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Mémoire sélective : quand Macron condamne les incorporations forcées allemandes et oublie celles de la France coloniale

Le 11 novembre 2025, lors des commémorations de l’Armistice, Emmanuel Macron a dévoilé aux Invalides une plaque en hommage aux Alsaciens et Mosellans incorporés de force dans l’armée allemande durant la deuxième guerre mondiale. Un geste présenté comme un « devoir de mémoire » et une reconnaissance du « crime » que représenta, selon lui, l’enrôlement forcé de ces citoyens français dans la Wehrmacht.
Mais derrière cet acte symbolique, une contradiction historique saute aux yeux : la France condamne aujourd’hui ce que l’Allemagne fit subir à ses ressortissants annexés, tout en continuant d’ignorer qu’elle a elle-même imposé la conscription à des millions d’hommes issus de son empire colonial, souvent dans les mêmes conditions de contrainte.

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Un hommage attendu… et politiquement utile

L’hommage rendu aux « Malgré-Nous » répond à une revendication ancienne. Ces Alsaciens et Mosellans, incorporés de force entre 1942 et 1945 après l’annexion de leur région par le IIIᵉ Reich, furent près de 130 000 à être enrôlés dans l’armée allemande. Beaucoup ne revinrent jamais : environ 40 000 périrent au front, souvent sur le front de l’Est, et plusieurs milliers disparurent en captivité soviétique.
Pendant des décennies, la République hésita à reconnaître leur drame, craignant d’ouvrir le débat sensible de la loyauté nationale. En 1981, une première plaque avait été inaugurée à Strasbourg, mais sans véritable reconnaissance d’État. Celle de 2025 parachève cette réhabilitation symbolique.

Ce geste présidentiel, s’il répond à une exigence morale, s’inscrit aussi dans une logique politique : célébrer l’unité nationale et refermer une plaie interne à la France métropolitaine. Or, c’est précisément cette focalisation sur la mémoire interne, au détriment des mémoires périphériques, qui interroge.

Quand la France imposait la guerre à ses colonies

Pendant que les Alsaciens subissaient la conscription allemande, des milliers d’Africains, de Malgaches, de Maghrébins, d’Indochinois et d’Antillais étaient, eux aussi, enrôlés sous le drapeau français souvent sans consentement réel.

Entre 1914 et 1918, près de 600 000 soldats coloniaux furent mobilisés pour défendre la France. Durant la deuxième guerre mondiale, plus de 500 000 autres furent à nouveau réquisitionnés. Derrière la propagande du « volontariat », la réalité était celle de quotas imposés, de pressions administratives, et parfois de rafles dans les villages.
Des administrateurs coloniaux forçaient des chefs traditionnels à livrer des jeunes hommes ; les refus étaient punis de sanctions collectives.

Beaucoup de ces soldats ne savaient même pas pourquoi ils partaient combattre, encore moins pour quelle patrie. Ils servaient un empire qui ne les considérait pas comme des citoyens à part entière, mais comme une main-d’œuvre mobilisable. Et leur courage, souvent héroïque, n’a jamais bénéficié d’une reconnaissance équitable.

Des “Malgré-Nous” coloniaux ignorés de la mémoire française

Le parallèle entre les « Malgré-Nous » alsaciens et les soldats coloniaux contraints s’impose de lui-même. Les uns comme les autres ont été incorporés sans véritable choix. Les uns furent contraints par le Reich, les autres par la République coloniale.
Mais la mémoire officielle française ne retient que les premiers comme victimes d’un « crime de guerre ». Les seconds restent prisonniers d’un silence politique et historique.

Le contraste est d’autant plus frappant que l’État français a reconnu depuis longtemps la souffrance des Alsaciens statut de victimes, hommages publics, réparations partielles tandis que les combattants coloniaux, eux, ont dû se battre pour obtenir des pensions dérisoires, parfois réduites par le fameux mécanisme de la « cristallisation » qui bloquait leurs soldes au niveau de 1960.

Le massacre de Thiaroye, en décembre 1944, illustre cette hypocrisie : des tirailleurs sénégalais démobilisés, réclamant simplement le paiement de leurs soldes, furent abattus par l’armée française sur le sol africain.
À ce jour, aucun président n’a osé qualifier cet acte de « crime de guerre ».

Une morale à géométrie variable

En saluant la mémoire des incorporés de force d’Alsace-Moselle, Emmanuel Macron a raison de rappeler que la guerre a pu transformer des Français en instruments d’un ennemi.
Mais l’exercice moral devient bancal lorsqu’il ignore que la France a usé des mêmes méthodes coercitives envers ses propres sujets coloniaux.

L’État français, prompt à condamner les crimes des autres, tarde encore à se regarder dans son propre miroir historique. Or, comme le rappelle l’historien Pascal Blanchard, « l’empire colonial a été l’un des plus puissants systèmes d’exploitation et de mobilisation forcée du XXᵉ siècle ».
Refuser de le reconnaître, c’est entretenir l’illusion d’une supériorité morale, alors que la mémoire nationale reste sélective, partiale et incomplète.

La vérité, condition de justice

Rétablir la cohérence historique suppose d’ouvrir les archives, d’assumer les faits et de donner aux combattants coloniaux ou à leurs descendants la place qu’ils méritent dans la mémoire nationale.
Cela passerait par une reconnaissance officielle du caractère coercitif de leur mobilisation, des réparations symboliques (plaques, journées du souvenir, intégration dans les programmes scolaires) et une réévaluation morale du rapport entre métropole et colonies.

La mémoire n’a de valeur que si elle est complète. On ne peut honorer les victimes d’un enrôlement forcé sans mentionner celles qu’on a soi-même contraintes à combattre pour un empire qui ne leur appartenait pas.

La France, en commémorant les Alsaciens incorporés de force, accomplit un acte de justice mémorielle attendu.
Mais tant qu’elle refusera d’appliquer la même grille morale à ses propres pratiques coloniales, sa parole demeurera incomplète.
L’histoire, elle, ne pardonne pas la mémoire sélective.
Et dans le silence des oubliés de l’empire, résonne encore cette question : à qui appartient le droit de dire qui fut victime, et qui ne le fut pas ?

Celine Dou

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