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Cadeaux de Noël revendus : quand le geste symbolique s’efface derrière l’obligation sociale

Chaque année, après les fêtes, des milliers de cadeaux finissent sur les plateformes de revente en ligne. Ce phénomène n’est pas qu’un simple effet économique : il traduit une transformation profonde de nos pratiques sociales et de notre rapport à l’autre. Entre obligation, superficialité et désintérêt pour les goûts des proches, l’acte de donner semble perdre peu à peu sa valeur symbolique.

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Autrefois, offrir un cadeau était un geste réfléchi, intime, parfois même chargé d’un message affectif. Aujourd’hui, la revente massive de cadeaux révèle que ce geste tend à se vider de son sens. L’obligation sociale prime sur le cœur de l’échange, et la connaissance de l’autre se réduit souvent à des clichés ou à des achats standardisés.

Une pratique en pleine expansion

Les plateformes numériques de seconde main comme eBay, Leboncoin ou Vinted connaissent un afflux massif d’annonces dès le 25 ou le 26 décembre. Des milliers de vêtements, d’accessoires, d’objets de décoration, de jouets et même de gadgets électroniques sont revendus dans les heures suivant leur réception. Selon les chiffres récents, près de la moitié des Français ont déjà revendu au moins un cadeau de Noël, et ce phénomène est particulièrement marqué chez les jeunes adultes.

Si la facilité de revente et les impératifs économiques expliquent en partie ce comportement, l’ampleur du phénomène révèle surtout une mutation culturelle : le cadeau cesse de refléter un intérêt personnel pour l’autre et se transforme en geste mécanique, dicté par le calendrier, les habitudes ou la pression sociale.

Un miroir de la société contemporaine

Cette évolution met en lumière plusieurs dynamiques préoccupantes. Premièrement, le désintérêt pour le symbolisme du cadeau. Offrir n’est plus un acte d’attention personnalisé ; c’est souvent un réflexe social, une obligation. Le cœur du geste, qui consiste à réfléchir aux goûts et aux besoins du destinataire, s’efface derrière la logique de la consommation et de la conformité sociale.

Deuxièmement, le phénomène reflète un manque d’intérêt réel pour la personne à qui l’on offre. Le choix du cadeau se fait de manière standardisée ou superficielle, sans effort pour connaître profondément les préférences du proche. Lorsque ces cadeaux sont rapidement revendus, c’est une confirmation de ce vide symbolique : le cadeau n’était ni adapté ni réellement pensé pour la personne.

Enfin, la pression sociale autour du don contribue à cette mécanique. Offrir devient une obligation plus qu’un plaisir, un moyen de répondre à un code social implicite plutôt qu’un moyen d’exprimer un lien affectif ou un message personnel. La revente devient alors une manière de corriger un geste devenu vide de sens, mais elle révèle aussi l’échec du lien symbolique initial.

Un indicateur des transformations culturelles

La revente de cadeaux après Noël n’est pas seulement un comportement économique ou pratique : elle est un signal de la transformation des relations humaines dans nos sociétés contemporaines. Elle illustre comment la modernité et la commodité tendent à réduire les gestes affectifs à des routines, et comment la culture de l’immédiateté et de la satisfaction rapide remplace la réflexion sur le long terme et la connaissance de l’autre.

Elle interroge également la valeur des rituels sociaux : si le cadeau cesse de transmettre un message personnel, que reste-t-il de sa fonction symbolique ? Ce questionnement rejoint d’autres débats sur la superficialité des interactions modernes et la manière dont les obligations sociales peuvent miner la sincérité des relations.

Repenser le geste d’offrir

La revente massive des cadeaux après Noël révèle un phénomène profond : le vide symbolique qui peut accompagner l’acte de donner dans une société centrée sur la consommation et la conformité sociale. Elle invite à repenser la manière dont nous offrons, non seulement pour éviter le gaspillage économique et matériel, mais surtout pour redonner au geste de donner son sens véritable : celui de l’attention, de la connaissance de l’autre et de l’expression sincère d’un lien humain.

Offrir un cadeau ne devrait pas être une simple formalité ou un acte mécanique : il devrait être un témoignage réfléchi de notre relation avec le destinataire, un espace de connexion humaine au-delà de la transaction matérielle.

Celine Dou, pour la boussole-infos

Noël à l’ère du néo‑libéralisme : consommation, mirage économique et industrialisation du symbolique

Noël est aujourd’hui simultanément une fête religieuse, un moment de rassemblement social et une période de consommation intense. Ce qui était à l’origine un rituel d’attente et de partage est devenu, dans de nombreuses sociétés contemporaines, un moteur économique majeur. Cet article n’a pas pour objet d’interroger la foi ou la valeur spirituelle de Noël, mais d’analyser comment, dans un contexte néo‑libéral, des symboles culturels et rituels susceptibles de structurer l’« âme humaine » ont été transformés en produits de marché, souvent au prix de coûts sociaux et environnementaux considérables.

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Dans les économies modernes, Noël s’étend désormais bien au‑delà du seul 25 décembre. Les dépenses saisonnières englobent cadeaux, décorations, voyages, repas et expériences diverses. En Europe comme en Amérique du Nord, le marché des produits liés à Noël représente une part significative du chiffre d’affaires annuel du secteur de la vente au détail, atteignant des centaines de milliards de dollars, avec une croissance soutenue ces dernières années.

Cette intensification des pratiques de consommation a des effets tangibles : pression financière sur les ménages, production de déchets, consommation d’énergie accrue, émissions de gaz à effet de serre et usage intensif de ressources matérielles. En même temps, des rituels comme le calendrier de l’Avent autrefois porteurs de symbolique sont assimilés à des objets marketing, vendus sous des formes parfois éloignées de leurs origines.

Noël, un pilier de l’économie mondiale

L’importance économique de Noël n’est pas une nouveauté superficielle. Dans certains pays, le commerce de fin d’année peut représenter jusqu’à près de la moitié des revenus annuels de certains secteurs, en particulier dans le commerce de détail, l’hôtellerie et les loisirs. Aux États‑Unis, par exemple, les dépenses de fin d’année dépassent régulièrement plusieurs centaines de milliards de dollars, avec des prévisions de croissance continue.

En Europe, la part du budget des ménages dédiée à Noël reste significative, même si l’inflation récente pousse à une lecture plus prudente des chiffres : la répartition moyenne du budget comprend une part élevée pour les cadeaux (environ 45 %), suivie des repas de fête (30 %), des décorations et du sapin (15 %) et des sorties ou loisirs (10 %).

Le mirage économique de Noël

1. Un moteur économique… mais à quel prix ?

La concentration des dépenses autour de Noël alimente une dynamique économique puissante : création d’emplois saisonniers, stimulation du commerce, rotation accrue des stocks, campagnes promotionnelles massives. Pourtant, ce mirage économique masque des tensions structurelles :

  • Dans de nombreux foyers, la pression sociale d’offrir des cadeaux ou de répondre à des normes élevées de consommation peut peser lourdement sur les budgets, en particulier pour les familles à faibles revenus.
  • L’intégration précoce d’opérations comme le « Black Friday » dans le cycle de Noël étend la période de promotion et de dépense, diluant l’expérience festive en une succession de stratégies marketing.
  • La dépendance des commerçants à ces revenus saisonniers expose les économies locales à des vulnérabilités conjoncturelles, comme l’illustrent les incertitudes des prévisions de vente dans certains secteurs malgré les attentes de croissance.

2. La marchandisation du symbolique : du rituel au produit

Des objets culturels symboliques, comme le calendrier de l’Avent, ont été transformés en produits à forte valeur marchande, intégrés dans des stratégies de vente, d’« unboxing » sur les réseaux sociaux, et de marketing saisonnier intensif. Autrefois limités à des illustrations ou des chocolats, ces calendriers se présentent aujourd’hui avec une vaste variété de contenus cosmétiques, articles de luxe ou gadgets souvent promus comme objets de désir.

Ce processus témoigne d’une tendance plus large : l’appropriation du symbolique par le marché, où l’on valorise non plus le sens profond du rituel mais l’aspect consommable et monnayable de l’expérience.

3. Noël et l’environnement : une fête coûteuse sur le plan écologique

L’impact environnemental de la période de Noël est loin d’être négligeable. Émissions de gaz à effet de serre, surconsommation d’énergie pour les illuminations, production de déchets particulièrement liés aux cadeaux, aux emballages et aux décorations s’accumulent à un rythme élevé pendant les fêtes.

Les cadeaux constituent une source significative de ces émissions, représentant parfois plus de la moitié de l’empreinte carbone associée aux fêtes dans certains contextes. Cette surproduction et ce gaspillage sont des conséquences directes d’un modèle économique qui favorise l’achat de masse et l’obsolescence rapide, souvent sans tenir compte des coûts environnementaux externes.

L’industrialisation du sacré et le défi de la sobriété culturelle

La transformation de Noël en moteur économique global est un symptôme d’un modèle culturel plus vaste : celui d’une société dans laquelle le symbolique, le rituel et la tradition sont absorbés par les logiques de marché. Cela ne signifie pas que la foi ou la célébration spirituelle soient invalides, mais que leur représentation sociale est souvent médiatisée par des intérêts commerciaux puissants.

Cette transformation s’inscrit dans une dynamique où les valeurs culturelles se heurtent à la logique néo‑libérale de croissance et d’exploitation de toute source potentielle de profit. Elle invite à une réflexion plus large sur la manière dont les sociétés contemporaines peuvent concilier la préservation du sens, de la communauté et de l’environnement, avec les dynamiques économiques qui valorisent la consommation de masse.

Noël est à la fois une fête religieuse, un moment de partage et un phénomène économique d’envergure mondiale. La récupération mercantile de symboles culturels comme le calendrier de l’Avent, l’intensification des campagnes de consommation et l’industrialisation des rituels illustrent la façon dont, dans un contexte néo‑libéral, des aspects de l’expérience humaine peuvent être convertis en moteurs économiques, souvent au prix de coûts sociaux et environnementaux importants. Comprendre ces dynamiques, c’est interroger le rôle de la consommation dans nos pratiques culturelles, sans jamais perdre de vue les valeurs profondes que ces traditions peuvent porter.

Celine Dou, pour la boussole-infos

Progrès ou effondrement ? Payer pour une présence paternelle, louer un repère, déléguer l’écoute à un inconnu : le Japon préfigure-t-il l’avenir des sociétés occidentales ou leur disparition programmée ? Jusqu’où ira le progrès ?

Au Japon, on peut louer un homme d’âge mûr à l’heure pour bénéficier d’une présence, d’une écoute, d’un conseil paternel. Un service nommé Ossan Rental (location d’un « ossan », littéralement un homme mûr), facturé environ 6 euros de l’heure, qui séduit un nombre croissant de Japonais isolés. Derrière cette offre, qui pourrait sembler anecdotique, se cache une réalité bien plus lourde : la crise profonde d’une société en rupture avec ses racines humaines et familiales, une civilisation qui se délite silencieusement.

L’archipel nippon, jadis symbole de stabilité, d’autorité et de traditions millénaires, subit aujourd’hui les ravages d’une occidentalisation accélérée et d’une modernité consumériste débridée. La location d’un homme « sage » à l’heure est un symptôme saisissant d’une société incapable de transmettre naturellement ce que l’on croyait immuable : la figure paternelle, l’autorité morale, le repère générationnel.

Payer pour une présence paternelle, pour une parole sage et rassurante qu’on ne trouve plus dans sa famille, c’est admettre un effondrement du tissu social. C’est la preuve que les structures traditionnelles de transmission la famille, la communauté, le mentorat ont cédé la place à un individualisme atomisé et désenchanté.

Le Japon n’est pas un cas isolé mais un laboratoire avancé des conséquences de l’ultralibéralisme et du progressisme idéologique qui contaminent l’Occident. Le vieillissement accéléré, le déclin démographique, la solitude massive, le refus des rôles sociaux hérités, conduisent à une déstructuration profonde. Il faut désormais monnayer le lien humain, transformer la sagesse et la présence en marchandises.

Dans cette déroute, l’erreur fondamentale des sociétés modernes est de confondre progrès technique et progrès social. L’innovation numérique, la consommation effrénée, la révolution technologique sont perçues comme des promesses d’avenir, mais elles masquent une déculturation massive.

La véritable question n’est pas la multiplication des gadgets ou des services, mais la capacité d’une société à transmettre des repères solides, à structurer l’autorité et à éduquer ses membres dans la responsabilité. Or, ce sont précisément ces dimensions qui s’effacent.

L’idéologie dominante, particulièrement dans les démocraties occidentales, porte en elle cette contradiction. Elle vante la liberté absolue, mais elle débouche sur un désordre généralisé : les jeunes deviennent des maîtres sans guide, les adultes hésitent à poser des limites, et la société perd toute cohérence.

La montée de ce qu’on pourrait appeler l’« adultisme inversé » illustre cette dérive. Cette idéologie prétend protéger l’enfant ou l’adolescent de toute forme de contrainte, d’autorité ou de réprimande, sous prétexte qu’elle serait une violence. Dans plusieurs pays occidentaux, cette doctrine gangrène l’éducation, détruit le sens du devoir, et place la société à la merci d’une immaturité devenue norme.

Le phénomène Greta Thunberg symbolise cette situation : une jeune fille applaudie sur les plus grandes scènes internationales, porteuse d’un discours souvent peu informé mais d’une charge émotionnelle énorme, qui fait la leçon aux adultes et aux institutions. Cette adulation d’une jeunesse sans enracinement ni savoir illustre un effondrement intellectuel et moral.

L’Occident, qui s’imagine le phare du progrès et de la démocratie, regarde avec condescendance le Japon. Pourtant, c’est dans l’archipel que l’on observe en premier les conséquences du modèle que l’Occident impose au monde : consumérisme exacerbé, individualisme radical, déconstruction des liens sociaux.

Après sa défaite de la Seconde Guerre mondiale, le Japon a subi une occidentalisation accélérée imposée par l’occupation états-unienne. Ce choc a abattu des barrières culturelles et introduit des modèles sociaux fragiles, fondés sur une liberté mal comprise et un rapport consumériste à la vie.

Aujourd’hui, louer un homme mûr à l’heure est un triste signal d’alarme pour nos sociétés : si le Japon, avec ses traditions, est à ce point fragilisé, que restera-t-il de nos civilisations occidentales, déjà rongées par l’idéologie du relativisme, du « tout est permis » et du rejet de l’autorité ?

Face à cette mutation, une question cruciale s’impose : le progrès vers quoi ? S’agit-il d’une amélioration réelle de la condition humaine, de la construction de sociétés équilibrées, ou bien d’un glissement vers la déliquescence, l’individualisme et la marchandisation de l’humain ?

Le Japon montre que le progrès technique sans progrès moral est une impasse. Et l’Occident, en célébrant l’enfant-roi, la suppression des cadres, et la consommation à outrance, s’expose au même déclin.

Le véritable défi est donc de renouer avec ce que nos sociétés ont trop longtemps rejeté : la transmission, l’autorité, la responsabilité et la sagesse.

Jeunes et consommation : l’alcool délaissé au profit du cannabis, un choix à hauts risques

En France et dans plusieurs pays européens, une évolution notable s’observe dans les habitudes de consommation des jeunes : ils troquent progressivement l’alcool pour le cannabis. Si cette tendance peut s’inscrire dans une volonté de recherche d’alternatives perçues comme moins nocives, elle n’est pas sans conséquences pour la santé publique, surtout dans une tranche d’âge où le cerveau est en pleine maturation.

Des études récentes montrent une baisse régulière de la consommation d’alcool chez les adolescents et jeunes adultes, accompagnée d’une hausse de l’usage du cannabis, qu’ils considèrent parfois comme une substance « plus douce » ou plus « naturelle » (Santé publique France, 2024).

Cette substitution apparente masque toutefois une réalité complexe : le cannabis reste une drogue psychoactive dont l’impact sur le développement neurologique et psychique est particulièrement préoccupant chez les jeunes. En outre, cette tendance se fait dans un contexte où l’accès à des produits de cannabis de plus en plus puissants s’est développé, avec une concentration accrue en THC.

Le cerveau humain poursuit sa maturation jusqu’à l’âge de 25 ans environ, période durant laquelle les connexions neuronales se restructurent et se spécialisent. Une consommation régulière de cannabis à l’adolescence peut perturber ce processus, affectant notamment la mémoire, l’attention et les fonctions exécutives.

Des recherches scientifiques ont documenté que les jeunes consommateurs fréquents de cannabis présentent des troubles cognitifs persistants, une diminution des performances scolaires, et une vulnérabilité accrue aux troubles psychiatriques, dont certains peuvent s’avérer chroniques ([Institut national de santé publique du Québec, 2023).

La consommation précoce et régulière de cannabis est associée à une augmentation du risque de psychoses, dont la schizophrénie, surtout chez les individus génétiquement prédisposés. Par ailleurs, des troubles anxieux et dépressifs sont plus fréquents chez les usagers réguliers.

Sur le plan physique, les effets respiratoires, notamment bronchiques, ne sont pas négligeables, sans compter les risques accrus d’accidents liés à la conduite sous influence.

La consommation simultanée d’alcool et de cannabis, dite polyconsommation, est fréquente chez les jeunes et pose des risques aggravés. L’association des deux substances peut majorer les effets psychoactifs, altérer le jugement, et accroître la probabilité d’accidents ou de comportements à risque.

L’environnement festif et social joue un rôle déterminant dans ces usages. La banalisation du cannabis dans certains milieux et la perception erronée d’un risque faible conduisent à une moindre vigilance.

Face à cette évolution, les autorités de santé publique déploient des campagnes de sensibilisation ciblées, notamment via des initiatives comme « C’est la base », qui vise à informer les jeunes sur les dangers réels liés à la consommation de substances psychoactives et à promouvoir des comportements responsables.

L’enjeu est aussi sociétal : il s’agit d’accompagner les jeunes dans leurs choix, de lutter contre la stigmatisation tout en éclairant sur les risques, pour éviter que la substitution à une substance ne devienne un piège aux conséquences lourdes.

Cette mutation des comportements de consommation illustre une transformation culturelle plus large, où la jeunesse réinterroge ses rapports à l’alcool, souvent perçu comme un facteur de violence ou de perte de contrôle, au profit du cannabis, présenté à tort comme une alternative inoffensive.

Pour autant, la vigilance reste de mise. L’impact sur la santé mentale, les parcours scolaires et l’insertion sociale est réel et documenté. Les politiques publiques devront conjuguer information, prévention, mais aussi soutien thérapeutique, afin d’enrayer cette tendance aux effets potentiellement dévastateurs.

Travail sous influence : la progression inquiétante de la cocaïne dans les milieux professionnels

La cocaïne, longtemps associée à des sphères festives ou à certains milieux d’affaires, s’invite désormais au cœur des espaces de travail plus ordinaires. En France notamment, les indicateurs épidémiologiques et les retours de terrain convergent : la consommation de ce stimulant puissant se banalise dans les entreprises, jusque dans des secteurs éloignés des clichés mondains. Une évolution récente, mais aux ressorts multiples.

L’entreprise iThylo, spécialisée dans les dépistages en milieu professionnel, offre une illustration frappante de cette montée en puissance : entre 2017 et 2025, le nombre de tests positifs aux stupéfiants réalisés sur les lieux de travail a plus que doublé. S’agissant de la seule cocaïne, la hausse est encore plus spectaculaire : les tests positifs ont été multipliés par treize en huit ans.

Ce phénomène récent s’inscrit notamment dans une dynamique post-pandémique. Les années de crise sanitaire ont profondément perturbé les organisations du travail, contribuant à une augmentation marquée des consommations de substances psychoactives chez certains salariés.

Contrairement à l’image traditionnelle de la cocaïne comme drogue festive des élites urbaines, c’est désormais sa fonction de « stimulant de rendement » qui domine dans le monde du travail. Témoignages à l’appui, plusieurs anciens consommateurs racontent des rituels devenus banals : « un rail, un café » pour se réveiller, tenir la cadence ou enchaîner des journées sans fin.

La recherche de performance immédiate, la lutte contre la fatigue chronique, mais aussi le besoin de compenser des situations de travail dégradées horaires atypiques, isolement professionnel, pression managériale expliquent cette bascule vers un usage « instrumentalisé » de la drogue.

Les intérimaires apparaissent particulièrement exposés : bien qu’ils ne représentent que 15 % des salariés testés, ils concentrent à eux seuls 31 % des cas positifs à la cocaïne.

Si les milieux du BTP, du transport routier, de la restauration et de l’hôtellerie ressortent régulièrement des études, le phénomène touche également des sphères insoupçonnées : administrations, services publics, entreprises technologiques. Des cadres supérieurs relatent même des pratiques installées au sein de comités de direction. Autrement dit, la diffusion de la cocaïne au travail dépasse aujourd’hui les distinctions sociales ou hiérarchiques traditionnelles.

L’une des raisons structurelles de cette expansion réside dans l’évolution du marché mondial de la cocaïne. Depuis une quinzaine d’années, la production sud-américaine atteint des niveaux historiques, l’offre inonde désormais massivement l’Europe occidentale. À qualité souvent améliorée, prix régulièrement abaissés : en France, la cocaïne est aujourd’hui plus accessible qu’elle ne l’a jamais été.

Au-delà de la question individuelle des addictions, ce sont les structures mêmes du travail moderne qui sont interrogées. Isolement des salariés, charge de travail croissante, valorisation de la productivité immédiate, flexibilité extrême des horaires : autant de facteurs favorables à la recherche de compensations chimiques. Plusieurs spécialistes insistent ainsi sur la responsabilité collective des entreprises dans la prévention de ces comportements déviants.

En droit français, l’employeur reste responsable de la santé physique et mentale de ses salariés (article L.4121-1 du Code du travail). Certaines entreprises ont durci leur arsenal préventif : contrôles inopinés, tolérance zéro vis-à-vis de l’alcool ou des stupéfiants lors d’événements internes, formations des managers à la détection des signaux faibles.

Mais ces réponses restent très inégales selon les secteurs et les tailles d’entreprises. Au-delà des mesures coercitives, les experts recommandent un travail plus approfondi sur l’organisation du travail elle-même, ses dérives managériales et ses injonctions paradoxales.

Le phénomène soulève enfin une interrogation sociétale plus large. Avec près de 10 000 hospitalisations liées chaque année à la cocaïne en France, une consommation qui a quadruplé en vingt ans, et des effets sanitaires encore mal maîtrisés (troubles cardiovasculaires, neurologiques, psychiatriques), la banalisation de cette drogue dans les milieux professionnels constitue un risque sanitaire majeur.

Stigmatiser les consommateurs reste contre-productif, selon plusieurs acteurs de la prévention : la crainte de sanctions administratives freine souvent les démarches d’accompagnement ou de soin.

L’extension de la consommation de cocaïne au travail n’est pas qu’un fait divers sanitaire : elle éclaire certaines pathologies silencieuses du monde du travail contemporain. Sous l’apparence de la performance et de la rentabilité, c’est une fragilité collective qui se dessine, celle de sociétés en quête permanente d’efficacité immédiate, parfois au prix du corps et de la santé des travailleurs.