La décision de la France de reconnaître « morts pour la France » six tirailleurs africains, tués au Sénégal en 1944, sur ordre de l’armée française fait couler beaucoup d’encre. (Avec AFP)
« Le Monde » qualifie de « pas en avant » la reconnaissance du massacre de Thiaroye, survenu dans la banlieue de Dakar, où des dizaines de tirailleurs africains – 35 selon les autorités militaires, beaucoup plus selon plusieurs historiens – ont été exécutés le 1er décembre 1944. Pendant des décennies, l’armée française a soutenu la thèse d’une « riposte » à une « mutinerie » de rebelles « lourdement armés », alors qu’il s’agissait en réalité de la répression sanglante d’une manifestation de soldats réclamant le paiement de leur salaire et de leur prime de démobilisation. L’historien Martin Mourre évoque un « pas important après des décennies de mensonges face à un crime d’État », mais considère que la démarche française reste « ambiguë », car seuls six soldats ont été distingués, alors qu’il en existe « au moins une dizaine d’autres qui pourraient prétendre à une reconnaissance ». Il souligne également « l’inadéquation de l’expression ‘Mort pour la France' » pour des hommes tués par la puissance coloniale.
Le premier ministre sénégalais, Ousmane Sonko, a réagi ce dimanche 28 juillet à la décision de Paris de reconnaître « morts pour la France » à titre posthume six tirailleurs exécutés sur ordre d’officiers de l’armée française à Thiaroye, en 1944. « Je tiens à rappeler à la France qu’elle ne pourra plus ni faire ni conter seule ce bout d’histoire tragique. Ce n’est pas à elle de fixer unilatéralement le nombre d’Africains trahis et assassinés après [qu’ils ont] contribué à la sauver, ni le type et la portée de la reconnaissance et des réparations qu’ils méritent », a déclaré Ousmane Sonko sur ses réseaux sociaux, signant son message comme chef du parti « Pastef-Les Patriotes » et non du gouvernement.
Au matin du 1er décembre 1944, au camp militaire de Thiaroye (ville située non loin de la capitale sénégalaise, Dakar), des troupes coloniales et des gendarmes français avaient tiré, sur ordre d’officiers de l’armée française, sur des tirailleurs rapatriés qui réclamaient leurs arriérés de solde.
Selon le bilan dressé par les autorités françaises à l’époque, au moins trente-cinq tirailleurs avaient trouvé la mort, sur place ou des suites de leurs blessures. Ce chiffre est, encore aujourd’hui, sujet à controverse, des historiens l’estimant beaucoup plus élevé. Le lieu d’inhumation des soldats tués, dans des tombes individuelles ou des fosses communes, à Thiaroye ou ailleurs, fait également débat.
Attribution de la mention « morts pour la France »
Le traumatisme et le souvenir de ce massacre sont toujours vifs au Sénégal et sur le continent africain. M. Sonko, chantre d’un souverainisme et panafricanisme social, demande « au gouvernement français de revoir ses méthodes, car les temps ont changé ». « Pourquoi cette subite “prise de conscience” alors que le Sénégal s’apprête à donner un nouveau sens à ce douloureux souvenir, avec la célébration du 80e anniversaire cette année ? », s’interroge-t-il. « Thiaroye 44, comme tout le reste, sera remémoré autrement désormais », assure-t-il.
La mention « morts pour la France » a été attribuée par une décision datée du 18 juin dernier à ces six tirailleurs par l’Office national français des combattants et des victimes de guerre (ONaCVG).
Elle concerne « quatre tirailleurs originaires du Sénégal, un de Côte d’Ivoire et un de Haute-Volta » (devenu le Burkina Faso). Cette première décision « pourra être complétée dès lors que l’identité exacte d’autres victimes aura pu être établie », a précisé le secrétariat d’Etat français chargé des anciens combattants et de la mémoire.
Joseph Kouamé