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Brésil : l’appel au boycott des tongs Havaianas : Quand les marques s’immiscent dans le débat politique et deviennent des instruments d’influence électorale

Au Brésil, l’appel au boycott de la marque Havaianas par une partie de la droite conservatrice dépasse largement le cadre d’une controverse publicitaire. L’épisode révèle un phénomène plus profond : l’entrée croissante des marques commerciales dans l’arène politique, où elles participent volontairement ou non à la construction des clivages idéologiques et à l’influence des comportements électoraux. Dans un pays marqué par une polarisation extrême et une judiciarisation contestée du pouvoir politique, cette affaire interroge la neutralité des acteurs économiques et la fragilité du débat démocratique.

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Il fut un temps où les marques se contentaient de vendre des produits. Aujourd’hui, elles vendent ou se voient prêter des positions, des valeurs, parfois des camps. Au Brésil, la tong Havaianas, objet populaire par excellence, s’est retrouvée propulsée au cœur d’une bataille idéologique. Ce glissement n’a rien d’anecdotique : il dit quelque chose d’un monde où la politique déborde de ses institutions pour investir la consommation, les symboles et le quotidien le plus ordinaire.

Une polémique née d’un message publicitaire en terrain miné

À l’origine de la controverse, une campagne publicitaire interprétée par des figures de la droite brésilienne comme une prise de position idéologique déguisée. Le message, jugé ambigu dans sa formulation et son contexte, a été perçu comme une critique indirecte du camp conservateur à l’approche de l’élection présidentielle de 2026.

Peu importe, au fond, l’intention réelle de la marque. Dans une société hautement polarisée, l’essentiel n’est plus ce qui est dit, mais ce qui est lu politiquement. La publicité devient alors un prétexte, un déclencheur, dans un climat où chaque symbole est susceptible d’être enrôlé dans la confrontation partisane.

Havaianas, symbole national pris en otage du clivage politique

Havaianas n’est pas une marque neutre au sens symbolique : elle incarne une certaine idée du Brésil populaire, accessible, transclassiste. Justement pour cette raison, elle constitue un support idéal pour la politisation. S’attaquer à Havaianas, c’est tenter de réécrire le sens d’un symbole partagé, de le faire basculer d’un imaginaire national commun vers une appartenance idéologique exclusive.

L’appel au boycott, relayé par des responsables politiques et des influenceurs conservateurs, ne vise pas prioritairement l’impact économique. Il s’agit d’un acte performatif, destiné à produire de la visibilité, à renforcer l’identité de camp et à désigner un adversaire culturel.

La consommation comme nouveau langage politique

Ce boycott s’inscrit dans une tendance globale : la transformation de la consommation en acte politique. Acheter ou refuser d’acheter devient une manière de se positionner publiquement, parfois plus immédiate et plus émotionnelle que le vote lui-même.

Dans ce schéma, les marques cessent d’être de simples acteurs économiques pour devenir :

  • des supports de projection idéologique ;
  • des vecteurs d’influence indirecte ;
  • des outils de mobilisation électorale, même involontaires.

Ce phénomène est renforcé par les réseaux sociaux, qui transforment chaque geste individuel en signal politique collectif, amplifié par la logique virale.

Un contexte politique marqué par une judiciarisation contestée

Cette affaire ne peut être dissociée du contexte politique brésilien récent. L’ancien président Jair Bolsonaro a été condamné à une peine de prison dans le cadre d’accusations officiellement liées à des faits de corruption et d’atteinte aux institutions démocratiques. Toutefois, il serait intellectuellement malhonnête d’ignorer que cette condamnation s’inscrit dans un environnement de judiciarisation du champ politique fortement contesté.

Pour une partie significative de l’opinion brésilienne mais aussi pour des observateurs internationaux, ces poursuites ne peuvent être analysées indépendamment des rapports de force politiques, dans un pays où la frontière entre justice et lutte de pouvoir est régulièrement interrogée. Ce doute, qu’on le partage ou non, structure aujourd’hui la polarisation nationale et nourrit la défiance envers les récits médiatiques dominants.

Dans ce contexte, toute prise de parole symbolique d’une marque est immédiatement lue comme un alignement politique, volontaire ou contraint.

Quand les marques deviennent des acteurs involontaires de l’ingénierie électorale

L’enjeu dépasse donc Havaianas. Il concerne la place croissante des entreprises dans l’écosystème politique. En s’exprimant sur des thèmes sociétaux, en choisissant certains ambassadeurs ou en diffusant des messages ambigus, les marques participent à la formation des représentations collectives.

Même sans intention explicite, elles peuvent :

  • légitimer un récit politique ;
  • renforcer un camp idéologique ;
  • influencer indirectement des électeurs indécis.

Cette dynamique pose une question centrale : peut-on encore croire à la neutralité des grandes marques dans des démocraties sous tension ?

Une démocratie fragilisée par la guerre des symboles

L’affaire Havaianas illustre un déplacement préoccupant du débat politique. À mesure que les institutions perdent en crédibilité, la lutte idéologique se déporte vers les symboles, les objets, les marques. Ce glissement favorise la simplification, l’émotion, la logique de camp, au détriment de la confrontation rationnelle des projets politiques.

Dans ce paysage fragmenté, la démocratie ne disparaît pas brutalement ; elle s’effrite, absorbée par une guerre culturelle permanente où tout devient politique parfois au prix du sens.

L’appel au boycott des tongs Havaianas n’est pas une simple polémique commerciale. Il révèle une société brésilienne profondément polarisée, où les marques sont happées par le champ politique et transformées en instruments d’influence électorale. En toile de fond, la judiciarisation contestée du pouvoir, la défiance envers les récits médiatiques dominants et l’effacement des repères communs fragilisent le débat démocratique. À travers une paire de tongs, c’est la question du rôle des acteurs économiques dans la démocratie contemporaine qui se trouve posée avec une acuité qui dépasse largement les frontières du Brésil.

Celine Dou, pour la boussole-infos

Journée mondiale des réseaux sociaux : quand chacun prétend dire vrai et accuse l’autre de désinformation

Ce 30 juin, Journée mondiale des réseaux sociaux, les appels à une utilisation plus responsable se multiplient. Mais derrière les mots d’ordre sur la lutte contre la désinformation et la vérification des sources, une autre réalité s’impose : dans un monde polarisé, chaque camp prétend incarner la vérité et accuse l’autre de manipuler les faits. Les réseaux deviennent le reflet d’un monde qui se parle de moins en moins.

Ce 30 juin, la planète célèbre la Journée mondiale des réseaux sociaux. L’événement, instauré en 2010 pour valoriser le rôle des plateformes numériques dans la communication humaine, donne chaque année lieu à une pluie d’initiatives : publications de bonnes pratiques, campagnes de sensibilisation, témoignages sur les usages positifs du numérique. Les mots-clés dominants sont connus : vérifier les sources, favoriser l’empathie, bannir la désinformation. Une injonction apparemment simple, mais dont l’application se heurte à une réalité plus trouble.

À l’heure où 4,9 milliards d’êtres humains utilisent les réseaux sociaux, ces derniers ne sont plus seulement des outils d’interaction. Ils sont devenus des espaces de confrontation idéologique permanente, où chaque camp affirme détenir la vérité et rejette celle de l’adversaire comme fake news.

Des guerres aux élections, des débats sur les vaccins, des politiques migratoires ou des modèles économiques, chaque courant idéologique qu’il soit gouvernemental, militant, religieux, libéral, souverainiste ou technocratique dispose de ses propres récits, ses sources, ses chiffres, ses experts. Et affirme que les autres mentent. La désinformation devient alors un mot-valise, un outil polémique davantage qu’un critère rigoureux.

Dans ce climat, la parole partagée s’efface. Jadis, les sociétés reposaient sur quelques piliers d’information considérés comme légitimes : grands journaux, institutions scientifiques, voix modérées. Aujourd’hui, la parole éclatée remplace la parole commune. Des micro-communautés se forment autour de certitudes, validées par des algorithmes qui favorisent la polarisation et l’émotion.

Le doute devient suspect, la nuance soupçonnée de compromission. Le réseau social, censé relier, fragmente. Et le citoyen devient de plus en plus un consommateur de récits partisans.

Les grandes plateformes comme Facebook, X (anciennement Twitter), Instagram ou TikTok ont certes mis en place des mécanismes de signalement, des « labels de fiabilité », voire des coopérations avec des agences de vérification. Mais dans les faits, elles continuent de privilégier ce qui provoque, divise ou scandalise, car ces contenus génèrent plus d’engagement donc de revenus.

L’architecture des réseaux favorise mécaniquement la diffusion de messages courts, simplistes, souvent binaires, là où les enjeux du monde réel exigent du temps, de la complexité et du recul. Cette tension structurelle rend illusoire toute régulation purement technique de la « vérité ».

La réponse ne peut venir uniquement des usagers. S’il est juste d’encourager l’esprit critique, il faut aussi interroger les logiques de pouvoir, de profit et d’influence qui façonnent l’espace numérique mondial. Qui décide de ce qui est acceptable ? Sur quelles bases ? Selon quels intérêts ?

De Washington à Pékin, de Paris à Téhéran, les États eux-mêmes font des réseaux sociaux des instruments de guerre culturelle et politique. La désinformation, loin d’être un accident, est parfois un outil stratégique.

En ce 30 juin, Journée mondiale des réseaux sociaux, il est salutaire de rappeler l’importance d’un usage plus réfléchi, plus respectueux, plus humain de ces outils. Mais il faut aussi refuser les illusions confortables. Dire que l’on va « bannir la désinformation » n’a de sens que si l’on accepte de remettre en cause les logiques globales de propagande, de manipulation et de simplification qui traversent nos sociétés.

Pour La Boussole – infos, il ne s’agit pas de choisir un camp, mais de refuser les certitudes faciles, d’éclairer sans imposer, et de défendre une information contextualisée, documentée et rigoureuse. Parce qu’un réseau social sans vérité commune ne relie rien. Il isole, il oppose, et il affaiblit notre capacité à comprendre ensemble.