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Italie : décès de Valentino Garavani, figure structurante de la haute couture européenne

Le couturier italien Valentino Garavani est décédé à l’âge de 93 ans. Avec lui disparaît l’une des dernières grandes figures fondatrices de la haute couture européenne d’après-guerre, dont l’influence a durablement façonné les codes esthétiques du luxe international.

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Fondateur de la maison Valentino, installé durablement entre Rome et Paris, Valentino Garavani a incarné pendant plus de six décennies une vision exigeante et disciplinée de l’élégance. Son décès marque la fin d’un cycle historique pour la mode européenne, à l’heure où le secteur est dominé par les logiques industrielles et financières.

Né le 11 mai 1932 à Voghera, dans le nord de l’Italie, Valentino Garavani se forme très tôt à la couture, notamment à Paris, à l’École de la Chambre syndicale de la couture parisienne. Cette formation française marque durablement son approche du vêtement, fondée sur la précision du geste, la rigueur de la coupe et une certaine idée de la noblesse du textile.

En 1960, il fonde à Rome la maison Valentino, qui s’impose rapidement sur la scène internationale. Son travail séduit une clientèle prestigieuse, composée de figures politiques, de têtes couronnées et de personnalités du cinéma. Le style Valentino repose sur une élégance maîtrisée, souvent associée à la sobriété des lignes et à l’usage d’une couleur devenue emblématique : le « rouge Valentino ».

Au fil des décennies, la maison s’affirme comme l’un des piliers du luxe italien, aux côtés d’autres grandes maisons européennes. En 2008, Valentino Garavani se retire officiellement de la création, laissant derrière lui une maison déjà intégrée aux grandes dynamiques économiques du secteur du luxe mondial.

La disparition de Valentino Garavani dépasse le simple hommage à un créateur. Elle marque la fin progressive d’une génération de couturiers pour lesquels la mode relevait avant tout d’un artisanat de haut niveau, adossé à une vision culturelle du vêtement. Valentino n’a jamais cherché la provocation ou la rupture spectaculaire. Son œuvre s’inscrit au contraire dans une continuité esthétique, où la modernité s’exprime par l’équilibre et la retenue.

Son parcours éclaire aussi l’évolution du secteur de la mode européenne. À l’époque de ses débuts, les maisons étaient encore largement portées par la personnalité de leurs fondateurs. Aujourd’hui, la création est souvent intégrée à des stratégies de groupes internationaux, où la direction artistique est soumise à des impératifs de rentabilité, de visibilité médiatique et de renouvellement rapide.

Valentino Garavani incarne ainsi une période où le couturier était à la fois créateur, directeur artistique et gardien d’une certaine idée du temps long. Sa trajectoire permet de mesurer le déplacement du centre de gravité de la mode : de l’atelier vers le marché global, de l’œuvre vers la marque.

La mort de Valentino Garavani pose une question plus large sur l’avenir de la haute couture européenne. Que reste-t-il de cette tradition fondée sur la lenteur, l’exigence et la transmission, dans un secteur désormais structuré par l’instantanéité et la communication globale ? À travers cette disparition, c’est une certaine conception culturelle du luxe qui s’éloigne, laissant place à de nouveaux équilibres encore incertains.

Valentino Garavani n’a pas seulement habillé une époque ; il en a exprimé une sensibilité. Son héritage ne se mesure pas uniquement en collections ou en chiffres, mais dans une manière de penser le vêtement comme langage social et culturel. Sa disparition referme un chapitre majeur de l’histoire de la mode européenne contemporaine.

Celine Dou, pour la boussole-infos

Willy Chavarría crée la controverse à la semaine de la mode de Paris en mettant en scène les détenus du Salvador

Un défilé du créateur Willy Chavarría, présenté lors de la semaine de la mode à Paris, a provoqué une vive réaction du gouvernement salvadorien. Mettant en scène des mannequins inspirés des détenus d’une prison de haute sécurité du Salvador, l’événement est accusé de « glorifier » des criminels responsables de décennies de violence. L’affaire illustre les tensions entre expression artistique, mémoire collective et justice pénale.

La mode, espace de création par excellence, peut-elle tout dire, tout représenter ? C’est la question soulevée par le défilé du styliste américano-mexicain Willy Chavarría, organisé à Paris lors de la semaine de la mode printemps-été 2026. Le créateur y a mis en scène une collection radicalement politique : des mannequins au crâne rasé, vêtus de tenues blanches, agenouillés ou marchant en file, évoquant visiblement les images marquantes du Centro de Confinamiento del Terrorismo (CECOT), la prison de haute sécurité construite par le gouvernement salvadorien pour y enfermer des membres présumés de gangs. Ce choix esthétique a immédiatement suscité la colère des autorités de San Salvador.

Willy Chavarría, dont le travail interroge depuis plusieurs années les stéréotypes liés à la masculinité, à l’identité et à la marginalité, a revendiqué un message clair : dénoncer la déshumanisation des migrants originaires d’Amérique centrale, fréquemment accusés d’appartenir à des gangs et expulsés des États-Unis d’Amérique sans procédure équitable. Le styliste a expliqué s’être inspiré de la manière dont ces jeunes sont arrêtés, enfermés, parfois exhibés comme des trophées dans les prisons de masse de leur pays d’origine.

Mais dans ce jeu de représentation, la frontière entre dénonciation et provocation s’est révélée particulièrement fine.

C’est sur X (ex-Twitter) que Nayib Bukele, président du Salvador, a d’abord réagi. Moqueur, il a proposé d’« envoyer ces criminels en France » si le gouvernement français était prêt à les accueillir. Au-delà de la formule sarcastique, l’exécutif salvadorien accuse la semaine de la mode parisienne d’avoir « glorifié des individus responsables d’innombrables morts, disparitions, extorsions et destructions de familles entières ». Le porte-parole du gouvernement a évoqué une insulte à la mémoire des victimes des gangs salvadoriens.

Cette dénonciation ne se comprend pleinement qu’en replaçant l’événement dans le contexte politique du pays : depuis mars 2022, Nayib Bukele mène une politique de sécurité extrêmement offensive. Sous un régime d’exception renouvelé depuis plus de deux ans, plus de 86 000 personnes ont été arrêtées, souvent sur simple soupçon d’appartenance à un gang. Si le taux d’homicide a fortement chuté, les organisations de défense des droits humains dénoncent des arrestations arbitraires, des décès en détention et une justice d’exception. Le Cecot, la prison évoquée dans le défilé, est le symbole même de cette lutte à la fois saluée pour son efficacité et critiquée pour ses dérives.

Le cas Chavarría met en lumière un dilemme profond : comment concilier engagement artistique et respect des sensibilités collectives ? Si l’intention du créateur était de dénoncer l’inhumanité de certaines politiques migratoires, la forme adoptée très proche de l’imagerie carcérale officielle salvadorienne a suscité un effet inverse. Elle a ravivé chez certains Salvadoriens le traumatisme des années de violence, où les gangs faisaient régner la terreur dans les quartiers populaires.

Ce malaise souligne l’ambiguïté d’une scène artistique mondialisée qui, parfois, instrumentalise des souffrances locales sans véritable ancrage dans leur complexité historique. Le paradoxe est d’autant plus flagrant que le défilé, présenté à Paris devant un public international, s’est tenu sans consultation ni dialogue avec les sociétés directement concernées.

Au-delà du Salvador, cette controverse met en lumière les failles d’une mondialisation culturelle où l’esthétique des périphéries est souvent recyclée sans considération pour son enracinement politique. Alors que la mode contemporaine se veut de plus en plus consciente, éthique et engagée, elle court aussi le risque d’une superficialité militante, où la provocation prend le pas sur l’intelligence du réel.

En cela, le défilé de Willy Chavarría, et les réactions qu’il a suscitées, posent une question cruciale : peut-on dénoncer la violence sans la représenter au risque de la magnifier ? Et qui a légitimité à parler, au nom de qui et de quoi ?

Encadré – CECOT, la prison aux deux visages

  • Inauguré en 2023, le Centro de Confinamiento del Terrorisme est présenté comme la plus grande prison d’Amérique latine.
  • Construit pour accueillir jusqu’à 40 000 détenus, il symbolise la stratégie de tolérance zéro menée par Bukele contre les maras.
  • Les images de prisonniers en slip, alignés au sol, les mains sur la nuque, ont circulé largement sur les réseaux sociaux et dans la presse mondiale.
  • Ce dispositif, encensé par une partie de la population salvadorienne épuisée par l’insécurité, est aussi critiqué pour son opacité et les violations des droits fondamentaux.