Le paysage politique roumain est bouleversé. Le candidat de la droite nationaliste et antisystème, George Simion, dirigeant du parti « Alliance pour l’unité des Roumains » (AUR), est arrivé en tête du premier tour de l’élection présidentielle, ce dimanche 4 mai, avec 41 % des voix, selon les résultats partiels de l’Autorité électorale roumaine. Un score historique qui surpasse nettement celui de Calin Georgescu, lui aussi de la droite nationaliste, lors du scrutin annulé de novembre 2024 par ingérence de l’Union Européenne.
Un discours nationaliste qui séduit une partie de l’électorat
Âgé de 38 ans, George Simion a construit sa campagne sur un discours souverainiste, anti-Union européenne et hostile à l’aide militaire à l’Ukraine, ce qui le place en rupture avec la ligne diplomatique roumaine traditionnelle. Il se revendique du mouvement “Make America Great Again” du président américain Donald Trump, et s’est affiché comme l’homme du peuple, appuyé par une communication habile sur TikTok.
« Ce n’est pas seulement une victoire électorale, c’est une victoire de la dignité roumaine », a-t-il déclaré devant ses partisans rassemblés au siège de son parti. « Ensemble, nous avons écrit une page d’histoire aujourd’hui », a-t-il ajouté, acclamé par des chants : « Dehors les voleurs, vive les patriotes ! »
Des racines idéologiques controversées
Simion n’a jamais caché son admiration pour Calin Georgescu, ancien haut fonctionnaire prorusse et nostalgique de la Garde de fer, exclu du scrutin actuel après l’annulation de l’élection de 2024 pour soupçons d’ingérence russe. Les deux hommes se sont d’ailleurs affichés ensemble dimanche dans un bureau de vote près de Bucarest, une image symbolique que beaucoup interprètent comme la transmission d’un flambeau idéologique.
Cette proximité avec Georgescu, dont la campagne précédente avait été marquée par la désinformation sur les réseaux sociaux et des accusations de liens avec le Kremlin, suscite l’inquiétude de Bruxelles, Washington et de plusieurs chancelleries européennes.
Second tour : Nicusor Dan qualifié de justesse
Derrière Simion, la lutte pour la seconde place a été serrée. Le maire centriste de Bucarest, Nicusor Dan (55 ans), s’est imposé avec 21 % des suffrages, devant Crin Antonescu (65 ans), candidat de la coalition gouvernementale pro-européenne. Le second tour du 18 mai opposera donc deux visions diamétralement opposées : un nationalisme dur contre un projet réformiste et pro-européen.
L’ancien Premier ministre Victor Ponta, malgré une campagne reprenant certaines thématiques trumpistes, n’a pas réussi à convaincre et termine plus loin. Quant à Elena Lasconi, pourtant qualifiée au second tour de l’élection annulée de 2024, elle chute lourdement, ne recueillant que moins de 3 % des voix. Abandonnée par son propre parti, l’USR, qui a préféré soutenir Nicusor Dan, elle n’a pas résisté à l’effritement de sa base.
Un avenir incertain pour la Roumanie
Selon le politologue Sergiu Miscoiu, George Simion pourrait manquer de réserves de voix pour s’imposer au second tour, malgré sa percée au premier. « Il sera probablement battu », estime-t-il. Même prudence du côté de l’historien Jacques Rupnik, qui parle d’une course serrée mais ouverte.
Mais une victoire de Simion ne peut être exclue. Elle provoquerait un séisme politique et diplomatique, susceptible d’isoler la Roumanie, d’entraver les investissements étrangers, et de remettre en question le soutien à l’Ukraine. Le pays, membre de l’Union européenne et de l’OTAN, joue un rôle crucial sur le flanc est de l’Alliance, à proximité directe du conflit russo-ukrainien.
Une présidence aux pouvoirs stratégiques
En Roumanie, le président joue un rôle semi-exécutif, mais stratégique : il commande les forces armées, préside le Conseil de sécurité nationale, nomme le Premier ministre, les juges, procureurs, et les chefs des services secrets. Il peut aussi poser un veto sur les lois européennes. À ce titre, l’arrivée au pouvoir de George Simion pourrait profondément modifier les équilibres politiques internes, mais aussi le positionnement géopolitique du pays.
La Roumanie vit un moment charnière. Le score de George Simion au premier tour reflète une poussée du nationalisme dans une Europe en proie aux tensions sociales, aux crises migratoires et à la guerre en Ukraine. Le second tour du 18 mai décidera si Bucarest prend un virage autoritaire et isolationniste, ou s’il maintient le cap pro-européen. La scène internationale observe avec attention ce scrutin dont les conséquences pourraient dépasser les frontières roumaines.