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Algérie-Maroc : 33 Marocains remis à la frontière, mais derrière eux, plus de 800 dossiers suivis par l’AMSV

Trente-trois ressortissants marocains, dont une femme, ont été remis aux autorités de leur pays par l’Algérie au poste-frontière de Zouj Bghal. L’information, annoncée par l’Association marocaine d’aide aux migrants en situation vulnérable (AMSV), pourrait n’être qu’une nouvelle séquence de rapatriement. Elle prend une autre dimension lorsqu’elle est rapprochée des centaines de dossiers que l’association affirme suivre en Algérie.

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La remise de ce groupe constitue la deuxième du mois de septembre selon l’AMSV. Depuis plusieurs mois, le même poste-frontière est ponctuellement ouvert pour permettre le retour de ressortissants marocains détenus, retenus ou bloqués en Algérie après des parcours migratoires irréguliers. En août, l’association évoquait plus de 800 dossiers de Marocains dans différentes situations. Ce chiffre ne correspond pas à 800 personnes actuellement détenues : il englobe notamment des détenus, des personnes en rétention administrative, des personnes en cours de rapatriement et des disparus.

Le transfert s’est effectué au poste de Zouj Bghal, à la frontière entre l’Algérie et le Maroc. Les 33 personnes sont originaires de plusieurs villes marocaines, parmi lesquelles Nador, Safi, Meknès, Oujda, Fès, Berkane, Salé, Taounate, Khémisset, Ksar El Kébir, Zagora, Madagh et Tissa. Selon l’AMSV, plusieurs ont retrouvé leurs familles après leur arrivée au Maroc.

Cette remise n’est pas un épisode isolé. Le 30 avril, 56 ressortissants marocains avaient déjà été transférés par le même point de passage. Le 25 mai, 21 autres avaient regagné le Maroc. En août, deux groupes avaient encore été remis aux autorités marocaines : dix personnes le 12 août, puis 49 le 19 août. À eux seuls, ces groupes représentent 169 personnes depuis le début de l’année, sans compter d’autres éventuels transferts qui ne figurent pas dans cette série de chiffres.

Le chiffre est d’autant plus significatif que le poste de Zouj Bghal ne constitue pas un passage frontalier ordinaire. La frontière terrestre entre les deux pays est fermée depuis 1994. Les ouvertures observées dans le cadre de ces rapatriements sont donc ponctuelles et répondent à des situations particulières.

Plus de 800 dossiers, mais des situations différentes

En août, l’AMSV indiquait suivre environ 800 dossiers de Marocains bloqués en Algérie après des tentatives de migration irrégulière. Le président de l’association, Hassan Ammari, précisait que ces dossiers concernaient plus de 600 personnes incarcérées dans des prisons algériennes, environ 100 ressortissants faisant encore l’objet d’enquêtes, ainsi que 113 personnes en cours de rapatriement ou maintenues en rétention administrative après avoir terminé leur peine.

Ces catégories ne doivent pas être confondues. Un Marocain condamné et incarcéré en Algérie ne se trouve pas dans la même situation qu’une personne ayant terminé sa peine mais attendant encore son éloignement. De même, un dossier de disparition ne signifie pas que la personne est nécessairement détenue.

Cette distinction est importante parce que le nombre de 800 pourrait facilement être compris comme celui de personnes actuellement emprisonnées. Il s’agit du volume de dossiers suivis par l’AMSV, selon les informations communiquées par l’association à Hespress. Les autorités algériennes n’ont pas publié, dans les sources consultées, un chiffre équivalent permettant de confirmer indépendamment ce décompte.

Une frontière fermée qui sert pourtant aux rapatriements

Le paradoxe est difficile à ignorer. Alger et Rabat n’entretiennent plus de relations diplomatiques depuis 2021 et leur frontière terrestre reste fermée depuis plus de trois décennies. Pourtant, lorsqu’il s’agit de permettre à des ressortissants marocains de regagner leur pays, le poste de Zouj Bghal peut être rouvert temporairement.

Ce mécanisme ne constitue pas pour autant une réouverture de la frontière ni un signe suffisant d’apaisement entre les deux États. Il s’agit d’arrangements ponctuels autour de situations individuelles.

La comparaison avec une frontière normalement ouverte est donc trompeuse. Dans un passage frontalier classique, les mouvements de personnes relèvent de procédures régulières. À Zouj Bghal, ces ouvertures permettent plutôt de résoudre, au cas par cas, des situations qui peuvent avoir commencé plusieurs mois auparavant : arrestation, condamnation, fin de peine, identification, démarches consulaires, puis transfert.

Le précédent du mois d’avril permet de mesurer cette lourdeur administrative. Pour les 56 personnes remises à cette période, l’AMSV avait assuré pendant environ deux mois le suivi nécessaire à la transmission des documents d’identité et à leur prise en charge. Pour les 21 personnes transférées en mai, l’association évoquait un travail de coordination ayant duré trois mois.

Derrière les retours, des familles qui cherchent leurs proches

Le travail de l’AMSV ne se limite donc pas au transport des personnes jusqu’à la frontière. L’association affirme accompagner des familles à la recherche de proches disparus, suivre des procédures judiciaires et réunir les documents nécessaires à l’identification des personnes et à l’établissement de leur lien de parenté. Elle a récemment lancé un programme baptisé « Accompagnement et soutien » consacré notamment aux disparus, aux détenus et aux personnes placées en détention provisoire.

Le dossier dépasse d’ailleurs les frontières algériennes. En septembre, l’association a également signalé des demandes concernant des Marocains détenus ou placés en détention provisoire en Libye, sans avancer de chiffre précis.

Au Maroc, la question a également gagné le terrain institutionnel. Une question écrite adressée fin août au ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, demandait notamment quelles démarches étaient engagées pour accélérer le retour de ressortissants marocains bloqués en Algérie, alors que le chiffre de plus de 800 dossiers suivis par une association était avancé.

Une séquence migratoire plus large

Les parcours de ces jeunes ne peuvent pas être réduits à un simple trajet entre le Maroc et l’Algérie. Pour certains, le territoire algérien constitue une étape sur une route vers l’Europe ; pour d’autres, le parcours s’arrête après une arrestation ou une condamnation. Dans les deux cas, le passage par l’Algérie peut transformer une tentative de migration en une longue succession de procédures.

Les chiffres disponibles montrent surtout une continuité. En avril, mai et août, puis à nouveau en septembre, des groupes successifs ont été transférés par le même poste. Le nombre de 33 personnes annoncé cette semaine n’est donc pas seulement une nouvelle donnée à additionner : il constitue un épisode supplémentaire d’un dossier migratoire et consulaire qui dure depuis des mois.

Et derrière chaque groupe se trouvent des situations différentes : une personne qui rentre après une détention, une autre qui attend encore son transfert, une famille qui cherche un proche dont elle est sans nouvelles, ou encore des proches mobilisés pour fournir les documents nécessaires à une identification.

La répétition des remises pose désormais une question plus large : combien de temps faut-il pour transformer une arrestation liée à une migration irrégulière en un retour effectif au pays d’origine lorsque les relations entre les deux États sont dégradées et que leur frontière terrestre reste fermée ?

Les transferts de Zouj Bghal apportent une réponse partielle : les deux administrations peuvent encore régler certains dossiers individuels, malgré l’absence de relations diplomatiques normales. Mais le volume des dossiers évoqué par l’AMSV montre aussi que ces mécanismes ponctuels ne suffisent pas à eux seuls à résorber l’ensemble des situations signalées.

Les 33 Marocains remis en septembre sont donc la partie visible d’un dossier beaucoup plus vaste. Leur retour marque l’aboutissement d’une procédure pour chacun d’eux ; il ne clôt pas pour autant le problème.

Selon l’AMSV, plus de 800 dossiers restent suivis en Algérie. Derrière ce nombre, il y a des détenus, des personnes en attente de rapatriement, des familles à la recherche de leurs proches et des procédures qui peuvent durer plusieurs mois.

À Zouj Bghal, la frontière s’ouvre ponctuellement pour permettre des retours. Le dossier migratoire, lui, reste largement ouvert.

Celine Dou

Turquie : traque des militants LGBT ou opération judiciaire contre l’obscénité et la prostitution au nom de la protection de la famille ? La Boussole-Infos fait le point

Depuis le 12 septembre, la police et la justice turques ont multiplié les perquisitions, interpellations et procédures visant des militants, des associations, des établissements et des personnes liées à la communauté LGBT. Le ministre turc de la Justice, Akın Gürlek, présente ces opérations comme une action judiciaire destinée à protéger les enfants, la famille et l’ordre public. Des organisations de défense des droits humains y voient, au contraire, une offensive beaucoup plus large contre l’organisation militante LGBT et les libertés publiques.

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Baptisée « Ma famille est en sécurité » (Ailem Güvende), l’opération concerne officiellement 162 suspects, neuf associations et 13 établissements répartis dans 15 provinces, selon le ministre turc de la Justice. Les autorités évoquent notamment des soupçons d’obscénité, de prostitution, de stupéfiants, de criminalité organisée et de financements provenant de l’étranger. Mais plusieurs responsables d’associations LGBT ont été placés en détention provisoire, des sites internet et comptes sur les réseaux sociaux ont été bloqués et des journalistes ont également été interpellés. L’affaire pose donc une question plus large : où s’arrête une opération judiciaire contre des infractions déterminées et où commence une restriction de l’activité associative, médiatique et militante ?

Une opération judiciaire dont l’ampleur dépasse les seuls établissements visés

Les premières opérations coordonnées ont été menées le 12 septembre dans plusieurs grandes villes turques, notamment Istanbul, Ankara, Izmir, Aydın et Mersin. Des policiers ont perquisitionné des locaux associatifs, des domiciles et des établissements fréquentés par des personnes LGBT.

Le ministre de la Justice Akın Gürlek a ensuite annoncé que les procureurs avaient engagé des procédures judiciaires contre 162 personnes, neuf associations et 13 établissements. Il a précisé que les opérations étaient conduites sous la coordination des parquets d’Istanbul, d’Ankara, d’Izmir, d’Aydın et de Mersin, avec la participation des forces de police et de gendarmerie.

Le ministre affirme que les enquêteurs ont utilisé des techniques de surveillance, des témoignages, l’examen de données numériques et des enregistrements vidéo. Il évoque également la saisie de stupéfiants et de matériel numérique. Sur le volet financier, Akın Gürlek affirme que des associations ont reçu des financements importants provenant d’organismes publics étrangers ou d’organisations internationales.

Ces éléments constituent la version officielle du dossier. Ils ne signifient pas que les 162 personnes font toutes l’objet des mêmes accusations, ni qu’elles ont toutes été arrêtées. Le chiffre annoncé par le ministre correspond aux personnes faisant l’objet de procédures judiciaires, distinction importante dans une affaire où plusieurs catégories de personnes sont concernées.

Ce que reprochent précisément les autorités turques

Les qualifications pénales citées dans les différentes procédures comprennent notamment l’« obscénité », l’incitation ou l’aide à la prostitution, ainsi que, selon les dossiers, des infractions liées aux stupéfiants, au financement ou à l’organisation d’activités illégales.

Le cas de la journaliste Tuğba Tekerek permet de mesurer la portée de certaines qualifications. Elle a été interpellée le 13 septembre puis transférée à Ankara pour être interrogée au sujet d’un article publié en 2024 sur le mouvement LGBT en Géorgie, sur le site Kaos GL. Les autorités lui reprochent une infraction d’« obscénité » prévue par l’article 226 du Code pénal turc.

Chez Kaos GL, l’une des plus anciennes organisations LGBT de Turquie, plusieurs responsables ont également été placés en détention provisoire. Selon Reuters, huit membres de l’organisation ont été incarcérés dans l’attente de leur procès, tandis que sept autres personnes, dont une journaliste, ont été libérées sous contrôle judiciaire. Les procureurs leur reprochent notamment la diffusion de contenus considérés comme obscènes et s’appuient sur leurs activités associatives et leurs publications numériques.

La nature exacte des preuves et leur appréciation par les tribunaux seront donc déterminantes. À ce stade, les accusations formulées par les autorités ne doivent pas être confondues avec des condamnations.

Une particularité juridique essentielle : l’homosexualité n’est pas interdite en Turquie

C’est un élément indispensable pour comprendre l’affaire.

L’homosexualité n’est pas, en elle-même, une infraction pénale en Turquie. Les procédures engagées en septembre ne sont donc pas officiellement fondées sur le simple fait d’être homosexuel ou de défendre les personnes LGBT.

C’est précisément là que se situe le débat.

Pour le ministère turc de la Justice, les poursuites portent sur des comportements ou activités considérés comme illégaux : obscénité, prostitution, stupéfiants, financement ou autres infractions. Le ministre Akın Gürlek rattache cette action à la responsabilité constitutionnelle de l’État de protéger les enfants, la famille et l’ordre social.

Pour Human Rights Watch, la multiplication des arrestations de responsables associatifs LGBT, le blocage de comptes et de sites internet ainsi que les poursuites visant des personnes en raison de leurs activités militantes constituent au contraire une attaque plus large contre les libertés d’association et d’expression. L’organisation affirme qu’au moins 112 personnes ont été arrêtées entre le 12 et le 14 septembre, dont 82 étaient encore détenues sur décision judiciaire au moment de son bilan du 18 septembre. Elle affirme également qu’au moins 24 des personnes détenues sont des militants LGBT, fondateurs ou responsables d’organisations ciblées.

Ces deux lectures ne portent donc pas sur le même niveau de la question : les autorités parlent d’infractions pénales précises ; les organisations de défense des droits contestent surtout l’usage de ces qualifications contre un ensemble d’acteurs et d’associations identifiés à la cause LGBT.

Pourquoi la famille occupe une place centrale dans le discours officiel

Le choix du nom « Ma famille est en sécurité » n’est pas anodin.

Le président turc Recep Tayyip Erdoğan a lancé une politique baptisée « Décennie de la famille et de la population 2026-2035 ». Le ministre Akın Gürlek présente les opérations de septembre comme relevant de cette politique et de la responsabilité de l’État envers les enfants, les jeunes et la famille.

Cette orientation politique ne date cependant pas des opérations de septembre. Recep Tayyip Erdoğan critique régulièrement les organisations et manifestations LGBT et défend une conception de la famille centrée sur les couples hétérosexuels et la natalité.

La nouveauté de septembre tient davantage à l’ampleur du dispositif judiciaire déployé contre des associations, leurs responsables, certains établissements et des personnes liées à leurs activités.

Le gouvernement turc établit ainsi un lien entre protection de la famille, protection des mineurs, lutte contre certains contenus et répression d’activités qu’il considère comme illégales. Les organisations LGBT et plusieurs associations de défense des droits contestent précisément ce rapprochement lorsqu’il conduit, selon elles, à restreindre leur activité associative ou leur expression publique.

Les journalistes et les manifestants entrent à leur tour dans le dossier

L’affaire ne s’est pas limitée aux personnes directement visées par les premières perquisitions.

Le 15 septembre, des personnes se sont rassemblées devant le palais de justice de Çağlayan, à Istanbul, pour protester contre les arrestations. La police turque a interpellé plus d’une centaine de manifestants. Human Rights Watch évoque plus de 100 personnes maintenues en garde à vue pendant plus de 24 heures.

Deux journalistes qui couvraient le rassemblement, Sarya Toprak, du quotidien BirGün, et Şener Azak, de la chaîne ARD, ont également été interpellés. Sarya Toprak a ensuite été libérée avec d’autres manifestants. Les organisations internationales de défense de la liberté de la presse ont dénoncé ces arrestations.

Des restrictions ont également été imposées à plusieurs comptes sur les réseaux sociaux et à des sites internet appartenant à des associations LGBT, à des organisations de défense des droits humains et à certains médias. Human Rights Watch affirme notamment que les comptes turcs d’Amnesty International, du quotidien Evrensel, de la Media and Law Studies Association et de Hak İnisiyatifi ont été bloqués.

Le dossier dépasse ainsi progressivement la seule question des bars ou des associations visées par les premières perquisitions : il touche aussi à la liberté de la presse, à l’expression numérique et au droit de manifester.

Le véritable débat porte sur l’étendue de l’outil judiciaire

Réduire cette affaire à une opposition entre « défense de la famille » et « défense des LGBT » ferait perdre l’essentiel du dossier.

La première question est juridique : les personnes poursuivies ont-elles commis les infractions qui leur sont reprochées ? Les éléments saisis, les témoignages, les données numériques et les éventuels liens financiers devront être examinés par la justice. Une enquête ou une détention provisoire ne constitue pas une condamnation.

La deuxième question est institutionnelle : les qualifications pénales utilisées servent-elles uniquement à poursuivre des actes précis, ou permettent-elles également de viser l’activité associative, les publications et les prises de position de personnes LGBT ?

C’est sur ce deuxième point que les versions divergent fortement.

Le ministère turc de la Justice affirme agir contre des infractions et des réseaux qu’il considère comme dangereux pour les enfants, les familles et l’ordre public. Human Rights Watch, la Fédération européenne des journalistes et d’autres organisations estiment que les opérations vont au-delà de la recherche d’infractions individuelles et touchent l’exercice de libertés fondamentales.

La réponse ne pourra donc pas venir uniquement des déclarations politiques des uns ou des dénonciations des autres. Elle dépendra aussi des décisions des tribunaux, de la nature des charges finalement retenues, des preuves produites et du sort réservé aux associations et aux journalistes concernés.

C’est également ce qui explique les réactions européennes. Le commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, Michael O’Flaherty, a contesté l’utilisation de références à la « protection de la famille » ou des enfants pour justifier des restrictions aux droits fondamentaux.

Une affaire à suivre au-delà des premières arrestations

Les prochains développements judiciaires seront plus révélateurs que les chiffres des premières interpellations.

Il faudra notamment suivre le sort des responsables associatifs placés en détention provisoire, les procédures engagées contre les associations, les éventuelles décisions de fermeture, ainsi que les poursuites visant les journalistes et les manifestants.

La question centrale sera alors moins celle du nombre d’arrestations que celle de la base juridique exacte de chaque procédure et de la manière dont les tribunaux turcs apprécieront les preuves présentées par les enquêteurs.

La Turquie ne vient pas de criminaliser officiellement l’homosexualité. Les opérations de septembre reposent juridiquement sur d’autres qualifications pénales, que les autorités turques disent utiliser pour lutter contre l’obscénité, la prostitution, les stupéfiants, certains financements et des activités qu’elles considèrent comme dangereuses pour les enfants et la famille.

Mais l’ampleur des opérations, le nombre de responsables associatifs concernés, les restrictions numériques et l’interpellation de journalistes et de manifestants donnent à l’affaire une dimension qui dépasse les seuls établissements perquisitionnés.

Entre la justification officielle du gouvernement turc et l’accusation d’une offensive plus large portée par les organisations de défense des droits, le dossier reste donc à trancher sur le terrain essentiel : celui des faits établis, des preuves et du droit.

Celine Dou

Rwanda : Tom Byabagamba, ancien chef de la garde présidentielle de Paul Kagame, meurt en prison après douze ans de détention, sa famille ignore la cause du décès

L’ancien colonel rwandais Tom Byabagamba, qui avait dirigé la garde présidentielle chargée de la protection de Paul Kagame, est mort en détention à l’âge de 59 ans. Arrêté en 2014 et condamné après un procès controversé, il aura passé près de douze années derrière les barreaux. Au lendemain de sa mort, aucune cause de décès n’a été communiquée.

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Tom Byabagamba n’était pas un militaire ordinaire. Officier supérieur des Forces de défense du Rwanda, il avait fait partie du cercle sécuritaire de Paul Kagame avant de prendre la tête de la garde présidentielle. Il avait été écarté de cette fonction en 2010, sans explication publique, quatre ans avant son arrestation.

Le 24 août 2014, il est arrêté avec son beau-frère, le général à la retraite Frank Rusagara. Leur procès devant la Haute Cour militaire s’ouvre dans un climat tendu. Byabagamba est notamment poursuivi pour incitation à l’insurrection, atteinte à l’image du pays ou du gouvernement et outrage au drapeau national.

En mars 2016, la justice militaire le condamne à 21 ans de prison et lui retire son grade. En appel, en décembre 2019, la condamnation est maintenue mais la peine est ramenée à 15 ans. Human Rights Watch avait alors dénoncé une atteinte à la liberté d’expression et fait état de graves préoccupations concernant le déroulement du procès et les conditions de détention.

Le 25 août 2026, Tom Byabagamba meurt en prison. Sa famille affirme avoir été informée de son décès par les autorités militaires. Mais, au 27 août, elle dit toujours ignorer ce qui a provoqué sa mort. Son frère David Himbara, ancien conseiller de Paul Kagame aujourd’hui en exil, a annoncé le décès sans en préciser la cause.

Cette absence d’explication donne à cette mort une portée particulière. L’homme qui avait autrefois été chargé de protéger le président rwandais a terminé sa vie derrière les barreaux, sans que sa famille sache encore de quoi il est mort.

Le dossier avait déjà connu une issue similaire avec Frank Rusagara, condamné dans la même affaire. L’ancien général est mort en prison en mars 2025, après environ onze années de détention.

L’affaire Byabagamba avait également été portée devant le Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire. Celui-ci avait conclu en 2017 que sa détention et celle de ses codétenus violaient le droit international et demandé leur libération. Le gouvernement rwandais avait contesté cette appréciation.

À ce jour, aucune explication officielle sur les circonstances médicales ou autres de la mort de Tom Byabagamba n’a été rendue publique. Le Rwanda n’a pas non plus commenté publiquement son décès, selon les informations disponibles au 27 août 2026.

Celine Dou

Cisjordanie : de Taybeh à Qusra, quand l’armée israélienne doit contenir les colons qui veulent imposer leur retour par la force

À Taybeh, l’armée israélienne a fermé un village chrétien pour le protéger des attaques de colons. À Qusra, elle a envoyé des soldats dans des maisons palestiniennes encerclées par des colons. Et à Washington, Mike Huckabee, ambassadeur des États Unis d’Amérique en Israël et pourtant partisan déclaré de la colonisation, a parlé d’un « acte de terreur ». Deux villages, deux situations différentes, mais une même question : que se passe-t-il lorsque la revendication d’un retour sur une terre historiquement juive se transforme en violence contre ceux qui y vivent aujourd’hui ?

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La réponse apportée ces derniers jours par l’État d’Israël est sans ambiguïté sur un point : les violences de certains colons ne constituent pas une politique que l’armée est chargée de laisser faire. À Taybeh, les militaires ont fermé le village pour empêcher de nouvelles attaques. À Qusra, ils ont démantelé des avant-postes et pris position autour des maisons assiégées. Cette réalité n’efface ni l’histoire des communautés juives chassées de plusieurs parties de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est en 1948, ni les controverses actuelles sur les implantations. Elle permet toutefois de distinguer une revendication historique, même radicale, de la décision de la faire respecter par la force.

À Taybeh, un village chrétien placé sous protection militaire

Taybeh n’est pas un village comme les autres.

Situé à l’est de Ramallah, il est considéré comme le dernier village entièrement chrétien de Cisjordanie. Environ 1 150 habitants y vivent encore. Depuis plusieurs mois, la population est confrontée à des attaques attribuées à des colons.

Le 23 juillet, l’armée israélienne a pris une mesure pour le moins singulière : elle a déclaré Taybeh zone militaire fermée afin d’empêcher de nouvelles incursions et de protéger ses habitants.

La protection a toutefois un goût amer. Les habitants doivent désormais composer avec les restrictions d’accès qui accompagnent le dispositif militaire, notamment pour rejoindre leurs terres agricoles.

Le père Bachar Fawadleh, curé de la paroisse latine, affirme que la situation demeure préoccupante. Le 10 août, des habitants bédouins auraient encore été agressés à proximité de l’entrée orientale du village, pourtant comprise dans la zone placée sous contrôle militaire.

Le prêtre redoute surtout que l’insécurité accélère un mouvement déjà engagé : le départ des familles.

Nadim Khoury, entrepreneur originaire de Taybeh, affirme que quinze familles ont quitté le village depuis octobre. Lui refuse de partir. Sa famille, explique-t-il, y est installée depuis environ six siècles.

Derrière ces chiffres se trouve une inquiétude qui dépasse largement la question sécuritaire : si les familles partent, qui restera pour faire vivre le village ?

À Qusra, des maisons encerclées

À quelques dizaines de kilomètres de là, le scénario est différent.

Dans le village de Qusra, au sud de Naplouse, des colons ont encerclé trois maisons palestiniennes. Des tentes ont été installées à proximité, les accès ont été bloqués et, selon les familles, l’eau et l’électricité ont été coupées.

Les occupants se sont retrouvés pratiquement prisonniers de leurs propres maisons.

L’une d’elles appartient à la famille d’un Palestinien possédant également la nationalité des États Unis d’Amérique. C’est notamment ce qui a donné à l’affaire une dimension diplomatique particulière.

Mike Huckabee a alors rompu avec la prudence habituelle du langage diplomatique.

L’ambassadeur a qualifié les agissements des colons d’« acte de terreur », dénonçant un « comportement de voyous ». Il a également confirmé que Washington avait demandé aux autorités israéliennes d’intervenir.

Le choix des mots est d’autant plus frappant que Mike Huckabee est loin d’être un adversaire des implantations israéliennes. Il en est au contraire l’un des soutiens les plus connus au sein de l’administration des États Unis d’Amérique.

Sa condamnation ne porte donc pas sur l’existence même des implantations. Elle porte sur la manière dont certains de leurs habitants cherchent à imposer leur volonté.

L’armée israélienne intervient contre ceux qui prétendent défendre les terres juives

C’est ici que l’affaire devient particulièrement révélatrice.

L’armée israélienne a envoyé des renforts à Qusra. Elle a démantelé deux avant-postes et procédé à une arrestation. Jeudi, des soldats ont pris position dans les maisons encerclées.

Mais l’intervention n’a pas été parfaitement linéaire.

Certaines familles affirment avoir reçu l’ordre de quitter temporairement leur maison. L’armée a ensuite expliqué qu’il ne s’agissait pas de les expulser et qu’elle cherchait à assurer leur sécurité. Des images montrant par ailleurs des soldats en compagnie de colons ont suscité de nouvelles critiques et entraîné des mesures disciplinaires.

Cette contradiction mérite d’être regardée en face.

L’armée israélienne intervient contre des colons violents, mais son comportement sur le terrain n’est pas à l’abri des critiques.

Il serait donc faux de transformer chaque soldat en complice des violences. Il serait tout aussi faux de présenter chaque intervention militaire comme une protection parfaitement exécutée.

La réalité est plus inconfortable : l’État israélien doit parfois contenir des citoyens israéliens qui estiment que leur droit à cette terre leur permet d’aller plus loin que ce que la loi autorise.

Pourquoi certains colons parlent-ils de « retour » ?

Pour comprendre cette conviction, il faut revenir beaucoup plus loin que 1967.

La présence juive dans cette partie de la région ne commence pas avec les implantations israéliennes apparues après la guerre des Six Jours.

Jérusalem comptait une importante population juive avant 1948. Les archives du ministère israélien de la Défense indiquent qu’à la veille de la guerre, la ville comptait environ 100 000 Juifs pour 65 000 Arabes. Plusieurs quartiers juifs étaient toutefois isolés au milieu de zones arabes. Le quartier juif de la Vieille Ville constituait l’un de ces espaces.

Il existait également des communautés juives à Hébron et dans le Goush Etzion, au sud de Jérusalem.

La guerre de 1948 a bouleversé cette présence.

Lorsque la Légion arabe jordanienne prit le contrôle de la Vieille Ville de Jérusalem, les habitants juifs du quartier furent évacués. Des documents diplomatiques américains de l’époque évoquent environ 2 000 femmes, enfants, personnes âgées et religieux évacués, tandis que des hommes furent faits prisonniers.

Dans le Goush Etzion, la chute des implantations juives fut particulièrement sanglante. Kfar Etzion tomba le 13 mai 1948. Des dizaines de ses défenseurs furent massacrés après la reddition, tandis que les survivants des autres implantations furent capturés et leurs villages détruits ou abandonnés.

Après la guerre, la Cisjordanie et Jérusalem-Est passèrent sous contrôle jordanien. La Jordanie annexa officiellement la Cisjordanie en 1950.

Les communautés juives qui y subsistaient avaient pratiquement disparu.

C’est dans cette histoire que certains habitants des implantations actuelles inscrivent leur propre revendication. Pour eux, 1967 ne représente pas le début d’une présence juive dans ces territoires, mais la possibilité d’y revenir après près de deux décennies d’absence forcée.

Cette mémoire n’est donc pas inventée.

Mais elle ne suffit pas à régler la question contemporaine.

Une terre peut avoir plusieurs mémoires

C’est là que le débat devient particulièrement difficile.

Pour un Israélien dont les ancêtres vivaient à Hébron, à Jérusalem-Est ou dans le Goush Etzion avant 1948, l’histoire peut être vécue comme celle d’une expulsion suivie d’un retour.

Pour une famille palestinienne installée depuis plusieurs générations dans le même secteur, l’histoire est évidemment racontée autrement.

Ces deux mémoires existent.

La difficulté commence lorsque l’une prétend supprimer l’autre.

Le droit de revendiquer une terre ne donne pas le droit de terroriser son voisin. Le souvenir d’une expulsion ne transforme pas automatiquement une propriété ancienne en titre de propriété actuel. Et l’existence d’une population palestinienne depuis plusieurs générations ne fait pas disparaître l’histoire juive de ces territoires.

C’est précisément parce que l’histoire est réelle des deux côtés que la violence ne peut pas devenir son arbitre.

Le cas de Taybeh montre où mène cette logique

Taybeh apporte un autre élément essentiel.

Les habitants du village ne sont pas seulement des Palestiniens vivant dans une zone disputée. Ils appartiennent à une communauté chrétienne ancienne, dont l’existence même est aujourd’hui fragilisée par les départs.

Lorsque l’armée ferme le village pour le protéger des colons, un paradoxe apparaît : une communauté chrétienne palestinienne doit être protégée par les forces israéliennes contre des Israéliens qui prétendent, eux aussi, défendre leur droit à vivre sur cette terre.

Ce paradoxe devrait empêcher toute lecture trop simple.

Il est possible de considérer que les Juifs ont des liens historiques profonds avec cette terre sans considérer que tous les moyens employés par certains colons pour s’y maintenir sont légitimes.

Il est possible de reconnaître l’histoire des expulsions juives de 1948 sans nier les droits et la sécurité des habitants palestiniens actuels.

Et il est possible de condamner les violences de certains colons sans transformer chaque Israélien vivant dans une implantation en auteur ou complice de ces violences.

Le précédent de Qusra dépasse le seul village

Qusra n’est pas un cas isolé.

Au cours des derniers mois, les violences commises par certains colons ont touché plusieurs villages et communautés rurales. Dans la vallée du Jourdain, par exemple, des familles bédouines ont quitté leurs habitations après des actes d’intimidation et des intrusions répétées attribués à des colons installés dans des avant-postes voisins. À Ras Ein el-Auja, plus de vingt familles ont ainsi quitté leur village au cours d’une période récente.

À Taybeh, des terres agricoles ont été incendiées en juin. Des habitants et des pompiers palestiniens ont affirmé que des colons avaient entravé les opérations visant à maîtriser le feu.

Ces exemples donnent une autre dimension au dossier.

Lorsqu’un groupe s’installe sur une terre avec l’ambition d’y rétablir une présence historique, il peut considérer les habitants voisins comme des obstacles à cette entreprise. Mais dès lors que l’intimidation, les destructions, le siège de maisons ou les agressions deviennent les instruments employés pour y parvenir, la revendication change de nature.

Elle ne se limite plus à une revendication territoriale.

Elle devient une question d’ordre public.

Une ligne rouge que Washington vient de nommer

C’est précisément ce qui explique la portée de la déclaration de Mike Huckabee.

Un ambassadeur américain connu pour son soutien aux implantations vient de qualifier les auteurs du siège de Qusra de « terroristes ». L’administration des États Unis d’Amérique a parallèlement demandé à Israël d’assurer la sécurité des familles prises au piège.

Ce n’est pas un détail.

Depuis plusieurs années, les violences de certains colons alimentent une critique internationale croissante. Mais la question est devenue plus embarrassante encore pour Israël lorsque ses propres forces doivent intervenir pour protéger des Palestiniens contre des citoyens israéliens.

À Qusra, l’armée a été appelée pour faire ce qu’une armée est censée faire : empêcher qu’un groupe impose sa volonté par la force.

À Taybeh, elle est allée plus loin encore en fermant tout un village afin de prévenir les attaques.

Cela ne signifie pas que le conflit territorial est réglé. Cela ne signifie pas non plus que toutes les critiques adressées à l’armée sont infondées. Les événements de Qusra montrent justement que les forces israéliennes peuvent à la fois intervenir contre des colons et être elles-mêmes accusées de comportements contestables.

Mais une chose apparaît clairement : les violences commises par certains colons ne peuvent pas être automatiquement présentées comme l’expression de la volonté de l’État d’Israël.

Le retour ne peut pas être confondu avec la conquête par la force

Il existe une différence fondamentale entre dire : « cette terre appartenait à ma famille et je veux y revenir » et dire : « parce que cette terre appartenait à mes ancêtres, je peux en chasser ceux qui y vivent aujourd’hui ».

La première affirmation relève de l’histoire, de la mémoire, parfois d’un droit de propriété qu’il faut établir au cas par cas.

La seconde relève de la force.

Et c’est précisément cette frontière que les événements de Taybeh et de Qusra viennent rappeler.

Les Juifs expulsés de Jérusalem-Est, d’Hébron ou du Goush Etzion en 1948 n’ont pas disparu de l’histoire parce qu’ils ont été contraints de partir. Leur mémoire, leurs propriétés et leur attachement à ces lieux restent des réalités.

Mais la mémoire d’une expulsion ne peut pas devenir une permission permanente d’expulser à son tour.

C’est aussi pourquoi la réaction de l’armée israélienne mérite d’être regardée dans toute sa complexité. Elle ne consiste pas simplement à « protéger les colons ». Dans ces deux affaires récentes, elle est précisément appelée à contenir certains d’entre eux.

À Taybeh, elle protège un village chrétien.

À Qusra, elle intervient dans des maisons encerclées.

Et à Washington, même un ambassadeur favorable aux implantations estime qu’une limite a été franchie.

La véritable question n’est donc plus de savoir qui peut revendiquer cette terre au nom de l’histoire. Elle est de savoir si cette histoire peut servir à justifier la violence contre ceux qui y vivent aujourd’hui.

C’est à cette frontière que se joue désormais une partie du destin de la Cisjordanie.

Celine Dou, pour la Boussole-Infos

Venezuela : un chef indigène enlevé près de la frontière colombienne retrouvé mort, les groupes armés gagnent du terrain dans les zones minières

Julio Rodríguez, chef de la communauté Jivi Ekunay, dans l’État de Bolívar, a été retrouvé mort après huit jours de disparition. Selon l’ONG vénézuélienne Provea, il avait été enlevé le 2 août par des hommes armés présentés comme des membres présumés de dissidences des Farc.

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Le meurtre de Julio Rodríguez met une nouvelle fois en cause l’emprise de groupes armés sur certaines communautés indigènes du sud du Venezuela. Dans le territoire ancestral Mapoyo, où vivent notamment des populations Jivi, la pression est aussi liée à l’exploitation minière illégale. Les communautés dénoncent une présence armée qui réduit leur capacité à contrôler leurs propres territoires.

Huit jours entre le rapt et la mort

Julio Rodríguez avait été emmené de force dans la nuit du 2 août, dans la communauté Jivi Ekunay, à Los Pijiguaos, dans l’État de Bolívar. Sa disparition avait été signalée par les autorités indigènes locales.

Deux jours après son enlèvement, des responsables et de jeunes membres de la communauté partis à sa recherche ont été pris dans une embuscade dans le secteur de Vincler. Selon Provea, des drones ont survolé le groupe et largué des engins explosifs. Un homme âgé, Alirio Rodríguez, a été grièvement blessé.

Le 11 août, Provea a confirmé la mort de Julio Rodríguez, qui était porté disparu depuis huit jours. L’organisation a demandé une enquête et des sanctions contre les responsables, ainsi que des mesures pour protéger les populations et les territoires indigènes.

Les circonstances exactes de sa mort restent à établir. La responsabilité des dissidences des Farc repose, à ce stade, sur les accusations des autorités et organisations indigènes relayées par Provea.

Dans les territoires miniers, les groupes armés imposent leur présence

L’affaire dépasse le sort d’un seul chef communautaire. Los Pijiguaos se trouve dans une région riche en ressources minières, notamment en or, en coltán et en terres rares. L’exploitation clandestine y attire des groupes armés qui cherchent à contrôler les sites, les routes et les circuits de commercialisation.

Provea et d’autres organisations de défense des droits humains dénoncent depuis plusieurs années la présence de groupes armés colombiens dans certaines zones minières vénézuéliennes. Le phénomène concerne notamment l’ELN et des dissidences des Farc. Des enquêtes ont également documenté les liens entre exploitation minière, groupes criminels et acteurs des forces de sécurité dans le sud du pays.

Le territoire ancestral Mapoyo se trouve précisément au milieu de cette pression. Les communautés y font face à l’exploitation illégale de plusieurs minerais et à la présence d’hommes armés. La disparition puis l’assassinat de Julio Rodríguez montrent jusqu’où cette situation peut aller : un responsable indigène peut être enlevé au sein même de sa communauté, tandis que ceux qui partent à sa recherche sont eux-mêmes attaqués.

Un problème qui dépasse la frontière

La présence de guérilleros colombiens au Venezuela n’est pas nouvelle. Des groupes comme l’ELN ont développé des implantations dans plusieurs secteurs du pays, particulièrement dans les zones frontalières et les régions riches en ressources. Leur présence s’appuie notamment sur les revenus tirés des activités minières et d’autres trafics.

La frontière entre la Colombie et le Venezuela constitue ainsi un espace où se croisent plusieurs enjeux : circulation des groupes armés, exploitation clandestine des minerais, contrôle des territoires et faiblesse de la protection des populations isolées.

Pour les peuples indigènes, le problème est aussi territorial. Le territoire Mapoyo est officiellement délimité, mais la reconnaissance juridique ne suffit pas à garantir son contrôle lorsque des groupes armés peuvent y imposer leurs propres règles.

La mort de Julio Rodríguez rappelle brutalement cette contradiction : un territoire peut être reconnu par l’État et rester, dans les faits, soumis à d’autres rapports de force.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Japon/Affaire Runa : derrière le succès touristique et l’image d’un pays modèle, les zones d’ombre d’une justice régulièrement contestée

La mort d’une adolescente de 16 ans après une détention préventive rappelle que derrière l’image d’ordre, de sécurité et d’efficacité associée au Japon, certaines pratiques policières et judiciaires continuent de susciter des critiques anciennes.

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À première vue, l’affaire aurait pu rester un simple dossier judiciaire parmi d’autres.

Une adolescente accusée d’avoir agressé une résidente dans un centre accueillant des personnes handicapées. Une arrestation. Dix-huit jours de détention. Puis l’abandon des poursuites.

Mais quelques mois plus tard, Runa est morte.

Sa famille affirme que la jeune fille n’a jamais réussi à se relever de son passage entre les mains de la justice. Traumatisée, elle aurait progressivement sombré dans des troubles psychologiques et alimentaires qui l’ont conduite à un état de dénutrition extrême. Sa mère accuse aujourd’hui l’État japonais d’avoir joué un rôle déterminant dans cette descente aux enfers.

La justice devra désormais établir les responsabilités éventuelles dans cette tragédie.

Pour de nombreux observateurs, l’affaire ne se limite plus au destin de cette adolescente. Son histoire pose une question rarement abordée dans les récits enthousiastes consacrés à l’archipel : que se passe-t-il lorsqu’un citoyen se retrouve confronté à l’une des institutions les plus puissantes du pays ?

Le Japon rêvé et le Japon réel

Le Japon fascine.

Jamais l’archipel n’a accueilli autant de visiteurs étrangers. Pour de nombreux Occidentaux, il représente une forme de société idéale : des villes propres, des transports d’une efficacité remarquable, une criminalité faible, un profond sens du civisme et une capacité à conjuguer tradition et innovation que peu de pays revendiquent avec autant de succès.

À travers les réseaux sociaux, les documentaires de voyage ou les récits d’expatriés, cette image s’est largement imposée.

Le Japon apparaît souvent comme la preuve qu’une société moderne peut fonctionner avec davantage d’ordre, davantage de respect des règles et davantage de cohésion.

Cette admiration n’est pas infondée.

Elle laisse cependant peu de place à d’autres aspects de la société japonaise, beaucoup moins connus à l’étranger. Car derrière les records touristiques et l’image soigneusement entretenue d’un pays exemplaire, certaines institutions continuent de faire l’objet de critiques régulières.

Les reproches adressés au système judiciaire japonais ne concernent pas seulement quelques affaires isolées. Ils portent sur des mécanismes dont la légitimité est discutée depuis plusieurs décennies, au Japon comme à l’international.

Une justice où l’aveu conserve une place centrale

Parmi les critiques les plus fréquentes figure l’importance accordée à l’aveu dans les enquêtes pénales.

Les suspects peuvent être placés en détention pendant plusieurs semaines avant leur procès et faire l’objet d’interrogatoires répétés. Pour les autorités japonaises, ces procédures participent à l’efficacité des enquêtes et à la manifestation de la vérité.

Leurs détracteurs y voient au contraire une pression psychologique susceptible de fragiliser les personnes mises en cause.

Cette controverse a donné naissance à une expression devenue célèbre : la « justice de l’otage ». Utilisé par certains avocats et défenseurs des droits humains, ce terme désigne un système dans lequel la détention prolongée serait parfois utilisée pour obtenir des aveux ou favoriser la coopération des suspects.

Les autorités japonaises contestent cette interprétation. Néanmoins, les critiques n’ont jamais complètement disparu.

L’affaire Runa intervient dans ce contexte particulier, ce qui explique l’attention qu’elle suscite aujourd’hui.

Le poids du collectif

Pour comprendre la persistance de ces débats, il faut également regarder au-delà des tribunaux.

Le Japon est une société où la cohésion du groupe occupe une place essentielle. Dès l’enfance, l’individu apprend à tenir compte des autres, à éviter les conflits ouverts et à privilégier l’harmonie collective.

Cette culture a largement contribué à façonner le Japon contemporain.

Elle participe à la sécurité des espaces publics, au respect des biens communs et à une discipline sociale qui impressionne souvent les visiteurs étrangers.

Mais certains observateurs estiment que cette même logique peut parfois rendre plus difficile la contestation de l’autorité ou l’expression du désaccord.

Lorsqu’une personne se retrouve accusée, la pression sociale ne provient pas uniquement de l’institution judiciaire. Elle peut aussi venir du regard porté par le groupe, de la peur de perdre sa réputation ou d’être exclue d’un cadre collectif auquel l’individu accorde traditionnellement une grande importance.

Dans ce contexte, l’aveu possède une dimension qui dépasse la seule question juridique. Il peut également être perçu comme une manière de rétablir un équilibre rompu.

Une modernité aux racines traditionnelles

L’image du Japon est souvent associée à la technologie, à l’innovation et à la modernité.

Pourtant, le développement technologique d’un pays ne dit pas nécessairement tout de son fonctionnement social ou institutionnel.

Derrière les trains à grande vitesse, les robots et les métropoles futuristes, le Japon reste profondément marqué par son histoire, ses hiérarchies et certaines valeurs traditionnelles.

Le respect de l’autorité, la discipline collective et la recherche du consensus continuent d’influencer de nombreux aspects de la vie publique.

Cette réalité se retrouve dans le monde du travail, dans le système éducatif et, selon certains spécialistes, dans le fonctionnement de la justice.

Elle contribue à expliquer pourquoi certaines pratiques contestées à l’étranger continuent de bénéficier d’un soutien significatif au sein de la société japonaise.

Une image parfois idéalisée

Le regard porté par les Occidentaux sur le Japon est souvent marqué par une forme de fascination.

Cette admiration repose sur des réalités tangibles. Le pays demeure l’une des sociétés les plus sûres et les plus organisées du monde.

Mais comme toute fascination, elle peut conduire à simplifier une réalité plus complexe.

Le Japon n’est ni un paradis social exempt de contradictions ni une société oppressive telle que la décrivent parfois ses détracteurs. Comme toutes les démocraties développées, il est traversé par des débats, des tensions et des remises en question.

L’affaire Runa rappelle précisément que derrière l’image séduisante qui attire chaque année des millions de visiteurs se trouvent aussi des interrogations profondes sur le fonctionnement de certaines institutions.

L’histoire de cette adolescente ne résume évidemment pas le Japon.

Aucun pays ne peut être réduit à un fait divers, aussi tragique soit-il.

Mais certaines affaires permettent de mieux comprendre les tensions qui traversent une société. Celle de Runa oblige à regarder au-delà des clichés, qu’ils soient élogieux ou accusateurs.

Elle rappelle surtout qu’un système se juge autant à sa capacité à maintenir l’ordre qu’à la manière dont il traite ceux qui se retrouvent confrontés à son pouvoir.

Pour le Japon, admiré dans le monde entier pour son efficacité et sa stabilité, la question mérite d’autant plus d’être posée.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Gaza : un rapport de l’ONU sur des exécutions imputées au Hamas met au jour des victimes oubliées

Les guerres fabriquent leurs héros, leurs bourreaux et leurs symboles. Elles fabriquent aussi des silences. Dans le vacarme des bombes et la bataille des récits, certaines morts s’imposent à la conscience du monde tandis que d’autres demeurent à la périphérie de l’attention collective. Une enquête des Nations unies vient rappeler que, derrière les chiffres et les positions de principe, il existe des vies qui échappent aux grilles de lecture les plus commodes.

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Une commission d’enquête indépendante mandatée par l’ONU accuse des forces affiliées au Hamas d’avoir exécuté, torturé ou violemment agressé des Palestiniens dans la bande de Gaza entre 2024 et 2026. Des révélations sensibles qui mettent en lumière une réalité souvent éclipsée : celle de Palestiniens victimes de violences imputées à des acteurs palestiniens, au cœur d’un conflit déjà marqué par une catastrophe humanitaire sans précédent.

Le rapport a été rendu public début juin par la Commission internationale indépendante d’enquête sur les territoires palestiniens occupés, y compris Jérusalem-Est, et Israël. Créée sous l’égide du Conseil des droits de l’homme des Nations unies, cette instance est chargée de documenter les violations présumées du droit international commises par l’ensemble des parties impliquées dans le conflit.

Selon ses conclusions, les enquêteurs ont recensé 249 cas de punitions extrajudiciaires dans la bande de Gaza entre août 2024 et janvier 2026. Ces violences auraient fait 108 morts et 384 blessés.

La commission affirme qu’une partie de ces exactions peut être attribuée à des structures liées au Hamas, notamment les Brigades Al-Qassam, mais aussi à certaines unités de police et de sécurité opérant sous l’autorité de facto du mouvement islamiste dans l’enclave palestinienne.

Les victimes étaient accusées de faits très divers : collaboration présumée avec Israël, détournement de l’aide humanitaire, pillages, trafic de drogue, opposition politique ou appartenance à des groupes rivaux.

Le rapport décrit des méthodes particulièrement brutales. Des hommes auraient été battus à coups de barres métalliques ou de briques, délibérément blessés par balle aux jambes, humiliés publiquement ou exécutés sans procès. Dans plusieurs cas, ces violences se seraient déroulées devant des témoins, parfois des enfants.

Parmi les épisodes documentés figure notamment l’exécution de plusieurs hommes près de l’hôpital Al-Shifa, à Gaza-ville, ainsi qu’une autre mise à mort publique de personnes présentées comme des collaborateurs présumés.

Le Hamas n’a, à ce stade, pas répondu officiellement aux accusations détaillées contenues dans le rapport.

Ces révélations interviennent dans un contexte où la bande de Gaza demeure plongée dans une crise d’une ampleur historique. Depuis le début de la guerre déclenchée après les attaques du 7 octobre 2023, le territoire a subi des destructions massives, des déplacements forcés de population, l’effondrement d’une grande partie de ses infrastructures civiles et une dégradation dramatique des conditions de vie de ses habitants.

La portée de ce rapport dépasse toutefois le simple inventaire des violences qu’il recense.

Depuis le début du conflit, le débat international s’est progressivement enfermé dans des lectures concurrentes. D’un côté, ceux qui voient avant tout Gaza à travers le prisme des bombardements israéliens et de la catastrophe humanitaire qu’ils ont provoquée. De l’autre, ceux qui considèrent que toute compréhension du conflit doit d’abord partir des crimes commis par le Hamas.

Ces deux récits ne sont pas nécessairement faux. Ils deviennent problématiques lorsqu’ils prétendent à l’exclusivité.

Car les Palestiniens évoqués dans cette enquête occupent une place inconfortable. Ils ne correspondent ni à l’image de victimes absolues de la guerre ni à celle de combattants engagés dans les affrontements. Certains étaient peut-être coupables des faits qui leur étaient reprochés, d’autres non. Mais tous avaient en commun d’être privés d’un procès, d’une défense et, parfois, de leur vie.

Leur histoire rappelle une évidence que les conflits contemporains tendent à faire oublier : la souffrance humaine ne se distribue pas selon les lignes idéologiques que les opinions publiques tracent à distance.

Reconnaître ces victimes ne revient pas à minimiser les souffrances causées par l’offensive israélienne à Gaza. De la même manière, dénoncer les destructions massives et les pertes civiles palestiniennes n’implique pas de détourner le regard lorsque des abus sont imputés à des acteurs palestiniens.

L’exigence de vérité suppose précisément de résister à cette tentation du tri sélectif de la compassion.

Au-delà du Proche-Orient, cette enquête interroge notre rapport aux conflits contemporains. Sommes-nous encore capables d’accueillir des faits qui compliquent nos certitudes ? D’accorder une égale dignité aux victimes, même lorsque leur existence dérange les récits auxquels nous avons adhéré ?

À l’ère des appartenances idéologiques et des mobilisations instantanées, la complexité est souvent perçue comme une gêne. Pourtant, c’est peut-être dans cette zone d’inconfort que le journalisme trouve encore sa raison d’être.

Dans les guerres, il y a des morts qui deviennent des symboles et d’autres qui demeurent sans visage. Le rapport des Nations unies ne redistribue ni les responsabilités ni les souffrances d’un conflit déjà dévastateur. Il rappelle simplement qu’au sein même d’une tragédie collective, certaines victimes disparaissent derrière les récits que chacun préfère défendre.

Leur rendre une place dans le récit du monde n’est pas un exercice d’équilibre entre les camps. C’est une exigence de justice, de rigueur et, peut-être avant tout, d’humanité.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Migration : Paris soutient le nouveau dispositif européen de centres de retour dans des pays tiers

En validant la création de centres de retour hors de ses frontières, l’Union européenne ouvre une nouvelle séquence dans sa politique migratoire. Saluée par la France, cette réforme vise à accélérer les expulsions de migrants en situation irrégulière. Derrière cette évolution juridique se dessine toutefois un changement plus profond : l’Europe cherche désormais à externaliser une partie de la gestion des personnes qu’elle ne souhaite plus accueillir sur son territoire.

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Le Parlement européen et les États membres de l’Union européenne sont parvenus à un accord sur un nouveau règlement destiné à renforcer l’efficacité des procédures de retour des migrants en situation irrégulière. Parmi les mesures adoptées figure la possibilité de transférer certains migrants déboutés vers des centres de retour installés dans des pays tiers partenaires. Une orientation immédiatement saluée par la France, qui y voit un moyen de rendre les expulsions plus effectives. Mais au-delà de la réponse apportée aux préoccupations migratoires des États membres, cette réforme soulève des questions juridiques, diplomatiques et géopolitiques qui dépassent largement le cadre européen.

L’accord conclu à Bruxelles marque une étape importante dans la mise en œuvre du Pacte européen sur la migration et l’asile. Les institutions européennes justifient cette réforme par la nécessité d’améliorer l’exécution des décisions de retour.

Selon la Commission européenne, une part importante des obligations de quitter le territoire prononcées chaque année ne débouche pas sur un départ effectif. Plusieurs États membres dénoncent depuis longtemps ce qu’ils considèrent comme l’une des principales faiblesses du système migratoire européen.

Le nouveau règlement vise ainsi à harmoniser les procédures entre les pays de l’Union, à renforcer la coopération entre administrations nationales et à accélérer les expulsions. Son volet le plus sensible concerne cependant la création de centres de retour dans des pays tiers.

Concrètement, des migrants dont la demande d’asile a été rejetée ou dont le séjour n’est plus autorisé pourraient être transférés vers ces structures avant leur retour définitif vers leur pays d’origine. Le texte ouvre également la possibilité de conclure des accords avec des États non membres de l’Union pour accueillir ces centres.

La France a accueilli favorablement cette évolution. Pour Paris, ce nouveau cadre juridique pourrait contribuer à améliorer l’application des décisions administratives de retour et à renforcer la crédibilité de la politique migratoire européenne.

Le soutien français rejoint celui d’autres gouvernements européens qui plaident depuis plusieurs années pour un durcissement des mécanismes de contrôle migratoire.

Si l’accord est présenté comme une réponse technique à la faible efficacité des expulsions, il traduit en réalité une évolution plus profonde de la stratégie européenne.

Depuis la crise migratoire de 2015, l’Union européenne a progressivement renforcé ses frontières extérieures, accru les moyens de surveillance maritime et multiplié les accords avec des pays de transit. Le nouveau règlement franchit une étape supplémentaire : il ne s’agit plus seulement de limiter les entrées irrégulières, mais de déplacer hors du territoire européen une partie de la gestion des migrants déboutés.

Cette logique d’externalisation répond à plusieurs objectifs. Elle permet aux gouvernements européens d’afficher une plus grande fermeté dans un contexte où les questions migratoires occupent une place centrale dans les débats politiques nationaux. Elle vise également à contourner certaines difficultés rencontrées lors des expulsions, notamment lorsque les pays d’origine refusent de coopérer ou tardent à délivrer les documents nécessaires au retour de leurs ressortissants.

Cependant, cette stratégie soulève de nombreuses interrogations. Les organisations de défense des droits humains redoutent un affaiblissement des garanties juridiques offertes aux migrants. D’autres observateurs s’inquiètent des conditions d’accueil dans les pays tiers et des responsabilités qui incomberaient aux États européens en cas de violations des droits fondamentaux.

La réforme pose également une question plus large : jusqu’où l’Union européenne est-elle prête à transférer hors de ses frontières la gestion de phénomènes qui relèvent traditionnellement de sa souveraineté ?

Les conséquences de cette réforme pourraient se faire sentir bien au-delà du continent européen. Plusieurs pays africains sont déjà évoqués parmi les partenaires potentiels susceptibles d’accueillir de tels centres, même si aucun accord officiel n’a encore été annoncé.

Cette perspective ouvre un nouveau chapitre dans les relations entre l’Europe et ses voisins. Elle pourrait placer certains États africains au cœur de la politique migratoire européenne et transformer la question des migrations en un enjeu diplomatique encore plus sensible qu’aujourd’hui.

En soutenant le nouveau dispositif européen de centres de retour dans des pays tiers, la France s’inscrit dans une dynamique plus large de durcissement des politiques migratoires au sein de l’Union européenne. Présentée comme un moyen d’améliorer l’efficacité des expulsions, la réforme marque surtout un changement d’approche : l’Europe ne cherche plus uniquement à contrôler ses frontières, elle entend désormais externaliser une partie de la gestion des migrants qu’elle ne souhaite pas maintenir sur son territoire. Une évolution dont les implications politiques, juridiques et géopolitiques continueront d’alimenter le débat dans les années à venir.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Afghanistan : un nouveau code pénal encadre les violences domestiques et redéfinit l’ordre juridique

Un texte de loi ne se contente jamais d’organiser des sanctions. Il dit ce qu’un pouvoir considère comme tolérable, condamnable ou secondaire. En Afghanistan, l’adoption d’un nouveau code pénal par les autorités talibanes marque une étape décisive dans la restructuration du système juridique du pays.

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Promulgué sans processus parlementaire ni consultation publique, le nouveau code pénal afghan précise le traitement des violences domestiques et redéfinit plusieurs infractions liées au comportement familial et social. Ses dispositions, qui prévoient des seuils restrictifs pour caractériser certaines violences et fixent des peines limitées, suscitent des réactions internationales. Au-delà de la controverse, le texte révèle une recomposition institutionnelle plus large du droit afghan depuis le retour au pouvoir des talibans en 2021.

Depuis la prise de Kaboul par les talibans en août 2021, l’Afghanistan a engagé une transformation progressive de son architecture juridique. Les textes adoptés sous la République islamique soutenue par la communauté internationale ont été progressivement remplacés ou amendés afin d’aligner la législation sur l’interprétation du droit islamique défendue par les nouvelles autorités.

Le nouveau code pénal, entré en application au début de l’année 2026, constitue la première codification d’ensemble depuis ce changement de régime. Il rassemble et formalise des règles auparavant appliquées de manière disparate par les juridictions religieuses.

Concernant les violences domestiques, le texte précise les conditions dans lesquelles une agression peut être poursuivie. Selon les dispositions rendues publiques, la qualification pénale dépend notamment de la preuve de blessures constatables et documentées. Les peines prévues demeurent limitées dans leur durée. Par ailleurs, d’autres articles encadrent strictement la mobilité et l’autonomie des femmes dans l’espace familial, prévoyant des sanctions en cas de non-respect de certaines obligations définies par le code.

Le texte n’a pas été soumis à un débat public national. Les tribunaux l’appliquent désormais dans un contexte institutionnel profondément remanié, où les magistrats religieux disposent d’une large marge d’interprétation.

L’enjeu dépasse la seule question des violences conjugales. Il concerne la nature même du système juridique afghan.

Premièrement, le nouveau code pénal traduit une centralisation normative. Là où, depuis 2001, coexistait un droit d’inspiration civile et des références religieuses, le pouvoir taliban opère une clarification idéologique : la norme religieuse devient la source principale de légitimité juridique. Le droit n’est plus conçu comme un compromis entre traditions, standards internationaux et institutions modernes, mais comme l’expression d’un ordre moral défini par l’autorité en place.

Deuxièmement, le traitement des violences domestiques révèle une hiérarchie des priorités pénales. En fixant des seuils précis et des peines limitées, le code délimite le champ de l’intervention judiciaire dans la sphère familiale. Cette approche s’inscrit dans une conception où la famille constitue une unité régie prioritairement par l’autorité masculine, et où l’État intervient de manière restreinte.

Troisièmement, cette évolution juridique a une portée diplomatique. L’Afghanistan demeure largement isolé sur la scène internationale. Les Nations unies et plusieurs organisations non gouvernementales ont exprimé leurs préoccupations quant à la protection des droits fondamentaux. Or la reconnaissance internationale du régime taliban reste conditionnée, pour de nombreux États, à des garanties minimales en matière de droits des femmes et d’accès à la justice.

Enfin, il convient de replacer cette réforme dans une perspective comparative. Plusieurs pays à majorité musulmane appliquent des systèmes juridiques combinant droit civil et droit religieux. La spécificité afghane tient à l’absence actuelle de contre-pouvoirs institutionnels et à la concentration de l’autorité normative entre les mains du pouvoir exécutif et religieux.

La trajectoire juridique de l’Afghanistan soulève une question centrale : un État peut-il durablement s’inscrire dans les circuits diplomatiques et économiques internationaux tout en assumant une rupture aussi nette avec les standards contemporains de protection des droits fondamentaux ?

La réponse dépendra autant de l’évolution interne du régime que des choix des puissances régionales et des bailleurs internationaux. Entre isolement prolongé et recherche pragmatique de reconnaissance, Kaboul devra arbitrer.

Le nouveau code pénal afghan ne se limite pas à un ajustement technique du droit. Il formalise une vision politique et sociale de l’ordre public, dans laquelle la régulation des relations familiales occupe une place déterminante.

En encadrant strictement la qualification et la sanction des violences domestiques, le texte offre une lecture précise des priorités du pouvoir taliban. Comprendre cette réforme, c’est mesurer la profondeur de la transformation institutionnelle engagée depuis 2021 et ses implications pour l’avenir juridique et diplomatique du pays.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Afghanistan : la police de la vertu contrôle barbes et coupes de cheveux

À Kaboul et dans plusieurs provinces afghanes, la police de la vertu impose désormais des normes strictes sur l’apparence masculine. Les barbiers et les hommes doivent se conformer à des règles sur la longueur des barbes et des cheveux, sous peine de sanctions.

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Depuis le retour des Taliban au pouvoir, le Ministère pour la Propagation de la Vertu et la Prévention du Vice renforce le contrôle social, jusque dans les détails de l’apparence personnelle. Les nouvelles mesures touchent hommes et barbiers, et illustrent la manière dont le régime exerce son autorité sur la vie quotidienne des citoyens.

Les règles récemment appliquées par la police de la vertu imposent aux hommes de faire pousser leur barbe au‑delà d’une certaine longueur et d’éviter des coupes de cheveux jugées « non conformes ». Les barbiers qui pratiquent des tailles jugées inadéquates risquent détentions et sanctions, certains ayant été retenus plusieurs jours par les autorités.

Dans la province de Khost, des fonctionnaires civils ont également été interrogés ou licenciés pour ne pas respecter les normes capillaires établies par le régime. Cette politique ne se limite pas aux lieux publics : elle s’étend aux institutions et montre l’importance que les Taliban accordent à l’obéissance et à la conformité visible dans tous les aspects de la vie sociale.

Selon les rapports de l’ONU et de plusieurs médias internationaux, la surveillance capillaire s’inscrit dans un ensemble plus large de restrictions, comprenant l’obligation de respecter la prière, le port de vêtements conformes et des limitations strictes sur la liberté des femmes. Les interventions de la police de la vertu affectent directement la vie professionnelle et sociale des citoyens ordinaires, tout en s’inscrivant dans une stratégie de régulation étendue.

La fixation sur l’apparence, comme la longueur de la barbe ou la coupe des cheveux, dépasse la simple dimension esthétique. Elle constitue un outil de contrôle social et politique. En rendant visibles les signes d’obéissance aux normes du régime, le pouvoir affirme son autorité et impose une discipline collective.

Cette politique crée un climat de peur et de vigilance. Les citoyens et les barbiers doivent surveiller en permanence leur comportement pour éviter sanctions et détentions, ce qui limite leur liberté individuelle et leur autonomie professionnelle. Pour les jeunes hommes, en particulier, ce contrôle peut renforcer le sentiment d’insécurité et de vulnérabilité.

D’un point de vue international, ces mesures illustrent une tension entre souveraineté nationale et respect des droits fondamentaux. L’ingérence dans l’apparence personnelle et la régulation des comportements quotidiens soulignent le contrôle étendu exercé par le régime sur la population, avec des implications directes sur la liberté individuelle et la dignité humaine.

Au‑delà de l’Afghanistan, ce phénomène soulève des questions sur les limites de l’intervention de l’État dans la vie privée et sur la manière dont des régimes peuvent utiliser des normes culturelles ou religieuses pour renforcer leur contrôle social. L’exemple afghan montre comment des aspects apparemment mineurs, comme barbe ou coupe de cheveux, deviennent des instruments de discipline politique et de régulation de la société.

La situation invite également à réfléchir sur les conséquences à long terme pour les jeunes générations et la cohésion sociale. Dans un pays marqué par des décennies de conflit, la normalisation de la surveillance et du contrôle des comportements peut avoir des effets durables sur la culture, les relations interpersonnelles et la perception de l’autorité.

La mise en application de normes strictes sur la barbe et les cheveux en Afghanistan n’est pas un simple détail de la vie quotidienne. Elle révèle la manière dont la police de la vertu devient un instrument de contrôle social et politique, affectant la liberté individuelle, la vie professionnelle et les comportements quotidiens. Ce phénomène illustre les défis contemporains auxquels la société afghane est confrontée, entre obéissance aux normes religieuses, autorité étatique et protection des droits fondamentaux.

Celine Dou, pour la Boussole-infos