Pékin instrumentalise une crise diplomatique avec le Japon qu’elle a elle-même déclenchée

La crise diplomatique entre Tokyo et Pékin, née d’un tweet de la première ministre japonaise Sanae Takaichi sur Taïwan, dépasse désormais le simple cadre d’une « controverse verbale », selon l’analyse de Laurent Malvezin, chercheur associé à l’Institut Thomas More.

Le 8 novembre, le Consul général de Chine à Osaka a violemment réagi sur Twitter aux déclarations de Mme Takaichi devant la Diète, menaçant la dirigeante japonaise de lui « couper le cou ». La première ministre japonaise avait lié la possibilité d’un conflit militaire dans le détroit de Taïwan à une « situation menaçant la survie » du Japon, ouvrant juridiquement la voie à l’exercice de la défense collective, ce qui impliquerait un soutien à une intervention américaine. Pékin a présenté ces propos comme une volonté japonaise d’intervenir « au profit de Taïwan », rompant avec les engagements diplomatiques du Japon.

Depuis, Pékin a laissé se développer une campagne médiatique nationale, alimentée par des éditoriaux du Parti communiste chinois et des chercheurs gouvernementaux, dénonçant une « dangereuse dérive stratégique » et une résurgence du militarisme japonais. Les internautes patriotiques ont amplifié ces messages, et la télévision centrale chinoise (CCTV) a diffusé des scénarios de contre-mesures possibles, soulignant la dépendance du Japon aux importations chinoises.

Parallèlement, plusieurs ministères chinois – Culture, Tourisme, Affaires étrangères et Éducation – ont émis des alertes incitant Chinois et étudiants à éviter le Japon, liant explicitement les propos de Mme Takaichi à une détérioration de la sécurité pour les ressortissants chinois. Cette dynamique rappelle la crise de 2016 autour du système anti-missile THAAD en Corée du Sud, où Pékin avait combiné pression diplomatique, campagne médiatique nationaliste et sanctions économiques sectorielles, affectant le tourisme, les produits culturels et certaines entreprises sud-coréennes.

Aujourd’hui, Pékin applique déjà une première vague de mesures coercitives : annulations de voyages, restriction des produits de la mer et reports de films et spectacles japonais. L’impact est immédiat : plus de 500 000 billets d’avion vers le Japon ont été annulés entre le 15 et le 17 novembre. Les entreprises japonaises présentes en Chine appellent à « stabiliser la relation » pour limiter l’incertitude, tandis que la garde-côtière chinoise renforce sa présence autour des îles Senkaku/Diaoyu, augmentant le risque d’incident tout en évitant un franchissement du seuil militaire.

Sur le plan politique, la fermeté de Mme Takaichi renforce sa popularité et alimente le débat sur un durcissement du budget de défense et de la doctrine militaire japonaise. Du côté américain, le silence initial de la Maison-Blanche traduit une prudence calculée : Washington ne souhaite pas valider la qualification japonaise de « menace existentielle », ce qui pourrait rigidifier son engagement en cas de crise à Taïwan. Récemment, cependant, un haut gradé de l’US Army a évoqué « une vigilance accrue » et le département d’État a rappelé son soutien à l’alliance avec Tokyo et à la stabilité du détroit de Taïwan.

Cette crise conforte la vision de l’administration Trump d’un Indo-Pacifique où les alliés de première ligne, comme Tokyo ou Manille, sont exposés à la coercition chinoise dès qu’ils s’approchent trop de Taïwan. Dans le même temps, Pékin a rouvert un front territorial ancien autour des îles Ryukyu-Okinawa, invoquant un passé historique de « royaume tributaire » pour créer un climat de doute stratégique autour de cette région clé des dispositifs nippo-américains.

En combinant ce front « Ryukyu » avec les leviers déjà activés – mémoire de guerre, militarisme, Senkaku, sécurité des ressortissants – Pékin transforme une simple controverse verbale en remise en cause plus large de la position stratégique du Japon dans l’Indo-Pacifique. Dans ce contexte, le silence diplomatique de Washington pourrait ne pas suffire à contenir les ambitions chinoises, tandis que Tokyo doit naviguer entre fermeté stratégique et risques d’escalade.

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