Homme, hétérosexuel… mais attiré par les hommes : le brouillage des identités sexuelles déroute les sociétés contemporaines

Pendant longtemps, les sociétés ont fonctionné avec des catégories relativement simples. Un homme était considéré comme hétérosexuel ou homosexuel. Les frontières semblaient claires, les identités stables, les rôles sociaux largement définis. Mais depuis plusieurs années, chercheurs, psychologues et sociologues observent une réalité beaucoup plus complexe : des hommes ayant des relations intimes avec d’autres hommes tout en continuant à se revendiquer hétérosexuels.

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Le phénomène n’est pas nouveau. Ce qui change aujourd’hui, c’est son ampleur, sa visibilité et le débat qu’il suscite dans des sociétés déjà traversées par de profondes transformations culturelles.

Dans les milieux universitaires, ces hommes sont souvent désignés sous le terme de “MSM”, pour “Men who have Sex with Men” hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes. Une expression apparue dans les recherches sur le VIH afin de distinguer les pratiques sexuelles de l’identité revendiquée. Car pour une partie des personnes concernées, avoir des relations avec des hommes ne signifie pas automatiquement être homosexuel.

Cette dissociation entre comportement et identité continue pourtant de dérouter une partie de l’opinion publique. Pour beaucoup, le raisonnement paraît contradictoire. Comment un homme peut-il entretenir des relations sexuelles avec d’autres hommes tout en refusant les catégories homosexuelle ou bisexuelle ? La question revient régulièrement dans les débats sur la sexualité contemporaine.

Les recherches récentes montrent cependant que le phénomène ne peut pas être réduit à une simple logique de déni. Dans plusieurs études publiées entre 2022 et 2025 aux États-Unis d’Amérique, au Royaume-Uni, en Afrique du Sud ou encore au Brésil, certains hommes interrogés expliquent continuer à se percevoir comme hétérosexuels parce que leur vie affective, familiale ou émotionnelle reste principalement tournée vers les femmes. D’autres affirment ne pas se reconnaître dans l’univers culturel associé à l’identité gay. Chez certains, il s’agit de pratiques occasionnelles vécues en marge de leur identité sociale.

Mais derrière ces explications apparaît aussi un facteur beaucoup plus profond : le poids persistant des normes sociales et de la masculinité traditionnelle.

Dans de nombreuses sociétés, l’hétérosexualité reste étroitement liée à l’image de l’homme viril, du père de famille et de l’autorité masculine. À l’inverse, l’homosexualité masculine demeure parfois associée à une forme de marginalisation sociale ou à une remise en cause de la virilité. Pour certains hommes, accepter publiquement une identité homosexuelle ou bisexuelle reviendrait donc à bouleverser leur place dans la famille, la religion ou la communauté.

Le phénomène est particulièrement observé dans les milieux conservateurs, religieux ou fortement marqués par les codes masculins traditionnels. Plusieurs chercheurs états-uniens évoquent même une “identité compartimentée” : une vie publique conforme aux attentes sociales d’un côté, une sexualité cachée de l’autre.

Internet a profondément accéléré cette évolution. Les applications de rencontres et les réseaux sociaux permettent désormais à des hommes mariés ou socialement perçus comme hétérosexuels d’entretenir des relations discrètes sans fréquenter les espaces LGBT traditionnels. Des sociologues parlent d’une “sexualité invisible numérisée”, facilitée par l’anonymat des plateformes mobiles.

En Afrique également, le sujet reste largement tabou mais les recherches commencent à émerger. Au Nigeria, au Kenya, en Afrique du Sud ou au Cameroun, plusieurs études montrent que de nombreux hommes concernés refusent l’étiquette homosexuelle, parfois perçue comme étrangère aux représentations culturelles locales. Dans certains contextes, ce ne sont pas les catégories occidentales “gay”, “bi” ou “straight” qui structurent la perception de la sexualité, mais plutôt les rôles sociaux, la discrétion ou le maintien des obligations familiales.

Cette évolution s’inscrit dans un mouvement plus large qui dépasse largement la question de l’homosexualité masculine. Depuis une dizaine d’années, les sociétés occidentales voient se multiplier les débats autour des identités sexuelles et de genre. Pour certains observateurs, cette transformation traduit une meilleure reconnaissance de réalités humaines longtemps tues ou marginalisées. Pour d’autres, elle nourrit au contraire un sentiment de confusion et de brouillage des repères traditionnels autour de la sexualité et de l’identité.

C’est précisément cette tension qui traverse aujourd’hui les débats contemporains : d’un côté, une revendication croissante du droit à l’autodéfinition individuelle ; de l’autre, une partie de la société qui peine à suivre l’évolution rapide des catégories identitaires et des nouvelles représentations de la sexualité.

Le sujet dépasse donc largement la seule question des pratiques sexuelles. Il touche à des enjeux plus vastes : la place de la masculinité dans les sociétés modernes, le poids du regard social, l’affaiblissement des cadres traditionnels et la difficulté croissante à définir des identités stables dans un monde de plus en plus individualisé.

Derrière ces hommes qui se disent hétérosexuels tout en entretenant des relations avec d’autres hommes, c’est finalement une société entière en pleine redéfinition de ses repères qui apparaît en filigrane.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

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