Coup de tonnerre dans la vie politique taïwanaise. Le Kuomintang (KMT, 國民黨), principal parti d’opposition, s’est doté d’une nouvelle dirigeante : Cheng Li-wun (鄭麗文), 55 ans, élue samedi avec 50,15 % des voix. Cette ex-députée au tempérament affirmé, partisane du dialogue avec Pékin, incarne à la fois le renouveau d’un parti vieillissant et une menace sérieuse pour le Parti démocratique progressiste (PDP, 民進黨), aujourd’hui fragilisé au pouvoir.
Une victoire surprise et un ton offensif
Cheng Li-wun a créé la surprise en battant nettement Hau Lung-bin (郝龍斌), maire de Taipei et favori du scrutin, qui n’a recueilli que 35,85 % des suffrages.
Dès son discours de victoire au siège du parti, à Taipei, elle a donné le ton :
« J’exhorte le PDP à cesser de jouer la carte anti-Chine et anticommuniste pour manipuler les élections et diviser le pays. »
Tout en rejetant l’idée d’un KMT « contrôlé par Pékin », la nouvelle présidente a réaffirmé sa volonté d’apaiser les tensions dans le détroit de Taïwan :
« Nous devons tout faire pour éviter la guerre. C’est la responsabilité de tous les partis politiques. »
Fidèle au « consensus de 1992 »
Cheng Li-wun s’inscrit dans la ligne historique du KMT, selon laquelle Taïwan et la Chine continentale appartiennent à une même entité chinoise, bien que gouvernées séparément. Cette position, fondée sur le consensus de 1992, s’oppose frontalement à celle du PDP, qui considère l’île comme un État souverain de facto, doté de son propre gouvernement, de ses forces armées et d’une démocratie florissante.
Pékin salue son élection
La réaction chinoise ne s’est pas fait attendre : Xi Jinping a personnellement félicité Cheng Li-wun, appelant à « approfondir les échanges et faire progresser la réunification nationale ».
Interrogée sur les liens entre certains cadres du KMT et Pékin, Cheng a ironisé :
« À chaque élection, le PDP colle des étiquettes “anti-Chine”. Cela n’aide pas Taïwan à avancer. »
Elle s’est également dite prête à rencontrer Xi Jinping, évoquant la nécessité de « rétablir la paix » entre le KMT et le Parti communiste chinois — une perspective explosive dans le climat politique actuel.
Une scène politique plus polarisée que jamais
L’élection de Cheng survient dans un contexte de forte polarisation à Taïwan. Le président Lai Ching-te (賴清德), élu en janvier 2024 avec 40,1 % des voix, dirige un gouvernement minoritaire et fait face à un parlement dominé par l’opposition.
Le PDP rejette toute idée de négociation sous pression avec Pékin, tandis que la population, lassée des tensions, aspire à plus de stabilité.
Des figures comme Huang Kuo-chang (黃國昌), du Taiwan People’s Party (TPP), espèrent désormais une coopération parlementaire renforcée entre les deux oppositions. Le PDP, de son côté, appelle le KMT à « faire passer l’intérêt national avant celui du parti ».
Un parcours atypique
Ancienne députée (2008–2012, 2020–2024) et ex-porte-parole du gouvernement sous Ma Ying-jeou, Cheng Li-wun a d’abord milité au PDP, qu’elle a quitté en 2002 avant de rejoindre le KMT trois ans plus tard.
Juriste formée à l’Université nationale de Taïwan, diplômée de Cambridge et de Temple University, elle a participé dans sa jeunesse au mouvement étudiant Wild Lily (1990), symbole de la démocratisation taïwanaise.
Sa trajectoire, marquée par un virage idéologique assumé, suscite des critiques :
« Elle pourrait pousser le KMT vers une ligne plus radicale », estime Liu Jia-wei, politologue à l’Université nationale de Taipei.
Un nouveau visage pour le plus vieux parti d’Asie
Cheng Li-wun devient la deuxième femme à diriger le KMT après Hung Hsiu-chu (2016–2017). Charismatique et télégénique, elle incarne le renouveau d’un parti centenaire en quête d’identité.
Selon Philip Yang, directeur du think tank Taipei Forum,
« Elle apporte une énergie et un style combatif susceptibles de séduire les jeunes électeurs. »
Mais sa ligne pro-dialogue avec Pékin inquiète certains observateurs :
« Elle devra prouver qu’elle ne sacrifiera pas les intérêts de Taïwan, surtout sur la défense », avertit Chen Shih-min, analyste politique à l’Université nationale de Taïwan.
Le budget de la défense au cœur des tensions
Cheng s’oppose fermement à la hausse du budget militaire proposée par le président Lai Ching-te 21,8 milliards de dollars, soit 2,45 % du PIB, contre 254 milliards pour la Chine.
Elle juge « irréaliste » la perspective d’un budget dépassant 3 % du PIB en 2026, comme le souhaite Washington, déclarant :
« Taïwan ne doit pas devenir un distributeur automatique pour les États-Unis. »
Ce désaccord annonce des débats houleux au Parlement, notamment sur la loi spéciale de défense et les accords commerciaux en négociation avec les États-Unis.
Une élection à fort impact politique
À un peu plus de deux ans de la présidentielle de 2028, l’arrivée de Cheng Li-wun à la tête du KMT pourrait reconfigurer durablement la vie politique taïwanaise.
Entre volonté de dialogue avec Pékin et promesse de renouveau interne, elle devra maintenir un équilibre fragile : séduire les jeunes électeurs sans aliéner les modérés, tout en rassurant une population attachée à sa démocratie.
« Si elle se montre trop conciliante avec Pékin, elle perdra sa crédibilité », prévient le politologue Tso Chengdong (左正東).
« Mais si elle parvient à moderniser le KMT, elle pourrait bouleverser l’échiquier politique taïwanais. »