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Incendie de Crans-Montana : la transgression des frontières éthiques du journalisme en question

À la suite de l’incendie meurtrier du bar La Constellation à Crans-Montana, qui a coûté la vie à quarante personnes et fait plus d’une centaine de blessés, des accusations graves ont été portées par la direction de l’hôpital du Valais. Des journalistes auraient tenté de pénétrer dans les chambres des victimes en se faisant passer pour du personnel soignant. Au-delà de l’émotion suscitée par le drame, cet épisode ravive un débat ancien mais fondamental sur les limites déontologiques du journalisme en situation de catastrophe.

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Informer n’autorise pas tout. Lorsque la quête d’un témoignage franchit les portes d’un hôpital et s’exerce au détriment de personnes vulnérables, c’est l’essence même du métier de journaliste qui se trouve interrogée.

Des faits qui heurtent le cadre hospitalier

Selon les déclarations d’Éric Bonvin, directeur de l’hôpital du Valais, des journalistes auraient tenté de s’introduire dans l’établissement en portant des blouses blanches afin d’accéder aux chambres des blessés. Les faits, rapportés par la SonntagsZeitung, décrivent une volonté de contournement des dispositifs de sécurité et des règles élémentaires de confidentialité médicale, dans un contexte où les victimes, pour beaucoup gravement atteintes, se trouvaient dans un état de fragilité physique et psychologique extrême.

Face à ces tentatives, la direction hospitalière a décidé de renforcer immédiatement la sécurité afin de préserver la tranquillité des patients et le bon fonctionnement des soins. Une décision exceptionnelle, révélatrice de la pression médiatique qui accompagne désormais les drames collectifs.

Une dérive qui n’est pas sans précédents

Si les faits de Crans-Montana frappent par leur gravité, ils ne surgissent pas dans un vide historique. D’autres épisodes, en Europe comme ailleurs, ont déjà mis en lumière des pratiques journalistiques jugées excessives, voire inacceptables, dans des contextes médicaux sensibles.

Des tentatives d’intrusion dans des hôpitaux, parfois sous de fausses identités, ont été signalées par le passé lors de l’hospitalisation de personnalités publiques ou à la suite de catastrophes majeures. Ces épisodes ont, à chaque fois, suscité de vifs débats au sein de la profession, rappelant que l’espace hospitalier demeure un lieu protégé, où la dignité et le consentement des patients priment sur toute considération médiatique.

Le directeur de l’hôpital du Valais rappelle d’ailleurs un précédent marquant en Suisse : en 2012, après l’accident de bus ayant causé la mort de vingt-deux écoliers, les établissements de soins avaient déjà dû faire face à une pression médiatique telle que certaines zones médicales avaient été envahies. L’expérience avait laissé des traces durables dans la gestion des crises.

La frontière fragile entre droit d’informer et atteinte à la dignité

Le journalisme repose sur un principe fondamental : informer dans l’intérêt du public. Mais ce principe ne saurait se substituer au respect de la personne humaine. Les victimes d’un drame ne sont ni des sources ordinaires ni des objets d’information disponibles à toute heure.

Se faire passer pour un soignant, si les faits sont confirmés, constitue une rupture grave avec les règles déontologiques les plus élémentaires. Une telle pratique ne relève plus de l’enquête journalistique, mais d’une mise en scène trompeuse, susceptible d’éroder la confiance entre médias, institutions et citoyens.

La pression du scoop comme facteur aggravant

L’épisode de Crans-Montana s’inscrit dans un contexte médiatique marqué par l’accélération du temps de l’information et la concurrence exacerbée entre médias. La recherche de l’exclusivité, nourrie par les réseaux sociaux et l’information en continu, tend à déplacer les lignes de l’acceptable, au risque de banaliser des pratiques autrefois unanimement condamnées.

Ce glissement interroge la capacité du journalisme contemporain à maintenir ses garde-fous éthiques face à l’urgence, à l’émotion et à la logique de visibilité.

L’incendie de Crans-Montana est d’abord une tragédie humaine. Les accusations portées contre certains journalistes rappellent que le droit d’informer ne saurait s’exercer au détriment des victimes ni au mépris des espaces de soin. En situation de catastrophe, la déontologie journalistique ne constitue pas une contrainte secondaire, mais le socle même de la légitimité de l’information. Lorsque cette frontière est franchie, c’est la crédibilité de toute la profession qui vacille.

Celine Dou, pour la boussole-infos

Des témoins filment des situations de danger au lieu de fuir : un comportement observé de Crans-Montana à Phuket

À Crans-Montana, lors d’un incendie, des témoins ont filmé le départ du feu au lieu de quitter les lieux. Un comportement loin d’être isolé, déjà observé lors de catastrophes majeures comme le raz-de-marée de Phuket en 2004. De l’urgence ignorée à la captation systématique, ces scènes interrogent une transformation profonde du rapport humain au danger.

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Face à un danger immédiat, l’instinct devrait commander la fuite ou l’assistance. Pourtant, de plus en plus souvent, c’est un téléphone qui se lève.

Crans-Montana : le danger observé avant d’être évité

Les vidéos tournées à Crans-Montana montrent une scène désormais familière : un départ de feu clairement visible, une menace potentielle, et des témoins qui restent sur place pour filmer. L’urgence est connue, perceptible, mais elle ne déclenche ni mouvement de retrait immédiat ni organisation spontanée de l’aide. Le danger est d’abord regardé, enregistré, documenté.

Ce comportement, attesté par les images elles-mêmes, constitue le point de départ de l’analyse. Il ne relève pas d’une interprétation morale, mais d’un fait observable : face à un risque réel, certains individus choisissent la captation plutôt que la protection.

Phuket 2004 : filmer la catastrophe qui arrive

Ce phénomène n’est pas né avec les réseaux sociaux. Le 28 décembre 2004, lors du raz-de-marée provoqué par un séisme sous-marin dans l’océan Indien, Phuket devient l’un des lieux les plus filmés d’une catastrophe naturelle majeure. De nombreuses vidéos montrent des touristes filmant la mer qui se retire, puis la vague immense qui s’approche.

Sur ces images, un élément frappe rétrospectivement : l’absence de fuite. Certains filment, d’autres regardent sans caméra, mais beaucoup restent immobiles, comme spectateurs d’un événement qu’ils ne semblent pas encore intégrer comme une menace immédiate pour eux-mêmes. La catastrophe est perçue avant d’être comprise.

Phuket constitue ainsi un précédent fondateur : le danger est visible, identifiable, mais traité comme un spectacle en cours.

Sidération ou basculement du réflexe ?

La sidération psychologique est souvent invoquée pour expliquer ces comportements. Elle existe, indéniablement. Mais elle ne suffit pas à rendre compte de la durée de l’observation, ni du passage à l’acte consistant à filmer.

Filmer suppose une action : sortir un appareil, cadrer, maintenir l’attention sur la scène. Il ne s’agit plus seulement d’être figé par la peur, mais d’adopter une posture d’observateur actif. Le danger n’interrompt pas l’action, il la redirige.

Quand le réel devient image

Dès 1967, Guy Debord décrivait une société où le rapport au monde passe par la représentation. Le réel n’est plus vécu directement, il est médiatisé, transformé en image, en spectacle.
Les scènes de Crans-Montana et de Phuket illustrent cette intuition : l’événement dangereux n’est plus seulement une situation à affronter, mais un contenu à enregistrer.

Le téléphone devient un filtre. Il crée une distance symbolique entre l’individu et le danger, comme si le fait de filmer transformait l’événement en quelque chose de moins immédiat, de moins personnel.

L’homo festivus face à l’urgence

Philippe Muray, à la fin des années 1990, décrivait l’avènement de l’homo festivus, un individu pour qui tout devient événement, animation, expérience. Dans ce cadre, la gravité s’efface. Même la tragédie peut être intégrée à une logique de consommation émotionnelle.

Incendies, agressions, catastrophes naturelles : tout peut devenir matière à images, à circulation, à visibilité. Le danger n’est plus seulement subi, il est intégré à une narration collective où l’on participe en filmant.

Réseaux sociaux : un accélérateur, pas une origine

Les plateformes numériques n’ont pas créé ce comportement, mais elles l’ont renforcé. La promesse implicite de vues, de partages et de reconnaissance sociale encourage la captation immédiate. Être témoin ne suffit plus ; il faut être celui qui montre.

Dans ce contexte, l’assistance recule. La responsabilité se dilue dans la multitude des regards. Chacun filme, donc personne n’agit.

De Crans-Montana à Phuket, les images racontent la même histoire : face au danger, une partie de l’humanité contemporaine hésite entre réagir et enregistrer. Ce basculement n’est ni anecdotique ni purement technologique. Il révèle une transformation profonde du rapport au réel, où le monde est d’abord regardé avant d’être vécu.

Le danger, désormais, n’interrompt plus toujours le spectacle. Il en fait parfois partie.

Celine Dou, Christian Estevez, pour la boussole-infos

Incendie mortel dans le bar Le Constellation à Crans-Montana (Suisse) dans la nuit du Nouvel An : une tragédie révélatrice des failles de la prévention dans les lieux festifs européens

Une quarantaine de morts et plus d’une centaine de blessés : dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier, un incendie a ravagé le bar Le Constellation à Crans-Montana, en Suisse. Au-delà de l’émotion, cet événement met en lumière des pratiques à risque tolérées, des défaillances dans la prévention et la vulnérabilité des systèmes européens face aux catastrophes de masse.

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Un drame survenu en quelques secondes

Le feu s’est déclaré aux alentours de 1 h 30, dans le sous-sol du bar Le Constellation, un lieu prisé de la station huppée de Crans-Montana. Les clients célébraient le passage à 2026 avec des bouteilles de champagne surmontées de cierges magiques, dont les étincelles ont atteint le plafond recouvert de mousse acoustique, selon les photos transmises à BFMTV. Une première photo montre « deux personnes tiennent chacune dans leurs mains des bouteilles de champagne avec des bougies étincelles.

L’une d’entre elles est par ailleurs proche du plafond, assise sur les épaules de la première », et la seconde montre « le moment du possible départ de feu… il est possible de voir tout en haut de l’image les premières flammes au niveau de la mousse apposée au plafond de l’établissement ».

L’embrasement a été quasi instantané, transformant l’espace en piège mortel et provoquant une panique généralisée parmi les fêtards.

Le bilan provisoire communiqué par les autorités locales est dramatique : près de quarante personnes sont mortes, et environ 115 ont été blessées, dont une majorité grièvement brûlés ou intoxiqués. Parmi les victimes confirmées figure Emanuele Galeppini, jeune golfeur italien de 16 ans, reconnu comme un espoir du golf international. La Fédération italienne de golf a publié un communiqué : « La Fédération italienne de golf pleure la disparition d’Emanuele Galeppini, jeune athlète passionné et animé de valeurs authentiques… En ces moments de profonde tristesse, nos pensées vont à sa famille et à tous ceux qui l’aimaient. Emanuele, tu resteras à jamais dans nos cœurs. » Huit personnes restent portées disparues. Pour faire face à la gravité des blessures, plusieurs victimes ont été transférées en France et la Pologne a également proposé de prendre en charge une partie des grands brûlés, illustrant la nécessité de réponses européennes coordonnées face à un incident de cette ampleur.

Une réponse humanitaire et symbolique

Au lendemain du drame, habitants, touristes et proches se sont rassemblés dans l’église de la station pour une messe en hommage aux victimes, un moment de recueillement collectif retransmis par RMC. Des témoins ont partagé leur émotion : Dany, présente devant les lieux pendant le drame, raconte : « Je passais devant quand il y a eu l’incendie. J’ai aidé aussi. De voir ces jeunes qui déambulent, ébétés, complètement brûlés, la peau en lambeaux. Si je suis là, c’est aussi pour être en communion avec leurs parents, et pour ces jeunes qui ne demandaient qu’à vivre et qui meurent un jour de fête et de joie. » Un autre témoin, Mathéo, inquiet pour un ami introuvable, confie : « J’ai prié pour sa famille, pour son frère, pour lui. On n’a pas de nouvelle de lui. C’est assez dur parce que j’ai peur qu’il ne soit plus avec nous. » D’autres personnes venues en soutien aux familles ont déclaré : « Même si on ne les connaît pas, on ne les oubliera pas. Il nous faudra du temps pour que nous aussi fassions notre deuil. »

Le Pape a exprimé sa compassion officielle et appelé à soutenir les blessés, donnant une dimension morale et internationale à cette tragédie. Les images de familles et de jeunes se recueillant sur le parvis traduisent l’impact profond sur la communauté locale, mais elles soulignent surtout la nécessité d’aller au-delà de la compassion et d’interroger les causes réelles du drame.

Crans-Montana comme révélateur des angles morts de la prévention

L’incendie met en lumière des défaillances structurelles dans la prévention des risques. L’usage de cierges pyrotechniques à l’intérieur, combiné à des matériaux inflammables et à la densité des clients, montre que la tolérance implicite aux pratiques à risque peut devenir mortelle. Le Quai d’Orsay a précisé que « neuf Français faisaient partie des blessés, huit autres sont toujours portés disparus », et qu’un joueur du FC Metz de 19 ans fait partie des blessés gravement brûlés. Le président suisse Guy Parmelin a qualifié l’incendie d’« une des pires tragédies » que la Suisse ait connues.

L’incident démontre que la sécurité ne se limite pas à la réglementation existante, mais dépend de son application réelle et de la culture collective du risque. Dans ce contexte, la fête devient un accélérateur de vulnérabilité : ce qui est perçu comme un moment de fête et d’exception s’avère être mortel.

Au-delà du lieu lui-même, l’événement interroge la préparation européenne face aux catastrophes de masse dans les espaces de loisirs. La mobilisation rapide de la France et de la Pologne pour accueillir les blessés montre que la gestion nationale seule est insuffisante et que la solidarité transfrontalière devient un paramètre clé de survie. L’incendie met en évidence l’écart entre normes, contrôle et pratiques réelles, révélant un angle mort persistant dans les politiques publiques de prévention.

Responsabilité collective et normalisation du risque

Crans-Montana illustre un phénomène plus large : la tolérance sociale et institutionnelle aux risques dans les lieux de loisirs. La banalisation de pratiques dangereuses, la priorité donnée au spectacle et la sous-estimation des conséquences créent un contexte où des tragédies similaires peuvent se répéter. La question n’est plus seulement réglementaire : elle touche la responsabilité collective. Exploitants, autorités et participants doivent partager la charge de veiller à ce que la fête ne devienne pas un vecteur de mortalité.

Le drame de Crans-Montana dépasse le cadre d’un incident isolé. Il met en évidence l’écart persistant entre normes, contrôle et culture réelle de prévention dans les espaces festifs européens. Informer pour orienter implique de comprendre que ces événements ne sont pas des fatalités : seule une approche systémique, intégrant réglementation stricte, contrôle effectif et responsabilité collective des exploitants, autorités et participants, peut transformer la prévention en outil concret et limiter la répétition de telles catastrophes. La fête, pour redevenir un espace sûr, doit être pensée à l’aune de cette réalité.

Celine Dou, pour la boussole-infos