Hier dimanche, à Soweto, hauts lieux de la mémoire sud-africaine, des milliers de citoyens se sont rassemblés pour la Journée nationale de prière, placée sous le thème explicite : « Confronter le passé, bâtir une société réconciliée ». Derrière les hymnes et les supplications, c’est tout un pays qui, une fois de plus, a été contraint de regarder en face ses blessures profondes, héritées du régime d’Apartheid.
Trente et un ans après l’avènement de la démocratie en 1994, l’Afrique du Sud demeure profondément marquée par les séquelles du régime ségrégationniste. Les inégalités économiques restent criantes : la majorité noire concentre toujours l’essentiel de la pauvreté, des bidonvilles et du chômage, tandis que les sphères économiques supérieures demeurent, pour beaucoup, dominées par une minorité, souvent blanche ou métisse.
Au-delà des indicateurs socio-économiques, c’est l’équilibre psychologique et identitaire de la société qui vacille. Le processus de vérité et réconciliation mis en œuvre à la fin de l’Apartheid avait permis d’éviter l’effusion de sang, mais n’a pas complètement apaisé les ressentiments. Pour certains, la justice n’a pas été rendue de manière équitable ; pour d’autres, raviver les griefs du passé ne peut que fragiliser une nation encore sous tension.
En réalité, c’est à une forme d’érosion progressive que l’Afrique du Sud est confrontée. La haine larvée, les suspicions communautaires et les frustrations accumulées agissent comme un poison lent. Les flambées régulières de violence xénophobe, notamment contre les migrants africains, ou les tensions intercommunautaires dans certaines provinces en témoignent.
Cette instabilité diffuse constitue un risque permanent d’implosion sociale. Là où l’injustice a fabriqué des mémoires douloureuses, l’absence de dialogue sincère peut transformer ces mémoires en armes politiques, sociales ou identitaires. À terme, une nation ainsi divisée court toujours le risque de se retourner contre elle-même.
À Soweto, hier, au-delà des discours officiels, de nombreux intervenants ont souligné une vérité essentielle : sans un engagement renouvelé pour la réconciliation, aucun progrès durable n’est possible. La paix véritable n’est jamais automatique après un conflit ; elle exige un travail constant, lucide et courageux.
Le pardon ne signifie pas l’oubli, mais le refus de transmettre la haine aux générations futures. Car la rancœur permanente n’est pas seulement nuisible à la collectivité : elle abîme aussi chaque individu, gangrène les relations humaines, détruit les familles et empêche l’épanouissement personnel. La nation sud-africaine ne peut espérer prospérer en continuant de porter le poids de rancunes non résolues.
À travers cette Journée nationale de prière, l’Afrique du Sud s’est ainsi rappelé à elle-même que sa survie comme nation stable et pacifique repose moins sur les discours que sur la capacité de chaque citoyen, de chaque communauté et de chaque institution à dépasser les haines héritées.
En définitive, toute société qui refuse la réconciliation s’expose, tôt ou tard, à sa propre autodestruction. La paix ne sera pas un héritage automatique : elle devra être continuellement choisie, bâtie et protégée.