L’Assemblée nationale française a vécu une scène sans précédent dans la nuit du 21 au 22 novembre : le projet de budget de l’État pour 2026 a été rejeté à une écrasante majorité, après 125 heures de débats intenses.
Un événement historique sous la Ve République, révélateur d’un profond blocage politique à quelques semaines de la fin de l’année budgétaire.
Un vote historique : 404 voix contre, un seul député pour
La partie « recettes » du budget a été rejetée par 404 députés, contre seulement un vote favorable, celui du député centriste Harold Huwart (Liot).
84 élus se sont abstenus.
Ce rejet entraîne automatiquement la chute de l’ensemble du projet, sans même étudier la section « dépenses ».
Les groupes de gauche et le Rassemblement national ont voté contre. Le camp présidentiel, divisé, a mêlé abstentions et oppositions .
Déjà rejeté en 2024, le budget connaît cette fois une débâcle d’une ampleur sans précédent.
Un débat budgétaire exceptionnel et des tensions multiples
La ministre des Comptes publics, Amélie de Montchalin, a défendu un « travail utile » malgré ce qu’elle considère comme un nombre important de mesures « inconstitutionnelles, irréalistes ou inapplicables ».
Elle a accusé les « extrêmes » d’une « attitude cynique », tout en espérant encore un compromis.
Le camp présidentiel a dénoncé des amendements votés par les oppositions, qualifiés « d’horreurs économiques » par Paul Midy (Renaissance).
Pour le Premier ministre Sébastien Lecornu, le texte a été rendu « insincère » par des « coups tactiques ».
Dans le viseur du gouvernement :
• un impôt universel sur les multinationales (26 milliards d’euros attendus),
• une hausse de la taxe sur les rachats d’actions,
• une contribution supplémentaire sur les dividendes.
Selon Amélie de Montchalin, ces mesures feraient artificiellement baisser le déficit à 4,1 % du PIB, alors qu’il serait en réalité de 5,3 % sans elles.
Oppositions unies mais pour des raisons différentes
• LFI, via Éric Coquerel, estime que le budget présenté par un gouvernement sans majorité était voué à « déplaire à tout le monde ».
• Le MoDem, par la voix de Marc Fesneau, plaide pour que chaque camp accepte de « prendre sa part ».
• Le RN, avec Jean-Philippe Tanguy, s’attend à ce que le gouvernement impose finalement son texte, via ordonnances ou un 49.3.
Le PS insatisfait, malgré quelques avancées obtenues
Les socialistes, qui n’ont pas déposé de motion de censure en échange de concessions sur les retraites et l’usage du 49.3, espéraient arracher une mesure de justice fiscale comme la « taxe Zucman ».
Toutes ont été rejetées.
Même la taxe sur les holdings proposée par le gouvernement a été affaiblie.
Les députés ont toutefois adopté :
• une surtaxe de 2 milliards sur les bénéfices des grandes entreprises,
• un doublement de la taxe sur les géants du numérique,
• le plafonnement de certaines niches fiscales.
Pour Boris Vallaud (PS), « le compte n’y est pas ». Il critique des recettes insuffisantes et une « intransigeance » au centre.
Prochaine étape : un Sénat sous pression
Le texte prend désormais la direction du Sénat, qui commencera les débats le 27 novembre, en repartant du projet initial du gouvernement.
L’adoption du budget avant le 31 décembre relève toutefois de la course contre la montre, tant les délais et les équilibres politiques sont serrés.
Le rapporteur général Philippe Juvin (LR) invite déjà le gouvernement à recourir au 49.3 pour éviter la paralysie budgétaire.
Le calcul : le PS pourrait s’abstenir plutôt que voter une censure.
Scénarios possibles si le blocage persiste
Le gouvernement dispose de plusieurs options :
• Loi spéciale pour maintenir la perception des impôts actuels, avant un nouveau débat début 2026 ;
• 49.3, même si politiquement risqué ;
• Le recours aux ordonnances, scénario pour l’instant écarté par l’exécutif.
Sébastien Lecornu assure vouloir éviter ces solutions d’urgence : « Il faut que cela fonctionne », martèle-t-il.