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Érythrée : les États-Unis d’Amérique renouent avec Issayas Afewerki alors que les tensions en mer Rouge renforcent l’importance stratégique d’Asmara

Longtemps tenue à distance par les puissances occidentales, l’Érythrée retrouve une place que sa géographie lui avait toujours promise : celle d’un État difficile à contourner sur les rives de la mer Rouge. Le 8 septembre 2026, l’ouverture de la 81ᵉ session de l’Assemblée générale des Nations unies donne à Asmara une visibilité supplémentaire, avec sa présence parmi les vice-présidents de la session. Mais l’évolution la plus significative se joue ailleurs : l’administration du président Donald Trump cherche à renouer avec le régime d’Issayas Afewerki, alors que la sécurité de la mer Rouge est devenue une préoccupation majeure.

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Le changement ne tient pas à une transformation du régime érythréen. Issayas Afewerki dirige toujours un État autoritaire soumis à un mécanisme de surveillance du Conseil des droits de l’homme. Ce qui change, c’est la valeur stratégique de l’Érythrée dans une région où les attaques contre la navigation, les tensions entre l’Éthiopie et l’Érythrée, la guerre au Soudan et les rivalités autour de l’accès à la mer Rouge se superposent. Pour les États-Unis d’Amérique, maintenir Asmara à distance pourrait désormais coûter davantage que renouer le dialogue. Pour le président érythréen, cette nouvelle attention offre une marge de négociation qu’il n’avait plus connue depuis des années.

La mer Rouge remet Asmara au centre du calcul stratégique

La première pièce du puzzle est géographique.

L’Érythrée possède une longue façade sur la mer Rouge et contrôle deux ports majeurs, Massawa et Assab. Le second se trouve à proximité du détroit de Bab el-Mandeb, passage maritime reliant la mer Rouge au golfe d’Aden puis à l’océan Indien.

Pendant longtemps, cette position n’a pas suffi à faire de l’Érythrée un partenaire privilégié des puissances occidentales. Le régime d’Issayas Afewerki avait au contraire choisi une politique extérieure méfiante, parfois ouvertement hostile aux cadres diplomatiques dominés par les pays occidentaux.

La situation régionale a changé.

Les attaques menées depuis le Yémen contre des navires commerciaux ont transformé la sécurité de la mer Rouge en question stratégique internationale. La guerre au Moyen-Orient, les tensions dans la Corne de l’Afrique et la fragilisation de plusieurs États riverains ont encore accru l’importance des pays capables d’influencer les équilibres autour de cette voie maritime.

L’Érythrée se trouve précisément sur cette ligne de tension.

Des analyses consacrées aux relations entre l’Éthiopie et l’Érythrée soulignent également que la question de l’accès éthiopien à la mer Rouge est devenue un facteur central de la dégradation des relations entre les deux pays.

Autrement dit, la valeur d’Asmara ne vient pas seulement de ce que le gouvernement érythréen peut faire. Elle vient aussi de ce que les autres acteurs ne peuvent pas facilement faire sans tenir compte de lui.

Washington réévalue le coût de l’isolement

C’est dans cette nouvelle configuration que s’inscrit le changement d’attitude du gouvernement des États-Unis d’Amérique.

Depuis le printemps 2026, des responsables états-uniens ont engagé des discussions avec le gouvernement érythréen en vue d’explorer une normalisation des relations. Les démarches ont notamment impliqué Massad Boulos, conseiller principal du président Donald Trump pour l’Afrique et le Moyen-Orient, avec l’objectif de rouvrir un canal politique avec Issayas Afewerki.

Il faut être précis : il ne s’agit pas encore d’une normalisation achevée.

Le gouvernement des États-Unis d’Amérique examine notamment la possibilité d’un changement de sa politique de sanctions envers l’Érythrée. Cette évolution intervient après plusieurs années de relations très dégradées, notamment à la suite du rôle joué par les forces érythréennes dans la guerre du Tigré.

Le calcul semble désormais différent.

Pour l’administration du président Donald Trump, l’Érythrée représente à la fois une façade maritime stratégique, un voisin direct de l’Éthiopie et du Soudan et un interlocuteur qui peut peser sur les équilibres de la Corne de l’Afrique.

L’intérêt renouvelé pour Asmara ne signifie donc pas que Washington considère soudainement le régime comme acceptable. Il signifie plutôt que l’isolement diplomatique de l’Érythrée est devenu moins avantageux au regard des intérêts stratégiques en jeu.

Issayas Afewerki retrouve une marge de manœuvre

C’est probablement le principal bénéfice politique de cette évolution pour le président érythréen.

Depuis son accession au pouvoir, Issayas Afewerki a bâti sa politique extérieure sur une conception extrêmement souverainiste des relations internationales. L’Érythrée refuse régulièrement les pressions extérieures et conteste les mécanismes internationaux qu’elle considère comme une intrusion dans ses affaires intérieures.

Cette posture a cependant eu un prix : l’isolement.

Or, cet isolement commence à produire moins d’effet lorsque plusieurs puissances ont de nouveau besoin de parler à Asmara.

Le gouvernement érythréen peut alors multiplier les interlocuteurs, négocier avec des puissances aux intérêts divergents et éviter de dépendre d’un seul partenaire. La Chine, la Russie, les pays du Golfe, l’Égypte et désormais les États-Unis d’Amérique constituent des pôles d’influence différents autour de la Corne de l’Afrique et de la mer Rouge.

La stratégie d’Issayas Afewerki consiste précisément à préserver cette capacité de jouer sur plusieurs tableaux.

Les Nations unies donnent un autre indice de cette évolution

La présence accrue de l’Érythrée dans les institutions des Nations unies doit être lue dans cette perspective.

Le pays a été élu vice-président de la 81ᵉ session de l’Assemblée générale. Cette fonction devient particulièrement visible avec l’ouverture de la session le 8 septembre. L’Érythrée a également été élue au Conseil économique et social des Nations unies pour un mandat de trois ans à partir de janvier 2027.

Un diplomate érythréen doit en outre présider le Forum social 2026 du Conseil des droits de l’homme en octobre.

Pris séparément, ces postes ne constituent pas une victoire diplomatique décisive. Une partie de la représentation au sein des organes de l’Organisation des Nations unies obéit à des équilibres régionaux et à des mécanismes de rotation.

Mais leur accumulation est révélatrice.

Après des années de faible implication dans certains espaces multilatéraux, Asmara recommence à investir les institutions internationales. Le gouvernement érythréen semble avoir compris qu’il peut être plus efficace de défendre ses positions à l’intérieur des institutions qu’en restant totalement à l’extérieur.

C’est un changement de méthode davantage qu’un changement de régime.

Le paradoxe : l’Érythrée gagne en importance sans régler son dossier des droits humains

C’est ici que le rapprochement diplomatique trouve sa limite.

Le Conseil des droits de l’homme des Nations unies a renouvelé en 2026 le mandat du Rapporteur spécial sur la situation des droits humains en Érythrée. La surveillance internationale du pays reste donc en place. L’International Commission of Jurists avait d’ailleurs appelé au renouvellement de ce mandat dans un contexte de tensions croissantes dans la région.

Le régime d’Issayas Afewerki continue d’être critiqué pour le caractère indéfini du service national, les détentions arbitraires et les restrictions sévères imposées aux libertés politiques et civiles.

Il existe donc aujourd’hui une contradiction particulièrement forte.

L’Érythrée peut occuper des fonctions dans les institutions internationales tout en restant elle-même sous surveillance de ces mêmes institutions.

Il serait donc trompeur de parler de réhabilitation.

Les Nations unies n’ont pas blanchi le régime érythréen. Les États-Unis d’Amérique ne sont pas devenus son allié. Et Issayas Afewerki n’a pas modifié les fondements de son système politique.

Ce qui change, c’est la disposition des autres acteurs à traiter avec lui.

L’Éthiopie constitue l’autre pièce maîtresse

Le regain d’intérêt pour l’Érythrée ne peut pas non plus être séparé de la relation avec l’Éthiopie.

Les deux pays ont été ennemis pendant une longue guerre frontalière avant de connaître un spectaculaire rapprochement en 2018. Mais cette paix s’est progressivement dégradée.

La guerre du Tigré, entre 2020 et 2022, a profondément bouleversé l’équilibre régional. L’intervention des forces érythréennes aux côtés du gouvernement fédéral éthiopien avait alors placé Asmara au centre du conflit.

Depuis, les relations entre le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed et Issayas Afewerki se sont à nouveau tendues.

La question de l’accès éthiopien à la mer Rouge est devenue particulièrement sensible. L’Éthiopie, pays enclavé depuis l’indépendance de l’Érythrée en 1993, cherche à sécuriser un accès maritime durable. Pour le gouvernement érythréen, toute revendication éthiopienne susceptible de toucher à sa souveraineté territoriale constitue une question existentielle.

Les tensions entre les autorités fédérales éthiopiennes et le Front de libération du peuple du Tigré ajoutent une autre source d’instabilité. Plusieurs analyses récentes estiment qu’une nouvelle confrontation dans le nord de l’Éthiopie pourrait rapidement prendre une dimension régionale.

Dans ce contexte, la position d’Asmara devient encore plus sensible : l’Érythrée est à la fois un voisin de l’Éthiopie, un acteur du dossier tigré et un État côtier installé sur l’une des principales routes maritimes mondiales.

Le Soudan élargit encore le problème

À l’ouest, la guerre au Soudan ajoute une nouvelle dimension.

Le conflit entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide a progressivement débordé le cadre strictement soudanais. L’Éthiopie, l’Érythrée, l’Égypte, les Émirats arabes unis et d’autres acteurs régionaux ont tous des intérêts directs ou indirects dans son évolution.

Le déplacement du chef du Conseil souverain soudanais, le général Abdel Fattah al-Burhan, à Asmara le 4 septembre 2026, quelques jours avant l’ouverture de la nouvelle session de l’Assemblée générale, illustre l’importance croissante du dialogue entre Khartoum et le gouvernement érythréen.

Pour Issayas Afewerki, la proximité avec le Soudan offre une autre carte diplomatique. Pour les puissances étrangères, elle constitue une raison supplémentaire de ne pas négliger Asmara.

Une diplomatie sélective plutôt qu’un retour général

Il serait pourtant excessif de présenter l’Érythrée comme revenue dans tous les mécanismes de coopération régionale.

Le 12 décembre 2025, le gouvernement érythréen a annoncé son retrait de l’Autorité intergouvernementale pour le développement, l’organisation régionale connue sous le sigle IGAD. L’Érythrée avait pourtant réintégré cette organisation en 2023, après près de deux décennies d’absence.

Cette décision dit beaucoup de la méthode d’Asmara.

Le gouvernement d’Issayas Afewerki ne cherche pas nécessairement à réintégrer tous les espaces diplomatiques. Il sélectionne ceux dans lesquels il estime pouvoir défendre ses intérêts avec le plus de liberté.

L’ONU lui offre une tribune mondiale. Les relations bilatérales avec les grandes puissances lui permettent de négocier directement. La mer Rouge lui donne une valeur stratégique. Les tensions régionales augmentent encore son pouvoir de négociation.

Cette combinaison est beaucoup plus importante que la simple accumulation de titres institutionnels.

Ce que les États-Unis d’Amérique cherchent réellement

La question centrale pour le gouvernement des États-Unis d’Amérique est donc moins de savoir si Issayas Afewerki est fréquentable que de déterminer quel prix il faut payer pour avoir accès à Asmara.

La réponse dépendra de plusieurs dossiers : la sécurité maritime en mer Rouge, l’évolution de la guerre au Soudan, les relations entre l’Éthiopie et l’Érythrée, la situation au Tigré et l’évolution de la présence chinoise et russe dans la région.

Dans cette équation, les ports érythréens ne constituent pas nécessairement une future base militaire états-unienne rien ne permet de l’affirmer à ce stade. Ils représentent surtout un élément de la géographie stratégique dont les États-Unis d’Amérique ne peuvent plus faire abstraction.

La nuance est importante.

Le rapprochement en cours ne signifie pas que Washington ait choisi Asmara contre Addis-Abeba, ni que le gouvernement des États-Unis d’Amérique ait renoncé à ses préoccupations concernant les droits humains. Il signifie que les responsables états-uniens considèrent désormais qu’un dialogue direct avec Issayas Afewerki peut servir leurs intérêts.

Pour Asmara, le moment est favorable

Le régime érythréen se retrouve ainsi dans une situation qu’il n’avait plus connue depuis longtemps.

Il reste contesté sur son bilan intérieur. Il demeure sous surveillance du Conseil des droits de l’homme. Son retrait de l’IGAD témoigne même de la persistance de sa défiance envers certains cadres régionaux.

Mais parallèlement, sa position géographique prend de la valeur.

L’Érythrée n’a pas changé de place sur la carte. C’est le monde autour d’elle qui a changé.

La mer Rouge est devenue un espace de confrontation stratégique. Le Soudan est en guerre. L’Éthiopie cherche à sécuriser son accès maritime. Les tensions autour du Tigré restent préoccupantes. Les puissances extérieures cherchent à sécuriser leurs routes commerciales et à préserver leur influence dans la Corne de l’Afrique.

Dans ce nouvel environnement, l’isolement d’Asmara devient plus difficile à maintenir.

La vice-présidence de l’Assemblée générale des Nations unies qui accompagne l’ouverture de la 81ᵉ session n’est donc pas le véritable événement à elle seule. Elle constitue plutôt le signe visible d’une évolution plus profonde.

Après des années d’isolement, l’Érythrée redevient un interlocuteur que plusieurs puissances ont intérêt à ménager. Le gouvernement des États-Unis d’Amérique explore une normalisation avec Issayas Afewerki. Asmara occupe plusieurs positions dans le système des Nations unies. Dans le même temps, la mer Rouge et la Corne de l’Afrique concentrent de nouveau les préoccupations sécuritaires et commerciales des grandes puissances.

Le paradoxe est entier : la valeur stratégique de l’Érythrée augmente alors que les critiques internationales contre son régime restent intactes.

Pour Issayas Afewerki, c’est une occasion de transformer la géographie de son pays en instrument diplomatique. Pour les États-Unis d’Amérique et leurs partenaires, c’est un dilemme : comment renouer avec un régime longtemps isolé sans donner le sentiment de sacrifier les questions de droits humains, tout en évitant de laisser à d’autres puissances l’avantage stratégique d’une relation privilégiée avec Asmara ?

C’est désormais autour de cette équation que se joue le retour de l’Érythrée dans le calcul géopolitique de la mer Rouge.

Celine Dou

Niger : après la tentative de coup d’État, pourquoi l’Algérie envoie quatre avions de chasse à Niamey

Trois semaines après avoir remis quatre hélicoptères militaires au Niger, l’Algérie vient de franchir un nouveau seuil dans son rapprochement avec Niamey. Quatre chasseurs Soukhoï Su-30 ont atterri à Niamey le 30 août, accompagnés d’un avion de transport Iliouchine Il-76 et d’un avion ravitailleur Iliouchine Il-78. Officiellement, Alger répond à une demande de soutien formulée par les autorités nigériennes après la tentative de renversement du pouvoir survenue dans la capitale les 28 et 29 août. Mais derrière ces appareils se dessine une évolution plus large de la relation entre les deux pays et de la posture militaire algérienne au Sahel.

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Dans la nuit du 28 au 29 août, un groupe de militaires, principalement issus des forces spéciales, a tenté de prendre le contrôle de plusieurs positions stratégiques à Niamey, dont la base aérienne 101, l’aéroport international Diori-Hamani, le secteur du palais présidentiel et la télévision nationale. Les forces restées loyales au général Abdourahamane Tiani ont finalement repris le contrôle des sites occupés, avec un appui déterminant d’éléments russes de l’Africa Corps. Quelques heures plus tard, l’Algérie a décidé de répondre à l’appel de Niamey. Le déploiement de ses Su-30 constitue une première dans la relation militaire entre les deux pays, mais aussi un signal important de l’évolution de la doctrine d’Alger.

Une nuit qui a fragilisé le pouvoir de Niamey

Le général Abdourahamane Tiani est lui-même arrivé au pouvoir par un coup d’État, en juillet 2023. Trois ans plus tard, son régime a été confronté à une tentative de mutinerie venue de l’intérieur de l’appareil militaire.

Dans la nuit du 28 au 29 août, des militaires ont attaqué la base aérienne 101, située dans l’enceinte de l’aéroport international de Niamey, tout en tentant de s’approcher du palais présidentiel et de prendre le contrôle de la télévision nationale. Pendant plusieurs heures, l’issue de l’affrontement est restée incertaine.

Les forces loyalistes ont finalement repris la base aérienne. Le rôle joué par les militaires russes de l’Africa Corps a été confirmé par l’ambassadeur de Russie au Niger. Selon les informations disponibles, environ 200 éléments russes présents sur la base ont participé à la reprise du site.

Cette intervention russe est un élément essentiel pour comprendre la suite des événements. Depuis sa rupture avec plusieurs partenaires occidentaux, Niamey s’est progressivement rapprochée de Moscou. La tentative de mutinerie a ainsi donné une illustration concrète de cette nouvelle architecture sécuritaire.

Mais la Russie n’est pas le seul partenaire vers lequel le pouvoir nigérien s’est tourné.

Alger répond à l’appel de Niamey

Le 30 août, le ministère algérien de la Défense nationale a annoncé l’envoi de quatre chasseurs Soukhoï Su-30 au Niger, sur instruction du président Abdelmadjid Tebboune et à la demande des autorités nigériennes.

Les quatre appareils ont rejoint Niamey avec un Iliouchine Il-78 destiné au ravitaillement en vol et un Iliouchine Il-76 de transport. Des images diffusées par le ministère algérien de la Défense nationale montrent les appareils sur le tarmac de l’aéroport international de Niamey, où ils ont été accueillis par les autorités nigériennes.

Alger présente cette opération comme une mission de soutien à l’armée nigérienne destinée à contribuer à faire face à la tentative de déstabilisation du pays. Le vocabulaire employé est important : il ne s’agit pas, à ce stade, d’une annonce de transfert de propriété des chasseurs aux forces nigériennes.

Les quatre Su-30 sont donc à considérer comme un détachement militaire algérien déployé au Niger, et non comme quatre appareils livrés à l’armée nigérienne.

Cette distinction est d’autant plus importante que l’Algérie avait déjà fourni au Niger, au début du mois d’août, quatre hélicoptères militaires, deux Mi-24 et deux Mi-171. Dans ce cas, il s’agissait bien d’un transfert destiné aux forces nigériennes.

Pourquoi quatre chasseurs maintenant ?

Le calendrier donne une partie de la réponse.

Le Niger et l’Algérie ont considérablement rapproché leurs relations au cours des derniers mois. Le président du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie, Abdourahamane Tiani, s’est rendu en Algérie en février 2026, dans le cadre d’un rapprochement politique affiché avec Abdelmadjid Tebboune.

La coopération militaire a ensuite pris une dimension plus concrète. Le don des quatre hélicoptères en août a été suivi, quelques semaines plus tard, par le déploiement des Su-30.

Cette succession n’est pas anodine : Alger n’en est plus seulement au registre de la coopération diplomatique ou de la fourniture d’équipements. Elle accepte désormais de projeter des moyens militaires sur le territoire nigérien.

Janes relève qu’il s’agit de la première annonce d’un déploiement d’appareils de combat algériens dans un État voisin.

C’est ce qui donne à l’événement une portée qui dépasse largement la seule tentative de mutinerie.

Une nouvelle posture pour l’Algérie

Pendant des décennies, l’Algérie a été attachée au principe de non-ingérence et à une doctrine militaire privilégiant la défense de son territoire.

La révision constitutionnelle de 2020 a toutefois ouvert la possibilité pour l’Armée nationale populaire de participer à des opérations militaires au-delà des frontières, sous certaines conditions.

Le déploiement de Su-30 au Niger constitue ainsi un cas concret de cette évolution. Le Monde souligne, dans une analyse publiée le 3 septembre, que cette opération pose notamment la question de la nouvelle doctrine militaire algérienne et de ses implications au Sahel.

Il serait cependant prématuré d’en déduire qu’Alger abandonne définitivement sa doctrine traditionnelle. Une mission ponctuelle effectuée à la demande d’un État voisin ne signifie pas encore que l’Algérie entend intervenir militairement dans toutes les crises de son environnement régional.

Mais le précédent est désormais créé.

Le Niger, entre Russie, Algérie et Alliance des États du Sahel

La configuration dans laquelle intervient cette opération est également révélatrice.

Le Niger a quitté le partenariat militaire occidental qui structurait auparavant une partie de sa politique de sécurité. Il s’est rapproché de la Russie et a renforcé ses liens avec le Mali et le Burkina Faso au sein de l’Alliance des États du Sahel.

Or, lors de la tentative de mutinerie d’août, le soutien décisif est venu principalement des forces russes présentes à Niamey. Les partenaires de l’Alliance des États du Sahel n’ont pas joué le même rôle dans la reprise de la base aérienne 101.

L’arrivée des avions algériens ajoute donc une nouvelle pièce au dispositif.

Il ne faut toutefois pas présenter Alger et Moscou comme agissant de manière coordonnée dans cette opération. Aucun élément disponible ne permet d’affirmer que le déploiement algérien résulte d’une action conjointe entre les deux pays.

Il s’agit plutôt, à ce stade, de deux soutiens distincts apportés au même pouvoir nigérien.

Un soutien qui intervient après plusieurs attaques

La tentative de coup d’État ne peut pas non plus être isolée de la dégradation de la situation sécuritaire du Niger.

Le pays reste confronté à des attaques de groupes djihadistes, particulièrement dans la région de Tillabéri, frontalière du Mali et du Burkina Faso. Plusieurs attaques meurtrières ont frappé les forces nigériennes ces derniers mois.

L’aéroport de Niamey lui-même avait déjà été visé à deux reprises en 2026, notamment en janvier et en juin. La base aérienne 101, devenue le point de départ de la tentative de mutinerie d’août, concentre donc une importance militaire particulière.

Le pouvoir du général Tiani doit ainsi faire face à une double vulnérabilité : la pression des groupes armés à l’extérieur et les tensions au sein même de l’appareil militaire.

C’est dans cet environnement que le soutien extérieur prend toute son importance.

Alger cherche-t-elle aussi à retrouver une place au Sahel ?

C’est probablement la question de fond posée par l’arrivée des Su-30.

Le Niger est un voisin stratégique de l’Algérie. Les deux pays partagent une longue frontière et des intérêts sécuritaires communs. Mais la relation algéro-nigérienne s’inscrit également dans un contexte régional plus tendu, marqué par la recomposition des alliances au Sahel.

En apportant un soutien militaire direct à Niamey, Alger affirme son intérêt pour la stabilité de son voisin méridional. Elle montre également qu’elle entend conserver une capacité d’action dans une région où son influence a été mise à l’épreuve par les transformations politiques intervenues au Mali, au Burkina Faso et au Niger.

L’enjeu dépasse donc les quatre chasseurs stationnés à Niamey.

Pour Alger, la question est désormais de savoir jusqu’où peut aller cette nouvelle capacité d’engagement sans remettre en cause les principes qui ont longtemps encadré sa politique de défense.

Pour Niamey, la question est différente : après avoir sollicité l’appui russe lors de la tentative de mutinerie, le pouvoir nigérien vient de faire appel à l’Algérie. Cela traduit à la fois la diversification de ses soutiens et les difficultés auxquelles il demeure confronté.

Et maintenant ?

Le déploiement annoncé par Alger est présenté comme une mission de soutien. Les sources disponibles ne permettent pas, au 3 septembre, d’établir la durée exacte de la présence des appareils ni un éventuel transfert ultérieur aux forces nigériennes.

L’essentiel est ailleurs : en quelques semaines, la coopération militaire entre Alger et Niamey est passée d’un soutien matériel à une présence aérienne directe.

La tentative de coup d’État aura donc produit un effet inattendu : elle a révélé les fragilités internes du pouvoir nigérien, confirmé le rôle sécuritaire croissant de la Russie auprès de Niamey et donné à l’Algérie l’occasion de tester, dans les faits, une capacité d’engagement militaire au-delà de ses frontières.

Les quatre Su-30 ne racontent ainsi qu’une partie de l’histoire.

Derrière leur arrivée à Niamey se joue une question plus vaste : qui entend désormais peser sur la sécurité du Sahel, et jusqu’où ?

Celine Dou

AFRIQUE : À ADDIS-ABEBA, LES MINISTRES DE LA SANTÉ ADOPTENT DES MESURES POUR FINANCER LES SYSTÈMES DE SANTÉ, FORMER 3 MILLIONS DE SOIGNANTS ET MIEUX PRÉPARER LES ÉPIDÉMIES

Pendant quatre jours, les ministres de la Santé des 47 États membres de la Région africaine de l’Organisation mondiale de la Santé ont confronté les fragilités du continent à une exigence devenue incontournable : disposer de systèmes de santé capables de fonctionner, de se financer et de répondre aux crises sans attendre systématiquement des solutions venues de l’extérieur. Réunis à Addis-Abeba, en Éthiopie, du 25 au 28 août, ils ont adopté plusieurs stratégies régionales qui engagent les pays africains sur la prochaine décennie.

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La soixante-seizième session du Comité régional de l’Organisation mondiale de la Santé pour l’Afrique s’est achevée avec plusieurs décisions concrètes. Les États ont notamment adopté l’Agenda africain pour les personnels de santé 2026-2035, avec l’objectif de former, employer et retenir trois millions de professionnels supplémentaires d’ici 2035. Ils ont également approuvé une stratégie de financement durable de la santé, une nouvelle stratégie sur la réglementation des médicaments et autres produits médicaux, ainsi qu’un cadre destiné à préserver les capacités développées pendant la campagne mondiale d’éradication de la poliomyélite. Un centre régional de données sanitaires a par ailleurs été lancé pour améliorer la surveillance et la prise de décision.

Trois millions de personnels de santé supplémentaires d’ici 2035

C’est l’un des engagements les plus chiffrés de la réunion.

Les ministres africains de la Santé ont adopté l’Agenda africain pour les personnels de santé 2026-2035. Le document fixe un objectif de trois millions de professionnels de santé supplémentaires à former, employer et surtout retenir sur le continent d’ici 2035.

L’enjeu ne consiste plus seulement à augmenter le nombre de diplômés. La stratégie prévoit une meilleure planification des besoins, l’adaptation des formations, le recrutement et la fidélisation des personnels.

Cette orientation répond à une difficulté bien connue des systèmes de santé africains : les investissements consentis pour former des médecins, des infirmiers, des sages-femmes, des pharmaciens ou des techniciens ne suffisent pas lorsque les pays ne parviennent pas ensuite à les conserver.

Les États membres ont donc choisi d’aborder la question comme celle d’un véritable marché du travail de la santé, avec des besoins à prévoir, des personnels à employer et des conditions à améliorer.

Les États veulent réduire le poids des dépenses de santé supportées par les ménages

Le deuxième engagement majeur concerne le financement.

Les ministres ont adopté la Stratégie pour le financement de l’avenir de la santé dans la Région africaine de l’Organisation mondiale de la Santé, 2026-2035.

L’objectif est de rendre les systèmes de santé moins vulnérables aux difficultés budgétaires et à la diminution des financements extérieurs.

Le problème est considérable : selon l’Organisation mondiale de la Santé, environ 385 millions de personnes dans la Région africaine tombent chaque année dans la pauvreté ou s’y enfoncent davantage en raison des dépenses de santé qu’elles doivent payer directement. Les gouvernements doivent parallèlement composer avec l’endettement, la stagnation des dépenses publiques et la diminution de certaines aides extérieures.

La stratégie adoptée à Addis-Abeba propose donc une trajectoire sur dix ans destinée à accroître la solidité financière des systèmes de santé et à réduire le risque que l’accès aux soins entraîne un appauvrissement des familles.

La question financière est ainsi placée au même niveau que la question médicale : un système de santé ne peut être durable si les États ne peuvent pas assurer son financement et si les ménages doivent payer directement une part excessive des soins.

Des règles communes pour mieux contrôler les médicaments

Les ministres ont également adopté la Stratégie régionale sur la réglementation des produits médicaux pour 2026-2035.

Elle concerne les médicaments, les vaccins, les produits sanguins, les tests de diagnostic et les dispositifs médicaux.

L’objectif est de renforcer les autorités nationales chargées de vérifier la qualité, la sécurité et l’efficacité de ces produits. La stratégie prévoit notamment d’augmenter le nombre d’autorités nationales atteignant le niveau de maturité 3 de l’Organisation mondiale de la Santé, de renforcer l’Agence africaine du médicament, de développer les systèmes numériques et de favoriser les évaluations et inspections conjointes entre pays.

Le choix est également industriel.

L’Afrique cherche à développer sa production locale de médicaments et de produits médicaux. Mais produire davantage ne suffit pas : encore faut-il disposer de systèmes capables de contrôler la qualité de ce qui est fabriqué et distribué.

Les États veulent donc avancer simultanément sur les deux fronts : produire davantage en Afrique et mieux réglementer ce qui y est produit ou importé.

Préserver ce que la lutte contre la poliomyélite a construit

Autre décision importante : l’adoption d’un cadre 2026-2035 pour la transition et la pérennisation des acquis de la lutte contre la poliomyélite.

La Région africaine a été certifiée exempte de poliovirus sauvage autochtone en 2020. Mais les flambées liées aux poliovirus circulants dérivés de souches vaccinales continuent.

Plus de 180 détections de poliovirus avaient été signalées dans la Région africaine en 2026, notamment dans le bassin du lac Tchad et dans la Corne de l’Afrique.

Le nouveau cadre adopté à Addis-Abeba vise à éviter que les infrastructures construites pendant des décennies de lutte contre la poliomyélite disparaissent avec la baisse progressive des financements consacrés à cette maladie.

Les États se sont engagés à intégrer progressivement dans leurs systèmes nationaux les fonctions essentielles développées grâce à la lutte contre la poliomyélite : surveillance épidémiologique, laboratoires, personnels spécialisés, vaccination, réseaux communautaires et capacités d’intervention d’urgence.

L’enjeu dépasse donc la seule poliomyélite.

Ces infrastructures ont déjà servi lors d’épidémies d’Ebola, de maladie à virus Marburg, de mpox, de choléra ou de fièvre jaune. Les conserver revient à maintenir une partie de l’architecture de sécurité sanitaire du continent.

Un centre régional pour mieux exploiter les données sanitaires

Les ministres ont également accompagné cette évolution par un nouvel outil.

L’Organisation mondiale de la Santé pour l’Afrique a lancé le Centre régional de données sanitaires, destiné aux 47 États membres.

L’objectif est de rassembler des données sanitaires aujourd’hui dispersées afin de permettre aux autorités de détecter plus rapidement les menaces, de mieux répartir les ressources et de prendre leurs décisions sur la base d’informations plus complètes.

Cette infrastructure répond à un problème très concret.

Lorsqu’une épidémie apparaît, la rapidité avec laquelle les autorités identifient un foyer, mesurent sa progression et repèrent les populations exposées conditionne une grande partie de la réponse.

Disposer de données plus fiables et mieux partagées doit donc permettre de raccourcir le temps entre l’apparition d’une menace et la décision publique.

Donner aux enfants un meilleur départ

Les travaux d’Addis-Abeba ont également dépassé la seule gestion des urgences sanitaires.

Les États membres ont adopté une stratégie régionale sur le développement de la petite enfance pour 2026-2032. Elle vise à renforcer les interventions en matière de nutrition, de santé, d’apprentissage précoce, de protection sociale, d’eau et d’assainissement et d’accompagnement des parents.

Cette décision part d’un constat démographique : d’ici 2050, deux enfants sur cinq nés dans le monde devraient être africains. Or, selon l’Organisation mondiale de la Santé, jusqu’à deux tiers des enfants d’Afrique subsaharienne pourraient ne pas atteindre leur plein potentiel de développement.

Les gouvernements veulent donc intervenir dès les premières années de la vie, avec des politiques qui associent santé, nutrition, éducation et protection sociale.

L’épidémie d’Ebola rappelle pourquoi ces décisions comptent

Ces décisions ont été prises alors que la République démocratique du Congo fait face à une importante épidémie de maladie à virus Ebola provoquée par le virus Bundibugyo.

Le sujet figurait directement au programme de la session. Les ministres ont également travaillé sur les moyens de renforcer les équipes médicales d’urgence et la préparation des pays aux futures crises sanitaires.

L’épidémie congolaise donne une dimension concrète aux engagements pris à Addis-Abeba : surveillance, personnels qualifiés, laboratoires, équipes d’intervention, financement et circulation des données constituent précisément les moyens nécessaires pour contenir une flambée avant qu’elle ne s’étende.

Dans le même temps, l’Ouganda a annoncé le 27 août la fin de son épidémie de maladie à virus Ebola provoquée par le virus Bundibugyo, après 42 jours sans nouveau cas confirmé. L’Organisation mondiale de la Santé et les Centres africains de contrôle et de prévention des maladies ont toutefois appelé à maintenir la vigilance.

Le contraste entre les deux situations est instructif : un pays peut parvenir à interrompre une transmission, tandis qu’un autre affronte une flambée majeure. La capacité à conserver les systèmes de surveillance et d’intervention après la fin d’une crise devient donc aussi importante que la réponse elle-même.

Une décennie de transformation annoncée

Au-delà des décisions sectorielles, les États membres ont posé les bases d’une orientation de long terme avec le cadre « Une nouvelle ère pour la santé en Afrique : action unie pour la Vision 2035 ».

Le document articule plusieurs priorités : soins de santé primaires, résilience des systèmes, financement durable, transformation numérique et plus grande responsabilité des pays africains dans la conduite de leurs politiques sanitaires.

La réunion d’Addis-Abeba aura donc produit plus qu’une déclaration politique.

Elle a fixé des objectifs précis : trois millions de personnels de santé supplémentaires d’ici 2035, des mécanismes de financement plus durables, des autorités de réglementation plus solides, le maintien des capacités héritées de la lutte contre la poliomyélite et un système régional de données pour mieux anticiper les menaces.

La difficulté commence désormais.

Les textes adoptés ne produiront d’effets que si les États les traduisent dans leurs budgets, leurs politiques nationales et leurs systèmes de santé.

C’est sur ce passage des engagements aux résultats que sera jugée la portée réelle du conclave d’Addis-Abeba.

Celine Dou

SOUDAN : KHARTOUM LÈVE L’ÉTAT D’URGENCE, MAIS LA GUERRE SE DÉPLACE VERS LE KORDOFAN

Après plus de deux ans de couvre-feu, les habitants de la capitale soudanaise peuvent désormais circuler et travailler à toute heure. La mesure traduit le retour progressif de l’administration et de la vie civile dans une ville reprise par l’armée, mais elle ne signifie pas la fin de la guerre. À plusieurs centaines de kilomètres, les combats continuent de faire des victimes et de provoquer de nouveaux déplacements.

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À Khartoum, les habitants peuvent de nouveau circuler librement la nuit. Le Comité de sécurité de l’État a annoncé le 27 août la levée de l’état d’urgence et l’abrogation de l’ordre d’urgence n° 3 de 2024, mettant également fin au couvre-feu instauré dans la capitale.

La décision autorise désormais les habitants à se déplacer et à travailler à toute heure. Elle reste toutefois assortie de restrictions. Les patrouilles et les points de contrôle sont maintenus, et les autorités demandent aux habitants de conserver leurs documents d’identité sur eux. L’entrée dans la capitale demeure par ailleurs réglementée pour les étrangers arrivant par bus, train ou véhicule privé.

Cette décision intervient plusieurs mois après la reprise de Khartoum par l’armée soudanaise. Le gouvernement, qui avait transféré ses activités à Port-Soudan pendant les combats, est revenu dans la capitale en janvier 2026. L’aéroport a également repris ses activités et les organisations humanitaires recommencent progressivement à y travailler.

Une liberté retrouvée dans une capitale encore meurtrie

La levée du couvre-feu donne à Khartoum les apparences d’une ville qui reprend son activité. Mais la réalité quotidienne reste difficile.

Les infrastructures ont été lourdement endommagées pendant les combats. Les coupures d’électricité demeurent particulièrement longues dans plusieurs secteurs contrôlés par l’armée. À Omdurman, notamment, les pannes perturbent les activités professionnelles et contraignent des familles à renoncer à certains usages domestiques faute de pouvoir conserver leurs aliments ou faire fonctionner leurs équipements.

Le retour des habitants ne suffit donc pas à rétablir une vie normale. Il faut encore reconstruire les réseaux électriques, les routes, les logements et les services publics détruits pendant les combats.

La sécurité elle-même demeure fragile. La levée de l’état d’urgence ne s’accompagne pas d’un retrait des forces de sécurité : les patrouilles et les contrôles restent présents dans la capitale. Des risques liés aux drones et aux munitions non explosées subsistent également pour les personnes qui regagnent les zones touchées par la guerre.

Le front s’est déplacé

Le contraste est frappant. Alors que Khartoum cherche à retrouver un rythme de vie ordinaire, le conflit continue de s’intensifier dans d’autres régions.

Le Kordofan est devenu l’un des principaux théâtres de la guerre entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide. Les deux camps y cherchent à consolider leurs positions et leurs voies d’approvisionnement, faisant de cette région un espace stratégique entre les territoires contrôlés par l’armée à l’est et ceux dominés par les FSR à l’ouest.

Les violences ont encore fait des victimes ces derniers jours. Des frappes de drones ont tué huit civils dans le Kordofan du Nord, selon l’organisation Emergency Lawyers, qui demande une enquête indépendante. Une première attaque a visé des civils dans la ville de Sowdari, avant qu’une seconde frappe ne touche des personnes venues porter secours aux blessés.

Le recours aux drones est devenu l’une des caractéristiques du conflit soudanais. Les Nations unies estiment qu’ils ont représenté une part majeure des décès de civils enregistrés au cours des premiers mois de 2026.

Une crise humanitaire toujours immense

Depuis le déclenchement de la guerre, le 15 avril 2023, le Soudan reste confronté à l’une des crises humanitaires les plus graves au monde. Les estimations internationales évoquent au moins 59 000 morts et environ 13 millions de personnes déplacées, tandis que plusieurs régions sont confrontées à la famine.

Les déplacements de population se poursuivent. Dans le Kordofan, les combats poussent encore des familles à fuir. À El-Obeid et dans les camps qui entourent la ville, l’arrivée massive de nouveaux déplacés exerce une pression croissante sur l’eau, la nourriture, les soins et les installations sanitaires. Plus de 15 000 familles seraient arrivées depuis la mi-juillet, selon les données rapportées par les acteurs humanitaires.

La fin de l’état d’urgence à Khartoum doit donc être lue pour ce qu’elle est : une mesure administrative et sécuritaire destinée à rétablir progressivement la vie civile dans une capitale contrôlée par l’armée, pas un signe de fin du conflit soudanais.

Khartoum peut désormais vivre sans couvre-feu. Mais à mesure que la capitale tente de se relever de ses ruines, la guerre continue de faire rage dans le centre et l’ouest du pays. Le véritable retour à la normale dépendra moins de la disparition des restrictions dans la capitale que de l’issue du conflit qui déchire encore le Soudan.

Celine Dou

Rwanda : Tom Byabagamba, ancien chef de la garde présidentielle de Paul Kagame, meurt en prison après douze ans de détention, sa famille ignore la cause du décès

L’ancien colonel rwandais Tom Byabagamba, qui avait dirigé la garde présidentielle chargée de la protection de Paul Kagame, est mort en détention à l’âge de 59 ans. Arrêté en 2014 et condamné après un procès controversé, il aura passé près de douze années derrière les barreaux. Au lendemain de sa mort, aucune cause de décès n’a été communiquée.

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Tom Byabagamba n’était pas un militaire ordinaire. Officier supérieur des Forces de défense du Rwanda, il avait fait partie du cercle sécuritaire de Paul Kagame avant de prendre la tête de la garde présidentielle. Il avait été écarté de cette fonction en 2010, sans explication publique, quatre ans avant son arrestation.

Le 24 août 2014, il est arrêté avec son beau-frère, le général à la retraite Frank Rusagara. Leur procès devant la Haute Cour militaire s’ouvre dans un climat tendu. Byabagamba est notamment poursuivi pour incitation à l’insurrection, atteinte à l’image du pays ou du gouvernement et outrage au drapeau national.

En mars 2016, la justice militaire le condamne à 21 ans de prison et lui retire son grade. En appel, en décembre 2019, la condamnation est maintenue mais la peine est ramenée à 15 ans. Human Rights Watch avait alors dénoncé une atteinte à la liberté d’expression et fait état de graves préoccupations concernant le déroulement du procès et les conditions de détention.

Le 25 août 2026, Tom Byabagamba meurt en prison. Sa famille affirme avoir été informée de son décès par les autorités militaires. Mais, au 27 août, elle dit toujours ignorer ce qui a provoqué sa mort. Son frère David Himbara, ancien conseiller de Paul Kagame aujourd’hui en exil, a annoncé le décès sans en préciser la cause.

Cette absence d’explication donne à cette mort une portée particulière. L’homme qui avait autrefois été chargé de protéger le président rwandais a terminé sa vie derrière les barreaux, sans que sa famille sache encore de quoi il est mort.

Le dossier avait déjà connu une issue similaire avec Frank Rusagara, condamné dans la même affaire. L’ancien général est mort en prison en mars 2025, après environ onze années de détention.

L’affaire Byabagamba avait également été portée devant le Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire. Celui-ci avait conclu en 2017 que sa détention et celle de ses codétenus violaient le droit international et demandé leur libération. Le gouvernement rwandais avait contesté cette appréciation.

À ce jour, aucune explication officielle sur les circonstances médicales ou autres de la mort de Tom Byabagamba n’a été rendue publique. Le Rwanda n’a pas non plus commenté publiquement son décès, selon les informations disponibles au 27 août 2026.

Celine Dou

RDC : Ebola dépasse 2 000 morts dans l’Est, le manque d’aide et l’insécurité compliquent la riposte

Le bilan donne la mesure de la crise. Au 11 août, l’épidémie d’Ebola qui sévit dans l’Est de la République démocratique du Congo a fait 2 011 morts sur 4 381 cas confirmés, soit une létalité de 45,9 %. Cinq provinces sont désormais touchées, avec l’Ituri comme principal foyer. Déclarée le 15 mai, cette flambée due au virus Ebola de type Bundibugyo progresse à une vitesse inhabituelle.

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Le plus préoccupant est que le virus semble avoir circulé bien avant que l’épidémie ne soit officiellement déclarée. Des analyses génétiques font remonter les premières transmissions à janvier ou février en Ituri. Plusieurs mois se sont donc écoulés avant que l’ampleur du phénomène ne soit clairement établie. Entre-temps, le virus a trouvé un terrain particulièrement favorable.

Dans l’Est congolais, les équipes sanitaires travaillent au milieu des violences armées. En Ituri comme au Nord-Kivu, les déplacements de population, les zones difficiles d’accès et l’insécurité compliquent l’identification des malades et le suivi des personnes ayant été en contact avec eux. Or, face à Ebola, perdre la trace d’un contact peut suffire à laisser apparaître une nouvelle chaîne de transmission.

La crise sanitaire rencontre ainsi une crise sécuritaire qui dure depuis des années. Mais elle se heurte aussi à une autre fragilité : celle des moyens disponibles pour y répondre.

La réduction de plusieurs financements internationaux avant le début de l’épidémie avait déjà affaibli certains programmes de santé et de surveillance en RDC. Lorsque le virus a commencé à circuler, les capacités nécessaires pour le détecter rapidement n’étaient donc plus intactes. Les États Unis d’Amérique ont finalement annoncé, le 5 août, une enveloppe supplémentaire de 242 millions de dollars, portant leur engagement direct à 512 millions de dollars pour la réponse à Ebola et la préparation sanitaire.

Cette aide est devenue indispensable, mais son arrivée tardive pose une question difficile : peut-on rattraper avec des millions de dollars les mois perdus lorsque la surveillance d’un territoire a été affaiblie ?

La réponse est d’autant plus urgente que la souche Bundibugyo ne dispose toujours pas d’un vaccin homologué ni d’un traitement spécifique. Des essais de vaccins et de traitements sont en cours, mais ils ne peuvent pas constituer une solution immédiate.

Pour l’heure, la riposte repose donc sur les moyens les plus classiques : détecter rapidement les cas, isoler les malades, retrouver leurs contacts, soigner et convaincre les populations de collaborer avec les équipes sanitaires. Or ce sont précisément ces mécanismes que la guerre, les déplacements et le manque de ressources ont fragilisés.

L’enjeu dépasse désormais le seul bilan des décès. La RDC doit empêcher que le virus ne gagne davantage de terrain tout en reconstruisant le dispositif sanitaire capable de le suivre. L’aide internationale peut accélérer cette bataille, mais elle ne remplacera pas durablement un système de santé suffisamment solide pour repérer une prochaine menace avant qu’elle ne devienne une épidémie.

Dans l’Est congolais, la lutte contre Ebola est donc devenue une course contre le temps. Et, pour l’instant, le virus conserve une dangereuse longueur d’avance.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Madagascar : 66 ans après l’indépendance, la Haute Cour constitutionnelle valide le transfert de plein droit à l’État des terrains encore détenus par des étrangers pour achever la décolonisation foncière

Soixante-six ans après avoir recouvré son indépendance, Madagascar s’attaque à une partie du patrimoine foncier restée juridiquement rattachée à la période coloniale. La Haute Cour constitutionnelle a validé la loi qui prévoit le transfert de plein droit à l’État de certains terrains encore inscrits au nom d’étrangers. Une décision à forte portée historique, mais dont l’efficacité se mesurera moins dans les archives que sur le terrain.

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Adoptée par l’Assemblée nationale le 1er juillet 2026, la loi fixe au 26 juin 1960, date de l’indépendance, le seuil de référence pour les titres fonciers concernés. Le texte vise les terrains immatriculés au nom d’étrangers durant la période coloniale et qui n’ont jamais été transférés à un propriétaire malgache. Les biens des ambassades et consulats, ainsi que ceux de personnes ayant depuis acquis la nationalité malgache, sont exclus du dispositif.

Une survivance juridique de la colonisation

Le texte part d’un constat simple : l’indépendance politique de Madagascar n’a pas fait disparaître toutes les traces juridiques de la période coloniale dans le registre foncier.

Des terrains peuvent encore apparaître dans les documents officiels sous le nom de propriétaires étrangers enregistrés avant le 26 juin 1960. La nouvelle loi veut mettre un terme à cette situation en faisant entrer ces biens dans le patrimoine de l’État.

Pour les autorités malgaches, l’enjeu est d’abord celui de la souveraineté. Le législateur estime que des terres vacantes ou inexploitées, dont les titres remontent à la période coloniale, peuvent empêcher des projets d’intérêt public ou de développement.

La mesure ne revient donc pas à une simple révision administrative de vieux titres. Elle touche à une question particulièrement sensible à Madagascar : qui possède la terre, qui peut l’exploiter et au nom de quelle légitimité ?

Le 26 juin 1960 comme ligne de partage

La date choisie par le législateur n’est pas anodine.

Le 26 juin 1960 marque la fin de la domination française et l’accession de Madagascar à l’indépendance. En faisant de cette date le point de référence du dispositif, la loi cherche à séparer les situations foncières héritées de la colonisation de celles qui ont été régularisées après l’indépendance.

L’Assemblée nationale a présenté le texte comme un moyen de permettre le transfert immédiat à l’État malgache des terrains concernés. Elle a également insisté sur le cas des terrains vacants et non exploités.

Mais l’ancienneté d’un titre ne suffit pas à raconter l’histoire d’une terre.

Entre le propriétaire inscrit dans les archives et la réalité du terrain, plusieurs décennies ont pu passer. Une parcelle peut avoir changé d’occupant, être cultivée par une famille, être abandonnée ou faire l’objet d’un conflit. Le transfert juridique du titre ne fera donc pas disparaître automatiquement ces situations.

Une loi de souveraineté, mais pas encore une réforme agricole

C’est ici que la portée de la mesure doit être examinée avec prudence.

Le pouvoir présente cette réforme comme l’achèvement d’un processus de décolonisation foncière. L’expression a une force politique évidente : elle renvoie à une indépendance qui, dans le domaine de la propriété des terres, aurait laissé subsister des situations héritées de la domination coloniale.

Mais la question est de savoir ce que cette reconquête changera pour les Malgaches.

La principale difficulté foncière du pays ne se limite pas aux terrains encore enregistrés au nom d’étrangers depuis la colonisation. Elle concerne aussi la sécurisation des terres agricoles, l’accès des exploitants à la propriété, l’absence de titres pour de nombreux occupants et les conflits qui opposent régulièrement propriétaires, occupants et exploitants.

L’historien Solofo Randrianja, cité dans le dossier, invite précisément à ne pas surestimer la portée économique de la réforme. Selon lui, ces terrains ne représentent pas la majorité des terres utilisées par la population et la mesure ne touche pas le cœur des difficultés du secteur agricole.

Cette réserve est essentielle. Une réforme peut être historiquement symbolique sans être économiquement décisive.

Que fera l’État des terres récupérées ?

C’est probablement la question la plus importante après la décision de la Haute Cour.

Le transfert à l’État n’est qu’une première étape. Il faudra ensuite identifier les terrains concernés, vérifier les titres, déterminer leur situation réelle, traiter les éventuels occupants et décider de leur affectation.

Le choix sera politique.

Ces terres seront-elles attribuées à des agriculteurs malgaches ? Serviront-elles à des projets publics ? Seront-elles conservées dans le domaine de l’État ? Feront-elles l’objet de nouvelles concessions ?

Une mauvaise gestion pourrait transformer une mesure présentée comme une récupération du patrimoine national en une nouvelle source de contestations. À l’inverse, une redistribution transparente, accompagnée de titres sécurisés pour les bénéficiaires, pourrait donner à la réforme une portée bien plus large que celle annoncée aujourd’hui.

C’est à ce moment-là que la différence entre souveraineté foncière et politique foncière apparaîtra clairement.

La Haute Cour encadre le passage à l’État

Le texte ne prévoit pas un transfert sans distinction.

Les terrains appartenant à des représentations diplomatiques ou consulaires étrangères sont exclus. Il en va de même pour ceux qui ont déjà été transférés au nom de ressortissants malgaches et pour les biens de personnes étrangères ayant ensuite acquis la nationalité malgache, selon les conditions prévues par le texte.

La procédure doit également tenir compte des situations individuelles et des éventuels litiges. Le contrôle constitutionnel constitue donc une étape importante : il ne donne pas carte blanche à une opération indistincte sur l’ensemble du patrimoine foncier ancien.

La décision de la Haute Cour intervient dans le cadre du contrôle préalable auquel sont soumises les lois avant leur promulgation à Madagascar. La Constitution confie à la juridiction constitutionnelle le soin de vérifier leur conformité à la Loi fondamentale.

Le passé colonial revient par les registres fonciers

La portée politique de cette affaire tient aussi à ce qu’elle rappelle une réalité souvent oubliée : la fin d’une domination coloniale ne signifie pas nécessairement la disparition immédiate de toutes les structures juridiques qu’elle a laissées derrière elle.

À Madagascar, une partie de cette histoire demeure inscrite dans les titres fonciers.

Soixante-six ans après l’indépendance, l’État veut désormais reprendre la main sur ces biens. Le geste est fort. Mais la véritable décolonisation foncière ne se mesurera pas au nombre de titres changés dans les registres.

Elle se mesurera à ce qui arrivera aux hommes et aux femmes qui vivent sur ces terres.

Si les parcelles récupérées restent simplement dans les mains de l’administration, la réforme aura surtout produit un changement de propriétaire juridique. Si elles permettent à des agriculteurs d’obtenir des droits sécurisés, à des terres abandonnées de retrouver une utilité et à des conflits anciens de trouver une issue, alors le texte aura changé davantage que des noms sur des documents.

Une victoire juridique, un test politique

La Haute Cour a donné son feu vert. Le pouvoir malgache dispose désormais de l’outil juridique qu’il réclamait pour traiter les titres fonciers hérités de la période coloniale.

Mais cette victoire juridique ouvre un chantier autrement plus difficile : faire de la récupération des terres une politique utile à la population.

Le recensement des parcelles, la vérification des titres, la protection des occupants de bonne foi, le règlement des contentieux et l’affectation des terrains seront les véritables épreuves de la réforme.

Madagascar peut donc parler de décolonisation foncière. Il lui reste à démontrer que cette décolonisation ne s’arrêtera pas aux registres.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Soudan : derrière l’échec des négociations sur une trêve humanitaire, la bataille pour le Soudan de l’après-guerre

Officiellement, les discussions portent sur une trêve humanitaire de quatre-vingt-dix jours. Officieusement, elles engagent déjà l’avenir politique et militaire du Soudan. Sous médiation des États Unis d’Amérique, les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide ne s’opposent pas seulement sur les modalités d’un cessez-le-feu. Elles cherchent à imposer leur vision du pays qui émergera lorsque les armes se tairont. C’est ce qui explique, bien davantage que les divergences de procédure, pourquoi les négociations peinent à avancer.

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À première vue, le désaccord paraît limité. Les Forces armées soudanaises exigent que les Forces de soutien rapide quittent les villes qu’elles contrôlent avant toute entrée en vigueur d’une trêve. La milice paramilitaire refuse cette condition, estimant qu’elle reviendrait à reconnaître sa défaite avant même le début d’un dialogue politique.

Mais réduire l’impasse à cette seule question reviendrait à passer à côté de l’essentiel.

Depuis le début de la guerre en avril 2023, le contrôle des villes est devenu bien plus qu’un enjeu militaire. Il conditionne l’accès aux administrations, aux axes routiers, aux ressources économiques et, surtout, à la légitimité politique. Celui qui contrôle un territoire au moment où s’ouvrira une véritable négociation sur l’avenir du pays disposera d’un poids considérable dans la définition des nouvelles institutions.

L’armée soudanaise en est pleinement consciente. En exigeant le retrait préalable des Forces de soutien rapide, elle cherche à empêcher que la milice transforme ses conquêtes militaires en acquis politiques. Accepter un cessez-le-feu sans modification des lignes de front reviendrait, à ses yeux, à reconnaître un rapport de force qu’elle juge inacceptable.

Les Forces de soutien rapide font exactement le raisonnement inverse. Elles savent que les territoires qu’elles occupent constituent leur principal levier de négociation. Les abandonner avant toute discussion sur la transition politique reviendrait à renoncer au seul moyen de peser sur l’organisation du Soudan de demain.

Autrement dit, les deux camps discutent d’une trêve, mais pensent déjà à l’après-guerre.

Cette logique explique aussi l’évolution récente des combats.

Dans la région du Kordofan, les Forces armées soudanaises ont repris plusieurs positions stratégiques et consolidé leur contrôle de l’axe reliant El Obeid à Khartoum. Cette progression ne représente pas seulement un succès militaire. Elle renforce la conviction de l’état-major qu’il peut encore améliorer sa position avant d’accepter un compromis.

Les Forces de soutien rapide, malgré ces revers, poursuivent leurs attaques, notamment à l’aide de drones. Elles estiment manifestement qu’elles conservent une capacité suffisante pour empêcher l’armée d’imposer seule les conditions d’un règlement politique.

Chaque camp continue donc de croire que le temps peut jouer en sa faveur.

C’est précisément ce calcul qui fragilise les efforts de médiation conduits par Massad Boulos, conseiller principal des États Unis d’Amérique pour l’Afrique. Washington ne cherche pas uniquement à obtenir une pause dans les combats. La trêve proposée doit permettre l’ouverture de couloirs humanitaires, le retour d’une partie des populations déplacées et la création d’un climat suffisamment apaisé pour engager des discussions sur les questions les plus sensibles : la transition politique, la réforme des forces de sécurité et la réunification des institutions.

Cette stratégie repose toutefois sur une condition essentielle : que les deux belligérants acceptent de suspendre, au moins provisoirement, leur logique militaire. Or rien n’indique, à ce stade, qu’ils y soient disposés.

Les analystes observent d’ailleurs que les récents affrontements ont produit l’effet inverse. Les succès de l’armée confortent son refus de toute concession immédiate, tandis que les Forces de soutien rapide considèrent qu’un retrait sans contrepartie politique consacrerait leur marginalisation.

L’urgence humanitaire, pourtant considérable, ne suffit pas à modifier ces calculs.

Selon les Nations unies, 33,7 millions de personnes auront besoin d’une aide humanitaire au Soudan cette année. Des millions d’habitants ont été déplacés depuis le début du conflit et des dizaines de milliers de personnes ont perdu la vie. Malgré cette catastrophe, les considérations militaires continuent de l’emporter sur les impératifs humanitaires.

L’impasse actuelle ne traduit donc pas seulement l’échec d’une médiation. Elle révèle une réalité plus profonde : les deux principaux acteurs du conflit négocient déjà le Soudan de l’après-guerre sans être prêts à renoncer aux avantages qu’ils espèrent encore obtenir sur le champ de bataille. Tant que cette conviction guidera leurs décisions, chaque avancée militaire pèsera davantage qu’une proposition de paix, et la trêve humanitaire restera une perspective plus qu’une réalité.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Afrique : le Cameroun, la Côte d’Ivoire, le Ghana et le Nigeria veulent reprendre le contrôle de la richesse du cacao

Ils produisent l’essentiel du cacao consommé dans le monde, mais restent largement absents des segments les plus rentables de la filière. Le Cameroun, la Côte d’Ivoire, le Ghana et le Nigeria veulent désormais changer cette équation en renforçant leur coopération pour transformer davantage leur cacao sur le continent.

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Pendant des décennies, l’Afrique a occupé une place paradoxale dans l’industrie mondiale du chocolat : celle de premier fournisseur de matière première, mais de simple acteur secondaire dans la création de valeur. La nouvelle alliance entre les grands producteurs africains de cacao ambitionne de rompre avec ce modèle en développant la transformation locale, en améliorant les revenus des producteurs et en renforçant le poids du continent dans les négociations internationales.

Le constat est connu, mais il reste l’une des grandes anomalies de l’économie mondiale. L’Afrique produit environ 70 % du cacao mondial, principalement grâce à quatre pays : la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Nigeria et le Cameroun. Pourtant, la majeure partie de la valeur générée par cette ressource échappe encore au continent.

La fève quitte généralement les plantations africaines sous forme brute ou faiblement transformée avant d’être acheminée vers les grands centres industriels européens, asiatiques ou nord-américains, où elle est transformée en poudre, beurre de cacao, chocolat et produits finis vendus à des prix bien plus élevés.

Cette organisation de la chaîne de valeur prive les pays producteurs d’une part importante des revenus générés par leur propre production. Le prix payé au planteur reste soumis aux fluctuations internationales, tandis que les entreprises positionnées sur la transformation, la distribution et la commercialisation captent l’essentiel des marges.

C’est contre cette dépendance historique que les quatre puissances cacaoyères africaines souhaitent agir. Leur rapprochement vise à créer davantage de synergies entre producteurs, à mutualiser certaines stratégies industrielles et à accélérer la transformation locale.

Pour le Cameroun, quatrième producteur africain, l’enjeu est particulièrement important. Le pays dispose d’un potentiel agricole considérable, mais la transformation demeure encore insuffisante par rapport au volume produit. Une meilleure intégration dans la chaîne industrielle permettrait de créer davantage d’emplois, de développer des compétences locales et d’augmenter les revenus liés à l’exportation.

Mais cette ambition se heurte à plusieurs obstacles. Transformer le cacao nécessite des investissements lourds : infrastructures industrielles, énergie stable, capacités logistiques, accès au financement et maîtrise technologique. Or, de nombreux pays africains continuent de faire face à des contraintes structurelles qui limitent leur capacité à rivaliser avec les grandes industries mondiales du chocolat.

La question du financement reste centrale. Les producteurs africains disposent rarement des mêmes capacités d’investissement que les multinationales qui dominent la transformation et la commercialisation. Sans une politique industrielle coordonnée, le risque est de voir la transformation locale rester limitée à quelques unités isolées sans véritable changement du rapport de force.

La bataille du cacao dépasse aujourd’hui la simple question commerciale. Elle pose celle de la souveraineté économique africaine.

Pendant longtemps, le continent a été enfermé dans un modèle d’exportation de matières premières : pétrole, minerais, café, coton ou cacao. Ce modèle a permis des recettes d’exportation, mais il a aussi maintenu une dépendance vis-à-vis des marchés extérieurs et des industries étrangères.

Le cacao illustre parfaitement cette contradiction. Une ressource largement produite en Afrique contribue à alimenter une industrie mondiale du chocolat estimée à plusieurs centaines de milliards de dollars, alors que les communautés rurales qui cultivent cette matière première restent parmi les plus vulnérables.

La transformation locale apparaît donc comme un levier stratégique. Elle ne signifie pas seulement fabriquer du chocolat en Afrique, mais construire tout un écosystème : recherche agricole, industrie agroalimentaire, emballage, transport, commerce régional et accès aux marchés internationaux.

Cependant, l’expérience montre que les annonces de coopération économique africaine doivent être suivies d’actions concrètes. Plusieurs initiatives continentales ont déjà affiché l’objectif de transformer localement les ressources africaines, avec des résultats parfois limités en raison d’un manque de coordination entre États.

L’alliance entre les grands producteurs de cacao devra donc dépasser le symbole politique. Elle devra répondre à une question essentielle : comment passer d’une Afrique qui fournit le cacao à une Afrique qui maîtrise la valeur créée par ce cacao ?

Cette réflexion dépasse le seul secteur du chocolat. Elle rejoint un débat plus large sur la place de l’Afrique dans l’économie mondiale. Le continent dispose d’immenses ressources agricoles et minières, mais cherche encore le modèle permettant de transformer ces richesses en développement industriel durable.

Dans un contexte où les pays producteurs veulent davantage peser face aux grandes puissances économiques, la maîtrise des chaînes de valeur devient un enjeu stratégique majeur.

L’alliance annoncée entre le Cameroun, la Côte d’Ivoire, le Ghana et le Nigeria ouvre une nouvelle étape dans la recherche d’une plus grande autonomie économique africaine. Mais le véritable défi ne sera pas de produire davantage de cacao. Il sera de faire en sorte que la richesse créée par cette production profite davantage à ceux qui la rendent possible.

Le cacao pourrait ainsi devenir un symbole : celui d’une Afrique qui ne cherche plus seulement à exporter ses ressources, mais à transformer son propre avenir.

Celine Dou, pour la Boussole-Infos

Zimbabwe : le report des élections à 2030 ouvre une confrontation institutionnelle

Au Zimbabwe, la réforme constitutionnelle portée par le président Emmerson Mnangagwa continue de provoquer une vive contestation. Promulgué le 7 juillet, le texte modifie en profondeur l’organisation des institutions et repousse de deux ans les prochaines élections générales. Alors que le pouvoir présente cette révision comme un gage de stabilité, l’opposition y voit une remise en cause de l’ordre constitutionnel établi en 2013.

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Adoptée par un Parlement largement dominé par la ZANU-PF, la réforme prolonge de cinq à sept ans la durée des mandats du président de la République et des députés. Les élections générales, attendues en 2028, sont désormais prévues pour 2030. Le gouvernement affirme que cet allongement permettra d’assurer une meilleure continuité de l’action publique, de réduire le coût des consultations électorales et d’offrir davantage de visibilité aux politiques de développement.

Ces explications peinent toutefois à convaincre les opposants. Pour eux, le report du scrutin prive les électeurs de leur droit de se prononcer à la date prévue par la Constitution. Plusieurs partis politiques, rejoints par des avocats et des organisations de la société civile, ont saisi la Cour constitutionnelle. Ils soutiennent que des dispositions touchant à la durée des mandats et au fonctionnement des institutions ne pouvaient être modifiées sans consultation populaire.

Le débat dépasse désormais le seul affrontement entre majorité et opposition. Des juristes rappellent que la Constitution de 2013 avait été élaborée à l’issue d’un long processus de négociation destiné à renforcer les contre-pouvoirs après des décennies de concentration de l’autorité présidentielle. À leurs yeux, la réforme rompt avec cet équilibre en modifiant des dispositions considérées comme structurantes pour la vie démocratique du pays.

Le malaise gagne également certains anciens soutiens du chef de l’État. Des vétérans de la guerre de libération, longtemps proches de la ZANU-PF, ont publiquement exprimé leur désaccord. Leur prise de position traduit des fractures inhabituelles au sein du camp présidentiel, où plusieurs voix s’interrogent sur les conséquences politiques d’un nouveau changement des règles institutionnelles.

Cette séquence intervient dans un contexte économique toujours difficile. Malgré une relative stabilisation monétaire, le Zimbabwe reste confronté à une forte pression sur le pouvoir d’achat, à un chômage important et à une faible confiance des investisseurs. Pour de nombreux analystes, ces difficultés alimentent une défiance qui dépasse le seul contenu de la réforme constitutionnelle.

Les partenaires internationaux suivent également l’évolution de la situation. Les organisations de défense des droits humains appellent les autorités à garantir le libre fonctionnement de la justice et à préserver les libertés publiques durant l’examen des recours. Jusqu’à présent, ni la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) ni l’Union africaine n’ont pris de position ferme sur le fond de la réforme, privilégiant une observation prudente des développements politiques.

Le Zimbabwe rejoint ainsi la liste des pays africains où les règles constitutionnelles relatives à l’exercice du pouvoir font l’objet de profondes modifications. Ces révisions nourrissent un débat récurrent entre les partisans d’une stabilité institutionnelle accrue et ceux qui considèrent que la régularité des élections demeure le principal garant de l’alternance démocratique.

La décision de la Cour constitutionnelle sera déterminante. Si la réforme est validée, le calendrier politique du Zimbabwe sera durablement redessiné jusqu’en 2030. Dans le cas contraire, le pays pourrait s’engager dans une nouvelle phase d’incertitude institutionnelle, avec des répercussions qui dépasseront largement ses frontières.

Celine Dou, pour la Boussole-infos