Guerre narrative contre le Maroc : quarante ans de reproduction du même discours

La série d’articles publiée par “Le Monde” en août 2025 sur « une atmosphère de fin de règne » au Maroc n’a rien d’un scoop. Elle s’inscrit dans une trame ancienne, déjà bien rodée : affaiblir l’image du Maroc, miner la légitimité de sa monarchie et glorifier l’Algérie comme alternative révolutionnaire.

La force de ce récit ne réside pas dans son originalité, mais dans sa répétition, son adaptation aux nouveaux canaux, et sa transformation en une véritable constellation d’acteurs : milieux intellectuels français marqués par la nostalgie coloniale, propagande d’État algérienne, relais du Polisario, presse de gauche, campagnes numériques opaques et même journalisme de chantage financier.

Les acteurs dans le jeu narratif


En observant cette guerre, on découvre une constellation d’acteurs qui finissent par fonctionner comme un quasi-réseau, plutôt qu’une simple addition d’initiatives isolées.

La France officielle affiche désormais une volonté de se libérer du tropisme algérien et recherche plus de clarté avec Rabat. Mais ce mouvement se heurte à une frange intellectuelle et médiatique française marquée par l’imaginaire postcolonial, qui tend, consciemment ou non, à privilégier une grille de lecture favorable à l’Algérie.

Sur le terrain politique, ce tropisme se manifeste surtout dans certaines familles de la gauche française, en particulier à l’extrême gauche. Mais il ne se limite pas à cet espace partisan : l’imaginaire postcolonial continue d’imprégner certains milieux intellectuels et médiatiques, même si son influence est aujourd’hui devenue largement résiduelle.

L’Algérie, pour sa part, évolue dans une double logique de complexe. D’une part, le syndrome de « l’amante jalouse » vis-à-vis de la France : elle supporte mal de voir Paris s’ouvrir au Maroc et assimile tout rapprochement à une trahison. D’autre part, un complexe identitaire vis-à-vis du Maroc, qui l’amène à se définir constamment en opposition à son voisin, quitte à instrumentaliser artificiellement la question du Sahara. De cette matrice est né le Polisario, simple façade d’un récit imposé.

La presse de gauche française, de Notre ami le roi (1990) à Mediapart (2025), recycle inlassablement la même équation : l’Algérie incarne la légitimité révolutionnaire, le Maroc l’alignement suspect.

À l’ère numérique, sont apparues des interfaces opaques comme Chris Coleman (2014) ou Jabaroot (2025), qui utilisent fuites et piratages pour saper la confiance dans les institutions marocaines. À cela s’est ajouté un phénomène plus inquiétant encore : le journalisme du chantage financier, illustré par l’affaire Laurent–Graciet (2015), où l’hostilité envers le Maroc s’est transformée en marchandise négociable.

Ainsi se dessine la structure du réseau : des acteurs multiples, des motivations diverses, mais un objectif unique – saper l’image du Maroc et semer le doute sur sa légitimité.


Ces campagnes hostiles ne datent pas d’hier


Dès les années 1990, Notre ami le roi posait les bases d’un récit caricatural : une monarchie marocaine oppressive, face à une Algérie mythifiée comme championne de la libération.

À partir du milieu des années 1990, Internet devint un champ de bataille émergent : sites militants (comme arso.org), forums et salons virtuels de type PalTalk ont relayé la propagande séparatiste. Contrairement à ses adversaires, le Maroc ne s’est pas engouffré dans une logique de contre-propagande, mais a cherché à construire un discours rationnel et transparent.

Au début des années 2010, la conviction s’est installée : le dossier du Sahara n’est plus seulement diplomatique ou militaire, c’est une bataille narrative pour l’opinion publique.

En 2014, surgit Chris Coleman, surnommé le « Wikileaks marocain », qui diffuse massivement des documents diplomatiques confidentiels. L’opération, menée via Twitter, montra que le Maroc était devenu une cible déclarée de guerres de l’information structurées. Une décennie plus tard, Jabaroot reprend la même fonction avec de nouveaux outils.

En 2015, l’hostilité franchit un nouveau seuil : deux journalistes français furent pris en flagrant délit de tentative de monnayer un ouvrage supposé compromettant contre la monarchie. L’affaire mit au jour une dérive cynique : transformer le Maroc en objet d’extorsion médiatique.

Enfin, en 2025, le triptyque réapparaît sous des formes différentes : Le Monde met en scène la « fin de règne », Mediapart renforce l’image de l’Algérie comme partenaire prioritaire, et Jabaroot sème le doute à coups de fuites numériques.

Une alliance circonstancielle


Ce qui relie ces acteurs disparates n’est pas un projet commun, mais la convergence de leurs intérêts :
– Pour l’Algérie, maintenir le Maroc dans une position fragile est vital pour son propre équilibre identitaire.
– Pour le Polisario, exister médiatiquement est synonyme de survie.
– Pour la gauche française, l’Algérie reste un capital symbolique, tandis que le Maroc fournit une cible commode.
– Pour certains journalistes opportunistes, le Maroc est un marché de chantage lucratif.
– Pour les activistes numériques, il est un terrain propice au spectacle de la fuite organisée.

En somme, un conglomérat hétérogène, uni par une seule obsession : miner la légitimité du Maroc.

Implications diplomatiques : vers une souveraineté narrative
Jamais le Maroc n’a demandé à la France de choisir entre lui et l’Algérie. Sa seule exigence : la clarté. Il a refusé de payer le prix de la relation pathologique entre Paris et Alger – une relation marquée par la jalousie et l’obsession mémorielle.

Le paradoxe est que la France officielle semble désormais consciente de cette impasse et tente de s’en affranchir. Mais elle se heurte à certains courants médiatiques et intellectuels marqués par l’imaginaire postcolonial, incapables de rompre avec leurs vieux schémas, et qui recourent à leur arme favorite : les campagnes médiatiques hostiles contre le Maroc.

Dans ce contexte, il est impératif que Rabat affirme une souveraineté narrative : montrer qu’il est un partenaire incontournable pour l’Europe dans les domaines de la sécurité, de l’énergie, des migrations et du lien Afrique–Europe. Il ne s’agit pas d’imposer un choix binaire, mais de rappeler que le Maroc constitue la véritable ancre d’avenir dans la région.

Les articles du Monde en août 2025 ne sont donc qu’une réédition d’un vieux discours, répété depuis quarante ans. De Notre ami le roi à Chris Coleman en passant par Jabaroot, la trame est la même, le but est identique : ébranler le Maroc.

Or, en parallèle, le Royaume a forgé ses propres anticorps stratégiques et bâti son propre récit : celui de la stabilité, du développement et de la légitimité historique. Tandis que ses adversaires recyclent le même mirage, le Maroc écrit son histoire lui-même : l’histoire d’un acteur, non d’un objet.

Mohamed Elghet Malainine
Vice-président du Centre Marocain de la Diplomatie Parallèle et du Dialogue des Civilisations


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