Yémen : l’avancée du Conseil de transition du Sud rebat les cartes régionales

Le Yémen vient de connaître un basculement stratégique majeur. Soutenues par les Émirats arabes unis (EAU), les forces du Conseil de transition du Sud (CTS) ont mené ces derniers jours une offensive éclair, jusqu’à prendre le contrôle des institutions d’Aden, capitale de facto du pays. Selon la chercheuse yéménite Maysaa Shuja Al-Deen, du Centre pour les recherches stratégiques de Sanaa, ce changement de rapport de force pourrait profondément modifier l’équilibre régional.

Un contrôle presque total du sud du pays

Le CTS domine désormais la grande majorité du sud du Yémen. Il s’est notamment emparé du gouvernorat de Hadramaout, le plus vaste du pays, qui représente près d’un tiers du territoire national.

Pour Maysaa Shuja Al-Deen, cette avancée est loin d’être anodine :

« Ils contrôlent tout ce qui était connu sous le nom de l’État du Yémen du Sud avant l’unification de 1990. Le CTS est un groupe séparatiste et veut récupérer son État du Sud. »

Pendant que le nord reste majoritairement sous le contrôle des rebelles Houthis, le sud passe ainsi presque entièrement sous influence émirienne.

Un revers pour l’Arabie saoudite

L’avancée du CTS révèle également un recul significatif de l’influence saoudienne au Yémen. Riyad, pourtant acteur central du conflit depuis 2015, ne contrôlerait plus qu’une très faible portion de sa longue frontière de 1 500 km avec le Yémen.

Cette évolution risque de tendre davantage les relations entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, jusqu’ici alliés mais engagés dans une compétition d’influence persistante dans la péninsule arabique.

« Les Émirats arabes unis ne cherchent pas à plaire à leurs alliés. Au Yémen, ils ont donné une gifle aux Saoudiens », analyse Maysaa Shuja Al-Deen.

Cet affaiblissement de Riyad est observé avec préoccupation par plusieurs États de la région, dont l’Égypte, la Turquie et surtout Oman, désormais entouré de forces émiriennes à ses frontières.

Des tensions susceptibles de redessiner les alliances régionales

L’évolution au Yémen s’inscrit dans un contexte géopolitique plus large où Riyad et Abou Dhabi soutiennent déjà des camps opposés au Soudan. Selon plusieurs analystes, ces rivalités auraient contribué à l’escalade actuelle au Yémen.

Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salman aurait même sollicité l’intervention du président américain Donald Trump pour pousser les Émiratis à réduire leur soutien au général Hemedti au Soudan, preuve de la gravité des tensions.

« C’est un tournant dans la relation entre les deux pays. Leur compétition d’influence au Yémen s’est transformée en conflit, même si ce n’est pas un conflit actif », estime Maysaa Shuja Al-Deen.

Une prise de contrôle fulgurante et controversée

Comment les forces du CTS ont-elles pu prendre autant de terrain aussi vite, et presque sans affrontements ? Selon les rumeurs, il y aurait eu une coordination initiale entre Saoudiens et Émiriens pour redistribuer les zones d’influence. Mais Abou Dhabi aurait finalement dépassé l’accord tacite, prenant Riyad de court.

« Les Émiratis sont rapides, alors que les Saoudiens sont inefficaces et lents », commente la chercheuse.

La supériorité opérationnelle des troupes soutenues par les EAU aurait ainsi joué un rôle crucial dans cette avancée.

Un Sud traversé par de fortes divisions internes

Si une partie importante de la population du sud du Yémen soutient depuis des années l’idée d’une indépendance, le consensus est loin d’être total.

Toujours selon Maysaa Shuja Al-Deen :

« La majeure partie du pouvoir au sein du CTS provient d’une seule région du Sud. Cela crée de nombreuses frustrations parmi les autres leaders du Sud. »

Ces divisions internes pourraient être exploitées à l’avenir par l’Arabie saoudite, cherchant à regagner de l’influence dans un territoire désormais largement dominé par les Émirats arabes unis.

Conclusion

La prise de contrôle du Sud par le CTS, soutenu par Abou Dhabi, marque un tournant majeur dans la guerre au Yémen. Elle fragilise la position de l’Arabie saoudite, inquiète plusieurs puissances régionales et ouvre une nouvelle phase d’incertitude dans un pays déjà morcelé par une décennie de conflit.

Le Yémen se retrouve ainsi au cœur d’un affrontement silencieux entre Riyad et Abou Dhabi, dont les conséquences pourraient dépasser largement les frontières de la péninsule arabique.

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