Le 14 décembre 2024, le cyclone Chido frappait Mayotte, cette île française de l’océan indien, laissant le territoire dévasté. Cette catastrophe n’a fait que renforcer les multiples problématiques auxquelles le territoire est liée comme l’insécurité, la pression migratoire ou le sous-développement. Mais six mois après, sur place, la reconstruction n’a pas vraiment commencé.
A Mayotte, six mois après le passage du cyclone Chido, le 14 décembre 2024, qui a dévasté l’archipel en laissant derrière lui 40 morts, 41 personnes disparues et des milliers de blessés, les cicatrices restent visibles. Celles d’une catastrophe jamais connue depuis 1934, pour laquelle personne n’était préparé, dans un territoire déjà en tension en raison de précédentes crises sanitaire (pénurie d’eau et choléra) ou sécuritaire, dans un contexte de forte pression migratoire.
Dans le 101e département français, le plus pauvre de tous, se dégage le sentiment largement répandu que « la situation est pire qu’avant ». Avec un système scolaire encore plus surchargé en raison des destructions de salles de classe et des cours en rotation ; un hôpital public débordé, en pénurie de médecins et avec des salles de soins qui prennent l’eau ; des prix démultipliés par rapport à l’Hexagone, des coupures d’eau quotidiennes ; des vagues régulières de violences.
Un signe très fort
Chantier titanesque, la reconstruction de l’île doit être propulsée par deux projets de loi. Une loi d’urgence a été votée en février avec une enveloppe de 100 millions d’euros à débloquer progressivement. La seconde, la loi de « refondation » de Mayotte, est un plan de 3,2 milliards d’euros sur six ans avec une loi-programme qui reviendra à l’Assemblée nationale à partir du 23 juin. Elle comporte de nombreuses mesures concernant l’immigration, l’eau, l’éducation, la santé, la sécurité, le développement économique ou encore l’habitat informel.
« C’est un signe très fort que l’on fait passer » avec cette loi, selon le rapporteur général, le député MoDem Philippe Vigier.
Comme au Sénat, c’est le volet migratoire et sécuritaire qui devrait susciter le plus de débats. La lutte contre l’immigration clandestine a en effet été érigée en priorité par le gouvernement. Le texte durcit les conditions d’accès au séjour, centralise les reconnaissances de paternité à Mamoudzou et augmente les peines pour reconnaissance frauduleuse de paternité. Il facilite aussi les expulsions de bidonvilles.
Selon l’Insee, environ 320 000 personnes s’entassent sur ce territoire d’un peu plus de 300 km2. Près de la moitié sont des étrangers dont la moitié est « en situation irrégulière ».
En matière de sécurité, il prévoit des dispositions spécifiques: renforcement des contrôles sur les armes, lutte accrue contre l’emploi d’étrangers sans titre et retrait possible des titres de séjour aux parents d’enfants considérés comme menaçant l’ordre public.
Le texte contient des volets économiques et sociaux, dont la création d’une zone franche globale – avec des abattements fiscaux à 100% -, et la perspective, d’ici 2031, d’une « convergence sociale », soit une harmonisation de certaines prestations sociales entre l’Hexagone et l’archipel.
L’armée en renfort
Devant l’ampleur de la tâche, les autorités peuvent compter sur le bataillon reconstruction. Ces militaires s’activent sur les chantiers prioritaires, comme la mairie de Bandraboua, dans le nord de Grande-Terre. Le bâtiment public, perché sur une colline, avec une vue imprenable sur le lagon, a été soufflé par Chido. « À l’intérieur, tout était sens dessus dessous. Nous avons dû refaire la charpente et reposer des tôles », explique le capitaine Marceau, commandant de la 31e compagnie du génie de l’armée de terre.
Dans la mairie dévastée, une salle de réunion sert à stocker le bois, le hall d’accueil est devenu un atelier de découpe pour la charpente… Pendant plusieurs semaines, une vingtaine d’hommes se sont relayés ici pour reconstruire le toit. La mairie est désormais sortie d’affaire et la commune va pouvoir prendre le relais pour réaménager l’intérieur. « On a stabilisé le patient. Maintenant, on va le donner aux chirurgiens », illustre le colonel Torrent, nouveau chef de corps du bataillon reconstruction. Les 400 militaires mobilisés, en provenance de toutes les armées, sont attendus partout. « On a une cinquantaine de chantiers lancés et la liste d’attente commence à s’épaissir », renchérit le colonel.
La stratégie Notre-Dame
Cette mission a été confiée au général Facon. « En décembre 2024, on m’a appelé pour me demander si je voulais aider mes compatriotes mahorais. J’ai tout arrêté pour venir ici », explique l’ancien commandant de l’opération Barkhane au Sahel, assis face au lagon. Depuis le passage du cyclone, il multiplie les allers-retours entre l’Hexagone et le 101e département français pour réfléchir à la stratégie de refondation de l’île, prévue entre 2026 et 2031, avec la création d’une établissement public de reconstruction, opérationnel dès le mois de juillet.
Sécurité, école, eau, transports… « Il y a aucun sujet que l’on ne traite pas », assure le général Facon, imperméable aux critiques qui affirment que le constat a déjà été fait et que les plans s’empilent depuis des années pour Mayotte, sans résultat. « Il faut faire les choses dans l’ordre », nuance-t-il. « A Notre-Dame, ils ont commencé par démonter l’échafaudage en fer. C’était long, mais nécessaire. A Mayotte, il faut que l’on commence par traiter la question foncière. » Malgré les expulsions, des milliers de parcelles privées sont toujours occupées par des personnes sans titre de propriété, freinant de nombreux projets d’infrastructures.
Une vision à long terme saluée par certains, mais décriée par de nombreux habitants qui s’impatientent. « Je crois à la République et à ses valeurs. Mais là, il aurait fallu un vrai accompagnement de l’Etat. Un accueil spécial dans chaque mairie. Une agence pour orienter les personnes… », liste Saïd, sur sa terrasse couverte de déchets laissés par le cyclone. Il s’interroge tout haut : « Est-ce que les autorités sont conscientes du chaos qu’elles sont en train de laisser sur ce territoire ? »