Des chercheurs déchiffrent une mystérieuse formule chimique dans un ancien texte chinois!

Deux chercheurs d’Oxford ont réussi à déchiffrer six formules chimiques décrites dans l’ancien livre chinois « Kaogong ji ».

Restées indéchiffrées depuis un siècle, celles-ci indiquent la recette pour la fabrication de pièces en bronze, objets les plus prestigieux de l’époque dans cette partie du monde. (source : Sciences Avenir).

Depuis plus d’un siècle, les archéologues ont étudié leurs significations. Six formules chimiques du « Kaogong ji », un ouvrage écrit en Chine entre le IIIe et le Ve siècle avant l’ère commune. et considérée comme la plus ancienne encyclopédie technique connue à ce jour, enfin décodée par deux chercheurs de l’Université d’Oxford, au Royaume-Uni. Correspondant aux mystérieuses « recettes » de fabrication d’objets en bronze, notamment d’armes, des récipients, des cloches ou encore d’instruments de musique, ce qui révèlent que la métallurgie de l’empire chinois à cette époque était en réalité plus compliquée qu’on ne le pense.

Le « Kaogong Ji », qui peut être traduit par le « Livre des divers métiers » ou le « Registre des artisans », fait partie d’un ensemble d’archives détaillées sur les débuts du régime impérial, que les scientifiques tentent de décoder depuis les années 1920. Il est intégré à un livre plus important – « Zhou Li « ou « Les Rites de Zhou » -, sorte de guide dans la gestion d’un État au sein duquel sont notamment détaillés tous les rôles des administrateurs nécessaires au fonctionnement du pays. « Il s’agit en quelque sorte d’un manuel sur l’art de gouverner, destiné à guider l’élite dirigeante », explique, à Sciences et Avenir, le professeur Mark Pollard, archéologue spécialisé dans l’étude des matériaux et de leurs processus biochimiques de fabrication, qui cosigne les travaux parus le 10 août 2022 dans la revue « Antiquity ».

Dans l’ouvrage, les six formules pour obtenir différentes formes d’objets en bronze sont exposées de la façon suivante : « Prenez tant de Jin et mélangez avec tant de Xi. » Si le procédé semble simple, il est aussi très vague : aucun ingrédient correspondant à Jin et Xi n’est mentionné. « Aussi a-t-on toujours supposé que Jin était du cuivre et Xi de l’étain, deux composants clé du bronze, bien que l’on se soit rendu compte il y a longtemps que les compositions obtenues dans le cadre de reconstitutions ne correspondaient en rien aux compositions connues des objets en bronze de la dynastie Zhou », détaille Mark Pollard. « On a donc fini par penser que les recettes étaient une sorte de ‘fiction administrative’ destinée à satisfaire l’État plutôt que de réelles formules chimiques. »

Aujourd’hui, les recherches effectuées par Mark Pollard et Ruiliang Liu révèlent que Jin et Xi seraient en réalité des alliages préfabriqués, et non pas des métaux purs comme il avait toujours été suggéré. Ainsi, les premiers bronzes chinois auraient été bel et bien produits de la manière énoncée dans l’ouvrage. « Nous savons depuis longtemps que ces bronzes sont principalement des alliages ternaires (cuivre- plomb-étain) », affirme Mark Pollard. « Or, il aurait été impossible de fabriquer un alliage ternaire à partir de deux ingrédients purs, d’autant que les niveaux de plomb [dans les bronzes d’époque] sont généralement plus élevés que ce à quoi l’on pourrait s’attendre s’il s’agissait d’une simple ‘impureté' ».

Les deux archéologues, qui considèrent leurs résultats comme « relevant simplement du bon sens », se sont appuyés sur la chimie de la monnaie pré-Qin (c’est-à-dire avant l’unification de la Chine en 221 avant J.-C.) pour arriver à la conclusion suivante : la façon la plus simple de parvenir à cette monnaie était de mélanger deux alliages préparés à l’avance – essentiellement du bronze (Cu/Sn/Pb) et un mélange de cuivre et de plomb (Cu/Pb). « Cela correspond aux recettes données dans le Kaogong Ji. »

Malgré l’apparente simplicité de cette découverte, elle n’en reste pas moins surprenante pour les chercheurs. Si elle était confirmée, elle signifierait qu’il existait une étape supplémentaire dans la chaîne d’approvisionnement en métaux des centres impériaux qui contrôlaient généralement la production de bronze. Ces centres, comme ceux d’Anyang, Loyang ou Xian, étaient éloignés des sources de métal, situées au sud, le long du fleuve Yangtze, ou au nord et à l’ouest, vers les régions frontalières. « Nous avions précédemment envisagé un système dans lequel l’extraction et la fusion étaient effectuées dans ces régions éloignées, et le métal obtenu transporté vers les centres pour la coulée du bronze », expose Mark Pollard. Désormais, l’existence supposée d’alliages préparés à l’avance introduit une autre étape dans cette chaîne d’approvisionnement. « Où la pré-préparation était-elle effectuée, et pourquoi ? », s’interroge le spécialiste.

Parce que le bronze était le « métal stratégique » des dynasties Shang et Zhou, « non pas pour fabriquer des armes comme en Occident, mais pour produire des bronzes rituels, grâce auxquels l’élite communiquait avec les dieux et les ancêtres », ces conclusions pourraient également avoir d’importantes implications dans l’histoire économique de la Chine antique : le contrôle du bronze était indéniablement la clé du pouvoir impérial. D’un point de vue plus philosophique, le développement de nos connaissances sur le métal de cette époque devrait nous permettre de mieux comprendre comment les Chinois de l’Antiquité voyaient le monde – « par exemple, ils pensaient – comme la plupart des sociétés anciennes – que l’étain et le plomb étaient la même chose, mais dans des états de pureté différents ». Aujourd’hui, le terme « Jin » signifie « or » en chinois. Le changement de signification de ce terme au fil du temps pourrait là encore être mieux cerné.

Hélène De Branco

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