L’élection de Cheng Li-wun à la tête du Kuomintang (KMT) le 18 octobre 2025 a marqué un tournant inattendu sur la scène politique taïwanaise. Avec plus de 50 % des voix face à cinq autres candidats, cette ancienne députée de 56 ans s’est imposée comme la nouvelle figure du principal parti d’opposition, traditionnellement situé à droite. Son arrivée, saluée comme un renouveau pour un parti à l’image vieillissante, suscite néanmoins des débats en raison de sa ligne diplomatique jugée plus conciliante envers Pékin.
Un profil atypique pour moderniser le KMT
Unique femme en lice et plus jeune candidate de l’élection interne, Cheng Li-wun incarne un changement générationnel au sein du KMT. Ancienne membre du Parti démocrate progressiste (PDP) formation au pouvoir et classée au centre gauche elle n’a rejoint le Kuomintang qu’en 2005.
Sa réputation s’est forgée au Parlement taïwanais par un style combatif et direct. Beaucoup y voient la volonté du KMT de moderniser son image tout en conservant ses orientations traditionnelles, notamment sur la question des relations avec la Chine.
Un discours ouvertement favorable au dialogue avec Pékin
Depuis son discours de victoire, Cheng Li-wun se positionne comme une actrice voulant faire du KMT un “créateur de paix régionale”. Elle s’est même déclarée prête à rencontrer Xi Jinping, si cela permettait d’apaiser les tensions dans le détroit de Taïwan.
Sa victoire a été immédiatement saluée par le dirigeant chinois, qui a appelé à renforcer les échanges et la coopération entre les deux rives, dans la perspective d’une “réunification nationale”. Cheng Li-wun, toutefois, n’a pas explicitement repris cet appel, bien qu’elle ait affirmé que Taïwan et la Chine étaient “membres de la nation chinoise”.
Pour des chercheuses comme Wei-Ting Yen (Academia Sinica), le discours de la nouvelle présidente du KMT reprend de nombreux éléments de langage de Pékin, traduisant une vision plus favorable qu’auparavant à la Chine et à un processus graduel de rapprochement.
Des positions controversées sur les grandes puissances
La nouvelle dirigeante du KMT a exprimé des positions qui ont suscité de fortes critiques à l’international :
• Elle a déclaré que Vladimir Poutine était un dirigeant “élu démocratiquement” et ne pouvait être qualifié de dictateur.
• Elle a attribué la guerre en Ukraine à “l’expansion répétée de l’OTAN vers l’est”.
• Selon plusieurs analystes, ces positions s’inscrivent dans une lecture géopolitique proche de celle de Pékin et de certains milieux pro-chinois à Taïwan.
Cheng Li-wun se montre également sceptique envers les États-Unis, principal allié militaire de Taïwan. Elle a critiqué la hausse des dépenses de défense, estimant que l’île risquait d’être entraînée dans une dangereuse course à l’armement.
« Taïwan n’est pas un distributeur automatique de billets », a-t-elle déclaré à l’AFP, prenant ses distances avec les attentes américaines en matière de renforcement militaire.
Une ligne qui s’oppose au gouvernement taïwanais
Face à elle, le PDP au pouvoir, mené par le président Lai Ching-te, reste fermement opposé aux revendications chinoises et défend une augmentation progressive du budget de la défense :
• 3 % du PIB en 2026
• 5 % du PIB d’ici 2030
Sous l’administration Trump, Washington pousse encore plus loin, allant jusqu’à suggérer une hausse à 10 % du PIB.
Cette divergence crée un contraste marqué entre le gouvernement actuel et le KMT version Cheng Li-wun.
Des divisions internes au sein du Kuomintang
Le KMT traverse lui-même une période de tensions.
En janvier 2025, les députés du parti avaient gelé une partie importante du budget militaire, provoquant l’ire de responsables américains.
Si le précédent président du KMT, Eric Chu, avait ensuite soutenu une augmentation du budget de défense au-dessus de 3 % du PIB, Cheng Li-wun s’y oppose toujours.
Selon Wei-Ting Yen, cela révèle une fracture interne :
• un camp favorable au renforcement militaire,
• un autre, représenté par Cheng Li-wun, prônant une approche plus prudente et diplomatique vis-à-vis de la Chine.
L’opinion publique reste attachée au renforcement militaire
Un sondage de l’INDSR en mars 2025 a montré que 51 % des Taïwanais soutiennent une hausse du budget de défense. Le public estime que la sécurité nationale doit être renforcée sans sacrifier les autres priorités publiques.
Cheng Li-wun doit donc convaincre non seulement son parti, mais aussi une société taïwanaise toujours plus consciente des risques liés à la pression militaire croissante de la Chine.
Un défi politique : concilier parti, opinion publique et enjeux géopolitiques
Pour les experts, le véritable défi de Cheng Li-wun réside dans sa capacité à :
• unifier les différentes factions du KMT,
• rassurer l’opinion publique sur la sécurité nationale,
• maintenir une ligne diplomatique équilibrée entre Pékin et Washington,
• préparer son parti aux élections locales de 2026 et à la présidentielle de 2028.
Le KMT n’a plus gouverné Taïwan depuis 2016.
La stratégie de Cheng Li-wun entre rapprochement avec la Chine, scepticisme envers les États-Unis et modernisation interne pourrait soit redonner un souffle nouveau au parti, soit accentuer les divisions qui le traversent.