression. Ce choix, de plus en plus fréquent dans de nombreuses sociétés occidentales, s’inscrit dans un contexte de tensions économiques durables, de mutation du marché du travail et de redéfinition des normes sociales liées à l’autonomie.

Un phénomène désormais assumé

Dans plusieurs pays industrialisés, une proportion croissante de jeunes adultes vit ou revient vivre au domicile parental après une première expérience d’indépendance. Cette réalité concerne particulièrement la Génération Z, née à la charnière des années 1990 et 2000, dont l’entrée dans l’âge adulte s’effectue dans un environnement économique contraint.

Contrairement aux générations précédentes, ce retour n’est plus systématiquement dissimulé ni justifié comme provisoire. Il est souvent présenté comme un choix rationnel, assumé et parfois revendiqué. Dans les discours recueillis, la honte cède la place à une lecture pragmatique de la situation.

Des contraintes structurelles durables

Ce basculement ne peut être compris sans analyser les transformations profondes du cadre économique. La hausse continue des loyers, la raréfaction des logements accessibles, la précarisation de l’emploi des jeunes diplômés et le coût global de la vie rendent l’autonomie résidentielle de plus en plus difficile à atteindre.

À ces facteurs s’ajoute un marché du travail marqué par l’instabilité : contrats courts, périodes d’inactivité, reconversions fréquentes. Pour de nombreux jeunes adultes, vivre chez leurs parents devient une stratégie de stabilisation financière, permettant de réduire les dépenses contraintes, d’épargner ou simplement d’éviter un endettement précoce.

Dans ce contexte, l’indépendance n’est plus définie uniquement par le lieu d’habitation, mais par la capacité à construire une trajectoire viable à moyen terme.

La fin d’un modèle unique de l’âge adulte

Le recul de la stigmatisation sociale traduit une transformation plus profonde des normes collectives. Le modèle linéaire études, emploi stable, logement autonome qui structurait l’imaginaire de l’âge adulte au cours du XXᵉ siècle ne correspond plus aux réalités contemporaines.

La Génération Z évolue dans un monde où les transitions sont plus longues, plus fragmentées et moins prévisibles. Dans ce cadre, le retour au domicile parental n’est plus interprété comme un échec individuel, mais comme l’une des nombreuses configurations possibles de l’entrée dans l’âge adulte.

Cette évolution interroge également la responsabilité collective. Si le retour chez les parents devient la norme, ce n’est pas seulement par choix culturel, mais parce que les structures économiques et sociales rendent l’autonomie plus coûteuse et plus incertaine qu’auparavant.

Un révélateur des transformations sociales contemporaines

Au-delà de la Génération Z, cette tendance invite à repenser la place de la famille dans les sociétés contemporaines. La cohabitation intergénérationnelle, longtemps considérée comme transitoire ou marginale dans certaines sociétés occidentales, redevient un espace central de solidarité économique et sociale.

Ce mouvement pose aussi la question des politiques publiques : logement, emploi des jeunes, protection sociale. Le débat ne porte plus uniquement sur les choix individuels, mais sur les conditions collectives qui les rendent nécessaires.

Le retour des jeunes adultes au domicile parental ne relève ni d’un renoncement ni d’un refus de l’autonomie. Il constitue l’adaptation rationnelle d’une génération confrontée à des contraintes structurelles durables. En cessant d’y voir une honte, la Génération Z met en lumière une réalité plus large : celle d’un modèle social qui peine à garantir l’indépendance matérielle comme horizon accessible à tous.

Comprendre ce phénomène, c’est reconnaître que les trajectoires individuelles sont indissociables des conditions économiques et sociales dans lesquelles elles s’inscrivent.

Celine Dou, pour La Boussole – infos

Des économistes allemands appellent à rapatrier l’or conservé aux États‑Unis d’Amérique, révélant une remise en question feutrée de la confiance entre alliés

Pendant des décennies, la question ne s’est pas posée. Que près de la moitié des réserves d’or de la République fédérale d’Allemagne soient conservées dans les coffres de la Federal Reserve Bank de New York relevait d’un consensus hérité de l’après-guerre. Aujourd’hui, ce silence se fissure. Des économistes allemands appellent à rapatrier cet or, faisant émerger un débat qui dépasse largement la seule gestion technique des réserves.

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Alors que l’Allemagne détient les deuxièmes plus importantes réserves d’or au monde, l’appel à leur rapatriement met en lumière une évolution plus profonde : la confiance financière au sein du bloc occidental n’est plus un acquis implicite. Derrière cette discussion en apparence technique se dessine une interrogation politique sur la souveraineté, l’usage de la finance comme instrument de puissance et la recomposition de l’ordre international.

Un débat longtemps impensable

La République fédérale d’Allemagne possède environ 3 350 tonnes d’or, dont près de 37 % sont stockées aux États‑Unis d’Amérique, principalement dans les coffres de la Federal Reserve Bank de New York. Ce dispositif, établi au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, s’est inscrit durablement dans l’architecture monétaire occidentale sans susciter de remise en cause publique majeure.

Ces dernières semaines, plusieurs économistes allemands ont appelé à réexaminer cette organisation. Sans mettre directement en cause la fiabilité des institutions états-uniennes, ils estiment que le contexte géopolitique et financier justifie une réflexion sur la localisation des réserves stratégiques nationales. La Bundesbank, pour sa part, affirme ne pas envisager de rapatriement immédiat, rappelant que les stocks sont régulièrement contrôlés et considérés comme sécurisés.

Le simple fait que cette question soit désormais posée constitue en soi un événement.

Un héritage de l’après-guerre

Le choix de conserver une part importante de l’or allemand à l’étranger s’explique par les conditions historiques de l’après-1945. L’Allemagne, alors privée de pleine souveraineté, s’insère dans un ordre international dominé par les États‑Unis d’Amérique. Sa sécurité militaire, sa reconstruction économique et sa stabilité monétaire reposent sur le cadre transatlantique.

Dans ce contexte, l’or n’est pas pensé comme un instrument de souveraineté autonome, mais comme un élément d’un système collectif fondé sur la confiance et la centralité états-unienne. Le dollar est convertible, l’ordre monétaire est hiérarchisé, et l’allié états-unien apparaît comme le garant ultime de la stabilité occidentale.

Même la décision unilatérale de Washington, en 1971, de mettre fin à la convertibilité du dollar en or ne provoque pas de remise en cause immédiate de ce schéma. L’ordre monétaire se transforme, mais le socle politique demeure.

Pourquoi la question se pose aujourd’hui

Si ce consensus est aujourd’hui interrogé, c’est parce que le cadre qui le rendait évident s’est profondément modifié. Depuis une quinzaine d’années, la finance est devenue un instrument central de la puissance internationale. Les sanctions économiques, autrefois exceptionnelles, se sont institutionnalisées. Les gels d’avoirs souverains et l’extraterritorialité du droit financier ont introduit une incertitude nouvelle autour des réserves détenues hors du territoire national.

Le gel des avoirs russes a constitué un précédent décisif, non par analogie politique, mais par le principe qu’il consacre : celui de la conditionnalité des actifs souverains en contexte de crise majeure. Pour les économistes allemands, la question n’est donc pas de savoir si les États‑Unis d’Amérique sont un partenaire fiable, mais si la neutralité financière, longtemps présumée, demeure une réalité opérante.

L’Allemagne ne manifeste pas une volonté de rupture. Elle exprime un doute discret, mais structurel, révélateur d’un monde où les garanties implicites de l’après-guerre ne suffisent plus.

Un débat révélateur d’un basculement plus large

La réflexion allemande s’inscrit dans un mouvement plus large de recomposition de l’ordre international. Dans un contexte de multipolarité croissante, plusieurs États réévaluent la protection de leurs actifs stratégiques. L’or, relégué au second plan par des décennies de discours financiers, retrouve une fonction politique assumée.

Ce retour de l’or dans le débat public occidental ne traduit pas une crise immédiate, mais une anticipation. Il révèle la fin d’une certitude : celle selon laquelle la confiance entre alliés serait intangible et permanente.

L’appel au rapatriement de l’or allemand ne saurait être interprété comme un geste hostile à l’égard des États‑Unis d’Amérique. Il constitue plutôt un signal discret, mais lourd de sens : même au cœur du bloc occidental, la confiance implicite ne va plus de soi. Lorsque les piliers de l’ordre monétaire interrogent l’emplacement de leur ultime garantie, ce n’est pas l’or qui est remis en cause, mais le cadre politique et financier qui le rend neutre et sécurisé.

Cet épisode illustre, à la fois pour l’Allemagne et pour le reste du monde, que la souveraineté économique et la protection des actifs stratégiques demeurent des enjeux fondamentaux, surtout dans un contexte de recomposition des rapports de puissance.

Celine Dou, pour La Boussole – infos