Législatives en République tchèque : Andrej Babiš favori, mais sans certitude de pouvoir gouverner

Les Tchèques se rendent aux urnes ce vendredi et samedi pour renouveler leur Parlement. Un scrutin décisif qui pourrait marquer le retour au pouvoir de l’ancien Premier ministre Andrej Babiš, donné favori dans les sondages, mais dont la capacité à former une majorité reste très incertaine.

Un scrutin sous haute tension politique

Près de 8 millions d’électeurs sont appelés à voter pour désigner les 200 membres de la Chambre des députés. Pour la première fois, les citoyens tchèques vivant à l’étranger peuvent également participer par correspondance. Pas moins de 26 partis et coalitions sont en lice, mais seuls sept d’entre eux devraient franchir le seuil d’éligibilité :
• ANO (Oui), le mouvement populiste d’Andrej Babiš ;
• Spolu (Ensemble), la coalition de centre droit du Premier ministre sortant Petr Fiala ;
• STAN (Maires et Indépendants) ;
• le Parti Pirate tchèque ;
• SPD (Liberté et démocratie directe), d’extrême droite ;
• Motoristé sobě (Les Automobilistes entre eux) ;
• et Stačilo ! (Ça suffit !), alliance de la gauche conservatrice et eurosceptique.

La coalition Spolu, au pouvoir depuis 2021, joue sa survie politique face à un Andrej Babiš revanchard, déterminé à reprendre les rênes du pays. En campagne, le milliardaire sillonne la République tchèque à bord d’un camping-car, casquette rouge vissée sur la tête à la manière de Donald Trump.

Un favori isolé

Dans les sondages, le parti ANO caracole autour de 30 % des intentions de vote, mais cela pourrait ne pas suffire pour gouverner. En effet, la quasi-totalité des partis traditionnels ont d’ores et déjà exclu toute alliance avec Babiš, qu’ils jugent trop populiste et imprévisible.
Ses seules options de coalition se situent à l’extrême droite, avec le SPD, ou du côté de la gauche conservatrice de Stačilo !. Deux formations qui partagent son hostilité à l’Union européenne et à l’OTAN.

Cette orientation rapproche encore davantage le milliardaire tchèque de ses homologues Viktor Orbán en Hongrie et Robert Fico en Slovaquie. Ensemble, ils incarnent un courant populiste eurosceptique en pleine expansion au sein de l’Europe centrale.

Une République tchèque divisée sur l’Ukraine et l’Europe

Depuis l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, la République tchèque s’est illustrée comme l’un des plus fervents soutiens de Kyiv. Le gouvernement Fiala a livré des armes, du matériel militaire et un important soutien humanitaire. Mais cette ligne pro-ukrainienne est devenue l’un des sujets les plus polarisants de la campagne.

Andrej Babiš, lui, critique ces dépenses et plaide pour une “paix immédiate” sans conditions, accusant le gouvernement d’alimenter le conflit. Petr Fiala lui reproche en retour de “faire le jeu de Vladimir Poutine”.

La question de l’immigration alimente également les débats. Babiš dénonce les “quotas cachés” du Pacte migratoire européen et critique l’accueil massif de réfugiés ukrainiens. Depuis 2022, 432 000 Ukrainiens ont obtenu une protection temporaire en République tchèque, un record proportionnel au nombre d’habitants.

Corruption, dépenses militaires et colère sociale

Le gouvernement sortant est fragilisé par une série de scandales. Le plus retentissant implique l’ex-ministre de la Justice Pavel Blažek, accusé d’avoir reçu 40 millions d’euros en bitcoins issus d’activités criminelles.

Dans le même temps, les dépenses militaires record – notamment l’achat de 24 avions F-35, 246 véhicules CV90 et 14 chars Leopard – suscitent de vives critiques. Pour Babiš, ces investissements se font au détriment des “citoyens tchèques ordinaires”.

Il s’en prend aussi au Pacte Vert européen, accusé d’asphyxier l’industrie et de provoquer une flambée des prix de l’énergie. Dans le quotidien Mladá Fronta Dnes, il déclarait en février :

“L’industrie européenne s’effondre et les ménages croulent sous les factures. Bruxelles ne comprend rien à la réalité.”

Une campagne gangrenée par la désinformation russe

La campagne électorale a été massivement infiltrée par la désinformation. Une étude d’Online Risk Labs a identifié 286 comptes TikTok prorusses totalisant jusqu’à 9 millions de vues hebdomadaires, principalement au bénéfice du SPD et de Stačilo !.
Une autre enquête de Voxpot montre que les sites de désinformation produisent aujourd’hui plus de contenus que la presse traditionnelle, relayant à la fois des attaques contre l’UE, l’OTAN et des théories complotistes fantaisistes.

Cette vague de désinformation prospère sur un terreau d’euroscepticisme profond : seuls 29 % des Tchèques ont une opinion positive de l’Union européenne, selon un sondage Eurobaromètre – le taux le plus bas parmi les 27 États membres.

Vers une soirée électorale incertaine

Les bureaux de vote fermeront samedi à 14 heures, et les premiers résultats sont attendus dans la soirée.
Si Andrej Babiš confirme son avance, il devra encore relever un défi majeur : trouver des alliés prêts à gouverner avec lui.
Dans un paysage politique fragmenté, la République tchèque pourrait s’acheminer vers une impasse parlementaire, prélude à de longues négociations – voire à une nouvelle crise politique au cœur de l’Europe centrale.

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