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Eswatini : jeux d’argent, fraude numérique… les raisons invoquées par la Chine suffisent-elles pour demander à ses ressortissants de partir alors que le royaume entretient des relations diplomatiques avec Taïwan ?

Le 25 août, la Chine a demandé à ses ressortissants de quitter l’Eswatini « dès que possible », en invoquant une situation sécuritaire jugée préoccupante. Le royaume d’Afrique australe conteste pourtant cette présentation de la situation. Quelques mois après la visite du président taïwanais Lai Ching-te à Mbabane, cette alerte sécuritaire intervient dans un pays qui demeure le seul État africain à entretenir des relations diplomatiques officielles avec Taïwan.

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Pékin invoque la multiplication des fraudes numériques, les jeux d’argent illégaux et les risques pour l’ordre public. Le gouvernement eswatinien reconnaît l’existence d’opérations contre des réseaux criminels, mais refuse que ces faits servent à présenter le royaume comme une menace sécuritaire générale. Entre ces deux lectures, une donnée diplomatique pèse lourd : l’Eswatini continue de reconnaître Taipei, alors que la Chine considère Taïwan comme une partie de son territoire et refuse les relations diplomatiques de ses partenaires avec l’île.

Pékin parle de sécurité

Le ministère chinois des Affaires étrangères n’a pas présenté son avertissement comme une mesure diplomatique contre l’Eswatini.

Dans son avis du 25 août, Pékin évoque une situation sécuritaire « complexe », la présence de fraudes numériques et d’activités illégales liées aux jeux d’argent. Les ressortissants chinois sont invités à ne pas se rendre dans le royaume dans l’immédiat. Ceux qui y résident déjà sont appelés à quitter le pays ou à rejoindre des zones jugées plus sûres, notamment en Afrique du Sud.

Le ton est inhabituellement ferme. Pékin estime que les risques pour les ressortissants chinois sont suffisamment importants pour recommander leur départ et avertit que l’assistance consulaire pourrait elle-même être retardée en cas d’incident.

Sur le papier, la justification est donc sécuritaire.

Mais la question est de savoir si la situation du pays justifie une consigne aussi radicale.

L’Eswatini n’est pas épargné par la criminalité numérique

Il serait pourtant faux d’écarter d’un revers de main les arguments chinois.

Depuis plusieurs mois, les autorités eswatiniennes s’attaquent à des réseaux internationaux de criminalité numérique et de jeux d’argent clandestins. Une vaste opération menée au premier semestre a conduit à l’arrestation de plus de 200 personnes soupçonnées d’être liées à des activités de jeux en ligne illégaux, de fraude et de blanchiment d’argent.

Les opérations ont notamment visé des installations utilisées pour des escroqueries numériques, dont les méthodes reposent parfois sur l’établissement de relations de confiance avec les victimes avant leur dépouillement. Des ressortissants étrangers, notamment chinois, figuraient parmi les personnes interpellées.

Cette réalité donne une base concrète à l’argument sécuritaire avancé par Pékin.

Mais elle ne permet pas, à elle seule, de conclure que l’ensemble de l’Eswatini serait devenu un territoire dangereux pour les ressortissants chinois.

C’est précisément sur ce point que le gouvernement du royaume a réagi.

Le gouvernement eswatinien conteste la lecture chinoise

Le 26 août, les autorités eswatiniennes ont rejeté l’idée que le pays présenterait un risque sécuritaire exceptionnel ou généralisé.

La porte-parole par intérim du gouvernement, Thabile Mdluli, a reconnu à la Chine le droit d’adresser à ses ressortissants les recommandations consulaires qu’elle juge nécessaires. Mais elle a contesté la manière dont la situation du royaume était décrite, estimant que cette présentation ne correspondait pas aux faits observés sur le terrain.

La nuance est importante.

Mbabane ne nie pas les opérations contre la criminalité. Elle refuse que celles-ci soient assimilées à une situation d’insécurité générale.

Autrement dit, les deux parties ne décrivent pas nécessairement deux réalités différentes. Elles ne leur donnent simplement pas le même poids.

Puis il y a Taïwan

C’est ici que l’affaire dépasse la seule question de la sécurité.

L’Eswatini est le seul pays africain à entretenir encore des relations diplomatiques officielles avec Taïwan. Cette position en fait un cas particulier sur le continent et un partenaire diplomatique précieux pour Taipei.

En mai, le président taïwanais Lai Ching-te s’est rendu dans le royaume pour une visite d’État de trois jours. Il y a rencontré le roi Mswati III et participé à la signature de plusieurs accords et engagements de coopération. Taipei et Mbabane ont notamment annoncé vouloir approfondir leur coopération dans l’énergie, l’industrie, l’agriculture, la santé et les technologies.

La visite n’avait d’ailleurs rien d’anodin.

Elle avait été précédée d’un épisode diplomatique inhabituel. Le déplacement initialement prévu en avril avait été reporté après que les Seychelles, Maurice et Madagascar eurent retiré leurs autorisations de survol à l’avion transportant le président taïwanais. Taipei avait accusé Pékin d’avoir exercé des pressions sur ces pays. La Chine avait rejeté cette accusation tout en saluant leur attachement au principe d’une seule Chine.

Lai Ching-te a finalement gagné l’Eswatini en mai, par un itinéraire modifié.

Quelques mois plus tard, Pékin demande à ses ressortissants de quitter ce même royaume.

Une coïncidence que le contexte diplomatique rend difficile à ignorer

Rien, dans l’avis chinois du 25 août, ne permet d’affirmer officiellement que Taïwan constitue le motif de la décision.

Pékin parle de fraude numérique, de jeux d’argent illégaux et de sécurité publique. Il serait donc imprudent de transformer cette justification en preuve d’une mesure

Celine Dou

Brésil : l’Union européenne suspend les importations de viande brésilienne, Brasilia exprime sa « profonde préoccupation »

Depuis le 3 septembre, plusieurs produits d’origine animale brésiliens ne peuvent plus entrer sur le marché de l’Union européenne. La mesure, décidée par la Commission européenne, vise notamment la viande bovine et la volaille, mais aussi les œufs, le miel, certains produits de l’aquaculture et les boyaux. Le gouvernement brésilien conteste cette décision et demande la poursuite des discussions avec les autorités européennes.

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Des garanties jugées insuffisantes

La Commission européenne reproche aux autorités brésiliennes de ne pas avoir fourni les garanties nécessaires pour démontrer que les filières concernées respectent les règles européennes sur l’utilisation des antimicrobiens.

Ces règles interdisent notamment l’utilisation de certaines substances pour accélérer la croissance des animaux ou augmenter leur rendement. Elles visent également à limiter l’apparition de résistances aux antibiotiques, devenue un problème majeur de santé publique.

Pour l’Union européenne, les mêmes exigences doivent s’appliquer aux produits importés. Le Brésil a donc été retiré de la liste des pays autorisés à exporter les produits concernés vers le marché européen.

Brasilia conteste la méthode

Le gouvernement brésilien a réagi par un communiqué conjoint de son ministère de l’Agriculture et de l’Élevage et de son ministère des Affaires étrangères.

Il dit avoir « profonde préoccupation » face à la décision européenne et reproche à l’Union européenne l’absence de dialogue suffisant avant la mise en œuvre de la suspension. Les autorités brésiliennes affirment avoir adopté les mesures nécessaires pour répondre aux exigences européennes et avoir transmis aux autorités compétentes les documents relatifs à leurs chaînes de production.

Le gouvernement brésilien affirme également avoir accepté un audit européen consacré notamment aux filières de la volaille et du miel. Cette procédure pourrait permettre une reprise plus rapide des exportations dans ces secteurs si les résultats sont jugés satisfaisants.

Près de deux milliards de dollars d’exportations concernés

L’enjeu commercial est considérable. Selon les données citées par Reuters, la suspension concerne des exportations brésiliennes vers l’Union européenne évaluées à environ 1,84 milliard de dollars par an, principalement dans la viande bovine et la volaille.

En 2025, le Brésil avait exporté plus de 108 000 tonnes de viande bovine vers le marché européen, pour une valeur proche d’un milliard de dollars selon les données reprises par l’Associated Press.

Pour les exportateurs brésiliens, le problème ne se résume pas au volume vendu. Le marché européen est particulièrement recherché pour certains morceaux de viande à forte valeur commerciale et ne peut pas être remplacé facilement par d’autres débouchés.

Une sortie de crise encore possible

La suspension n’est pas présentée comme définitive. La Commission européenne laisse entendre qu’une reprise pourra intervenir lorsque le Brésil aura apporté les garanties exigées.

La situation pourrait évoluer plus rapidement pour la volaille et le miel, dont les chaînes de production font déjà l’objet d’un audit européen. Pour la viande bovine, la procédure pourrait être plus longue, les autorités européennes demandant des garanties portant sur l’ensemble du processus de production.

Le gouvernement brésilien envisage la réciprocité

Brasilia ne ferme pas la porte à une réponse commerciale. Dans leur communiqué, les ministères brésiliens de l’Agriculture et des Affaires étrangères indiquent que le pays pourrait prendre des mesures réciproques si les négociations n’aboutissent pas à une solution satisfaisante. Le gouvernement envisage également de recourir aux mécanismes juridiques prévus par le droit brésilien, les accords avec l’Union européenne et le système commercial multilatéral.

La fermeté du ton contraste avec la volonté affichée de poursuivre les discussions. Le Brésil cherche encore à obtenir une solution négociée plutôt qu’une escalade commerciale.

Un dossier sensible après l’accord avec le Mercosur

La décision intervient quelques mois après l’application provisoire, depuis le 1er mai 2026, de l’accord commercial entre l’Union européenne et les pays du Mercosur : Argentine, Brésil, Paraguay et Uruguay.

La suspension des produits d’origine animale est juridiquement distincte de cet accord. Elle n’en demeure pas moins politiquement sensible, alors que l’ouverture accrue du marché européen aux produits du Mercosur suscite déjà des inquiétudes dans une partie du secteur agricole européen.

Pour le Brésil, l’objectif est désormais de convaincre les autorités européennes de la conformité de son système de contrôle. Pour l’Union européenne, la reprise des importations dépendra du respect des garanties sanitaires qu’elle exige de ses propres producteurs comme de ses fournisseurs étrangers.

Le bras de fer est donc engagé, mais la porte du dialogue reste ouverte.

Celine Dou

France : avec des taux d’emprunt au-dessus de 4 %, la dette devient une charge croissante pour l’État

La France emprunte désormais à des taux qui n’ont plus rien à voir avec ceux des années où l’argent était presque gratuit. Le rendement de l’obligation française à dix ans a atteint 4,21 % le 3 septembre. Le même jour, l’État a levé près de 13,5 milliards d’euros sur les marchés, avec des taux allant jusqu’à 4,74 % selon les titres vendus.

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Pour un pays qui doit chaque année emprunter des centaines de milliards d’euros, cette remontée n’est pas anodine. Elle signifie que les nouveaux emprunts coûteront davantage. Et, avec le temps, une partie de cette hausse se retrouvera dans la facture payée par l’État pour financer sa dette.

Une dette de 3 536 milliards d’euros

La France part déjà avec un endettement considérable. À la fin du premier trimestre 2026, la dette publique atteignait 3 536,1 milliards d’euros, soit 117,5 % du produit intérieur brut. Elle représentait 115,7 % du produit intérieur brut trois mois plus tôt.

Cette somme ne doit pas être remboursée d’un seul coup. L’État emprunte régulièrement pour financer son déficit et pour remplacer les obligations arrivées à échéance.

C’est ce renouvellement qui rend la hausse des taux préoccupante.

Une obligation émise il y a plusieurs années à un taux faible continue de coûter ce taux jusqu’à son échéance. Lorsqu’elle est remplacée par une nouvelle obligation, le taux du moment s’applique. Si les taux sont plus élevés, le nouvel emprunt coûte plus cher.

La hausse ne frappe donc pas toute la dette française en même temps. Elle se diffuse progressivement à mesure que les anciens emprunts arrivent à échéance.

Les marchés demandent davantage pour prêter à la France

Le rendement à dix ans est devenu l’un des indicateurs les plus suivis.

Le 3 septembre, il dépassait 4 %. Ce niveau ne signifie pas que la France ne trouve plus d’acheteurs pour ses obligations. L’adjudication organisée ce jour-là montre au contraire que les investisseurs continuent de financer l’État français.

Mais ils demandent une rémunération plus importante.

Cette différence compte beaucoup pour un État qui prévoit 310 milliards d’euros d’émissions nettes à moyen et long terme en 2026.

Plus les nouveaux titres sont chers, plus la facture augmente lorsque les anciennes obligations sont remplacées.

Les intérêts prennent davantage de place dans les dépenses publiques

Le coût de la dette est déjà devenu une dépense importante du budget de l’État.

Selon les documents budgétaires, la charge de la dette de l’État était estimée à 52,4 milliards d’euros en 2025. Les projections pour les années suivantes montrent une poursuite de la hausse.

Cette progression réduit la liberté dont dispose le gouvernement pour financer les autres politiques publiques.

Une hausse des intérêts ne crée aucune école, ne recrute aucun fonctionnaire et ne construit aucune infrastructure. Elle sert à payer les créanciers de l’État.

Plus cette dépense augmente, plus il faut trouver ailleurs les moyens de financer les autres engagements budgétaires.

Le déficit complique encore la situation

La France doit déjà réduire un déficit public qui reste très élevé.

Le déficit public s’est établi à 5,1 % du produit intérieur brut en 2025. Les prévisions pour 2026 restent autour de 5 %, bien au-dessus de la limite de 3 % fixée par les règles européennes.

Le gouvernement doit donc trouver un équilibre difficile : réduire le déficit sans casser davantage une croissance déjà faible, tout en continuant à financer les dépenses publiques et à supporter une dette devenue plus coûteuse.

Les taux d’intérêt rendent cette tâche plus difficile.

Chaque année où les emprunts restent chers augmente le coût des nouvelles obligations. Et chaque obligation ancienne refinancée à un taux supérieur ajoute progressivement une nouvelle dépense au budget.

La France n’est pas au bord du défaut

La situation mérite d’être surveillée, mais elle ne correspond pas à une crise de financement comparable à celles qu’ont connues certains pays européens.

La France continue d’emprunter sur les marchés. Ses émissions trouvent preneur et les agences de notation ne la considèrent pas comme un État proche du défaut.

Le problème est ailleurs : le prix auquel elle se finance augmente alors que son besoin de financement reste très important.

C’est cette combinaison qui pèse sur les finances publiques.

Une dette supérieure à 3 500 milliards d’euros peut rester gérable tant que l’État dispose de revenus suffisants, que la croissance soutient l’économie et que les intérêts restent maîtrisés.

Lorsque les taux montent durablement, le calcul change.

Le risque se joue dans la durée

Il n’y aura pas, du jour au lendemain, une facture de plusieurs milliers de milliards d’euros à payer au nouveau taux. La dette française est composée d’emprunts conclus à des dates et à des taux différents.

Mais chaque année, une partie arrive à échéance et doit être remplacée.

Si les conditions actuelles persistent, les nouveaux titres coûteront donc plus cher que ceux qu’ils remplacent.

C’est ainsi que la hausse des taux finit par se transformer en hausse de la charge de la dette.

Pour la France, le véritable enjeu des prochains mois ne sera donc pas seulement de trouver des investisseurs pour financer ses déficits. Il faudra aussi convaincre les marchés que ses comptes publics peuvent retrouver une trajectoire plus soutenable.

Car tant que le déficit restera élevé et que les taux resteront au-dessus de 4 %, la dette prendra progressivement une place plus importante dans le budget de l’État.

Celine Dou

Ukraine : pourquoi le Vatican retourne à Moscou alors que la guerre s’éternise

La guerre dure, les armes continuent de parler et les négociations peinent à trouver une issue. Dans ce paysage diplomatique fermé, le Vatican a choisi de reprendre le chemin de Moscou. Du 24 au 28 août, Mgr Paul Richard Gallagher, responsable des relations internationales du Saint-Siège, a rencontré plusieurs responsables russes, dont le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov. À Moscou, son message a été direct : la guerre doit prendre fin et les deux parties doivent retrouver le chemin des négociations.

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Cette visite est la première d’un haut responsable de la diplomatie pontificale en Russie depuis novembre 2021, quelques mois avant le début de l’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine. Elle ne constitue pas l’ouverture d’une négociation de paix conduite par le Vatican. Elle traduit plutôt la volonté du Saint-Siège de conserver un contact avec Moscou et de proposer ses bons offices, alors que les canaux diplomatiques restent fragiles.

À Moscou, Mgr Paul Richard Gallagher n’est pas venu présenter un plan de paix. Il l’a d’ailleurs clairement expliqué après sa rencontre avec Sergueï Lavrov : le Saint-Siège ne souhaite pas entrer dans les détails d’un éventuel accord. La responsabilité d’une négociation appartient d’abord aux belligérants.

Le Vatican demande en revanche que les conditions d’un dialogue soient préservées. Pour Mgr Gallagher, une guerre ne peut pas se terminer uniquement sur le champ de bataille. Il faut, à un moment donné, revenir à la diplomatie et parvenir à un accord.

Le responsable du Saint-Siège a également insisté sur le coût humain du conflit. Civils, blessés et prisonniers de guerre figurent parmi les dossiers que Rome souhaite voir avancer. Cette dimension humanitaire est aujourd’hui l’un des rares terrains sur lesquels un travail avec Moscou semble possible.

Sergueï Lavrov a lui-même qualifié la rencontre de « très utile ». Le ministre russe a salué la volonté du Saint-Siège de maintenir le dialogue et s’est dit favorable à une coopération renforcée sur les questions humanitaires liées à la guerre.

La visite ne s’est pas limitée au Kremlin et au ministère russe des Affaires étrangères. Mgr Gallagher a également rencontré le métropolite Antonij de Volokolamsk, chargé des relations extérieures du Patriarcat de Moscou. Il s’est ensuite adressé à la petite communauté catholique de Russie, célébrant notamment une messe à la cathédrale de l’Immaculée Conception à Moscou.

C’est précisément là que se trouve l’intérêt politique de cette visite.

Depuis le début de la guerre, les relations entre Moscou et une grande partie des capitales occidentales se sont fortement dégradées. Le Vatican conserve pourtant des relations diplomatiques avec la Russie et continue de parler aux deux camps. Cette position donne au Saint-Siège une place particulière, même si elle ne lui confère pas le pouvoir de faire accepter un accord à Moscou ou à Kiev.

Mgr Gallagher l’a reconnu lui-même : le Vatican a déjà proposé ses « bons offices » pour faciliter le dialogue, mais cette proposition n’a pas encore débouché sur une implication directe de sa diplomatie dans les négociations. Rome reste donc disponible sans prétendre disposer d’un rôle que les parties ne lui ont pas accordé.

Cette prudence est importante. Présenter le Vatican comme le prochain médiateur de la guerre serait aller trop loin. Pour l’instant, Moscou accepte de parler avec Rome. Cela ne signifie pas que le Kremlin accepte une médiation pontificale, encore moins les conditions d’un règlement politique.

Le dossier humanitaire pourrait cependant servir de point de départ. Le cardinal Matteo Zuppi, déjà engagé dans les démarches du Saint-Siège concernant la guerre, doit poursuivre cette mission auprès des autorités russes. Le Vatican espère notamment obtenir des résultats concernant les personnes directement touchées par le conflit.

Pour Rome, ces avancées auraient une portée qui dépasse les seuls dossiers humanitaires. Restaurer un minimum de confiance entre les parties pourrait permettre, à terme, de parler d’autres sujets.

La question est désormais de savoir jusqu’où Moscou acceptera d’aller.

Le Kremlin continue de défendre ses propres conditions pour une sortie de guerre. Le gouvernement russe affirme vouloir traiter ce qu’il présente comme les causes profondes du conflit, tandis que Kiev réclame une paix fondée sur le respect de son intégrité territoriale et de sa souveraineté.

Entre ces positions, le Vatican ne dispose pas d’un levier militaire ou économique. Il possède autre chose : un réseau diplomatique et une capacité à maintenir le contact lorsque les relations politiques sont presque rompues.

La prochaine mission du cardinal Matteo Zuppi en Russie sera donc particulièrement suivie. Elle permettra de voir si le dialogue repris à Moscou peut produire des résultats concrets, notamment sur le terrain humanitaire.

En retournant à Moscou, le Vatican ne promet pas de mettre fin à la guerre. Il fait un choix plus modeste : continuer à parler lorsque beaucoup d’autres interlocuteurs ont du mal à le faire.

La rencontre entre Mgr Gallagher et Sergueï Lavrov n’a pas ouvert de négociation de paix. Elle a néanmoins confirmé que Rome veut rester dans le jeu diplomatique ukrainien et conserver un contact direct avec les autorités russes.

Dans une guerre qui s’éternise, cette présence ne garantit aucune issue. Mais pour le Saint-Siège, couper le dernier fil du dialogue reviendrait à accepter que la paix ne puisse plus être discutée.

Celine Dou

Niger : après la tentative de coup d’État, pourquoi l’Algérie envoie quatre avions de chasse à Niamey

Trois semaines après avoir remis quatre hélicoptères militaires au Niger, l’Algérie vient de franchir un nouveau seuil dans son rapprochement avec Niamey. Quatre chasseurs Soukhoï Su-30 ont atterri à Niamey le 30 août, accompagnés d’un avion de transport Iliouchine Il-76 et d’un avion ravitailleur Iliouchine Il-78. Officiellement, Alger répond à une demande de soutien formulée par les autorités nigériennes après la tentative de renversement du pouvoir survenue dans la capitale les 28 et 29 août. Mais derrière ces appareils se dessine une évolution plus large de la relation entre les deux pays et de la posture militaire algérienne au Sahel.

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Dans la nuit du 28 au 29 août, un groupe de militaires, principalement issus des forces spéciales, a tenté de prendre le contrôle de plusieurs positions stratégiques à Niamey, dont la base aérienne 101, l’aéroport international Diori-Hamani, le secteur du palais présidentiel et la télévision nationale. Les forces restées loyales au général Abdourahamane Tiani ont finalement repris le contrôle des sites occupés, avec un appui déterminant d’éléments russes de l’Africa Corps. Quelques heures plus tard, l’Algérie a décidé de répondre à l’appel de Niamey. Le déploiement de ses Su-30 constitue une première dans la relation militaire entre les deux pays, mais aussi un signal important de l’évolution de la doctrine d’Alger.

Une nuit qui a fragilisé le pouvoir de Niamey

Le général Abdourahamane Tiani est lui-même arrivé au pouvoir par un coup d’État, en juillet 2023. Trois ans plus tard, son régime a été confronté à une tentative de mutinerie venue de l’intérieur de l’appareil militaire.

Dans la nuit du 28 au 29 août, des militaires ont attaqué la base aérienne 101, située dans l’enceinte de l’aéroport international de Niamey, tout en tentant de s’approcher du palais présidentiel et de prendre le contrôle de la télévision nationale. Pendant plusieurs heures, l’issue de l’affrontement est restée incertaine.

Les forces loyalistes ont finalement repris la base aérienne. Le rôle joué par les militaires russes de l’Africa Corps a été confirmé par l’ambassadeur de Russie au Niger. Selon les informations disponibles, environ 200 éléments russes présents sur la base ont participé à la reprise du site.

Cette intervention russe est un élément essentiel pour comprendre la suite des événements. Depuis sa rupture avec plusieurs partenaires occidentaux, Niamey s’est progressivement rapprochée de Moscou. La tentative de mutinerie a ainsi donné une illustration concrète de cette nouvelle architecture sécuritaire.

Mais la Russie n’est pas le seul partenaire vers lequel le pouvoir nigérien s’est tourné.

Alger répond à l’appel de Niamey

Le 30 août, le ministère algérien de la Défense nationale a annoncé l’envoi de quatre chasseurs Soukhoï Su-30 au Niger, sur instruction du président Abdelmadjid Tebboune et à la demande des autorités nigériennes.

Les quatre appareils ont rejoint Niamey avec un Iliouchine Il-78 destiné au ravitaillement en vol et un Iliouchine Il-76 de transport. Des images diffusées par le ministère algérien de la Défense nationale montrent les appareils sur le tarmac de l’aéroport international de Niamey, où ils ont été accueillis par les autorités nigériennes.

Alger présente cette opération comme une mission de soutien à l’armée nigérienne destinée à contribuer à faire face à la tentative de déstabilisation du pays. Le vocabulaire employé est important : il ne s’agit pas, à ce stade, d’une annonce de transfert de propriété des chasseurs aux forces nigériennes.

Les quatre Su-30 sont donc à considérer comme un détachement militaire algérien déployé au Niger, et non comme quatre appareils livrés à l’armée nigérienne.

Cette distinction est d’autant plus importante que l’Algérie avait déjà fourni au Niger, au début du mois d’août, quatre hélicoptères militaires, deux Mi-24 et deux Mi-171. Dans ce cas, il s’agissait bien d’un transfert destiné aux forces nigériennes.

Pourquoi quatre chasseurs maintenant ?

Le calendrier donne une partie de la réponse.

Le Niger et l’Algérie ont considérablement rapproché leurs relations au cours des derniers mois. Le président du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie, Abdourahamane Tiani, s’est rendu en Algérie en février 2026, dans le cadre d’un rapprochement politique affiché avec Abdelmadjid Tebboune.

La coopération militaire a ensuite pris une dimension plus concrète. Le don des quatre hélicoptères en août a été suivi, quelques semaines plus tard, par le déploiement des Su-30.

Cette succession n’est pas anodine : Alger n’en est plus seulement au registre de la coopération diplomatique ou de la fourniture d’équipements. Elle accepte désormais de projeter des moyens militaires sur le territoire nigérien.

Janes relève qu’il s’agit de la première annonce d’un déploiement d’appareils de combat algériens dans un État voisin.

C’est ce qui donne à l’événement une portée qui dépasse largement la seule tentative de mutinerie.

Une nouvelle posture pour l’Algérie

Pendant des décennies, l’Algérie a été attachée au principe de non-ingérence et à une doctrine militaire privilégiant la défense de son territoire.

La révision constitutionnelle de 2020 a toutefois ouvert la possibilité pour l’Armée nationale populaire de participer à des opérations militaires au-delà des frontières, sous certaines conditions.

Le déploiement de Su-30 au Niger constitue ainsi un cas concret de cette évolution. Le Monde souligne, dans une analyse publiée le 3 septembre, que cette opération pose notamment la question de la nouvelle doctrine militaire algérienne et de ses implications au Sahel.

Il serait cependant prématuré d’en déduire qu’Alger abandonne définitivement sa doctrine traditionnelle. Une mission ponctuelle effectuée à la demande d’un État voisin ne signifie pas encore que l’Algérie entend intervenir militairement dans toutes les crises de son environnement régional.

Mais le précédent est désormais créé.

Le Niger, entre Russie, Algérie et Alliance des États du Sahel

La configuration dans laquelle intervient cette opération est également révélatrice.

Le Niger a quitté le partenariat militaire occidental qui structurait auparavant une partie de sa politique de sécurité. Il s’est rapproché de la Russie et a renforcé ses liens avec le Mali et le Burkina Faso au sein de l’Alliance des États du Sahel.

Or, lors de la tentative de mutinerie d’août, le soutien décisif est venu principalement des forces russes présentes à Niamey. Les partenaires de l’Alliance des États du Sahel n’ont pas joué le même rôle dans la reprise de la base aérienne 101.

L’arrivée des avions algériens ajoute donc une nouvelle pièce au dispositif.

Il ne faut toutefois pas présenter Alger et Moscou comme agissant de manière coordonnée dans cette opération. Aucun élément disponible ne permet d’affirmer que le déploiement algérien résulte d’une action conjointe entre les deux pays.

Il s’agit plutôt, à ce stade, de deux soutiens distincts apportés au même pouvoir nigérien.

Un soutien qui intervient après plusieurs attaques

La tentative de coup d’État ne peut pas non plus être isolée de la dégradation de la situation sécuritaire du Niger.

Le pays reste confronté à des attaques de groupes djihadistes, particulièrement dans la région de Tillabéri, frontalière du Mali et du Burkina Faso. Plusieurs attaques meurtrières ont frappé les forces nigériennes ces derniers mois.

L’aéroport de Niamey lui-même avait déjà été visé à deux reprises en 2026, notamment en janvier et en juin. La base aérienne 101, devenue le point de départ de la tentative de mutinerie d’août, concentre donc une importance militaire particulière.

Le pouvoir du général Tiani doit ainsi faire face à une double vulnérabilité : la pression des groupes armés à l’extérieur et les tensions au sein même de l’appareil militaire.

C’est dans cet environnement que le soutien extérieur prend toute son importance.

Alger cherche-t-elle aussi à retrouver une place au Sahel ?

C’est probablement la question de fond posée par l’arrivée des Su-30.

Le Niger est un voisin stratégique de l’Algérie. Les deux pays partagent une longue frontière et des intérêts sécuritaires communs. Mais la relation algéro-nigérienne s’inscrit également dans un contexte régional plus tendu, marqué par la recomposition des alliances au Sahel.

En apportant un soutien militaire direct à Niamey, Alger affirme son intérêt pour la stabilité de son voisin méridional. Elle montre également qu’elle entend conserver une capacité d’action dans une région où son influence a été mise à l’épreuve par les transformations politiques intervenues au Mali, au Burkina Faso et au Niger.

L’enjeu dépasse donc les quatre chasseurs stationnés à Niamey.

Pour Alger, la question est désormais de savoir jusqu’où peut aller cette nouvelle capacité d’engagement sans remettre en cause les principes qui ont longtemps encadré sa politique de défense.

Pour Niamey, la question est différente : après avoir sollicité l’appui russe lors de la tentative de mutinerie, le pouvoir nigérien vient de faire appel à l’Algérie. Cela traduit à la fois la diversification de ses soutiens et les difficultés auxquelles il demeure confronté.

Et maintenant ?

Le déploiement annoncé par Alger est présenté comme une mission de soutien. Les sources disponibles ne permettent pas, au 3 septembre, d’établir la durée exacte de la présence des appareils ni un éventuel transfert ultérieur aux forces nigériennes.

L’essentiel est ailleurs : en quelques semaines, la coopération militaire entre Alger et Niamey est passée d’un soutien matériel à une présence aérienne directe.

La tentative de coup d’État aura donc produit un effet inattendu : elle a révélé les fragilités internes du pouvoir nigérien, confirmé le rôle sécuritaire croissant de la Russie auprès de Niamey et donné à l’Algérie l’occasion de tester, dans les faits, une capacité d’engagement militaire au-delà de ses frontières.

Les quatre Su-30 ne racontent ainsi qu’une partie de l’histoire.

Derrière leur arrivée à Niamey se joue une question plus vaste : qui entend désormais peser sur la sécurité du Sahel, et jusqu’où ?

Celine Dou

ONU : six candidats, six visions pour succéder à António Guterres

La campagne pour la succession d’António Guterres est entrée dans une nouvelle phase. Réunis au siège des Nations unies à New York, les six candidats à la fonction de secrétaire général ont exposé publiquement leur vision de l’organisation. Au-delà de l’exercice, ces auditions offrent un aperçu des priorités qui pourraient façonner l’ONU après le départ du diplomate portugais, dont le mandat s’achèvera le 31 décembre 2026.

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Réformer une organisation fragilisée par les divisions entre grandes puissances, répondre à une crise de financement, restaurer la confiance des États membres et préserver le multilatéralisme : les défis qui attendent le prochain secrétaire général des Nations unies sont considérables. Les six personnalités en lice partagent le constat d’une institution sous pression, mais chacune propose sa propre méthode pour tenter de lui redonner de l’élan.

Le choix du prochain secrétaire général ne dépendra pas uniquement des qualités personnelles des candidats. Comme le veut la procédure, le Conseil de sécurité devra d’abord s’accorder sur un nom avant de le recommander à l’Assemblée générale. Les cinq membres permanents disposent chacun d’un droit de veto, ce qui fait de cette désignation un exercice où les équilibres géopolitiques comptent autant que les compétences des prétendants.

Dans ce contexte, les auditions publiques organisées cette semaine ont permis aux candidats de défendre leur projet devant les États membres et la société civile.

Michelle Bachelet : remettre les droits humains au cœur de l’action des Nations unies

Ancienne présidente du Chili et ancienne Haute-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Michelle Bachelet est l’une des figures les plus connues de cette élection. Son expérience politique, comme son parcours au sein du système onusien, lui confèrent une solide crédibilité.

Elle estime que l’ONU doit retrouver une capacité d’initiative face aux crises internationales. Pour y parvenir, elle plaide pour une diplomatie plus active, un renforcement de la prévention des conflits et une défense constante des droits humains, qu’elle considère comme le socle de la légitimité de l’organisation.

Rafael Grossi : faire de l’efficacité une priorité

Diplomate argentin et directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), Rafael Grossi s’est imposé ces dernières années comme un acteur incontournable des négociations sur les questions nucléaires.

Sa candidature repose sur une idée simple : une organisation efficace inspire davantage confiance. Il souhaite moderniser le fonctionnement des Nations unies, accélérer les prises de décision et rendre l’institution plus réactive face aux crises sécuritaires, qu’il s’agisse des conflits armés ou des risques liés à la prolifération nucléaire.

Rebeca Grynspan : replacer le développement au centre du débat

Économiste costaricienne et actuelle secrétaire générale de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED), Rebeca Grynspan met en avant son expérience des questions économiques.

Selon elle, les inégalités, la dette et les difficultés de financement du développement alimentent une grande partie des tensions internationales. Elle souhaite que l’ONU joue un rôle plus affirmé dans la recherche de solutions économiques, notamment en faveur des pays à revenu faible ou intermédiaire.

María Fernanda Espinosa : redonner toute sa place au multilatéralisme

Ancienne ministre équatorienne des Affaires étrangères et ancienne présidente de l’Assemblée générale des Nations unies, María Fernanda Espinosa connaît les rouages de l’organisation.

Elle défend une ONU plus représentative des équilibres actuels du monde et appelle à renforcer le dialogue entre les États membres. Son projet repose sur la conviction que les grandes crises contemporaines ne pourront être résolues que par une coopération internationale plus étroite.

Carolyn Rodrigues-Birkett : restaurer la confiance des États membres

Ancienne ministre des Affaires étrangères du Guyana et actuelle représentante permanente de son pays auprès des Nations unies, Carolyn Rodrigues-Birkett concentre son discours sur la crédibilité de l’institution.

Elle juge indispensable d’améliorer la gouvernance interne, de renforcer la transparence administrative et de mieux répondre aux attentes des États membres. À ses yeux, une organisation crédible est une organisation capable de tenir ses engagements.

Macky Sall : porter la voix du continent africain

Ancien président du Sénégal, Macky Sall est le seul candidat africain en lice.

Son projet s’appuie sur une réforme de la gouvernance mondiale qu’il juge devenue indispensable. Il défend une représentation plus équilibrée des différentes régions au sein des instances décisionnelles, tout en plaidant pour un meilleur financement du développement, une coopération accrue avec les pays du Sud et une attention particulière aux effets du changement climatique sur les économies les plus vulnérables.

Des priorités différentes, un même diagnostic

Les auditions ont fait apparaître des sensibilités distinctes. Michelle Bachelet met l’accent sur les droits humains, Rafael Grossi sur l’efficacité institutionnelle, Rebeca Grynspan sur le développement, María Fernanda Espinosa sur le multilatéralisme, Carolyn Rodrigues-Birkett sur la confiance des États membres et Macky Sall sur une gouvernance mondiale davantage ouverte aux pays du Sud.

Malgré ces différences, tous dressent le même constat. L’ONU traverse une période où les conflits se multiplient, où les rivalités entre grandes puissances paralysent régulièrement le Conseil de sécurité et où les ressources financières de l’organisation sont soumises à de fortes tensions.

Le prochain secrétaire général héritera ainsi d’une institution confrontée à des attentes immenses. Son identité sera connue dans les prochains mois, à l’issue des consultations du Conseil de sécurité puis du vote de l’Assemblée générale. D’ici là, la campagne continuera de mettre en lumière deux questions qui dépassent les candidatures elles-mêmes : quelle ONU les États membres souhaitent-ils pour les années à venir, et jusqu’où sont-ils prêts à lui donner les moyens d’agir ?

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Venezuela : fixé à 2027, le procès de Nicolás Maduro ouvre une bataille judiciaire aux répercussions internationales

Le tribunal fédéral du district sud de New York a fixé au 1er juin 2027 l’ouverture du procès de Nicolás Maduro et de son épouse, Cilia Flores. Cette échéance donne le temps aux deux parties de préparer un dossier particulièrement volumineux. Mais elle annonce surtout des débats qui dépasseront les accusations de narcotrafic. Les juges devront également se prononcer sur la légalité de l’arrestation de l’ancien président vénézuélien et sur la possibilité, pour la justice des États-Unis d’Amérique, de juger un ancien chef d’État étranger dans de telles circonstances.

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Poursuivi pour narcoterrorisme, trafic international de cocaïne et infractions liées aux armes, Nicolás Maduro comparaîtra devant la justice fédérale états-unienne en juin 2027. Derrière ce calendrier judiciaire se joue une confrontation entre deux lectures du droit : celle des procureurs, qui défendent la compétence des juridictions des États-Unis d’Amérique face à des crimes transnationaux, et celle de la défense, qui invoque l’immunité souveraine et conteste les conditions de l’arrestation de l’ancien dirigeant vénézuélien.

Fixer une date de procès ne signifie pas que l’affaire est prête à être jugée. Dans ce dossier, les mois qui précèdent l’ouverture des audiences seront presque aussi importants que le procès lui-même. Les procureurs doivent communiquer des milliers de pages de documents, des interceptions de communications, des expertises et des renseignements provenant de plusieurs agences fédérales. Une partie de ces éléments est soumise à des règles particulières en raison de leur caractère sensible.

La défense dispose, de son côté, d’un calendrier lui permettant de déposer plusieurs requêtes préalables. L’une des audiences les plus attendues est prévue en novembre 2026. Les avocats de Nicolás Maduro y développeront les arguments sur lesquels repose l’essentiel de leur stratégie : ils soutiennent que leur client bénéficiait de l’immunité attachée à sa fonction de chef d’État et que son arrestation, réalisée lors d’une opération menée à Caracas en janvier 2026, ne respecte ni le droit international ni les principes qui encadrent les extraditions.

Le ministère public présente une lecture radicalement différente. Selon les procureurs, les faits reprochés relèvent d’une organisation criminelle qui aurait utilisé les plus hautes structures de l’État vénézuélien pour faciliter l’acheminement de cocaïne vers l’Amérique du Nord. Les chefs d’inculpation pour narcoterrorisme, trafic de stupéfiants et infractions liées aux armes s’appuient sur une enquête ouverte depuis plusieurs années et enrichie par des témoignages, des interceptions et des renseignements recueillis auprès de différents services fédéraux.

Cette confrontation dépasse le seul sort de Nicolás Maduro. Le tribunal devra déterminer jusqu’où peut s’étendre la compétence de la justice états-unienne lorsqu’elle poursuit un ancien dirigeant étranger accusé de crimes transnationaux. Les réponses apportées à cette question intéresseront bien au-delà du Venezuela, car elles pourraient être invoquées dans d’autres procédures impliquant des responsables politiques étrangers.

Le dossier comporte également une dimension diplomatique. Depuis l’arrestation de Nicolás Maduro, les rapports entre Washington et Caracas ont évolué. Les autorités états-uniennes ont engagé des échanges avec les nouvelles autorités vénézuéliennes et assoupli certaines sanctions, notamment dans le secteur pétrolier. Dans le même temps, la justice poursuit son instruction sans modifier les accusations retenues contre l’ancien président. Cette coexistence entre dialogue politique et procédure pénale illustre la séparation que Washington cherche à établir entre ses objectifs diplomatiques et le travail des juridictions fédérales.

L’affaire rappelle aussi que les procès de dirigeants étrangers sont rarement de simples dossiers pénaux. Celui de Manuel Noriega, ancien dirigeant du Panama, avait déjà soulevé la question de l’intervention des États-Unis d’Amérique sur le territoire d’un autre État. Les procédures engagées contre Charles Taylor devant la justice internationale ou contre Hissène Habré devant les juridictions africaines avaient, quant à elles, posé celle de la responsabilité pénale d’anciens chefs d’État. Le cas de Nicolás Maduro présente une configuration différente : il ne relève ni d’un tribunal international ni d’une juridiction créée spécialement pour juger des crimes contre l’humanité, mais d’une cour fédérale nationale appelée à examiner des infractions de droit commun ayant, selon l’accusation, des effets au-delà des frontières du Venezuela.

C’est ce qui confère à cette affaire une portée particulière. Si les juges estiment que la procédure respecte les règles du droit, la justice des États-Unis d’Amérique confortera sa capacité à poursuivre des dirigeants étrangers pour des crimes transnationaux. Si, à l’inverse, les arguments de la défense prospèrent, la décision pourrait redéfinir les limites de cette compétence et nourrir un débat appelé à dépasser largement les frontières vénézuéliennes.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Russie : derrière le 21ᵉ train de sanctions, l’Union européenne cherche à refermer les brèches exploitées par Moscou

Quatre ans après le début de la guerre en Ukraine, l’Union européenne continue de renforcer son arsenal de sanctions contre la Russie. Mais cette vingt-et-unième salve marque une évolution : il ne s’agit plus seulement de frapper l’économie russe, mais de neutraliser les moyens que Moscou a progressivement mis en place pour contourner les précédentes restrictions.

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Adopté le 23 juillet par les vingt-sept États membres, le nouveau paquet de sanctions cible notamment des banques, des plateformes de cryptomonnaies et la « flotte fantôme » utilisée pour exporter le pétrole russe. Derrière ces mesures se dessine une guerre économique où chaque décision de Bruxelles entraîne une stratégie d’adaptation du Kremlin.

Lorsque les premières sanctions occidentales ont été décidées en 2022, l’objectif était clair : priver la Russie des ressources financières, technologiques et industrielles susceptibles d’alimenter son effort de guerre. Les premières mesures ont visé les banques, les réserves de la Banque centrale, les exportations de technologies sensibles, les oligarques proches du pouvoir et, progressivement, le secteur énergétique.

Quatre ans plus tard, le contexte n’est plus le même. L’économie russe ne s’est pas effondrée, contrairement à ce qu’anticipaient certains observateurs au début du conflit. Elle s’est transformée.

Privée d’une partie de ses débouchés européens, Moscou a réorienté une grande partie de ses exportations vers la Chine, l’Inde, la Turquie et plusieurs pays du Moyen-Orient. De nouveaux intermédiaires commerciaux sont apparus. Des sociétés écrans ont pris le relais de certaines entreprises sanctionnées. Les circuits financiers se sont diversifiés, tandis que les cryptomonnaies ont offert de nouvelles possibilités pour certaines transactions. Sur les mers, une flotte de pétroliers vieillissants, souvent enregistrés sous des pavillons de complaisance et opérant à travers des montages complexes, a permis de poursuivre une partie des exportations de pétrole en échappant aux contrôles occidentaux.

C’est précisément cette capacité d’adaptation que l’Union européenne cherche désormais à affaiblir.

Le 21ᵉ train de sanctions ne repose donc pas sur une logique de rupture. Il vise à combler les failles révélées par les vingt précédents. Trente-deux établissements bancaires russes supplémentaires sont concernés par de nouvelles restrictions. Plusieurs plateformes de cryptomonnaies sont placées sous surveillance renforcée afin de limiter leur utilisation dans le contournement des sanctions financières. La liste des navires appartenant à la « flotte fantôme » est également élargie, tandis que les entreprises qui leur fournissent des services logistiques, commerciaux ou d’assurance font, elles aussi, l’objet d’une attention accrue.

Le pétrole demeure l’une des principales cibles de Bruxelles. Les hydrocarbures représentent encore une source essentielle de revenus pour l’État russe. En prolongeant le mécanisme de plafonnement du prix du pétrole exporté par Moscou, les Européens cherchent moins à interrompre les ventes qu’à limiter les recettes qui en découlent. L’équation est délicate : réduire les ressources de la Russie sans provoquer une flambée des prix sur les marchés mondiaux.

Cette nouvelle stratégie révèle aussi les limites de l’unité européenne.

Les discussions qui ont précédé l’adoption de ce paquet ont été parmi les plus difficiles depuis le début du conflit. Les débats autour du gaz naturel liquéfié ont illustré les intérêts parfois divergents des États membres. La Grèce, dont les armateurs occupent une place importante dans le transport maritime international de GNL, craignait que certaines mesures ne pénalisent davantage les entreprises européennes que la Russie elle-même. D’autres États plaidaient au contraire pour un durcissement des restrictions. Le compromis finalement trouvé montre que maintenir une position commune exige désormais des arbitrages de plus en plus complexes.

Ces divergences rappellent une réalité souvent éclipsée par les annonces de nouvelles sanctions : celles-ci produisent aussi des effets au sein de l’Union européenne. Depuis 2022, les États membres ont dû accélérer la diversification de leurs approvisionnements énergétiques, développer de nouvelles infrastructures d’importation de gaz naturel liquéfié et absorber une hausse durable des coûts de l’énergie pour plusieurs secteurs industriels. La guerre économique engagée contre Moscou a donc également un prix pour ceux qui la conduisent.

Reste la question de l’efficacité de cette stratégie.

Pour la Commission européenne, chaque nouveau paquet réduit un peu plus les marges de manœuvre économiques de la Russie et complique le financement de son appareil militaire. À Moscou, le discours est tout autre. Le Kremlin affirme que les sanctions occidentales ont échoué à isoler le pays et souligne la progression des échanges commerciaux avec les puissances asiatiques et plusieurs partenaires du Sud.

Entre ces deux lectures, de nombreux économistes dressent un constat plus nuancé. Les sanctions n’ont pas provoqué l’effondrement de l’économie russe, mais elles en renchérissent le fonctionnement. L’accès à certaines technologies reste limité, les coûts logistiques augmentent, les circuits commerciaux sont plus complexes et le financement de plusieurs secteurs devient plus onéreux. En d’autres termes, la Russie continue de s’adapter, mais cette adaptation mobilise des ressources croissantes.

Le 21ᵉ train de sanctions illustre ainsi l’évolution d’un affrontement qui dépasse désormais largement le champ militaire. Au fil des années, la guerre en Ukraine s’est aussi transformée en une bataille économique où chaque camp ajuste continuellement ses méthodes. L’Union européenne cherche à refermer les brèches que Moscou exploite ; la Russie s’efforce d’en ouvrir de nouvelles. Ce jeu d’adaptation permanente laisse entrevoir que, même en l’absence d’avancées décisives sur le terrain, le bras de fer économique entre Bruxelles et Moscou est appelé à se poursuivre.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Mali : les soldats exécutés par le JNIM après l’embuscade de Tabrichat fragilisent la promesse sécuritaire de la junte

L’embuscade tendue le 18 juillet contre un convoi des Forces armées maliennes (FAMa) entre Anéfis et Gao, suivie de l’exécution présumée de soldats capturés, compte parmi les épisodes les plus marquants de ces derniers mois au Mali. Au-delà du bilan humain, cette attaque remet au premier plan une question qui accompagne le pays depuis les coups d’État de 2020 et 2021 : la stratégie adoptée par les autorités de transition est-elle en mesure d’inverser durablement le rapport de force face aux groupes armés ?

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Le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda, et le Front de libération de l’Azawad (FLA) revendiquent conjointement l’embuscade contre un convoi militaire dans la région de Gao. L’armée malienne confirme l’attaque mais ne communique aucun bilan détaillé. Des sources sécuritaires évoquent plusieurs dizaines de soldats tués ainsi que des militaires faits prisonniers, dont certains auraient ensuite été exécutés. Si ces faits étaient établis, ils constitueraient des crimes de guerre. L’épisode intervient alors que les autorités maliennes poursuivent une politique de reconquête du territoire engagée après leur arrivée au pouvoir.

Le convoi avait quitté Anéfis en direction de Gao lorsqu’il est tombé dans une embuscade dans la zone de Tabrichat. Le JNIM et le FLA affirment avoir participé à l’opération. Les autorités maliennes indiquent que des frappes aériennes ont permis au convoi de poursuivre sa route, sans préciser le nombre de victimes ni celui des soldats portés disparus.

Quelques jours plus tard, des vidéos diffusées par le JNIM montrent des hommes en uniforme, désarmés, recevant des tirs à bout portant. Plusieurs sources sécuritaires citées par RFI estiment qu’il s’agit de militaires maliens capturés au cours de l’embuscade. L’authenticité des images n’a pas été confirmée par une expertise indépendante, mais leur diffusion a provoqué une vive émotion. En droit international humanitaire, un combattant capturé cesse d’être une cible légitime. Son exécution constitue un crime de guerre.

Le Front de libération de l’Azawad adopte une position différente. Le mouvement affirme avoir combattu le même convoi, tout en soutenant que les prisonniers exécutés relevaient du JNIM. Ses responsables assurent détenir d’autres soldats maliens et disent être disposés à permettre à des organisations internationales de vérifier leurs conditions de détention. Cette distinction n’est pas anodine. Depuis plusieurs mois, le FLA cherche à se présenter comme un acteur politique engagé dans un conflit territorial, et non comme une organisation djihadiste.

Cette coopération entre le FLA et le JNIM mérite une attention particulière. Les deux mouvements poursuivent des objectifs distincts. Le premier défend les revendications politiques de plusieurs composantes touarègues du nord du Mali. Le second appartient à la mouvance d’Al-Qaïda et entend étendre son influence au Sahel. Leur rapprochement répond avant tout à des considérations militaires. Tous deux considèrent l’armée malienne comme leur adversaire immédiat. Cette convergence suffit aujourd’hui à coordonner certaines opérations.

L’embuscade de Tabrichat montre également que les groupes armés restent capables de frapper sur des axes considérés comme essentiels pour les mouvements de troupes entre Gao et les positions avancées du nord. Les convois militaires constituent des cibles privilégiées. Les neutraliser ralentit les ravitaillements, complique les rotations des unités et affaiblit la présence de l’État dans des secteurs déjà disputés.

Lorsque les militaires renversent le président Ibrahim Boubacar Keïta en août 2020, ils justifient leur intervention par l’aggravation de la crise sécuritaire. Quelques mois plus tard, un second coup d’État porte définitivement le colonel Assimi Goïta à la tête de la transition. Le message est alors simple : reprendre le contrôle du territoire et restaurer l’autorité de l’État.

Cette orientation entraîne une transformation profonde des partenariats militaires du Mali. Les autorités mettent fin à la coopération avec la France, obtiennent le départ de l’opération Barkhane puis celui de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA). La coopération avec la Russie devient l’un des piliers de la nouvelle stratégie sécuritaire. Les mercenaires du groupe Wagner, puis les éléments de l’Africa Corps, participent désormais aux opérations menées aux côtés des FAMa.

Ces choix ont permis à Bamako de reprendre certaines positions et de démontrer une plus grande liberté d’action. Ils n’ont cependant pas modifié l’équation de fond. Les groupes armés conservent leur mobilité, connaissent parfaitement le terrain et disposent de relais locaux qui compliquent les opérations militaires. Dans le nord comme dans le centre du pays, les affrontements ne se limitent plus à une confrontation entre l’État et des organisations djihadistes. Ils mêlent rivalités communautaires, contrôle des routes, économie des trafics et compétition pour l’influence locale.

L’embuscade du 18 juillet rappelle aussi qu’une victoire militaire ne se mesure pas uniquement au contrôle d’une ville ou d’une base. Elle dépend de la capacité à sécuriser durablement les axes de circulation, à protéger les populations civiles et à empêcher les groupes armés de reconstituer leurs forces. Sur ces différents plans, les résultats demeurent contrastés.

Les exécutions présumées de prisonniers ajoutent une autre dimension au conflit. Elles rappellent que la guerre au Mali ne se joue pas seulement sur le terrain militaire. Elle engage également le respect du droit international humanitaire. Les violations commises par les groupes armés alimentent un climat de peur, tandis que plusieurs organisations de défense des droits humains ont également documenté des exactions attribuées à des forces régulières et à leurs partenaires étrangers. Dans ce type de conflit, chaque abus nourrit les rancœurs qui prolongent la violence.

Le Mali n’est pas le seul pays confronté à cette réalité. Le Burkina Faso et le Niger, également dirigés par des autorités militaires, poursuivent une stratégie fondée sur la reconquête militaire du territoire. Malgré des contextes nationaux différents, les trois États continuent de faire face à des attaques de grande ampleur. Cette situation alimente un débat qui dépasse désormais les frontières maliennes : la réponse militaire, à elle seule, peut-elle mettre fin à une crise dont les causes sont aussi politiques, économiques et sociales ?

L’embuscade de Tabrichat ne résume pas à elle seule la guerre au Mali. Elle rappelle cependant une réalité que les autorités, les groupes armés et les partenaires du pays ne peuvent ignorer : six ans après les coups d’État qui avaient placé la sécurité au premier rang des priorités nationales, le conflit demeure loin d’être maîtrisé. Les opérations militaires continuent de rythmer le quotidien du nord malien, tandis que les populations civiles restent prises entre des acteurs dont aucun ne semble aujourd’hui en mesure d’imposer une paix durable.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Afrique du Sud : pourquoi les manifestations contre les immigrés illégaux trouvent aujourd’hui un écho inédit

En quelques semaines, plus de 25 000 étrangers ont quitté l’Afrique du Sud. Ils ne fuyaient ni une guerre, ni une catastrophe naturelle. Beaucoup sont partis parce qu’un climat d’hostilité s’est progressivement installé autour des immigrés en situation irrégulière, jusqu’à culminer avec les manifestations organisées le 30 juin dans plusieurs villes du pays. Avant même que les cortèges ne se mettent en marche, certains commerces avaient fermé leurs portes par précaution, des familles étrangères avaient quitté leur quartier et plusieurs États voisins avaient commencé à organiser le retour de leurs ressortissants.

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Les images des rassemblements de Johannesburg, Pretoria, Durban ou Bloemfontein ont rapidement fait le tour du continent. Derrière les drapeaux sud-africains, les pancartes et les slogans réclamant le départ des immigrés illégaux, une même idée revenait : le pays ne serait plus capable d’absorber une immigration clandestine qui pèserait sur l’emploi, les services publics et la sécurité.

Présentées ainsi, ces manifestations pourraient donner l’impression d’une réaction spontanée née d’un mécontentement populaire. Elles sont en réalité l’aboutissement de plusieurs mois de mobilisation. Depuis le début de l’année, des organisations comme Operation Dudula ou March and March multiplient les rassemblements, les campagnes sur les réseaux sociaux et les actions de terrain pour dénoncer ce qu’elles considèrent comme l’inaction des autorités face à l’immigration illégale. Le 30 juin devait marquer une démonstration de force. Il a surtout montré que leur discours trouve désormais un écho bien au-delà de leurs seuls militants.

La question est donc moins de savoir pourquoi des milliers de Sud-Africains ont manifesté que de comprendre pourquoi ce discours rencontre aujourd’hui autant d’adhésion.

L’Afrique du Sud n’est pas un pays qui découvre l’immigration. Depuis la fin de l’apartheid, elle constitue le principal pôle économique d’Afrique australe. Des centaines de milliers de personnes venues du Zimbabwe, du Mozambique, du Malawi, de la République démocratique du Congo, du Nigeria ou encore d’Éthiopie s’y sont installées au fil des années, attirées par une économie plus dynamique que celle de leurs pays d’origine. Pour beaucoup, franchir la frontière représentait la possibilité de travailler, d’ouvrir un commerce ou simplement d’offrir un avenir différent à leur famille.

Pendant longtemps, cette immigration a été perçue comme la conséquence logique de la position dominante qu’occupe l’Afrique du Sud dans la région. Aujourd’hui, le regard d’une partie de la population a profondément changé.

Ce changement s’explique d’abord par la situation intérieure du pays.

Trente-deux ans après les premières élections démocratiques, l’Afrique du Sud reste confrontée à des inégalités parmi les plus fortes au monde. Les progrès réalisés depuis la fin de l’apartheid sont réels, mais ils n’ont pas répondu aux attentes de millions de Sud-Africains. Dans de nombreuses villes, le chômage frappe durablement les jeunes. Les coupures d’électricité continuent de perturber l’activité économique. Les services publics peinent à suivre les besoins d’une population en croissance, tandis que le coût de la vie alimente un sentiment de déclassement dans les quartiers populaires.

Lorsqu’une économie ralentit et que les perspectives se réduisent, la compétition pour les emplois les plus précaires devient plus visible. Dans les marchés, les petits commerces, les chantiers ou la restauration, Sud-Africains et étrangers travaillent souvent côte à côte. Cette proximité nourrit une perception de concurrence directe, même lorsqu’elle n’est pas confirmée par les études économiques.

C’est sur cette perception que les mouvements anti-immigration ont construit leur discours.

Leur message est simple : si les frontières étaient mieux contrôlées et si les immigrés en situation irrégulière quittaient le pays, les emplois seraient plus nombreux, les salaires remonteraient et les services publics retrouveraient un fonctionnement normal. Cette démonstration séduit parce qu’elle apporte une explication immédiate à des difficultés qui, elles, sont anciennes et complexes.

Pourtant, les données disponibles racontent une réalité plus nuancée.

Les étrangers représentent une part limitée de la population sud-africaine et tous ne sont pas en situation irrégulière. Beaucoup exercent une activité indépendante, créent des commerces ou occupent des emplois peu recherchés par les travailleurs locaux. Les économistes peinent d’ailleurs à établir un lien direct entre l’immigration et le chômage massif qui touche le pays.

Cette contradiction est au cœur de la crise actuelle. Les statistiques ne suffisent pas à effacer le sentiment d’abandon qui traverse une partie de la société sud-africaine. À l’inverse, ce sentiment ne transforme pas automatiquement les immigrés en responsables des difficultés économiques. Entre les deux s’est installé un récit politique qui gagne progressivement du terrain.

Les responsables des mouvements anti-immigration affirment que l’État a perdu le contrôle de ses frontières et ne protège plus suffisamment les citoyens. À leurs yeux, les manifestations du 30 juin visaient moins les étrangers eux-mêmes que le gouvernement, accusé de laisser s’installer une situation devenue, selon eux, incontrôlable.

Ce discours trouve un terrain favorable parce que la confiance envers les institutions s’est considérablement érodée ces dernières années. Les scandales de corruption, les difficultés de gouvernance et les problèmes chroniques des services publics ont nourri l’idée d’un État incapable de répondre efficacement aux préoccupations quotidiennes de la population.

Celine Dou, pour la Boussole-infos