Fuite des nazis en Argentine : pourquoi Javier Milei veut-il rouvrir les dossiers nazis ? Quel impact aura l’ouverture de ces archives ?

Le président argentin Javier Milei a récemment annoncé la déclassification des archives gouvernementales sur l’installation de criminels de guerre nazis en Argentine après la Seconde Guerre mondiale. Cette initiative, prise sous la pression d’acteurs internationaux, suscite autant d’espoir chez les historiens que de scepticisme quant à ses véritables motivations.

Une décision sous influence internationale

“Ces dossiers concernent des nazis qui ont cherché refuge en Argentine et ont été protégés pendant de nombreuses années. Ce sont des documents historiques qui doivent être accessibles au public”, a déclaré Guillermo Francos, chef de cabinet du président argentin, le 24 mars dernier.

Cette décision intervient après une rencontre entre Javier Milei et des représentants du Centre Simon Wiesenthal, une organisation de lutte contre l’antisémitisme, qui traque également d’anciens nazis. Ces derniers lui ont remis une lettre du sénateur républicain Chuck Grassley, demandant la coopération de l’Argentine dans une enquête sur des actifs bancaires liés à des nazis ayant trouvé refuge dans le pays.

Selon le journal Clarin, cette enquête se concentre notamment sur près de 100 comptes bancaires du Crédit Suisse, ouverts par d’anciens nazis en Argentine après la guerre. Cette demande s’inscrit dans une volonté plus large de faire la lumière sur les réseaux d’exfiltration et le rôle des banques dans la protection des criminels de guerre.

Dans une interview accordée au média Dnews, Guillermo Francos a affirmé que “le président a donné l’ordre que toute la documentation existante dans n’importe quel organisme d’État soit rendue publique afin que tout soit connu. Il n’y a aucune raison de cacher des informations.”

Le Centre Simon Wiesenthal a salué cette initiative. Son doyen associé, le rabbin Abraham Cooper, a déclaré au Times of Israel : “Alors que certains dirigeants précédents ont promis une coopération totale, Milei est le premier à agir aussi rapidement pour lever le voile sur ce pan de l’histoire argentine.”

L’Argentine, terre d’accueil pour des milliers de nazis

D’après le Jewish Chronicle, environ 5 000 criminels de guerre nazis ont trouvé refuge en Argentine après la Seconde Guerre mondiale. Le plus célèbre d’entre eux est Adolf Eichmann, l’un des architectes de la “solution finale”, qui a vécu à Buenos Aires sous une fausse identité avant d’être capturé par le Mossad en 1960.

D’autres criminels notoires, comme Josef Mengele, surnommé “L’ange de la mort” pour ses expériences médicales à Auschwitz, ont également trouvé refuge en Argentine avant de fuir au Brésil, où il est mort en 1979. Le commandant SS Erich Priebke, impliqué dans le massacre des Fosses ardéatines en Italie, a lui aussi vécu librement en Argentine pendant 50 ans avant d’être extradé vers l’Italie en 1995.

Les archives pourraient révéler comment ces criminels ont pu fuir l’Europe, grâce à des filières d’exfiltration organisées appelées “ratlines”. Ces réseaux, souvent soutenus par des complices en Amérique latine et au Vatican, permettaient aux nazis de rejoindre l’Argentine, le Brésil, le Paraguay et le Chili, mais aussi des pays du Moyen-Orient comme l’Égypte et la Syrie.

Selon The Jerusalem Post, ces documents pourraient aussi révéler le rôle des États-Unis, qui auraient utilisé certains de ces réseaux pour recruter d’anciens nazis dans des programmes militaires, médicaux et spatiaux, dans le cadre de la Guerre froide.

Un précédent décevant

Cette annonce rappelle une initiative similaire prise en 1992 par le président Carlos Menem, qui avait ordonné la déclassification des archives sur les nazis en Argentine. Mais l’opération s’était révélée très limitée, ne concernant que sept dossiers, avec peu d’informations nouvelles sur les principaux criminels de guerre.

En 1999, une commission gouvernementale a estimé qu’au moins 180 criminels de guerre nazis, susceptibles d’être poursuivis en Europe, avaient trouvé refuge en Argentine. Mais cette liste ne prenait pas en compte ceux n’ayant pas fait l’objet d’accusations formelles.

Dès lors, certains historiens restent prudents. “Il n’y a aucune garantie que cette nouvelle déclassification révélera des éléments réellement inédits”, prévient The Buenos Aires Herald.

Une initiative politique sous couvert de transparence ?

Certains experts estiment que cette initiative s’inscrit dans une stratégie politique plus large de Javier Milei. Le président argentin affiche une ligne politique proche de celle de Donald Trump et cherche à renforcer ses relations avec Israël et les États-Unis.

Selon l’historienne Nadia Tahir, spécialiste de l’Amérique latine, “cette annonce intervient alors que l’Argentine est en pleine renégociation d’un emprunt avec le FMI. Il y a plus d’opportunisme politique que de véritable volonté historique.”

Le journaliste britannique Sam Meadows, du magazine The Spectator, voit dans cette décision un moyen d’approfondir les liens diplomatiques avec Israël. En février, Milei avait déjà décrété deux jours de deuil national après la remise des corps des enfants israélo-argentins Ariel et Kfir Bibas, tués par le Hamas.

De plus, cette déclassification pourrait servir à attaquer le péronisme, le mouvement politique de Juan Domingo Perón, qui a dirigé l’Argentine entre 1946 et 1955 et qui a facilité l’accueil de nazis après la guerre. “Milei n’a cessé de s’attaquer aux gouvernements péronistes, et cela lui permettrait de pointer du doigt leur héritage trouble”, souligne Nadia Tahir.

Des archives vidées de leurs employés

Malgré ces annonces, certains observateurs doutent de la capacité réelle du gouvernement à exploiter ces archives. L’Espace de Mémoire et de Promotion et Défense des Droits de l’Homme accuse Milei de “pure démagogie”, rappelant que son gouvernement a licencié de nombreux archivistes et historiens spécialisés sur ces sujets.

Selon l’agence Noticias Argentinas, les archives nationales de la mémoire sont désormais dirigées par Natalia Oriolo, une experte en cryptomonnaies sans expérience dans le domaine historique.

“Les archives historiques ont été vidées de leurs employés. Il ne reste plus grand monde pour analyser ces documents. C’est bien beau d’annoncer des déclassifications, mais qui va les étudier ?”, ironise Nadia Tahir.

Par ailleurs, aucun calendrier précis n’a été annoncé. “C’est avant tout un coup de communication”, conclut l’historienne.

Un avenir incertain pour ces archives

Si l’annonce de Javier Milei a suscité de l’espoir, notamment parmi les organisations de défense des droits humains, son application reste incertaine. Entre les motivations politiques, le manque de personnel qualifié, et l’absence d’un plan concret, il est possible que cette initiative se solde par une désillusion, comme ce fut le cas dans les années 1990.

Reste à voir si ces archives permettront enfin de lever le voile sur l’un des chapitres les plus sombres de l’histoire argentine, ou si elles finiront par tomber dans l’oubli, faute de moyens pour les exploiter.

Didier Maréchal

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