Vendredi, les autorités syriennes ont pris le contrôle de la prison d’Al-Aktan, située à Raqqa, dans le nord-est du pays. Cette opération fait suite à un accord de cessez-le-feu conclu avec les Forces démocratiques syriennes (FDS), bras armé des Kurdes. La perte de ce site stratégique symbolise une défaite majeure pour la minorité kurde, qui perd progressivement son autonomie dans le nord et le nord-est de la Syrie.
L’avancée rapide des troupes de Damas, face à laquelle les États-Unis, alliés historiques des Kurdes, n’ont pas opposé de résistance notable, a forcé les Kurdes à abandonner le contrôle de leurs zones autonomes, fruits de plusieurs années de guerre civile et de négociations locales. Les Kurdes se sont désormais repliés vers Hassaké, leur fief historique.
Pour Ahmed al-Charaa, nouvel homme fort de Damas, cette opération est une victoire stratégique et politique. Elle marque la réunification symbolique du pays sous le contrôle de Damas et la fin effective de l’expérience autonome du Rojava, qui avait été établie avec le soutien militaire et politique des États-Unis et de la coalition internationale anti-Daech.
La nature dictatoriale du régime syrien
Le chef de l’État, Ahmed al-Charaa, n’a jamais été élu par une élection populaire. Son accession au pouvoir est le résultat d’une prise militaire autoritaire, consolidant un régime dictatorial qui exerce un contrôle absolu sur l’appareil militaire, politique et administratif syrien. La reddition des Kurdes ne fait que renforcer cette domination.
Le régime de Damas poursuit ainsi une politique d’intégration forcée des minorités et de contrôle centralisé sur les territoires, remettant en cause toute forme de gouvernance locale autonome instaurée depuis 2011.
Intégration des Kurdes et transferts de détenus de l’EI
L’accord entre le régime syrien et les FDS prévoit plusieurs points majeurs :
• L’intégration des Kurdes dans l’administration civile et militaire syrienne ;
• La cession des provinces de Deir ez-Zor et Raqqa à Damas ;
• Le transfert sous contrôle conjoint syrien et américain des détenus liés à l’EI et de leurs familles.
L’émissaire américain pour la Syrie, Tom Barrack, a déclaré que la mission des FDS était désormais terminée et que les États-Unis n’avaient plus intérêt à maintenir une présence militaire prolongée dans le nord-est syrien.
Transfert massif des djihadistes vers l’Irak
Dans le cadre de ce processus, environ 7 000 détenus de l’EI seront transférés vers l’Irak, afin d’éviter toute mutinerie et de sécuriser les sites de détention. Les premiers transferts concernent 150 prisonniers « les plus dangereux », principalement issus des prisons de Hassaké, incluant plusieurs ressortissants européens, notamment de France, Belgique, Allemagne et Suède.
Les autorités irakiennes ont annoncé l’ouverture de procédures judiciaires contre ces détenus, tandis que le secrétaire d’État américain, Marco Rubio, a exhorté les pays concernés à rapatrier leurs citoyens afin qu’ils soient jugés selon leur propre législation. Les États-Unis maintiennent environ 1 000 soldats sur le territoire syrien pour superviser ces opérations et assurer la sécurité des transferts.
Une situation humanitaire complexe et fragile
Les Kurdes avaient également la responsabilité de plusieurs camps de prisonniers, dont Al-Hol et Roj, hébergeant environ 28 000 civils, majoritairement des femmes et des enfants, originaires de Syrie, d’Irak et d’Europe. Parmi eux, environ 8 500 ressortissants étrangers, dont des Français.
Le retrait des Kurdes de ces camps a transféré la responsabilité à l’ONU, mais la situation reste tendue et volatile, avec des pillages et des incendies signalés. Le vice-ambassadeur irakien à l’ONU a insisté sur le fait que ces situations ne doivent pas devenir un fardeau stratégique à long terme pour l’Irak seul, et que le refus de rapatrier les ressortissants étrangers liés au terrorisme est inacceptable.
La France, quant à elle, privilégie un rapatriement au cas par cas, choix critiqué par l’ONU et la Défenseure des droits française. La présidence française a appelé à une coordination internationale pour assurer un transfert sécurisé et ordonné des détenus, et a insisté sur l’importance que la Syrie participe activement à la lutte contre l’EI.
La fin du rêve kurde et les illusions occidentales
Cette reddition marque la fin du rêve kurde en Syrie, longtemps présenté comme un modèle de gouvernance autonome et pluraliste. Le « Rojava démocratique », érigé par les Kurdes avec le soutien militaire et politique de la coalition internationale, s’effondre face à la réalité géopolitique :
• L’avancée militaire de Damas ;
• Les pressions de la Turquie ;
• Le retrait ou le repositionnement partiel des puissances occidentales.
Pour les analystes, cette situation révèle les limites de l’action occidentale. Les engagements ponctuels, sans vision politique durable, ont permis de lutter contre l’EI mais ont laissé les Kurdes isolés, exposés à l’abandon stratégique et à la domination d’un régime militaire, autoritaire et terroriste.
La situation démontre également les risques des alliances tactiques : lorsque les grandes puissances ne garantissent pas de protection politique à long terme, les alliés locaux deviennent vulnérables, et les projets politiques innovants, comme celui du Rojava, peuvent s’effondrer brutalement.