Alors que de nombreuses villes syriennes commémoraient le premier anniversaire de la chute du régime de Bachar al-Assad, le 8 décembre, Raqqa offrait un contraste saisissant. Dans cette grande ville du nord-est, administrée par les forces kurdes, tout rassemblement public a été strictement interdit. Une décision officiellement motivée par des raisons de sécurité, mais que plusieurs habitants interprètent comme une volonté d’éviter toute contestation populaire.
Une ville symbole, sous haute surveillance
Raqqa occupe une place singulière dans l’histoire récente de la Syrie. Parmi les premières villes à se soulever contre le régime de Bachar al-Assad, elle est libérée en 2013 avant de tomber en 2014 sous le contrôle de l’organisation État islamique, qui en fait sa capitale de facto. En octobre 2017, elle passe sous l’autorité des Forces démocratiques syriennes (FDS), dominées par les forces kurdes, avec le soutien de la coalition internationale.
Le 6 décembre, l’administration du nord-est syrien a publié une circulaire interdisant tout rassemblement, événement public ou social les 7 et 8 décembre, ainsi que l’usage d’armes à feu, de feux d’artifice et toute activité jugée susceptible de troubler l’ordre. Les autorités justifient ces mesures par une situation sécuritaire fragile et une « activité accrue de cellules terroristes ». Elles saluent néanmoins « le premier anniversaire de la chute de l’ancien régime », appelant à une Syrie « démocratique et décentralisée ». Un message accueilli avec amertume par certains habitants.
Un climat de siège selon les habitants
Sur place, les témoignages décrivent une ville figée sous la présence militaire. Obaida, qui préfère garder l’anonymat, raconte une atmosphère tendue.
« Je conduis dans les rues principales : c’est comme un état de siège. Des soldats à chaque coin, des blindés aux carrefours. Les gens n’osent même pas marcher en groupe. Ce qui a déclenché l’interdiction, ce n’est pas la menace terroriste mais la peur que des manifestations éclatent contre les forces en place. »
Khalaf, activiste local, décrit une ville quadrillée.
« Depuis le matin du 7 décembre, les forces de sécurité sont partout. On parle d’un soldat tous les vingt mètres dans les grandes avenues. Une nuit avant l’interdiction, les FDS ont défilé en tirant en l’air et en criant leurs slogans. Pour nous, ce n’est pas une mesure sécuritaire, c’est un message. »
Selon lui, plusieurs habitants avaient prévu des célébrations improvisées pour marquer l’anniversaire de la chute du régime Assad. Il souligne que des marches politiques organisées par les FDS ont récemment été autorisées, contrairement à celles que souhaitaient organiser les civils.
Renforcement des contrôles et arrestation d’un manifestant
Plusieurs pages et médias locaux rapportent que des tireurs auraient été positionnés sur certains bâtiments administratifs et que des fouilles ont été menées dans divers quartiers.
Selon l’organisation locale « Journalistes sans frontières – Raqqa », un habitant, Ahmed al-Bouch, a été arrêté le 8 décembre après avoir brandi une pancarte au rond-point de l’Horloge déclarant : « FDS, nous avons le droit de manifester ». L’organisation parle d’un « acte de répression » et réclame sa libération. Les Observateurs de France 24 n’ont pas pu confirmer indépendamment cette arrestation, mais plusieurs sources locales l’évoquent.
Dans d’autres villes syriennes, notamment à Damas, des manifestants ont appelé publiquement à la libération du jeune homme.
Des célébrations discrètes malgré les interdictions
Si les rues sont restées calmes, certains habitants affirment avoir trouvé des moyens personnels de célébrer cette date symbolique. Khalaf confie avoir rejoint trois amis au bord de l’Euphrate.
« J’ai toujours un petit drapeau dans ma poche. On a mis les chansons de la révolution, planté le drapeau et rappelé les martyrs. Dans ma voiture, j’écoutais les chansons de la révolution dès le matin, mais quand j’approchais d’un checkpoint, je baissais le son pour éviter d’être arrêté. »
Dans d’autres régions du pays, des manifestants ont exprimé leur solidarité avec les habitants de Raqqa, estimant que chacun devrait pouvoir marquer cette date librement.