L’ancien président de la République démocratique du Congo, Joseph Kabila, a été désigné à la tête du Front pour la refondation de la nation (FRN), une nouvelle coalition qui entend coordonner les forces opposées au gouvernement de Félix Tshisekedi. Cette initiative, qui intervient dans un contexte de conflit persistant dans l’est du pays, marque une nouvelle étape dans l’affrontement politique congolais et soulève des interrogations sur l’avenir des négociations de paix.
La crise politique et sécuritaire en République démocratique du Congo (RDC) connaît un nouveau développement avec l’annonce de la création du Front pour la refondation de la nation (FRN), une coalition rebelle placée sous la direction de l’ancien président Joseph Kabila. Le mouvement affirme vouloir mettre fin à ce qu’il qualifie de « tyrannie » et entend poursuivre son objectif « par tous les moyens, y compris la force ».
L’annonce, faite un lundi à Goma, dans l’est du pays, constitue un tournant dans le positionnement de Joseph Kabila, qui a dirigé la RDC de 2001 à 2019. Elle représente également un nouveau défi pour le président Félix Tshisekedi, dont le gouvernement est confronté depuis plusieurs années à une grave crise sécuritaire dans les provinces orientales.
Selon les informations rapportées par la BBC, Claude Ibalanky, conseiller de la nouvelle coalition, a présenté ses dirigeants lors d’une conférence de presse organisée à la résidence de Joseph Kabila, à Goma. Une vidéo diffusée par le groupe montre l’ancien chef de l’État en train de signer des documents aux côtés d’autres responsables lors de la déclaration de création du mouvement.
Une coalition qui revendique la coordination des forces de résistance
Dans sa déclaration, le Front pour la refondation de la nation affirme vouloir fédérer différentes forces opposées aux autorités de Kinshasa. L’objectif affiché est de coordonner ce que le mouvement appelle les « forces de résistance » afin de mettre un terme à la gouvernance actuelle.
La désignation de Joseph Kabila à la tête de cette coalition est particulièrement significative. L’ancien président avait jusque-là nié toute implication dans les activités du Mouvement du 23 mars (M23), un groupe armé qui contrôle plusieurs territoires dans l’est de la RDC.
La présence de responsables issus de l’alliance AFC-M23 au sein de la nouvelle structure renforce toutefois les interrogations sur les relations entre l’ancien président et les groupes armés opérant dans cette partie du pays.
Sultani Makenga, chef militaire du M23, a ainsi été désigné comme l’un des quatre adjoints de Joseph Kabila. Les trois autres responsables appelés à occuper ces fonctions proviennent également de l’alliance AFC-M23, qui a pris le contrôle d’une grande partie de l’est congolais, une région particulièrement riche en ressources minières.
Cette composition laisse entrevoir une volonté de rapprochement entre différentes figures de l’opposition armée et politique. Elle ne permet cependant pas, à elle seule, de déterminer précisément les modalités de commandement, les moyens militaires ou le fonctionnement opérationnel de la nouvelle coalition.
Le gouvernement congolais n’a pas officiellement réagi à l’annonce de sa création ni aux déclarations de ses dirigeants.
Joseph Kabila accentue la pression sur Félix Tshisekedi
Cette initiative intervient quelques jours après une prise de parole de Joseph Kabila dans laquelle il avait annoncé son intention de présenter aux Congolais une démarche destinée à « sauver » leur pays.
Vendredi, l’ancien président avait vivement critiqué l’administration de Félix Tshisekedi, l’accusant d’avoir ignoré plusieurs propositions qu’il avait formulées l’année précédente, notamment celles relatives à la résolution du conflit dans l’est de la RDC.
Joseph Kabila reproche également au pouvoir actuel de fragiliser l’ordre constitutionnel, de mal gérer l’économie nationale et de ne pas apporter de réponses suffisantes à l’insécurité. Il a par ailleurs dénoncé des arrestations qu’il qualifie d’arbitraires visant des opposants politiques et des officiers militaires.
Ces accusations n’ont pas fait l’objet d’une réponse publique du gouvernement dans les informations rapportées par la BBC.
L’ancien président, aujourd’hui âgé de 55 ans, a longtemps occupé une place centrale dans la vie politique congolaise. Arrivé au pouvoir après l’assassinat de son père, Laurent-Désiré Kabila, en 2001, il a dirigé le pays jusqu’en janvier 2019, date à laquelle Félix Tshisekedi lui a succédé à l’issue d’une élection contestée.
Les deux hommes avaient initialement entretenu une alliance politique, fondée sur un arrangement informel de partage du pouvoir après l’alternance présidentielle. Cette entente s’est progressivement détériorée, jusqu’à leur rupture politique.
Joseph Kabila s’était ensuite retiré de la vie publique avant de partir en exil volontaire en 2023. Son retour à Goma l’année suivante a marqué une nouvelle étape dans son repositionnement politique, alors que ses critiques à l’égard de son successeur devenaient de plus en plus fréquentes.
L’est de la RDC, épicentre d’une crise sécuritaire persistante
La création du FRN intervient dans un contexte particulièrement difficile pour la République démocratique du Congo. Depuis plusieurs décennies, l’est du pays est confronté à des violences récurrentes impliquant des groupes armés, des forces gouvernementales et des acteurs régionaux.
Plus de 100 groupes armés seraient actifs dans cette région, où les tensions communautaires se mêlent aux rivalités politiques et à la lutte pour le contrôle des ressources naturelles.
Les provinces orientales congolaises disposent notamment d’importantes richesses minières, qui constituent un enjeu économique majeur et alimentent les rivalités entre les différents acteurs présents sur le terrain.
Le M23 figure parmi les groupes les plus importants de cette crise. Ses avancées militaires ont profondément modifié la situation sécuritaire et territoriale dans l’est du pays, notamment avec la prise de Goma, une ville stratégique située dans la province du Nord-Kivu.
L’ONU et plusieurs gouvernements occidentaux accusent le Rwanda de soutenir le mouvement rebelle et d’exercer une influence sur ses opérations. Kigali rejette ces accusations et affirme que sa présence militaire dans l’est de la RDC répond à des impératifs de sécurité, notamment face aux groupes armés congolais qu’il considère comme une menace.
Dans ce contexte, la constitution d’une nouvelle coalition dirigée par Joseph Kabila pourrait compliquer davantage les efforts visant à rétablir l’autorité de l’État congolais sur les territoires échappant au contrôle de Kinshasa.
Washington sanctionne l’ancien président
Le positionnement de Joseph Kabila intervient également alors que les États-Unis ont renforcé leur pression à son encontre.
En mai, Washington a imposé des sanctions contre l’ancien président, l’accusant de soutenir le M23, de lui apporter une aide financière et d’encourager des défections au sein des Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC).
Joseph Kabila a contesté ces mesures, qu’il considère comme injustifiées et motivées par des considérations politiques.
Les autorités américaines ont expliqué que ces sanctions s’inscrivaient dans une stratégie plus large visant à soutenir l’accord de paix conclu l’année précédente entre la RDC et le Rwanda sous médiation américaine.
Ces mesures constituent un obstacle potentiel pour l’ancien chef de l’État, notamment en matière de financement et de relations internationales. Elles traduisent également la volonté de Washington de préserver les efforts diplomatiques engagés pour réduire les tensions entre Kinshasa et Kigali.
Pour Richard Moncrieff, spécialiste de la région des Grands Lacs au sein de l’International Crisis Group (ICG), la nouvelle coalition pourrait permettre à Joseph Kabila d’élargir la base politique et militaire de la rébellion.
Selon cet analyste, l’ancien président chercherait à attirer des personnalités et des officiers congolais mécontents de la gouvernance de Félix Tshisekedi, au-delà du cercle politique relativement restreint dont bénéficie le M23.
Cette stratégie pourrait également viser à réduire la dépendance du mouvement rebelle à l’égard de ses soutiens rwandais, en lui donnant accès à de nouveaux relais au sein de l’appareil politique et militaire congolais.
L’héritage de Laurent-Désiré Kabila en toile de fond
L’histoire familiale de Joseph Kabila constitue un autre élément important pour comprendre son retour sur le devant de la scène politique.
Son père, Laurent-Désiré Kabila, avait dirigé une rébellion soutenue par le Rwanda dans les années 1990. Ses forces avaient progressé depuis l’est du pays jusqu’à Kinshasa, à environ 1 500 kilomètres de leur point de départ, avant de prendre le pouvoir.
Richard Moncrieff estime que Joseph Kabila s’appuie sur cet héritage pour remettre en cause la légitimité du gouvernement de Félix Tshisekedi et présenter son action comme une démarche de refondation nationale.
Toutefois, les conditions politiques et diplomatiques ne sont plus les mêmes. Les sanctions américaines, la présence de nombreux acteurs armés et la complexité des rapports de force régionaux rendent incertaine toute tentative de reproduire le scénario qui avait conduit Laurent-Désiré Kabila au pouvoir.
La nouvelle coalition devra également démontrer qu’elle dispose d’une véritable capacité à fédérer des forces diverses, dont les intérêts politiques et militaires ne sont pas nécessairement identiques.
La perspective d’une nouvelle crise politique autour de 2028
À ces tensions sécuritaires s’ajoutent les incertitudes entourant la prochaine échéance présidentielle. Le second mandat de Félix Tshisekedi doit prendre fin en 2028, mais le président a déclaré en mai que les élections prévues cette année-là pourraient ne pas se tenir en raison du conflit.
Il a également évoqué la possibilité de briguer un troisième mandat, sous réserve, selon ses propos, de la volonté populaire.
Dans le même temps, le Parlement congolais a adopté un texte susceptible d’ouvrir la voie à un référendum visant à supprimer la limitation constitutionnelle à deux mandats présidentiels. Ces initiatives ont provoqué des contestations dans la capitale, où les autorités ont été confrontées à des manifestations contre les changements envisagés.
La question de la succession présidentielle pourrait ainsi devenir un facteur supplémentaire de tensions dans un pays où les désaccords politiques se superposent à une crise sécuritaire persistante.
La création du FRN intervient donc à un moment où la légitimité des institutions, l’avenir du processus électoral et le contrôle territorial constituent des enjeux étroitement liés.
Pour l’International Crisis Group, les derniers développements illustrent les difficultés des négociations de paix, alors que les différentes parties semblent accorder une importance croissante au contrôle effectif du terrain.
La désignation de Joseph Kabila à la tête de cette coalition ouvre ainsi une nouvelle phase d’incertitude pour la République démocratique du Congo, entre recomposition des forces opposées au gouvernement, conflit armé dans l’est du pays et tensions autour de l’avenir politique de Félix Tshisekedi.