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Estonie : comment 70 millions d’euros destinés à des obus pour l’Ukraine ont-ils pu être versés à un fournisseur sans expérience, jusqu’à provoquer la démission du ministre de la Défense ?

En 2024, l’Estonie cherchait des obus d’artillerie pour l’Ukraine. Elle a confié cette commande à Datasel S.R.L., une société enregistrée en Italie et acquise quelques mois auparavant par Neco Defence Munitions, en Inde. Près de 70 millions d’euros ont été versés à l’avance. Les livraisons n’ont pas abouti comme prévu. Deux ans plus tard, le contrat est contesté devant une instance arbitrale, les conditions de sa passation font l’objet d’investigations et le ministre estonien de la Défense, Hanno Pevkur, a démissionné le 2 septembre en assumant la responsabilité politique des défaillances de son secteur.

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Ce qui rend cette affaire sensible n’est pas seulement le montant engagé. C’est la succession des décisions : choisir un fournisseur qui n’avait pas de références établies dans la vente des obus recherchés, verser plusieurs dizaines de millions d’euros avant la livraison, poursuivre les engagements malgré les premiers retards, puis constater l’échec de la commande. Derrière la démission de Hanno Pevkur se trouve donc une question beaucoup plus simple et beaucoup plus difficile : qui a vérifié que l’entreprise pouvait réellement fournir ce que l’Estonie achetait ?

Une commande née de l’urgence ukrainienne

L’opération intervient dans une période où les besoins ukrainiens en munitions d’artillerie sont considérables. Pour les pays européens qui soutiennent Kyiv, la difficulté est double : fournir rapidement des munitions à l’Ukraine tout en reconstituant leurs propres stocks.

L’Estonie choisit alors de passer par le Centre estonien des investissements de défense, l’organisme chargé de ses achats militaires.

En août 2024, celui-ci signe un premier contrat avec Datasel S.R.L. et verse une avance de 15 millions d’euros. Un deuxième contrat est conclu en octobre, avec une nouvelle avance de 10 millions. Deux autres contrats sont ensuite signés avant la fin de l’année. Au total, les avances atteignent environ 70 millions d’euros.

Le financement présente une particularité importante : l’argent provient de la Facilité européenne pour la paix, le mécanisme de l’Union européenne utilisé notamment pour soutenir l’aide militaire destinée à l’Ukraine.

L’Estonie ne prenait donc pas seule le risque financier de l’opération. Une partie du risque était portée par un mécanisme européen.

Le fournisseur avait-il les moyens de livrer ?

C’est à ce stade que le dossier devient difficile à comprendre.

Datasel est une société enregistrée en Italie. Elle avait été acquise en mars 2024 par Neco Defence Munitions. Or, au moment où les contrats ont été conclus, ni Datasel ni son nouveau propriétaire n’avaient, selon les informations publiées par le média public estonien ERR, d’expérience antérieure établie dans la vente des obus d’artillerie recherchés par l’Estonie.

Cela ne signifie pas qu’une entreprise nouvellement entrée dans un secteur ne puisse jamais obtenir un marché militaire. Une société peut changer d’activité, acheter des compétences, s’appuyer sur des partenaires ou développer rapidement une capacité industrielle.

Mais dans le cas présent, la commande portait sur des dizaines de millions d’euros et sur des munitions destinées à un pays en guerre.

La question n’est donc pas de savoir pourquoi l’Estonie a travaillé avec une entreprise étrangère. Elle est de savoir quelles garanties ont été exigées avant de lui confier une telle somme et comment sa capacité réelle a été évaluée.

Cette question est d’autant plus importante que les premiers problèmes sont apparus relativement tôt.

Les premiers retards n’ont pas arrêté la commande

Le premier lot devait parvenir à l’Ukraine en novembre 2024. Datasel a signalé des retards et des difficultés. Malgré ces problèmes, deux autres contrats ont été conclus à la fin de l’année et de nouvelles avances ont été versées. Le total a ainsi atteint environ 70 millions d’euros.

C’est probablement l’un des points les plus importants du dossier.

Une défaillance apparue après la signature d’un contrat peut arriver dans n’importe quelle opération industrielle. Mais lorsqu’un premier contrat rencontre des difficultés, la décision de poursuivre ou non les engagements devient elle-même une décision de gestion.

Il faudra donc établir ce que savaient les responsables estoniens au moment de la signature des deuxième, troisième et quatrième contrats, quelles informations ils détenaient sur les retards et pourquoi ces éléments n’ont pas conduit à suspendre les nouveaux versements.

C’est cette chronologie qui permettra de déterminer si l’on se trouve devant un échec commercial, une mauvaise appréciation du risque ou des défaillances plus graves dans la commande publique.

Des munitions finalement jugées non conformes

Les livraisons n’ont pas permis de résoudre le problème.

L’Estonie affirme que les munitions reçues ne correspondaient pas aux exigences prévues dans les contrats. Les autorités ont finalement mis fin aux accords et cherchent désormais à récupérer les sommes avancées. Le différend a été porté devant une instance arbitrale à Strasbourg.

Datasel conteste cette présentation.

La société affirme avoir livré des marchandises et soutient que le différend est lié également aux conditions dans lesquelles les contrats ont été exécutés. Elle conteste donc l’idée selon laquelle l’argent aurait simplement été versé sans aucune contrepartie.

Cette version devra être confrontée aux contrats, aux bons de livraison, aux contrôles effectués sur les marchandises et aux décisions prises par les autorités estoniennes.

Une chose est déjà claire : l’opération qui devait permettre à l’Estonie d’acquérir des obus pour l’Ukraine n’a pas produit le résultat attendu et les près de 70 millions d’euros versés à l’avance font désormais l’objet d’un litige.

Il serait donc prématuré de parler de fraude établie ou d’argent définitivement perdu.

La chaîne de décision devient le véritable sujet

Le dossier ne peut pas être réglé en désignant simplement Datasel comme responsable de l’échec.

Le Centre estonien des investissements de défense avait la responsabilité opérationnelle des achats. Mais plusieurs responsables du secteur de la défense ont été associés, à des degrés différents, aux décisions et aux discussions autour de ces contrats.

Le directeur actuel du Centre, Elmar Vaher, a déclaré que l’opération n’aurait pas dû être conclue dans ces conditions. L’ancien responsable de l’organisme, Magnus-Valdemar Saar, a contesté cette lecture et rappelé que les décisions importantes n’étaient pas prises indépendamment du ministère de la Défense.

Cette opposition entre responsables est révélatrice.

Elle montre que l’affaire ne porte plus seulement sur la capacité d’une entreprise à fournir des obus. Elle porte sur la répartition des responsabilités à l’intérieur même du système estonien d’achat militaire.

Qui sélectionne le fournisseur ? Qui vérifie ses références ? Qui contrôle sa capacité financière et industrielle ? Qui décide qu’un premier retard ne justifie pas l’arrêt de la procédure ? Et à quel niveau politique ces décisions sont-elles connues ?

Les investigations devront répondre à ces questions.

La Cour des comptes avait déjà relevé des failles

La commande Datasel arrive en outre dans un secteur déjà confronté à des problèmes de gestion.

Un audit de la Cour des comptes estonienne publié fin août a relevé de graves insuffisances dans la gestion des dépenses et des actifs du ministère de la Défense et des organismes qui en dépendent. Les contrôleurs ont notamment pointé des problèmes concernant les contrats, la réception des biens, leur suivi et leur enregistrement comptable.

L’affaire des obus prend ainsi une autre dimension.

Elle ne serait pas seulement celle d’un contrat malheureux. Elle intervient alors que les institutions de contrôle s’interrogent déjà sur la manière dont le secteur de la défense gère ses ressources.

C’est aussi ce contexte qui explique pourquoi la démission de Hanno Pevkur ne peut être lue uniquement comme la conséquence d’un contrat raté.

Pourquoi Pevkur a-t-il démissionné ?

Hanno Pevkur était ministre de la Défense depuis 2022. Il n’a pas affirmé avoir négocié personnellement les contrats Datasel.

Il a cependant choisi d’assumer la responsabilité politique de ce qui s’est produit dans le secteur placé sous son autorité.

Son raisonnement est simple : un ministre ne signe pas lui-même chaque contrat d’achat militaire, mais il reste responsable politiquement du fonctionnement de son ministère. Le 2 septembre, Pevkur a donc annoncé son départ.

Cette décision doit être distinguée d’une éventuelle responsabilité pénale.

Sa démission ne signifie pas qu’il a été établi qu’il avait commis une fraude ou qu’il avait personnellement organisé le contrat. Elle signifie qu’il a considéré que les défaillances constatées relevaient suffisamment de son domaine de responsabilité pour justifier son départ.

C’est une conception exigeante de la responsabilité politique.

Mais elle ne dispense pas l’État estonien de rechercher les responsabilités opérationnelles.

L’affaire dépasse désormais l’Estonie

La présence de fonds européens dans l’opération donne au dossier une dimension supplémentaire.

Si l’Estonie ne récupère pas les sommes versées, la question de leur traitement financier ne concernera pas uniquement Tallinn. La Commission européenne suit le dossier et doit examiner les conséquences éventuelles pour la Facilité européenne pour la paix.

Le cas est particulièrement sensible parce que l’Europe demande actuellement à ses États membres de dépenser davantage pour leur défense.

La logique est compréhensible : la guerre en Ukraine a montré l’importance des stocks de munitions et les armées européennes cherchent à reconstituer leurs réserves.

Mais augmenter les dépenses ne suffit pas.

Un État peut consacrer davantage d’argent à sa défense et rester vulnérable à une mauvaise gestion de cet argent. L’augmentation des budgets rend même les mécanismes de contrôle plus importants, parce que les sommes engagées deviennent considérables et que la pression pour acheter rapidement est forte.

L’affaire estonienne pose donc une question qui dépasse le cas Datasel : comment concilier la rapidité exigée par la situation militaire avec les vérifications indispensables à toute commande publique ?

L’urgence ne peut pas devenir un contrôle allégé

L’argument de l’urgence mérite d’être entendu.

En 2024, l’Ukraine avait besoin de munitions immédiatement. Les pays européens étaient eux-mêmes confrontés à des stocks limités et à une industrie de défense qui devait augmenter sa production.

Mais l’urgence ne change pas la nature d’une dépense publique.

Lorsqu’un État verse plusieurs dizaines de millions d’euros avant livraison, il doit savoir à qui il verse cet argent, quelles capacités possède son fournisseur et quelles garanties existent en cas de défaut.

Et lorsqu’un premier contrat rencontre des problèmes, la poursuite de la relation commerciale doit être justifiée par des éléments nouveaux et vérifiables.

C’est précisément ce que les enquêtes doivent maintenant établir dans le cas estonien.

La démission ne règle rien

Hanno Pevkur a quitté le gouvernement. Datasel conteste les reproches formulés par l’Estonie. Les contrats sont désormais devant les instances compétentes et les autorités cherchent à récupérer les sommes avancées.

Mais la question fondamentale demeure.

Comment près de 70 millions d’euros destinés à l’achat d’obus pour l’Ukraine ont-ils pu être versés à un fournisseur dont l’expérience dans ce type de munitions n’était pas établie, puis de nouveaux contrats être conclus alors que les premières difficultés étaient déjà connues ?

La réponse permettra de savoir si l’Estonie a simplement fait un mauvais choix dans l’urgence, si ses procédures d’achat étaient insuffisantes ou si des responsabilités plus graves apparaissent dans la chaîne de décision.

C’est aussi ce qui donnera son véritable sens à la démission de Hanno Pevkur.

Car si le ministre est parti pour avoir assumé une responsabilité politique, le départ d’un responsable ne peut pas tenir lieu de réponse. Ce sont les contrats, les vérifications, les décisions prises au fil de la procédure et les résultats des enquêtes qui devront établir ce qui s’est réellement passé.

Pour l’Estonie comme pour ses partenaires européens, l’enjeu dépasse donc les 70 millions d’euros.

Il touche à une question devenue centrale depuis le début de la guerre en Ukraine : à mesure que l’Europe accélère ses dépenses militaires, peut-elle aller plus vite sans perdre la capacité de contrôler ceux auxquels elle confie son argent ?

Cette version garde ton titre et place l’analyse dans les faits et dans la chronologie, plutôt que dans des formulations toutes faites.

Celine Dou

ISLANDE : pourquoi un pays déjà si proche de l’Union européenne refuse-t-il de reprendre le chemin de l’adhésion ?

La question européenne n’est pas nouvelle en Islande. Elle a simplement changé de nature. Après avoir demandé à rejoindre l’Union européenne au lendemain de la crise financière de 2008, puis suspendu le processus quelques années plus tard, le gouvernement islandais vient de refermer une nouvelle fois la porte aux négociations. Le 29 août, 52,8 % des électeurs ont refusé leur reprise. Un choix qui ne signifie pourtant ni rupture avec l’Europe ni rejet de ses institutions : l’Islande reste membre de l’Espace économique européen, de l’espace Schengen et de l’Association européenne de libre-échange. Alors, pourquoi aller jusqu’à l’adhésion lorsque l’essentiel des liens économiques avec l’Union existe déjà ?

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Un « non » qui porte d’abord sur des négociations

La première précision est essentielle. Les Islandais n’ont pas voté pour ou contre l’adhésion à l’Union européenne.

La question soumise au référendum était : « L’Islande doit-elle reprendre les négociations d’adhésion avec l’Union européenne ? »

Le « non » l’a emporté avec 118 040 voix, soit 52,8 %, contre 105 339 voix pour le « oui », soit 47,2 %. La participation a atteint 82,6 %, avec 225 031 suffrages exprimés sur 272 591 électeurs inscrits.

Le résultat est donc serré, mais il est politiquement clair. Le gouvernement de la Première ministre sociale-démocrate Kristrún Frostadóttir avait annoncé qu’il respecterait le verdict des urnes. Il ne relancera pas les négociations pendant l’actuel mandat, qui court jusqu’en 2028. Le Parlement islandais devra par ailleurs examiner l’éventuel retrait formel de la candidature islandaise.

Le vote referme ainsi, pour plusieurs années au moins, un dossier ouvert il y a dix-sept ans.

L’Islande avait pourtant frappé à la porte en pleine crise

En juillet 2009, l’Islande avait officiellement demandé son adhésion à l’Union européenne. À l’époque, le pays venait de subir l’une des crises financières les plus graves de son histoire.

Les négociations ont commencé en 2010. Elles ont progressé rapidement sur plusieurs dossiers : 27 des 33 chapitres substantiels avaient été ouverts lorsque le processus a été suspendu en 2013, et 11 avaient été provisoirement clôturés.

Le changement de gouvernement intervenu en 2013 a mis fin à cette dynamique. En 2015, le gouvernement islandais a demandé à ne plus être considéré comme un pays candidat.

La candidature n’a toutefois jamais été formellement retirée. C’est cette particularité juridique qui a permis au gouvernement actuel de proposer, en 2026, de reprendre les négociations plutôt que de lancer une nouvelle procédure.

Entre-temps, la situation économique du pays avait profondément changé.

L’argument qui avait poussé une partie des responsables islandais vers l’Union après la crise financière de 2008 a perdu de sa force. L’économie s’est redressée et le produit intérieur brut a encore progressé de 1,3 % en 2025.

L’urgence qui pouvait justifier une adhésion en 2009 n’existe donc plus dans les mêmes termes.

Une proximité déjà très forte avec l’Europe

C’est l’un des paradoxes de ce référendum.

L’Islande n’est pas membre de l’Union européenne, mais elle est loin d’être extérieure au projet européen. Elle appartient depuis 1994 à l’Espace économique européen, qui lui donne accès au marché unique. Elle fait également partie de l’espace Schengen et de l’Association européenne de libre-échange.

Autrement dit, une grande partie de l’intégration économique et de la libre circulation existe déjà sans adhésion politique.

Pour les partisans de l’Union, cette situation présente cependant une faiblesse : l’Islande applique une partie importante des règles du marché intérieur sans participer pleinement à leur élaboration dans les institutions européennes.

Pour leurs adversaires, c’est précisément ce qui permet de conserver les avantages économiques de la proximité avec l’Union sans abandonner certaines compétences nationales.

Le référendum a donc opposé deux conceptions de cette relation : aller jusqu’au bout de l’intégration pour avoir davantage de poids dans les décisions, ou conserver une relation étroite avec l’Union européenne tout en gardant la maîtrise des secteurs considérés comme stratégiques.

La pêche, ligne rouge de l’électorat islandais

Aucun dossier n’a autant pesé que celui de la pêche.

Le secteur représente près de 40 % de la valeur des exportations de marchandises islandaises. En 2025, les produits marins représentaient précisément 38,9 % de la valeur totale des exportations de biens.

La pêche est également liée à l’histoire politique du pays. Les « guerres de la morue » menées par l’Islande contre le Royaume-Uni au XXe siècle ont profondément marqué la mémoire nationale. Le contrôle des eaux et des ressources halieutiques est devenu bien davantage qu’une question commerciale : il touche à la souveraineté.

L’adhésion à l’Union aurait nécessairement placé la politique islandaise de la pêche dans le cadre de la politique commune de la pêche.

C’est précisément ce que redoutaient les professionnels du secteur. Selon les données citées pendant la campagne, environ 90 % des entreprises de la pêche se déclaraient opposées à une adhésion.

La commissaire européenne à l’Élargissement, Marta Kos, avait pourtant reconnu les spécificités islandaises dans les domaines de la pêche et de l’agriculture et assuré que celles-ci seraient examinées avec attention lors de négociations éventuelles.

Cela n’a pas suffi.

La souveraineté plutôt que les promesses économiques

Le débat ne s’est toutefois pas résumé aux poissons.

Pour une partie du camp du « non », rejoindre l’Union aurait signifié transférer davantage de compétences aux institutions européennes alors que le pays dispose déjà d’un accès privilégié au marché européen.

La question de la monnaie a également nourri les discussions. L’Islande conserve la couronne islandaise et mène sa propre politique monétaire. Une éventuelle adhésion aurait ouvert, à terme, le dossier de l’euro.

Les partisans du « oui » répondaient que l’intégration pourrait apporter davantage de stabilité économique, notamment dans un pays confronté à une inflation et à des taux d’intérêt élevés. Ils faisaient aussi valoir qu’en restant à l’extérieur, l’Islande continue de reprendre certaines règles européennes sans disposer d’un siège au Conseil de l’Union européenne ni de députés au Parlement européen.

Mais cet argument institutionnel n’a pas convaincu suffisamment d’électeurs.

L’Arctique a changé la question européenne

Le contexte international aurait pu faire basculer le vote.

L’Islande se trouve dans une région devenue stratégique. La guerre en Ukraine, le retour des rivalités de puissance dans l’Arctique et les déclarations du président des États-Unis d’Amérique, Donald Trump, sur le Groenland ont modifié la perception des questions de sécurité dans le nord de l’Atlantique.

Le gouvernement islandais avait donc aussi présenté le rapprochement avec l’Union européenne sous l’angle de la sécurité et de la position internationale du pays.

L’argument était sérieux : l’Islande est membre de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord mais ne possède pas d’armée permanente. Elle dispose depuis 1951 d’un accord de défense avec les États-Unis d’Amérique. Après le référendum, le gouvernement islandais cherche d’ailleurs à renforcer ses partenariats de sécurité avec d’autres pays, notamment la Finlande, la Norvège, le Japon et le Canada.

Mais la géopolitique n’a pas suffi à effacer les préoccupations nationales.

Reykjavik et les régions rurales ne regardent pas l’Europe de la même manière

Le scrutin a également révélé une fracture géographique.

La capitale, Reykjavik, a majoritairement voté en faveur de la reprise des négociations. Dans plusieurs circonscriptions rurales, le « non » s’est imposé plus nettement.

Cette différence n’est pas anodine. Dans les régions où la pêche et l’agriculture occupent une place importante, l’idée de soumettre davantage ces secteurs aux règles européennes suscite davantage de méfiance.

Le vote ne traduit donc pas seulement une opinion sur l’intégration européenne. Il reflète aussi une opposition entre une capitale plus ouverte à cette intégration et des territoires davantage attachés à la maîtrise nationale des ressources.

Pourquoi l’Union européenne espérait tant un « oui »

Pour l’Union européenne, l’adhésion éventuelle de l’Islande aurait eu une portée qui dépassait largement les quelque 400 000 habitants du pays.

L’Islande aurait été l’un des rares nouveaux membres riches à rejoindre l’Union depuis longtemps. Son adhésion aurait constitué une vitrine pour la politique d’élargissement européenne : un État démocratique, stable, prospère et déjà largement aligné sur les normes européennes.

Elle aurait aussi renforcé la présence politique de l’Union européenne dans l’Arctique.

Le « non » constitue donc un revers pour l’Union européenne, même si les relations entre les deux parties ne sont pas remises en cause. La Commission européenne a pris acte du résultat et rappelé que l’Islande demeurait un partenaire proche de l’Union européenne.

L’Islande ne tourne pas le dos à l’Europe

C’est probablement la conclusion la plus importante de ce référendum.

Le vote ne remet ni en cause l’Espace économique européen, ni Schengen, ni les nombreux accords qui lient déjà le gouvernement islandais aux institutions européennes.

L’Islande a simplement choisi de ne pas transformer cette proximité en appartenance politique.

Le résultat peut ainsi être lu moins comme un rejet de l’Europe que comme un choix en faveur du statu quo : conserver l’accès au marché unique et la coopération européenne, tout en maintenant la souveraineté sur les secteurs que les électeurs considèrent comme essentiels.

Le gouvernement islandais a d’ailleurs annoncé qu’il continuerait à défendre activement les intérêts du pays dans le cadre de l’Espace économique européen.

Ce que le « non » dit de l’Europe d’aujourd’hui

Le cas islandais est intéressant parce qu’il inverse une logique longtemps dominante dans l’histoire de l’Union.

Pour de nombreux pays européens, l’adhésion représente l’accès à un espace de stabilité, de prospérité et de sécurité. L’Ukraine, les pays des Balkans occidentaux et plusieurs autres candidats continuent de considérer l’Union comme un horizon stratégique majeur.

En Islande, la question se pose autrement.

Le pays dispose déjà d’un niveau élevé de prospérité, bénéficie du marché unique et appartient à l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord. Il n’a donc pas besoin de l’adhésion pour obtenir les principaux avantages économiques et sécuritaires que celle-ci pourrait apporter à un autre État.

La question devient alors : qu’aurait-il à gagner en transférant davantage de compétences aux institutions européennes ?

Le gouvernement n’a pas réussi à convaincre une majorité d’électeurs que les bénéfices supplémentaires justifiaient ce changement.

Le résultat ne signifie pas que les Islandais sont massivement hostiles à l’Union. Avec 47,2 % des suffrages favorables à la reprise des négociations, le pays apparaît au contraire profondément partagé. Mais le scrutin montre qu’une proximité économique et politique avec l’Europe ne conduit pas nécessairement à l’adhésion.

Pour l’Union européenne, c’est peut-être la leçon la plus intéressante de ce vote islandais : dans un pays riche, stable et déjà largement intégré au marché européen, l’adhésion ne constitue pas une évidence. Elle doit encore répondre à une question simple : qu’apporte-t-elle de plus que ce que le pays possède déjà ?

Celine Dou

Irlande : la New IRA menace-t-elle les migrants d’un ultimatum de 24 heures pour quitter le pays ?

Une vidéo diffusée début août montre un homme annonçant que des migrants pourraient recevoir un ultimatum de 24 heures pour quitter l’Irlande. Des sources du renseignement britannique, citées par le Mail on Sunday, affirment que la New IRA chercherait à transformer la colère contre l’immigration en campagne de violence. Mais une pièce essentielle manque encore : aucune revendication publique de la New IRA ne permet d’attribuer cette menace à l’organisation avec certitude.

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Hongrie : évincé par Viktor Orbán, András Baka revient au sommet de l’État avec un appel à ne pas se venger

Le symbole est difficile à manquer. Celui que Viktor Orbán avait écarté de la présidence de la Cour suprême en 2011 pour avoir contesté ses réformes judiciaires devient, quinze ans plus tard, président de la Hongrie. Élu par la nouvelle majorité de Péter Magyar, András Baka a choisi son premier discours pour appeler à ne pas reproduire les méthodes de l’ancien pouvoir.

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Le Parlement hongrois a élu mardi 11 août András Baka président de la République par 140 voix contre 6. Les députés du Fidesz de Viktor Orbán ont boycotté le scrutin. À 73 ans, cet ancien magistrat de la Cour européenne des droits de l’homme revient au premier plan après avoir obtenu en 2016 la condamnation de la Hongrie par la Cour européenne des droits de l’homme pour la fin prématurée de son mandat à la tête de la Cour suprême. Son élection intervient alors que le gouvernement de Péter Magyar entreprend de démanteler une partie du système institutionnel construit pendant les seize années de pouvoir d’Orbán.

Le parcours d’András Baka donne à son élection une portée qui dépasse largement les fonctions, essentiellement honorifiques, de la présidence hongroise.

En 2011, alors qu’il dirigeait la Cour suprême, Baka avait publiquement contesté une réforme abaissant l’âge de départ à la retraite des juges. Il dénonçait une mesure qui, selon lui, menaçait l’indépendance de la justice. Son mandat avait ensuite été interrompu avant son terme. Saisie par le magistrat, la Cour européenne des droits de l’homme a estimé en 2016 que la Hongrie avait violé ses droits.

Baka connaissait déjà bien cette institution européenne. Il y avait siégé comme juge entre 1991 et 2008, après avoir brièvement été député du Forum démocratique hongrois en 1990. Depuis son départ de la Cour suprême, il était devenu l’une des figures judiciaires associées à la résistance aux réformes d’Orbán.

Mardi, c’est pourtant dans un Parlement dominé par les adversaires de l’ancien Premier ministre qu’il a retrouvé les plus hautes fonctions de l’État.

Le retour d’un magistrat écarté

La majorité Tisza de Péter Magyar dispose de deux tiers des sièges. Cette majorité lui permet de modifier la Constitution sans soutien de l’opposition. Baka était son unique candidat à la présidence. Il a obtenu 140 des 146 suffrages exprimés. Il doit officiellement entrer en fonction le 19 août.

Le Fidesz a refusé de participer au vote. Le parti d’Orbán considère comme illégitime la procédure qui a conduit au départ anticipé de Tamás Sulyok, le précédent président de la République.

Le remplacement de Sulyok avait été décidé en juillet par une modification constitutionnelle adoptée par la majorité Tisza. Le texte invoquait une « perte grave de confiance » de la société envers le chef de l’État. Sulyok, élu en 2024 avec le soutien du Fidesz, avait finalement accepté de quitter ses fonctions après avoir signé l’amendement.

Le choix de Baka apparaît dès lors comme une rupture soigneusement assumée. Là où le précédent président appartenait au paysage institutionnel façonné sous Orbán, le nouveau chef de l’État en est l’un des anciens contestataires.

Mais Baka n’a pas choisi le registre de la revanche.

« Nous ne pouvons pas bâtir la nouvelle Hongrie sur la vengeance »

Dans son discours inaugural, le nouveau président a dressé un constat sévère de l’état du pays. Selon lui, la Hongrie a perdu l’équivalent d’une génération et est passée du statut de modèle de la transition démocratique à celui de pays en retard en Europe.

Puis il a fixé une limite au nouveau pouvoir : « Nous ne pouvons pas bâtir la nouvelle Hongrie sur la vengeance. »

La phrase prend un relief particulier venant d’un homme dont le propre parcours a été marqué par une décision politique qu’une juridiction européenne a ensuite condamnée.

Elle s’adresse aussi à Péter Magyar.

Arrivé au pouvoir après avoir mis fin aux seize années de gouvernement d’Orbán, le nouveau Premier ministre s’est engagé à restaurer l’État de droit et les contre-pouvoirs. Mais son gouvernement agit rapidement contre les institutions et les responsables hérités de l’ancien système.

La suppression anticipée du mandat de Sulyok en est l’un des exemples les plus visibles. D’autres changements touchent la justice et plusieurs structures mises en place pendant les années Orbán.

C’est là que le choix de Baka devient politiquement intéressant : l’homme qui a résisté à Orbán devient l’un des visages du pouvoir qui entreprend de défaire son héritage, tout en demandant à ce pouvoir de ne pas répondre à l’ancien système par les mêmes méthodes.

Une rupture qui devra éviter un autre verrouillage

Péter Magyar dispose aujourd’hui d’une marge de manœuvre considérable. Sa victoire électorale lui a donné la majorité constitutionnelle nécessaire pour modifier les règles qu’Orbán avait utilisées pour consolider son pouvoir.

Cette situation crée cependant une difficulté.

Démanteler rapidement les institutions héritées de l’ancien régime peut permettre de rétablir des contre-pouvoirs. Mais une majorité parlementaire suffisamment forte pour modifier seule la Constitution peut aussi concentrer beaucoup de pouvoir entre les mains du nouveau gouvernement.

Des organisations de défense des droits humains et plusieurs observateurs ont déjà exprimé des réserves sur la rapidité de certaines décisions prises depuis l’arrivée de Magyar. La question n’est donc plus seulement de savoir comment défaire le système Orbán. Elle est aussi de déterminer quelles garanties empêcheront le prochain pouvoir de construire à son tour des institutions trop dépendantes de la majorité politique du moment.

La présidence de la République ne donnera pas à Baka les moyens de conduire seul cette transformation. Le poste demeure largement cérémoniel. Le chef de l’État conserve néanmoins des prérogatives, notamment dans l’examen des textes législatifs, qui peuvent prendre de l’importance dans une période de réécriture institutionnelle.

Son rôle sera donc moins celui d’un contre-gouvernement que celui d’un garant des règles que la nouvelle majorité affirme vouloir restaurer.

Le test de la nouvelle Hongrie

Péter Magyar a présenté sa victoire d’avril comme la fin du système Orbán. L’élection d’András Baka en fournit désormais l’une des images les plus fortes : un magistrat évincé par l’ancien pouvoir prend place à la tête de l’État avec le soutien de ceux qui promettent de réparer les institutions.

Mais le discours de Baka rappelle que changer les hommes ne suffit pas.

La Hongrie ne retrouvera pas la confiance dans ses institutions simplement parce qu’un ancien juge sanctionné par le système Orbán en occupe désormais l’une des fonctions les plus symboliques. Il faudra que les nouvelles règles résistent aux intérêts du pouvoir qui les adopte aujourd’hui.

Baka semble avoir compris l’enjeu. Son premier message n’a pas été celui d’un vainqueur demandant des comptes à ses prédécesseurs. Il a choisi de parler d’unité, d’État de droit et de limites à ne pas franchir.

Après seize années d’Orbán, la Hongrie change de pouvoir. Avec András Baka, elle veut aussi montrer qu’elle peut changer de méthode.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Russie : derrière le 21ᵉ train de sanctions, l’Union européenne cherche à refermer les brèches exploitées par Moscou

Quatre ans après le début de la guerre en Ukraine, l’Union européenne continue de renforcer son arsenal de sanctions contre la Russie. Mais cette vingt-et-unième salve marque une évolution : il ne s’agit plus seulement de frapper l’économie russe, mais de neutraliser les moyens que Moscou a progressivement mis en place pour contourner les précédentes restrictions.

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Adopté le 23 juillet par les vingt-sept États membres, le nouveau paquet de sanctions cible notamment des banques, des plateformes de cryptomonnaies et la « flotte fantôme » utilisée pour exporter le pétrole russe. Derrière ces mesures se dessine une guerre économique où chaque décision de Bruxelles entraîne une stratégie d’adaptation du Kremlin.

Lorsque les premières sanctions occidentales ont été décidées en 2022, l’objectif était clair : priver la Russie des ressources financières, technologiques et industrielles susceptibles d’alimenter son effort de guerre. Les premières mesures ont visé les banques, les réserves de la Banque centrale, les exportations de technologies sensibles, les oligarques proches du pouvoir et, progressivement, le secteur énergétique.

Quatre ans plus tard, le contexte n’est plus le même. L’économie russe ne s’est pas effondrée, contrairement à ce qu’anticipaient certains observateurs au début du conflit. Elle s’est transformée.

Privée d’une partie de ses débouchés européens, Moscou a réorienté une grande partie de ses exportations vers la Chine, l’Inde, la Turquie et plusieurs pays du Moyen-Orient. De nouveaux intermédiaires commerciaux sont apparus. Des sociétés écrans ont pris le relais de certaines entreprises sanctionnées. Les circuits financiers se sont diversifiés, tandis que les cryptomonnaies ont offert de nouvelles possibilités pour certaines transactions. Sur les mers, une flotte de pétroliers vieillissants, souvent enregistrés sous des pavillons de complaisance et opérant à travers des montages complexes, a permis de poursuivre une partie des exportations de pétrole en échappant aux contrôles occidentaux.

C’est précisément cette capacité d’adaptation que l’Union européenne cherche désormais à affaiblir.

Le 21ᵉ train de sanctions ne repose donc pas sur une logique de rupture. Il vise à combler les failles révélées par les vingt précédents. Trente-deux établissements bancaires russes supplémentaires sont concernés par de nouvelles restrictions. Plusieurs plateformes de cryptomonnaies sont placées sous surveillance renforcée afin de limiter leur utilisation dans le contournement des sanctions financières. La liste des navires appartenant à la « flotte fantôme » est également élargie, tandis que les entreprises qui leur fournissent des services logistiques, commerciaux ou d’assurance font, elles aussi, l’objet d’une attention accrue.

Le pétrole demeure l’une des principales cibles de Bruxelles. Les hydrocarbures représentent encore une source essentielle de revenus pour l’État russe. En prolongeant le mécanisme de plafonnement du prix du pétrole exporté par Moscou, les Européens cherchent moins à interrompre les ventes qu’à limiter les recettes qui en découlent. L’équation est délicate : réduire les ressources de la Russie sans provoquer une flambée des prix sur les marchés mondiaux.

Cette nouvelle stratégie révèle aussi les limites de l’unité européenne.

Les discussions qui ont précédé l’adoption de ce paquet ont été parmi les plus difficiles depuis le début du conflit. Les débats autour du gaz naturel liquéfié ont illustré les intérêts parfois divergents des États membres. La Grèce, dont les armateurs occupent une place importante dans le transport maritime international de GNL, craignait que certaines mesures ne pénalisent davantage les entreprises européennes que la Russie elle-même. D’autres États plaidaient au contraire pour un durcissement des restrictions. Le compromis finalement trouvé montre que maintenir une position commune exige désormais des arbitrages de plus en plus complexes.

Ces divergences rappellent une réalité souvent éclipsée par les annonces de nouvelles sanctions : celles-ci produisent aussi des effets au sein de l’Union européenne. Depuis 2022, les États membres ont dû accélérer la diversification de leurs approvisionnements énergétiques, développer de nouvelles infrastructures d’importation de gaz naturel liquéfié et absorber une hausse durable des coûts de l’énergie pour plusieurs secteurs industriels. La guerre économique engagée contre Moscou a donc également un prix pour ceux qui la conduisent.

Reste la question de l’efficacité de cette stratégie.

Pour la Commission européenne, chaque nouveau paquet réduit un peu plus les marges de manœuvre économiques de la Russie et complique le financement de son appareil militaire. À Moscou, le discours est tout autre. Le Kremlin affirme que les sanctions occidentales ont échoué à isoler le pays et souligne la progression des échanges commerciaux avec les puissances asiatiques et plusieurs partenaires du Sud.

Entre ces deux lectures, de nombreux économistes dressent un constat plus nuancé. Les sanctions n’ont pas provoqué l’effondrement de l’économie russe, mais elles en renchérissent le fonctionnement. L’accès à certaines technologies reste limité, les coûts logistiques augmentent, les circuits commerciaux sont plus complexes et le financement de plusieurs secteurs devient plus onéreux. En d’autres termes, la Russie continue de s’adapter, mais cette adaptation mobilise des ressources croissantes.

Le 21ᵉ train de sanctions illustre ainsi l’évolution d’un affrontement qui dépasse désormais largement le champ militaire. Au fil des années, la guerre en Ukraine s’est aussi transformée en une bataille économique où chaque camp ajuste continuellement ses méthodes. L’Union européenne cherche à refermer les brèches que Moscou exploite ; la Russie s’efforce d’en ouvrir de nouvelles. Ce jeu d’adaptation permanente laisse entrevoir que, même en l’absence d’avancées décisives sur le terrain, le bras de fer économique entre Bruxelles et Moscou est appelé à se poursuivre.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Migration : Paris soutient le nouveau dispositif européen de centres de retour dans des pays tiers

En validant la création de centres de retour hors de ses frontières, l’Union européenne ouvre une nouvelle séquence dans sa politique migratoire. Saluée par la France, cette réforme vise à accélérer les expulsions de migrants en situation irrégulière. Derrière cette évolution juridique se dessine toutefois un changement plus profond : l’Europe cherche désormais à externaliser une partie de la gestion des personnes qu’elle ne souhaite plus accueillir sur son territoire.

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Le Parlement européen et les États membres de l’Union européenne sont parvenus à un accord sur un nouveau règlement destiné à renforcer l’efficacité des procédures de retour des migrants en situation irrégulière. Parmi les mesures adoptées figure la possibilité de transférer certains migrants déboutés vers des centres de retour installés dans des pays tiers partenaires. Une orientation immédiatement saluée par la France, qui y voit un moyen de rendre les expulsions plus effectives. Mais au-delà de la réponse apportée aux préoccupations migratoires des États membres, cette réforme soulève des questions juridiques, diplomatiques et géopolitiques qui dépassent largement le cadre européen.

L’accord conclu à Bruxelles marque une étape importante dans la mise en œuvre du Pacte européen sur la migration et l’asile. Les institutions européennes justifient cette réforme par la nécessité d’améliorer l’exécution des décisions de retour.

Selon la Commission européenne, une part importante des obligations de quitter le territoire prononcées chaque année ne débouche pas sur un départ effectif. Plusieurs États membres dénoncent depuis longtemps ce qu’ils considèrent comme l’une des principales faiblesses du système migratoire européen.

Le nouveau règlement vise ainsi à harmoniser les procédures entre les pays de l’Union, à renforcer la coopération entre administrations nationales et à accélérer les expulsions. Son volet le plus sensible concerne cependant la création de centres de retour dans des pays tiers.

Concrètement, des migrants dont la demande d’asile a été rejetée ou dont le séjour n’est plus autorisé pourraient être transférés vers ces structures avant leur retour définitif vers leur pays d’origine. Le texte ouvre également la possibilité de conclure des accords avec des États non membres de l’Union pour accueillir ces centres.

La France a accueilli favorablement cette évolution. Pour Paris, ce nouveau cadre juridique pourrait contribuer à améliorer l’application des décisions administratives de retour et à renforcer la crédibilité de la politique migratoire européenne.

Le soutien français rejoint celui d’autres gouvernements européens qui plaident depuis plusieurs années pour un durcissement des mécanismes de contrôle migratoire.

Si l’accord est présenté comme une réponse technique à la faible efficacité des expulsions, il traduit en réalité une évolution plus profonde de la stratégie européenne.

Depuis la crise migratoire de 2015, l’Union européenne a progressivement renforcé ses frontières extérieures, accru les moyens de surveillance maritime et multiplié les accords avec des pays de transit. Le nouveau règlement franchit une étape supplémentaire : il ne s’agit plus seulement de limiter les entrées irrégulières, mais de déplacer hors du territoire européen une partie de la gestion des migrants déboutés.

Cette logique d’externalisation répond à plusieurs objectifs. Elle permet aux gouvernements européens d’afficher une plus grande fermeté dans un contexte où les questions migratoires occupent une place centrale dans les débats politiques nationaux. Elle vise également à contourner certaines difficultés rencontrées lors des expulsions, notamment lorsque les pays d’origine refusent de coopérer ou tardent à délivrer les documents nécessaires au retour de leurs ressortissants.

Cependant, cette stratégie soulève de nombreuses interrogations. Les organisations de défense des droits humains redoutent un affaiblissement des garanties juridiques offertes aux migrants. D’autres observateurs s’inquiètent des conditions d’accueil dans les pays tiers et des responsabilités qui incomberaient aux États européens en cas de violations des droits fondamentaux.

La réforme pose également une question plus large : jusqu’où l’Union européenne est-elle prête à transférer hors de ses frontières la gestion de phénomènes qui relèvent traditionnellement de sa souveraineté ?

Les conséquences de cette réforme pourraient se faire sentir bien au-delà du continent européen. Plusieurs pays africains sont déjà évoqués parmi les partenaires potentiels susceptibles d’accueillir de tels centres, même si aucun accord officiel n’a encore été annoncé.

Cette perspective ouvre un nouveau chapitre dans les relations entre l’Europe et ses voisins. Elle pourrait placer certains États africains au cœur de la politique migratoire européenne et transformer la question des migrations en un enjeu diplomatique encore plus sensible qu’aujourd’hui.

En soutenant le nouveau dispositif européen de centres de retour dans des pays tiers, la France s’inscrit dans une dynamique plus large de durcissement des politiques migratoires au sein de l’Union européenne. Présentée comme un moyen d’améliorer l’efficacité des expulsions, la réforme marque surtout un changement d’approche : l’Europe ne cherche plus uniquement à contrôler ses frontières, elle entend désormais externaliser une partie de la gestion des migrants qu’elle ne souhaite pas maintenir sur son territoire. Une évolution dont les implications politiques, juridiques et géopolitiques continueront d’alimenter le débat dans les années à venir.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Vagues de chaleur en Europe : vers une perte économique cumulée majeure d’ici 2030 et une fragilisation différenciée des grandes économies

Les vagues de chaleur qui traversent désormais l’Europe ne peuvent plus être considérées comme de simples épisodes climatiques isolés. Leur répétition et leur intensification s’imposent progressivement comme un facteur économique structurant, susceptible d’influencer la croissance, la productivité et l’équilibre budgétaire des principales économies du continent.

Une étude d’Allianz Trade publiée en 2026 estime que la récurrence des vagues de chaleur observées au cours de la dernière décennie pourrait engendrer des pertes économiques cumulées importantes en Europe d’ici 2030. La France y apparaît parmi les économies les plus exposées, devant l’Allemagne et l’Espagne selon certains scénarios. Ces projections ne doivent pas être lues comme des prévisions fermes, mais comme des hypothèses destinées à mesurer l’ampleur potentielle d’un phénomène devenu structurel.

Une perte économique à l’échelle du continent

Les travaux récents convergent vers une même idée : la chaleur extrême n’affecte plus uniquement des secteurs isolés, mais l’ensemble de l’appareil productif européen. Dans le scénario étudié par Allianz Trade, la répétition des épisodes de forte chaleur entre 2026 et 2030 entraînerait des pertes cumulées se chiffrant en centaines de milliards de dollars pour l’ensemble des économies européennes.

Ces pertes ne résultent pas d’un seul facteur, mais d’un enchaînement de mécanismes économiques. La baisse de la productivité du travail lors des périodes de forte chaleur constitue l’un des premiers canaux identifiés. Elle s’accompagne d’une hausse des coûts énergétiques liée à la climatisation et à la tension sur les réseaux électriques, ainsi que de perturbations dans les chaînes logistiques et les infrastructures de transport. À cela s’ajoute un effet indirect sur l’investissement et sur la confiance économique, qui tend à ralentir certaines décisions productives.

La France face à une exposition économique marquée

Dans ce cadre général, la France figure parmi les économies les plus exposées, avec une estimation d’environ 240 milliards de dollars de pertes cumulées sur la période 2026–2030 dans le scénario étudié. Cette vulnérabilité s’explique par la structure même de son économie, fortement dépendante de la continuité des activités de services, de la stabilité des chaînes logistiques et d’un tissu industriel sensible aux variations de productivité.

Les effets de ces vagues de chaleur ne se limitent pas à la production elle-même. Ils se répercutent également sur les finances publiques, à travers une baisse potentielle des recettes fiscales liée au ralentissement de l’activité et une augmentation des dépenses, notamment dans le domaine de la santé et de l’adaptation des infrastructures.

L’Allemagne et l’Espagne : deux profils d’exposition distincts

L’Allemagne, avec une estimation proche de 131 milliards de dollars de pertes, se situe également parmi les économies fortement touchées. L’impact y est principalement concentré sur le secteur industriel, particulièrement sensible aux variations de productivité et aux contraintes énergétiques. Toutefois, la capacité d’adaptation technologique et la robustesse des infrastructures pourraient atténuer une partie des effets.

L’Espagne présente un profil différent. Déjà exposée de longue date à des épisodes de chaleur intense, son économie a développé certaines formes d’adaptation, notamment dans les secteurs du tourisme et de l’agriculture. Néanmoins, la multiplication des épisodes extrêmes réduit progressivement cette capacité d’ajustement et accroît la pression sur les équilibres économiques.

L’Italie et les économies du sud de l’Europe

L’Italie apparaît également comme l’une des économies les plus vulnérables, avec des pertes estimées à environ 147 milliards de dollars dans le même scénario. Cette exposition s’inscrit dans un contexte structurel où les contraintes énergétiques, la fragilité de certaines infrastructures et la sensibilité du tissu productif amplifient les effets des vagues de chaleur.

Plus largement, les économies du sud de l’Europe semblent plus directement exposées à l’intensification des épisodes climatiques extrêmes, tandis que les pays du nord, sans être épargnés, conservent une marge de résilience relativement plus importante.

Des mécanismes économiques désormais bien identifiés

Au-delà des différences nationales, les études convergent sur un ensemble de mécanismes communs. La chaleur affecte directement les conditions de travail et entraîne une baisse mesurable de la productivité. Elle provoque également une hausse de la demande énergétique, notamment pour le refroidissement des bâtiments et des infrastructures, ce qui accentue la pression sur les réseaux électriques.

Par ailleurs, les transports et la logistique sont régulièrement perturbés par les effets physiques des fortes températures sur les infrastructures, qu’il s’agisse des rails, des routes ou des installations industrielles. Enfin, les systèmes de santé et les finances publiques sont indirectement sollicités, ce qui contribue à élargir l’impact économique bien au-delà des seuls secteurs immédiatement exposés.

Une lecture européenne des déséquilibres économiques

Ces dynamiques mettent en évidence une évolution plus large à l’échelle du continent. La question ne se limite plus à l’intensité des vagues de chaleur, mais à la capacité différenciée des États européens à y répondre. Les écarts d’adaptation, liés à la qualité des infrastructures, à la structure des économies et à la capacité d’investissement public, deviennent progressivement un facteur de divergence économique interne.

Dans cette perspective, les vagues de chaleur ne constituent pas seulement un risque climatique, mais également un facteur potentiel de recomposition des équilibres économiques au sein de l’union-européenne.

Les estimations économiques associées aux vagues de chaleur doivent être interprétées avec prudence, car elles reposent sur des scénarios et non sur des certitudes. Elles traduisent néanmoins une évolution déjà perceptible : l’intégration progressive du climat dans les paramètres structurels de l’économie.

Au-delà des chiffres, l’enjeu central pour l’Europe réside désormais dans sa capacité à transformer ses modèles de production, ses infrastructures et ses politiques publiques afin de s’adapter à une contrainte climatique appelée à durer.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Russie : le Kremlin dément les rumeurs d’éviction de Sergueï Lavrov, disparu de la scène publique depuis fin octobre

Le Kremlin tente de mettre fin aux spéculations. Alors que le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, figure emblématique de la diplomatie russe depuis plus de vingt ans, n’est plus apparu publiquement depuis la fin octobre, des rumeurs d’éviction ou de disgrâce agitent la sphère politique russe et internationale.

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La Lituanie menace de fermer sa frontière avec le Bélarus après de nouveaux survols de ballons

La tension monte entre Vilnius et Minsk. Pour la troisième nuit consécutive, des ballons venus du Bélarus ont pénétré dans l’espace aérien lituanien, provoquant l’indignation des autorités et des perturbations sur le trafic aérien. En réponse, la Première ministre Inga Ruginienė a annoncé ce lundi la fermeture immédiate et potentiellement indéfinie de la frontière avec son voisin bélarusse, principal allié de Moscou.

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L’UE envisage de suivre les États-Unis en mettant fin à son financement des grands fonds mondiaux pour la santé

L’Union européenne pourrait bientôt tourner la page de son soutien historique aux principaux mécanismes internationaux de santé. Selon un document interne consulté par Euractiv, la Commission européenne envisage de mettre fin, d’ici 2030, à ses contributions à l’Alliance mondiale pour les vaccins (Gavi) et au Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme. Une réorientation majeure qui ferait écho à la politique déjà engagée par les États-Unis sous la présidence de Donald Trump.

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