À l’approche du quatrième anniversaire de l’offensive russe lancée le 24 février 2022, la guerre en Ukraine connaît une nouvelle phase marquée par une montée des tensions énergétiques en Europe centrale, une estimation record du coût de la reconstruction et un renforcement assumé de la posture militaire russe. Sur fond de blocages diplomatiques et de tentatives de médiation américaine, le conflit s’enracine dans la durée.
Pressions énergétiques : la Slovaquie et la Hongrie contre-attaquent
L’oléoduc Droujba au cœur du bras de fer
La crise actuelle s’articule autour de l’interruption des livraisons de pétrole via l’Oléoduc Droujba, infrastructure stratégique reliant la Russie à l’Europe centrale en passant par l’Ukraine.
Selon le gouvernement ukrainien, l’oléoduc a été endommagé par une attaque de drone fin janvier. En revanche, Bratislava et Budapest affirment qu’aucun obstacle technique ne justifie la suspension prolongée des flux et accusent Kiev de retarder la reprise pour des raisons politiques.
La Hongrie et la Slovaquie sont aujourd’hui les deux seuls États membres de l’Union européenne encore approvisionnés en pétrole russe via cet oléoduc traversant le territoire ukrainien.
La Slovaquie cesse ses exportations vers l’Ukraine
Le gouvernement slovaque avait fixé à Kiev un ultimatum expirant le lundi 23 février pour redémarrer les livraisons. Faute de reprise, le fournisseur d’électricité slovaque a mis fin aux approvisionnements d’urgence vers l’Ukraine.
Dans un message vidéo, le Premier ministre Robert Fico a annoncé :
• la suspension des exportations d’électricité d’urgence ;
• l’arrêt des livraisons de diesel à l’Ukraine ;
• la déclaration d’un état d’urgence pétrolière.
Cette mesure oblige la raffinerie slovaque à privilégier la demande intérieure.
Robert Fico a également critiqué la politique de l’Union européenne envers l’Ukraine, notamment le prêt de 90 milliards d’euros accordé par le bloc communautaire. Selon lui, cette aide revient à financer les dépenses de guerre ukrainiennes et constituerait un « suicide économique » pour l’Europe.
La Hongrie menace de bloquer le prêt européen
La Hongrie avait suspendu ses livraisons de diesel à l’Ukraine dès la semaine précédente. Son ministre des Affaires étrangères, Peter Szijjarto, a annoncé que Budapest :
• bloquerait le prêt européen de 90 milliards d’euros destiné à l’Ukraine ;
• s’opposerait au 20e paquet de sanctions contre la Russie ;
• maintiendrait son veto tant que le transit du pétrole russe via l’oléoduc Droujba ne serait pas rétabli.
Budapest estime que l’Ukraine viole l’accord d’association UE-Ukraine en interrompant le transit énergétique.
En décembre, les dirigeants européens avaient convenu d’emprunter sur les marchés pour accorder ce prêt à Kiev afin de financer son effort de guerre sur les deux prochaines années. La Hongrie, la Slovaquie et la République tchèque avaient accepté de ne pas bloquer le mécanisme, à condition de ne pas subir de conséquences financières directes.
Reconstruction : près de 500 milliards d’euros nécessaires
Une facture presque trois fois supérieure au PIB
Selon une évaluation conjointe de la Banque mondiale, des Nations unies, de la Commission européenne et du gouvernement ukrainien, la reconstruction et le redressement de l’Ukraine sur dix ans coûteraient environ 588 milliards de dollars, soit près de 497 milliards d’euros.
Cette estimation représente presque trois fois le PIB nominal projeté du pays pour 2025 et marque une hausse de 12 % par rapport à l’année précédente.
Les dommages directs sont évalués à 195 milliards de dollars, en progression de près de 11 %.
Les secteurs les plus touchés :
• Logement : 14 % du parc immobilier endommagé ou détruit (61 milliards $)
• Transports : 40,3 milliards $ de dégâts
• Énergie : près de 25 milliards $
Les frappes intensifiées contre les infrastructures énergétiques ont laissé des dizaines de milliers de personnes sans chauffage, eau ni électricité, avec des coupures pouvant atteindre 18 heures par jour durant l’hiver.
Une économie fragilisée et une crise démographique
La guerre a déclenché la plus grande crise de réfugiés en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale :
• plus de 6 millions d’Ukrainiens vivent à l’étranger ;
• 4,6 millions sont déplacés à l’intérieur du pays.
Le PIB ukrainien reste inférieur de 21 % en termes réels à son niveau de 2021.
Si la guerre se poursuit, la croissance pourrait se limiter à 2 %. En cas de cessez-le-feu d’ici la fin de l’année, elle pourrait atteindre :
• 4 % en 2027
• 4,5 % en 2028
Le rapport estime également les pertes socio-économiques à 667 milliards de dollars, en hausse de 13 %.
Depuis février 2022, l’Ukraine et ses partenaires ont déjà consacré 20,3 milliards de dollars à des réparations urgentes. Le gouvernement ukrainien a alloué 15,25 milliards supplémentaires pour 2026.
Les Nations unies soulignent par ailleurs que l’Ukraine compte aujourd’hui 2,4 millions d’enfants de moins qu’avant la guerre.
Réformes indispensables pour attirer les capitaux
Le rapport insiste sur la nécessité de réformes structurelles. En attirant davantage d’investissements privés dans :
• l’agriculture,
• l’industrie,
• le tourisme,
l’Ukraine pourrait couvrir environ 40 % de ses besoins de reconstruction.
Les experts estiment que l’ancien modèle économique — marqué par une forte présence de l’État, une faible concurrence et une économie informelle importante — ne permettra pas d’assurer un redressement durable.
Moscou renforce sa posture militaire
Le nucléaire comme « priorité absolue »
Le président russe Vladimir Poutine a déclaré que le développement de la triade nucléaire restait une « priorité absolue ».
Cette annonce intervient après l’expiration du traité New Start, dernier accord de désarmement nucléaire entre la Russie et les États-Unis.
Moscou affirme vouloir conserver une approche « responsable » tout en modernisant ses capacités stratégiques.
Le chef du Kremlin a également promis de renforcer « tous les types et genres de forces armées », d’améliorer leur préparation au combat, leur mobilité et leur capacité d’action dans toutes les conditions.
Tentatives diplomatiques et médiation américaine
Des pourparlers russo-ukrainiens tenus à Genève la semaine dernière n’ont débouché sur aucune avancée significative.
L’émissaire spécial américain Steve Witkoff estime toutefois que des propositions concrètes pourraient être formulées « dans les trois prochaines semaines », ouvrant la voie à un possible sommet entre Volodymyr Zelensky et Vladimir Poutine.
Le président américain Donald Trump exercerait une pression constante pour parvenir à un cessez-le-feu. Un accord pourrait toutefois impliquer des concessions territoriales sensibles pour l’Ukraine, notamment concernant les territoires occupés dans le Donbass.
Volodymyr Zelensky accuse pour sa part Moscou de ralentir volontairement les négociations.
Un conflit multidimensionnel
Quatre ans après le début de l’invasion à grande échelle, la guerre dépasse désormais largement le cadre militaire. Elle affecte :
• la sécurité énergétique européenne ;
• la stabilité politique de l’Union européenne ;
• l’équilibre nucléaire mondial ;
• la démographie et l’avenir économique de l’Ukraine.
Entre pressions énergétiques, reconstruction colossale, modernisation militaire russe et incertitudes diplomatiques, le conflit s’inscrit durablement comme l’un des enjeux géopolitiques majeurs du XXIe siècle.