Madagascar: les communautés paysannes menacées par le chantier de la première autoroute du pays

À Madagascar, c’est un projet emblématique mais controversé. Voulue par les autorités, la première autoroute qui va relier la capitale Antananarivo au principal port, Tamatave est présentée par le gouvernement, comme un levier du développement de la grande Île. Cependant, les travaux de construction plongent des milliers de familles expropriées dans « une situation dramatique » ont alerté 110 organisation de la société civile. Sur place, les paysans ont témoigné à l’AFP, les conséquences des travaux de ce projet sur leurs vies, alors que gouvernement reste inflexible.

Âgée de 74 ans , Madeleine Razafindramiadana, observe avec inquiétude le ballet de bulldozer en train de remblayer les rizières en face de chez elle. Dans sa commune de d’Ambohimanga Rova, à une quinzaine de kilomètres au nord de la capitale, personne n’est venu informer les populations locales du tracé de l’autoroute. La malgache est sûre que ses parcelles n’échapperont pas au chantier. « Jusque-là, les terres nous permettraient de vivre dignement, la scolarisation des enfants en dépendait. Maintenant nous allons être démunis comme les sans- abris qui sont en ville. Nous ne profiterons pas de cette autoroute parce que nous n’avons même pas les moyens d’aller à Tamatave. Ce projet ne profitera pas au monde rural » se désole -t-elle.

Cela fait deux ans que d’autres paysans ont déjà perdu leurs champs et leurs rizières. Malgré les demandes de compensation, l’État n’est pas encore revenu vers eux . « Beaucoup de choses ont changé ici depuis qu’on a remblayé nos terres. Nous devons à présent cultiver sur les plaines, mais elles sont beaucoup moins fertiles. Avant, nous pouvions gagner 200 000 ariarys (39.12€) par semaine. Mais, ce revenu est divisé par 10 », déplore Andrianaivo Randimbison, père de quatre enfants. « Ce projet d’autoroute a un impact sur notre santé physique et mentale. Nos enfants font face à une insécurité alimentaire grandissante. Avant, quand le commerce marchait bien, on pouvait se permettre d’acheter de la viande une à deux fois par semaine, maintenant, c’est un luxe hors de portée » ajoute, le paysan.

Au marché local, les produits comme le riz et les légumes sont devenus rares, entraînant une hausse des prix sans précédent. Plusieurs paysans, après avoir été expropriés, ont décidé de rejoindre eux- mêmes le chantier afin de subvenir aux besoins de leurs familles. Contre 10 000 ariarys ( un petit peu moins d’ 1€) par jour, le constructeur égyptien « Samcrete » (maître d’œuvre du chantier) les emploie ponctuellement pour planter du gazon le long des talus de la future autoroute.

Les appels à « l’arrêt » des travaux lancés par les ONG

En mars, 110 organisations de la société civile malgache ont lancé l’appel au président de la République, Andry Rajoelina de suspendre immédiatement et temporairement les travaux de construction de cette autoroute. L’objectif étant de mener une concertation inclusive avec les communautés rurales concernées. Des milliers de familles sont aujourd’hui victimes d’expropriations brutales et se retrouvent privées de leurs moyens de subsistance, écrivaient les signataires de cet appelLes habitants de la commune d’Ambohimga, laquelle est touchée par le tracé de l’autoroute, ont rapporté que le projet a un impact potentiel sur la valeur culturelle du pays et sur le moyen de subsistance de la population. Il faut rappeler que la commune en question abrite le Rova d’Ambohimanga ( Palais d’Ambohimanga), un site inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO. Par ailleurs, plusieurs hectares de rizières sont aussi menacés par ce projet et les habitants militent pour une autre orientation afin de minimiser les impacts, ont révélé les ONG dans leur document.

Les organisations de la société civile ont fustigé le fait que les personnes expropriées n’aient pas reçu d’indemnisations préalables contrairement à ce que prévoit la Constitution. « On n’est pas contre le développement du pays, on pense que c’est une bonne idée d’avoir une autoroute qui puisse servir à tous, mais pas au détriment des communautés. Il faut que leur consentement soit libre, éclairé, pour que cela puisse se faire de façon humaine, éthique et équitable. C’est bien plus simple d’informer, de discuter, que de faire un forcing et d’arriver à un point où les gens sont tout simplement fatigués, fâchés, paniqués. Personne ne mérite ça », indiquait Mialisoa Randriamampianina, directrice exécutive de « Transparency International Madagascar » et porte-parole des signataires.

Les assurances des autorités

Face à ces nombreuses critiques, les autorités sont restées droites inflexibles. Dans un communiqué, Max Fontaine, ministre de l’Environnement, a assuré que toutes les procédures d’indemnisation ont été respectées et a promis que le tracé du deuxième tronçon de l’autoroute sera publié avant le lancement des travaux. « Le gouvernement fait vraiment les efforts pour exproprier le minimum de personnes sur ce projet. Le tracé a déjà été modifié suite à des concertations publiques où on a vu que certaines communautés étaient contre certains passages, qu’il y avait un certain patrimoine culturel ou des impacts trop forts sur l’environnement et la biodiversité. Nous sommes toujours à l’écoute s’il y a des revendications » avait-il déclaré. « L’autoroute n’est pas un projet contre les populations. Au contraire, elles vont en bénéficier. Il sera par exemple beaucoup plus facile pour les paysans de sortir des récoltes des villages ».

Promise en 2020 par le président Andry Rajoelina, pour un coût de construction de 924 millions de dollars, l’autoroute doit permettre de relier la capitale au grand port du pays en un laps de temps bien plus court que jusqu’à présent. Symbole de modernité, cette autoroute deux fois deux voies, dont la livraison est prévue en décembre 2027, réduira le coût de transport des marchandises et relancera l’économie, assurent les autorités malgaches

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