Pendant un temps, elle semblait condamnée à rester hors du prétoire. En décidant finalement de réintégrer la vidéo au dossier, la Cour d’appel de Nouvelle-Galles du Sud ne s’est pas prononcée sur la culpabilité de deux anciens infirmiers de Sydney. Elle a choisi de remettre entre les mains des jurés la pièce que l’accusation considère comme indispensable pour raconter les faits.
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À la fin du mois d’août, Sarah Abu Lebdeh et Ahmad Rashad Nadir comparaîtront devant la justice australienne pour répondre d’accusations liées à des propos présumés menaçants tenus lors d’un échange vidéo avec un influenceur israélien. Quelques semaines avant l’ouverture des débats, la Cour d’appel a annulé la décision qui écartait cette séquence du dossier. Un revirement procédural qui redéfinit les contours d’un procès déjà suivi de près en Australie.
Il arrive qu’un procès bascule avant même que le premier témoin ne soit appelé à la barre.
Celui des deux anciens infirmiers de l’hôpital de Bankstown pourrait bien appartenir à cette catégorie. Non parce que les charges retenues contre eux ont changé, ni parce que de nouveaux faits ont émergé, mais parce que la principale pièce sur laquelle repose l’accusation retrouvera finalement sa place devant le jury.
La décision rendue le 31 juillet par la Cour d’appel de Nouvelle-Galles du Sud marque un tournant procédural. Les juges n’ont pas examiné la véracité des propos attribués aux deux prévenus. Ils avaient à répondre à une question préalable, souvent décisive dans les dossiers pénaux : la preuve centrale peut-elle être légalement produite devant un tribunal ?
Pour le parquet, l’enjeu était considérable.
La vidéo enregistrée lors d’une conversation sur la plateforme Chatruletka constitue bien davantage qu’un simple document versé au dossier. Selon l’accusation, elle permet de restituer l’intégralité de l’échange : les paroles, mais aussi les intonations, les silences, les réactions, les gestes et les expressions des deux interlocuteurs. Devant la Cour d’appel, le procureur n’a d’ailleurs pas caché que son dossier serait sérieusement fragilisé si cette pièce demeurait irrecevable.
Quelques semaines plus tôt, le tribunal de première instance en avait pourtant décidé autrement.
Les avocats de la défense soutenaient que l’enregistrement avait été obtenu en violation de la législation de Nouvelle-Galles du Sud relative à la surveillance des communications. Leur démonstration reposait sur un élément en apparence anodin : le microphone ayant capté les échanges se trouvait dans une salle de l’hôpital de Bankstown, où travaillaient alors les deux infirmiers. Dès lors, estimaient-ils, l’enregistrement relevait du droit australien et devait être exclu.
Le ministère public défendait une lecture opposée. L’enregistrement, plaidait-il, avait été réalisé en Israël par l’influenceur Max Ilinsky, connu sous le pseudonyme de Max Veifer, depuis son propre ordinateur. La localisation de l’appareil qui crée la vidéo, et non celle des personnes filmées, devait selon lui être retenue.
La Cour d’appel a finalement suivi cette argumentation et autorisé l’utilisation de la vidéo au procès. Les motifs détaillés de sa décision demeurent toutefois soumis à des restrictions de publication afin de préserver le bon déroulement des audiences à venir.
À l’origine de cette affaire se trouve une conversation diffusée en février 2025 sur Chatruletka, une plateforme de discussions vidéo entre inconnus. Au cours de cet échange, Sarah Abu Lebdeh et Ahmad Rashad Nadir auraient tenu des propos menaçants visant des Israéliens. Tous deux contestent les accusations et ont plaidé non coupable. Mme Abu Lebdeh répond en outre d’un chef supplémentaire pour menace de violence contre un groupe de personnes.
La diffusion de la vidéo avait rapidement provoqué une onde de choc en Australie. Les deux soignants avaient été licenciés, tandis que les autorités sanitaires ouvraient une enquête afin de vérifier si des patients avaient subi un traitement discriminatoire. Les investigations n’ont pas établi qu’un patient israélien avait été privé de soins ou traité différemment en raison de son origine.
C’est désormais devant un jury que le dossier sera examiné.
L’audience ne devra pas répondre aux réactions suscitées par la diffusion de la vidéo, mais à une question beaucoup plus précise : les éléments produits par l’accusation permettent-ils d’établir, au-delà du doute raisonnable, les infractions reprochées aux deux anciens infirmiers ?
Au-delà de cette affaire, la décision de la Cour illustre les défis auxquels les juridictions sont confrontées lorsque les échanges numériques traversent les frontières. Une conversation peut être tenue depuis Sydney, enregistrée en Israël, hébergée sur des serveurs installés dans un troisième pays et produire des effets juridiques dans plusieurs États à la fois. Le droit est alors contraint de déterminer où commence et où s’arrête sa propre compétence.
Pour l’heure, une seule certitude s’impose. Le procès qui s’ouvrira à la fin du mois d’août ne sera pas celui qu’envisageaient encore les deux parties il y a quelques semaines. En réintégrant la vidéo dans le dossier, la Cour d’appel n’a ni condamné ni disculpé les prévenus. Elle a simplement considéré que les jurés devaient pouvoir examiner eux-mêmes la preuve la plus discutée de toute cette procédure avant de rendre leur verdict.
Celine Dou, pour la Boussole-infos