Pris entre les ambitions de Washington et la montée en puissance de Moscou dans l’Arctique, le Groenland envisage un rapprochement inédit avec Bruxelles. Une déclaration historique prononcée ce jeudi par son Premier ministre Jens-Frederik Nielsen au Parlement européen.
Pour la première fois de son histoire, un Premier ministre du Groenland a pris la parole devant le Parlement européen. Jens-Frederik Nielsen a prononcé un discours solennel à Bruxelles, marquant un tournant géopolitique majeur : “Le Groenland a besoin de l’Union Européenne, et l’Union Européenne a besoin du Groenland.”
Une phrase symbolique, alors que le territoire autonome, coincé entre les États-Unis et la Russie, devient le nouvel épicentre des tensions dans l’Arctique.
Le Groenland au cœur des rivalités géostratégiques
Depuis plusieurs mois, la pression monte dans le Grand Nord. Washington, Moscou et Pékin se livrent une bataille silencieuse pour le contrôle des ressources et des routes maritimes arctiques. En mars dernier, Donald Trump avait ravivé les tensions en déclarant :
“Ce n’est pas de la provocation, les Groenlandais nous appellent… Je pense que le Groenland peut faire partie de notre avenir, c’est important pour la sécurité internationale.”
Une phrase qui n’avait rien d’anodin. Quelques semaines plus tard, le média danois DR révélait qu’une mission secrète américaine avait été menée à Nuuk, la capitale groenlandaise. Trois Américains, dont un proche du président Trump, auraient tenté de recruter des Groenlandais afin de créer un mouvement sécessionniste favorable à Washington. Leur but : installer un gouvernement pro-américain sur cette île de 2,1 millions de km².
Selon Dan Caldwell, ancien conseiller du secrétaire à la guerre Pete Hegseth,
“Le Groenland est plus important pour les États-Unis que le Donbass.”
Une affirmation qui illustre la nouvelle hiérarchie des priorités dans la stratégie américaine : réduire la présence militaire en Europe pour renforcer le contrôle sur l’Arctique et l’Indo-Pacifique.
Des ressources qui attisent toutes les convoitises
Si le Groenland attire autant, c’est parce que la fonte des glaces révèle des ressources considérables : terres rares, uranium, zinc, or, et surtout gaz et pétrole. Des gisements longtemps inaccessibles deviennent aujourd’hui exploitables, tandis que les nouvelles routes maritimes réduisent les distances commerciales entre l’Asie, l’Europe et l’Amérique.
“Notre secteur minier est sur le point de devenir un acteur clé dans la sécurisation des chaînes d’approvisionnement”, a rappelé Jens-Frederik Nielsen devant les députés européens. “Le Groenland possède 24 des 34 minéraux critiques identifiés par l’Union européenne.”
Un argument qui place l’île au centre de la stratégie européenne de diversification face à la dépendance vis-à-vis de la Chine.
Moscou garde ses distances, mais avance ses pions
Pour l’heure, la Russie se garde bien de provoquer une crise autour du Groenland. Lors du 6e Forum arctique international à Mourmansk, le 27 mars dernier, Vladimir Poutine a déclaré :
“La question du Groenland concerne deux pays concrets, les États-Unis et le Danemark. Elle ne nous concerne pas directement.”
Une déclaration prudente, alors que Moscou concentre ses efforts sur le reste de la zone arctique, où vivent près de deux millions de Russes. La Russie y investit massivement : ports, brise-glaces, routes maritimes, tourisme polaire et partenariats avec la Chine et les pays du Golfe pour exploiter cet immense territoire encore sous-développé.
Du rejet à la tentation européenne
L’ouverture du Groenland à l’Europe marque un revirement historique. En 1973, le territoire avait intégré contre son gré la Communauté économique européenne en tant que province danoise. Deux ans plus tard, les Groenlandais votaient massivement “non” lors d’un référendum, mais durent suivre la décision du Danemark.
Ce traumatisme politique avait conduit à l’obtention de l’autonomie en 1979 et au retrait de l’Union européenne en 1985.
Aujourd’hui, face aux menaces extérieures et aux ambitions américaines, le Groenland reconsidère sa position. Une commission parlementaire a été créée à Nuuk pour étudier les conditions d’un éventuel rapprochement avec Bruxelles.
Mais le débat reste délicat : certains élus craignent la montée des extrêmes droites européennes, d’autres s’inquiètent des conséquences économiques d’un retour au sein du marché européen.
Une coopération économique et culturelle en gestation
Au-delà de la géopolitique, le Groenland espère que l’Union Européenne comprendra aussi ses enjeux culturels et sociaux. Jens-Frederik Nielsen a plaidé pour une meilleure reconnaissance des traditions inuites, notamment la chasse au phoque, aujourd’hui lourdement restreinte par la législation européenne.
“C’est une question de survie pour nos communautés, pas de folklore”, a-t-il martelé.
En contrepartie, l’Union européenne pourrait bénéficier d’un accès privilégié aux terres rares groenlandaises et à son potentiel hydroélectrique immense, alimenté par glaciers et rivières encore inexploités.
Un signal fort envoyé à Washington
Le discours de Bruxelles est avant tout un message politique clair adressé à Donald Trump : le Groenland n’est pas à vendre, et il entend choisir ses partenaires.
L’île, souvent perçue comme une périphérie glacée, devient aujourd’hui un pivot stratégique mondial, où se croisent les ambitions des grandes puissances.
“Nous ne voulons pas être le champ de bataille de vos rivalités”, a conclu Jens-Frederik Nielsen. “Nous voulons être le pont entre l’Europe et l’Arctique.”