Le plan de paix présenté par les États-Unis pour résoudre le conflit en Ukraine provoque un profond malaise au sein de l’Union européenne. Au cœur de la controverse : la gestion des avoirs russes gelés, un enjeu central pour le financement de l’aide à Kiev. Alors que l’UE souhaitait mobiliser ces fonds pour un prêt de réparation, Washington propose un mécanisme radicalement différent, susceptible de priver l’Union d’un levier stratégique majeur.
Un projet américain qui renverse la logique européenne
Selon les informations divulguées, le plan élaboré par les États-Unis sans participation européenne prévoit la libération d’une partie des actifs de la banque centrale russe, estimés à 300 milliards d’euros dans les juridictions du G7.
Ces fonds seraient placés dans une plateforme d’investissement gérée par Washington, et non utilisés pour forcer la Russie à indemniser l’Ukraine. Le texte esquisse même des avantages commerciaux possibles pour Moscou dans le cadre d’un futur règlement.
Ce renversement de logique s’oppose frontalement à la position de l’UE, qui plaide depuis des mois pour que la Russie paie les dommages causés par la guerre et contribue au financement de l’effort de reconstruction.
Un projet en 28 points négocié directement avec Moscou
Le plan américain, transmis à Kiev, contient 28 points et comprend deux volets financiers majeurs :
- Un fonds dirigé par les États-Unis pour la reconstruction
• 100 milliards de dollars d’actifs russes gelés seraient investis sous supervision américaine.
• Washington récolterait 50 % des bénéfices des investissements.
• L’Europe serait invitée à ajouter 100 milliards supplémentaires provenant de ses propres avoirs gelés. - Un fonds commun États-Unis–Russie
Le reste des actifs servirait à financer des projets conjoints dans des secteurs ciblés, une initiative présentée comme un moyen de « renforcer les intérêts communs » et d’éviter un retour au conflit.
Cette structure conférerait à la Russie un rôle économique significatif dans l’après-guerre, un point extrêmement sensible pour les Européens.
Un plan flou qui soulève plus de questions que de réponses
Malgré l’ampleur des montants évoqués, plusieurs aspects du projet restent ambigus :
• L’origine exacte des 100 milliards européens n’est pas clarifiée.
• Les modalités de l’investissement et de la gestion des fonds restent imprécises.
• La cohérence juridique du dispositif n’est pas détaillée.
Pour les Européens, cette incertitude s’ajoute à un dilemme politique majeur : suivre Washington au risque de perdre leur principal levier contre Moscou, ou maintenir leur propre stratégie et s’exposer à une fracture transatlantique.
Kiev sous pression : un choix stratégique difficile
Le président ukrainien Volodymyr Zelenskyy a reconnu que l’Ukraine faisait face à « un choix très difficile » :
• préserver sa dignité dans les négociations,
ou
• ne pas risquer la perte d’un partenaire essentiel, en référence aux États-Unis.
L’administration américaine pousse Kiev à avancer rapidement et souhaite un accord dans les prochains jours.
Une Europe fragilisée et divisée
Publiquement, la Commission européenne affirme poursuivre son travail sur les avoirs russes bloqués.
En coulisses, diplomates et responsables européens reconnaissent que le plan américain pourrait faire dérailler la stratégie de l’UE.
Pourquoi ?
Parce que l’essentiel des actifs russes gelés se trouve dans l’UE, ce qui offre aux Vingt-Sept un poids considérable dans les négociations.
Mais le point 14 du plan américain, qui prévoit le déblocage des fonds, neutralise ce levier.
Un débat interne européen déjà complexe
Même avant l’irruption du plan américain, l’UE peinait à s’accorder sur l’utilisation des actifs russes.
Les oppositions les plus fortes :
• Belgique : réclame des garanties strictes contre des représailles russes, car Euroclear détient 185 milliards d’euros d’actifs.
• Slovaquie : refuse tout lien avec une aide militaire à Kiev.
• Hongrie : rejette totalement le projet, qu’elle juge « absurde ».
Les soutiens déterminés :
• Allemagne, Pologne, pays nordiques et baltes : favorables à l’utilisation des fonds pour les réparations.
• Danemark : considère qu’« il n’y a pas d’alternative » au principe que la Russie doit payer.
Les indécis :
• France, Italie, Espagne : veulent examiner trois options présentées par Ursula von der Leyen :
- contributions bilatérales volontaires (peu réalistes),
- emprunt commun européen,
- prêt pour réparations basé sur les actifs russes.
L’emprunt commun (option 2) apparaît comme le scénario le plus plausible, mais il impliquerait des coûts immédiats pour les États membres.
Risques juridiques et financiers
Le prêt pour réparations (option 3) semblait initialement attractif, car il n’impliquait :
• ni nouvelle dette pour les budgets nationaux,
• ni paiements d’intérêts par les États membres.
Mais Ursula von der Leyen prévient qu’il exigerait des garanties juridiques très strictes et pourrait entraîner :
• une volatilité des marchés,
• des risques de procès gagnés par la Russie,
• des inquiétudes sur la crédibilité financière de la zone euro.
Un calendrier désormais menacé
L’UE espérait conclure un accord financier avant le sommet européen du 18 décembre.
Mais la divulgation du plan américano-russe bouleverse totalement les équilibres diplomatiques et rend l’échéance incertaine.
La question désormais est simple :
l’Europe parviendra-t-elle à défendre sa propre stratégie face à un plan américain qui redéfinit entièrement les règles du jeu ?