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Bibliothèques aux États‑Unis d’Amérique confrontées aux références fictives générées par l’intelligence artificielle

Aux États‑Unis d’Amérique, les bibliothécaires sont de plus en plus confrontés à des requêtes de livres qui n’existent pas. Ces références, issues d’interactions avec des intelligences artificielles génératives, interrogent le rôle même des institutions chargées de conserver et transmettre le savoir.

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Alors que les outils d’IA conversationnelle se multiplient, une nouvelle difficulté surgit pour les bibliothèques : distinguer les ouvrages authentiques des suggestions inventées par des systèmes automatisés. Ce phénomène, encore inédit dans sa généralisation, révèle l’impact de l’intelligence artificielle sur la confiance dans les sources et la mission des professionnels du livre.

Depuis plusieurs mois, plusieurs bibliothèques aux États‑Unis d’Amérique signalent une recrudescence de demandes de livres inexistants, formulées par des usagers qui se fient à des agents conversationnels d’IA tels que ChatGPT ou Gemini. Ces systèmes génèrent parfois des titres plausibles, accompagnés de descriptions détaillées et d’auteurs fictifs, sans aucun lien avec des publications réelles.

À la bibliothèque de l’État de Virginie, une responsable a indiqué qu’environ 15 % des courriels reçus pour des recherches bibliographiques comportaient des références issues de l’intelligence artificielle et qui ne correspondent à aucun ouvrage. Les catalogues et moteurs de recherche, lorsqu’ils sont sollicités, peuvent donner des résultats partiels ou trompeurs, rendant la vérification plus ardue.

Le phénomène dépasse les simples livres : certaines références académiques ou scientifiques inventées par l’IA sont également utilisées par les étudiants, les chercheurs et le grand public. Les bibliothécaires doivent donc non seulement guider les usagers, mais aussi identifier et corriger les informations fictives, ce qui constitue une tâche complexe et exigeante.

Ce phénomène met en évidence un paradoxe central : les intelligences artificielles génératives sont conçues pour produire des réponses plausibles et cohérentes, mais leur fonctionnement repose sur la probabilité des chaînes de mots plutôt que sur la vérification de l’existence réelle des sources.

Pour les bibliothécaires, cette situation représente une mutation profonde de leur rôle traditionnel. Leur mission historique de médiation et de vérification est désormais confrontée à des systèmes capables de fabriquer du contenu crédible mais faux. Il ne s’agit plus seulement de rechercher et de classer le savoir existant, mais d’intervenir sur une frontière floue entre réalité et fiction algorithmique.

L’incident soulève également des enjeux éducatifs et sociaux : les usagers, souvent confiants dans la technologie, peuvent intégrer ces références fictives dans leurs recherches ou travaux. L’apparition de contenus littéraires ou scientifiques générés automatiquement questionne ainsi la fiabilité de l’information et le rôle des bibliothèques comme garantes de la connaissance vérifiable.

Au-delà des États‑Unis d’Amérique, cette problématique est susceptible de se diffuser dans d’autres pays disposant de bibliothèques numérisées ou connectées aux mêmes outils d’intelligence artificielle, rendant la question universelle et institutionnelle.

Face à ces défis, plusieurs pistes se dessinent. Les bibliothèques pourraient développer des protocoles spécifiques de vérification des références générées par IA, renforcer la formation des professionnels et des usagers sur la littératie numérique, et collaborer avec les concepteurs d’IA pour réduire les “hallucinations” dans les réponses fournies.

Cette situation invite également à réfléchir sur la responsabilité sociétale et éthique des intelligences artificielles dans le domaine de l’information et sur la manière dont les institutions traditionnelles doivent s’adapter pour préserver la confiance publique.

L’émergence des références fictives générées par l’intelligence artificielle met en lumière un changement profond dans la circulation du savoir. Les bibliothécaires aux États‑Unis d’Amérique, confrontés à ce phénomène inédit, doivent ajuster leurs pratiques pour garantir la véracité de l’information. Cette situation illustre l’urgence de repenser la médiation culturelle et scientifique à l’heure des technologies capables de produire un savoir plausible mais inventé, et de préserver ainsi l’intégrité des institutions qui incarnent la mémoire collective.

Celine Dou, pour la boussole-infos

Jeunes et écrans : une exposition massive devenue un enjeu politique et éducatif

L’usage intensif des écrans par les enfants et les adolescents s’impose aujourd’hui comme un fait social majeur. Longtemps traité sous l’angle de la responsabilité parentale ou de la prévention sanitaire, le phénomène révèle en réalité un déséquilibre plus profond : celui d’une société qui a laissé se structurer un environnement numérique puissant sans en définir clairement les règles, les limites et les finalités éducatives.

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Les alertes se succèdent, les études s’accumulent, les constats convergent. Troubles de l’attention, dégradation du sommeil, fragilisation psychique, difficultés scolaires : les effets d’une exposition prolongée aux écrans chez les jeunes ne relèvent plus de l’hypothèse. Pourtant, malgré l’ampleur du phénomène, la réponse collective demeure fragmentaire, hésitante, souvent réduite à des injonctions individuelles.

Un phénomène désormais documenté

Dans la plupart des pays développés, les enfants et les adolescents passent plusieurs heures par jour devant des écrans, qu’il s’agisse de téléphones, de tablettes, d’ordinateurs ou de consoles. Cette exposition commence de plus en plus tôt et s’inscrit dans la durée.

Les travaux scientifiques disponibles établissent des corrélations solides entre usage excessif des écrans et divers troubles : baisse de la capacité de concentration, perturbation des rythmes biologiques, altération de la qualité du sommeil, augmentation de l’anxiété et repli social chez certains profils. Le constat est aujourd’hui suffisamment étayé pour ne plus être contesté sérieusement.

Dans le débat public, cette réalité est fréquemment présentée comme un problème de comportements individuels : celui des jeunes eux-mêmes, ou celui des parents supposés défaillants. Cette lecture, si elle n’est pas totalement infondée, reste largement insuffisante pour saisir la portée réelle du phénomène.

Du mauvais usage individuel à l’échec collectif

L’erreur d’analyse la plus répandue consiste à considérer l’écran comme un simple outil dont l’usage serait librement maîtrisé par l’individu. Or, le numérique contemporain ne se limite plus à un support technique : il constitue désormais un environnement structurant, organisé autour de logiques économiques précises.

Les plateformes numériques fonctionnent sur des mécanismes d’optimisation de l’attention : stimulation permanente, gratification immédiate, hiérarchisation algorithmique des contenus. Ces dispositifs ne sont ni neutres ni accidentels. Ils sont conçus pour prolonger l’exposition et rendre l’usage difficilement interrompable.

Face à cet environnement, les jeunes se trouvent dans une position de vulnérabilité structurelle. Leur capacité d’autorégulation, encore en construction, se heurte à des systèmes pensés pour capter durablement leur attention. Parler d’addiction ou d’excès individuel sans interroger ces mécanismes revient à déplacer la responsabilité et à masquer les causes profondes.

L’école et les institutions face à leurs contradictions

L’institution scolaire illustre particulièrement ce malaise collectif. D’un côté, elle interdit ponctuellement l’usage des téléphones ; de l’autre, elle promeut la numérisation des apprentissages sans fournir de cadre critique solide. Entre ces deux positions, une dimension essentielle fait défaut : la formation structurée au rapport aux écrans.

Les élèves apprennent à utiliser des outils puissants sans être formés à leur fonctionnement, à leurs logiques économiques ou à leurs effets cognitifs. En l’absence de cette transmission, ce sont les plateformes elles-mêmes qui façonnent les usages, les références culturelles et, parfois, les normes sociales.

Ce renoncement éducatif ne relève pas d’un oubli, mais d’un retard persistant à reconnaître le numérique comme un objet politique et culturel à part entière.

Une régulation politique en retrait

Sur le plan politique, la situation est tout aussi révélatrice. Les États reconnaissent l’existence du problème, mais peinent à imposer des régulations contraignantes à des acteurs numériques transnationaux dont le modèle économique repose précisément sur l’intensification de l’usage.

Cette difficulté nourrit une forme de défaussement : les pouvoirs publics appellent à la vigilance parentale tout en laissant intact un écosystème conçu pour contourner cette vigilance. La responsabilité est ainsi renvoyée vers l’individu, alors même que les leviers d’action sont largement structurels.

Un révélateur des fragilités contemporaines

Au-delà de la question des écrans, ce débat révèle des fragilités plus larges : raréfaction du temps éducatif, affaiblissement des espaces collectifs non marchands, difficulté croissante à poser des limites dans des sociétés sous tension permanente.

L’écran devient alors un substitut : pour occuper, apaiser, détourner l’attention. Non par désinvolture, mais parce que les cadres traditionnels de socialisation peinent à remplir pleinement leur rôle.

L’exposition massive des jeunes aux écrans n’est ni une dérive marginale ni une fatalité technologique. Elle est le produit de choix collectifs, d’arbitrages politiques et d’un encadrement insuffisant face à des outils puissants.

Tant que la question sera abordée sous l’angle de la morale individuelle ou de la simple prévention sanitaire, elle restera mal posée. C’est en assumant pleinement sa dimension éducative, politique et culturelle que la société pourra espérer reprendre la maîtrise d’un environnement numérique qui façonne déjà, silencieusement, les générations à venir.

Celine Dou, pour la boussole-infos

Japon–Corée du Sud : les mariages réduits aux photos sous l’effet de la pression sociale numérique

Au Japon et en Corée du Sud, la cérémonie traditionnelle cède de plus en plus la place à des séances photo sophistiquées. Derrière ces images “Instagrammables” se dessinent des transformations profondes : pression économique, normes sociales remodelées par le numérique, individualisation des rituels et évolution des pratiques conjugales. Ce phénomène, qui combine aspiration esthétique et influence sociale, interroge la signification même du mariage dans les sociétés contemporaines.

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1. La naissance d’un mariage centré sur l’image

1.1 Japon : les “solo weddings” et les shootings importés de Corée

Le Japon voit émerger les “solo weddings” : des femmes se font maquiller et habiller en mariée pour des séances photo, parfois sans partenaire ni cérémonie légale.
Ces mariages solo ne visent pas le rituel ou l’engagement social, mais la matérialisation visuelle d’un rêve personnel, livrée en images destinées à soi ou aux réseaux sociaux.

Parallèlement, les photo-only weddings inspirés de Corée du Sud séduisent les couples japonais : ils abandonnent la réception traditionnelle pour une séance photo stylisée, scénarisée comme un film.
L’objectif n’est plus la célébration collective, mais la création d’un contenu esthétique et partagé.

1.2 Corée du Sud : l’influence du numérique et du DIY

En Corée du Sud, la hausse du coût des mariages (“wedding-flation”) a poussé les jeunes couples à chercher des alternatives moins onéreuses. Les iPhone wedding snaps, où un photographe prend les clichés avec un smartphone, se multiplient : des images plus naturelles, spontanées et immédiatement partageables.

Cette tendance illustre la fusion de la contrainte économique avec la pression numérique : le couple veut marquer l’événement tout en produisant du contenu socialement valorisé.

2. Pressions sociales et influence des réseaux numériques

2.1 L’esthétique imposée par les réseaux sociaux

Dans les deux pays, le mariage n’est plus seulement un événement privé : il est un acte social médiatisé par Instagram, TikTok et d’autres plateformes. Les photos doivent répondre à des critères précis : couleurs pastel, poses codifiées, storytelling visuel.
Cette normalisation esthétique traduit une pression sociale indirecte : être “Instagrammable” devient un indicateur de réussite et de conformité sociale.

2.2 Individualisation vs standards collectifs

Ironiquement, alors que ces mariages semblent individualisés, ils se conforment à des standards globalisés dictés par les réseaux : même les mariages “solo” suivent des modèles visuels précis, uniformisés.
La liberté individuelle est encadrée par les exigences invisibles de la culture numérique.

3. Économie et transformation du marché du mariage

3.1 Réduction du coût mais montée d’un marché alternatif

Les mariages photo-only coûtent beaucoup moins cher qu’une cérémonie traditionnelle : studios spécialisés, maquillages et shooting compris.
Le marché s’adapte : forfaits flexibles, décoration “Instagram-friendly”, prestations mobiles. Cette adaptation montre que l’industrie du mariage recompose ses modèles économiques face aux nouvelles attentes des jeunes générations.

3.2 Accessibilité et pression de performance

Les séances photo permettent d’accéder à un mariage “stylisé” malgré des budgets limités. Mais elles génèrent une nouvelle forme de pression : l’image devient la mesure de la réussite matrimoniale, indépendamment de la dimension relationnelle ou rituelle.

4. Mutation des normes et sens du mariage

4.1 De la célébration collective à la performance individuelle

Traditionnellement, le mariage symbolisait l’entrée dans la vie adulte, l’union de familles et la reconnaissance sociale.
Aujourd’hui, il devient un moment scénarisé, une performance esthétique pour soi-même et pour les autres. Les rituels collectifs s’effacent, remplacés par des mises en scène centrées sur l’image.

4.2 Intimité transformée et réappropriation symbolique

Le mariage devient une affaire de narration visuelle : le couple choisit les décors, les poses, les filtres, et construit son récit affectif sur un format numérique.
Pour certains, c’est une réappropriation libératrice ; pour d’autres, c’est une manifestation de la domination des normes numériques sur la vie privée et l’intime.

5. Enjeux sociétaux et réflexion globale

  1. Pression sociale et numérique : la performance visuelle impose de nouvelles normes de réussite conjugale.
  2. Individualisation des rituels : le mariage perd son rôle de rituel collectif au profit d’une expérience esthétique privée.
  3. Mutation économique : l’industrie du mariage s’adapte à un marché fragmenté, créatif et digitalisé.
  4. Réflexion sur l’intime et le sens du mariage : ce phénomène interroge le rôle du mariage dans les sociétés contemporaines et l’impact de la médiatisation numérique sur les rituels sociaux.

Le Japon et la Corée du Sud offrent un laboratoire des transformations contemporaines du mariage. Les séances photo sophistiquées, les mariages solo et les shootings iPhone ne sont pas qu’un phénomène esthétique : ils sont l’expression tangible d’une pression sociale numérique, d’une évolution des normes et d’une réinvention des rituels.

Ce basculement révèle des tensions : liberté individuelle vs standardisation sociale, économie vs rituel, intimité vs visibilité. Il pose une question universelle : dans un monde où l’image prime sur le geste, qu’est-ce que le mariage devient vraiment ?

Celine Dou

Nigeria : TikTokeurs contraints au mariage par la charia après une vidéo virale

Au Nigeria, dans l’État de Kano, deux jeunes créateurs de contenu, Idris Mai Wushirya et Basira Yar Guda, ont été contraints par un tribunal islamique de se marier après la diffusion d’une vidéo les montrant s’embrassant sur TikTok. Cette décision soulève des questions sur la liberté d’expression, les droits individuels et l’application de la charia dans un pays fédéral.

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1. Le cadre juridique et religieux à Kano

L’État de Kano, situé dans le nord du Nigeria, applique la charia depuis 2000, en parallèle du droit civil fédéral. Cette double juridiction confère aux tribunaux islamiques une autorité considérable sur les affaires personnelles, notamment le mariage, le divorce et les comportements publics. Le 21 octobre 2025, un tribunal de première instance de Kano a ordonné à Idris Mai Wushirya et Basira Yar Guda de se marier dans les 60 jours suivant la diffusion de leur vidéo. Cette ordonnance a été rendue après que la vidéo des deux jeunes, montrant des gestes affectueux, ait été jugée « indécente » par le Kano State Films and Video Censorship Board (KSFVCB)

Le tribunal a instruit la police religieuse Hisbah de superviser le mariage, y compris les tests médicaux et la fourniture d’un logement. Cette décision a été justifiée par le juge Halima Wali, qui a déclaré que les deux jeunes, en affichant leur affection sur TikTok, manifestaient un amour profond nécessitant une reconnaissance légale.

2. Les droits individuels face à la charia

Cette ordonnance a suscité une vive réaction de la part de la Nigerian Bar Association (NBA), qui a qualifié la décision de « inconstitutionnelle », soulignant qu’aucun tribunal ne peut légalement contraindre deux individus à se marier. La NBA a également exprimé des préoccupations concernant la liberté individuelle et les droits civils dans un pays où la Constitution garantit la liberté de pensée, de conscience et de religion

Ce cas met en lumière le conflit entre les lois civiles fédérales et les lois religieuses appliquées dans certains États du nord du Nigeria. Alors que la Constitution nigériane protège les droits individuels, l’application de la charia dans des États comme Kano soulève des questions sur la compatibilité de ces deux systèmes juridiques.

3. L’influence des réseaux sociaux et la jeunesse nigériane

La viralité de la vidéo sur TikTok a exposé les jeunes Nigérians aux tensions entre la modernité numérique et les traditions conservatrices. Les plateformes de médias sociaux, en permettant une large diffusion de contenus, ont également facilité la surveillance et la régulation de ces contenus par les autorités locales. Dans ce contexte, les jeunes créateurs de contenu se retrouvent souvent au centre de débats sur la liberté d’expression, la moralité publique et l’identité culturelle.

L’affaire a également mis en évidence les défis auxquels sont confrontés les créateurs de contenu issus de communautés marginalisées. Basira Yar Guda, une comédienne de petite taille, a été accusée d’être utilisée comme un « accessoire » pour augmenter l’audience des vidéos de son partenaire. Cette dynamique soulève des questions sur l’exploitation, la représentation et le consentement dans le milieu numérique nigérian

4. Comparaison avec d’autres cas au Nigeria

Ce n’est pas la première fois que la charia est utilisée pour réguler la vie personnelle au Nigeria. En 2015, l’affaire d’Ese Oruru, une adolescente enlevée et mariée de force à Kano, a attiré l’attention nationale et internationale. Bien que les circonstances diffèrent, les deux cas illustrent l’utilisation de la charia pour imposer des normes sociales et réguler les comportements individuels, souvent au détriment des droits des femmes et des jeunes

5. Perspectives internationales et implications

À l’échelle internationale, ce cas soulève des questions sur la manière dont les pays appliquant la charia gèrent les contenus numériques et la liberté d’expression. Il met en lumière les tensions entre les normes culturelles locales et les pratiques mondiales des médias sociaux. La décision de forcer un mariage en réponse à une vidéo virale est un exemple extrême de la régulation de la vie privée par l’État, soulignant les défis liés à la gouvernance numérique dans des contextes culturels conservateurs.

L’affaire des TikTokeurs de Kano illustre les complexités de l’interaction entre droit religieux, droit civil et culture numérique dans un pays fédéral comme le Nigéria. Elle soulève des questions fondamentales sur la liberté individuelle, les droits des femmes et des jeunes, ainsi que sur l’équilibre entre respect des traditions et ouverture à la modernité. Ce cas servira probablement de point de référence pour les futurs débats sur la régulation des contenus numériques et les droits civils dans les États appliquant la charia.

Celine Dou

Séduire ou s’effacer : la crise de la masculinité à l’origine de la dérive incel

Alors que la France vient de déjouer un projet d’attentat fomenté par un jeune homme de 18 ans se revendiquant de la mouvance “incel”, la justice antiterroriste s’est saisie du dossier. C’est une première. Mais au-delà du choc sécuritaire, cette affaire révèle un malaise plus profond, où la solitude masculine, la mutation des rapports entre les sexes et les dérives idéologiques se conjuguent dans un climat social fragmenté.

Le 27 juin 2025, un adolescent a été interpellé dans la région de Saint-Étienne alors qu’il s’apprêtait, selon les autorités, à attaquer des femmes à l’arme blanche. Il se revendiquait de la communauté “incel” (involuntary celibate, célibataire involontaire), et nourrissait une haine manifeste à l’égard des femmes. Le Parquet national antiterroriste a pris l’affaire en main, marquant un tournant dans le traitement judiciaire de cette mouvance. C’est la première fois que le “terrorisme misogyne” entre ainsi dans le champ d’action du droit antiterroriste en France.

Le phénomène “incel” est né à la fin des années 1990 dans des forums anglophones comme un espace de parole pour des hommes (et à l’origine, aussi des femmes) en détresse affective et sexuelle. Mais au fil des années, et surtout depuis les années 2010, ces communautés ont glissé vers une radicalisation idéologique, teintée de misogynie, de ressentiment social, et parfois de suprémacisme.

La figure la plus connue est celle d’Elliot Rodger, auteur d’un attentat meurtrier en Californie en 2014, qui laissa derrière lui un manifeste rempli de haine envers les femmes. Depuis, plusieurs attaques violentes au Canada, aux États-Unis d’Amérique et en Europe ont été commises par des individus se revendiquant du même univers mental.

Le succès de ces discours ne tombe pas du ciel. Il s’ancre dans un malaise réel : l’isolement croissant d’une partie de la jeunesse masculine, notamment dans les sociétés occidentales. Les mutations économiques, les transformations du modèle familial, la fragilisation de la transmission intergénérationnelle et l’essor d’une culture numérique centrée sur l’apparence ont contribué à déstabiliser de nombreux jeunes hommes.

Des études sur les sites de rencontres montrent en effet que la majorité des femmes se concentrent sur une minorité d’hommes jugés attirants selon les standards contemporains : beauté physique, succès professionnel, statut social. Ce mécanisme, observé notamment aux États-Unis et en Europe, crée une compétition exacerbée où beaucoup d’hommes se sentent “invisibles” ou rejetés.

Dans cet univers, les réseaux sociaux jouent un rôle central. Ils imposent une norme esthétique très élevée, souvent inatteignable, tant pour les hommes que pour les femmes. Pour les jeunes hommes, cela alimente un sentiment d’exclusion, doublé d’un discours selon lequel ils ne seraient plus autorisés à aborder les femmes, au risque d’être accusés de harcèlement sexuel.

Si certaines lois comme en France encadrent désormais le harcèlement de rue, la drague ordinaire n’est en aucun cas pénalisée par la loi lorsqu’elle est respectueuse et ponctuelle. Cependant, dans la perception sociale, un flou s’est installé, que certains mouvements idéologiques exploitent pour alimenter la rancœur.

C’est là que la dérive s’opère. La souffrance intime, au lieu d’être accompagnée ou sublimée, est canalisée dans des discours violents. Sur des forums comme 4chan, Reddit, ou Telegram, on retrouve des récits d’humiliation, des tableaux de hiérarchisation des sexes, une hostilité de plus en plus explicite envers les femmes, accusées d’hypergamie et de superficialité.

Certains vont plus loin : ils réclament la fin de l’égalité, l’instauration d’un marché sexuel régulé, ou même l’accès garanti à la pornographie et à la prostitution subventionnées, afin de “calmer” les hommes frustrés. Ce type de propositions, bien que marginal, circule dans des milieux numériques radicaux. Elles reflètent un désespoir social habillé en programme politique, avec des conséquences potentiellement meurtrières.

Le dossier incel échappe aux catégories habituelles : ni simple fait divers, ni idéologie politique structurée, ni pathologie psychiatrique au sens classique. Il s’agit d’un croisement explosif entre solitude affective, virilité blessée, anomie sociale et emprise algorithmique. Une bombe à retardement pour les sociétés qui n’offrent plus de rites d’entrée dans l’âge adulte, ni de repères stables pour construire son identité.

Les États, pour l’heure, oscillent entre surveillance sécuritaire et silence institutionnel. Peu de dispositifs éducatifs, psychologiques ou sociaux s’adressent aux garçons en souffrance. Cette absence nourrit un cercle vicieux : plus les institutions ignorent ce malaise, plus les idéologies extrêmes gagnent du terrain.

La réponse ne peut être seulement sécuritaire. Elle passe par une reconstruction du lien social, une meilleure éducation à la relation (des deux côtés), et une visibilisation du mal-être masculin sans tomber dans la haine antiféministe.

Le féminisme, dans sa forme humaniste, peut être un partenaire de cette transformation, à condition qu’il n’exclue pas la parole masculine légitime sur la solitude, l’échec affectif ou l’anxiété sexuelle. Il faut distinguer entre la critique des excès idéologiques et le rejet des femmes en tant que groupe, ce que le mouvement incel ne sait plus faire.

Le passage à l’acte du jeune homme de Saint-Étienne n’est pas un épiphénomène. Il est le reflet d’un échec collectif : celui de sociétés qui valorisent l’individualisme et la performance, mais laissent sur le bord de la route ceux qui ne répondent pas aux normes dominantes.

L’affaire incel ne doit pas devenir une simple affaire de police. C’est un signal faible d’un déséquilibre profond, à la croisée de la culture numérique, des inégalités affectives, du vide spirituel et de l’atomisation du lien social. Pour éviter que la frustration ne devienne haine, il faudra autre chose que des arrestations : une véritable refondation du vivre-ensemble.

Journée mondiale des réseaux sociaux : quand chacun prétend dire vrai et accuse l’autre de désinformation

Ce 30 juin, Journée mondiale des réseaux sociaux, les appels à une utilisation plus responsable se multiplient. Mais derrière les mots d’ordre sur la lutte contre la désinformation et la vérification des sources, une autre réalité s’impose : dans un monde polarisé, chaque camp prétend incarner la vérité et accuse l’autre de manipuler les faits. Les réseaux deviennent le reflet d’un monde qui se parle de moins en moins.

Ce 30 juin, la planète célèbre la Journée mondiale des réseaux sociaux. L’événement, instauré en 2010 pour valoriser le rôle des plateformes numériques dans la communication humaine, donne chaque année lieu à une pluie d’initiatives : publications de bonnes pratiques, campagnes de sensibilisation, témoignages sur les usages positifs du numérique. Les mots-clés dominants sont connus : vérifier les sources, favoriser l’empathie, bannir la désinformation. Une injonction apparemment simple, mais dont l’application se heurte à une réalité plus trouble.

À l’heure où 4,9 milliards d’êtres humains utilisent les réseaux sociaux, ces derniers ne sont plus seulement des outils d’interaction. Ils sont devenus des espaces de confrontation idéologique permanente, où chaque camp affirme détenir la vérité et rejette celle de l’adversaire comme fake news.

Des guerres aux élections, des débats sur les vaccins, des politiques migratoires ou des modèles économiques, chaque courant idéologique qu’il soit gouvernemental, militant, religieux, libéral, souverainiste ou technocratique dispose de ses propres récits, ses sources, ses chiffres, ses experts. Et affirme que les autres mentent. La désinformation devient alors un mot-valise, un outil polémique davantage qu’un critère rigoureux.

Dans ce climat, la parole partagée s’efface. Jadis, les sociétés reposaient sur quelques piliers d’information considérés comme légitimes : grands journaux, institutions scientifiques, voix modérées. Aujourd’hui, la parole éclatée remplace la parole commune. Des micro-communautés se forment autour de certitudes, validées par des algorithmes qui favorisent la polarisation et l’émotion.

Le doute devient suspect, la nuance soupçonnée de compromission. Le réseau social, censé relier, fragmente. Et le citoyen devient de plus en plus un consommateur de récits partisans.

Les grandes plateformes comme Facebook, X (anciennement Twitter), Instagram ou TikTok ont certes mis en place des mécanismes de signalement, des « labels de fiabilité », voire des coopérations avec des agences de vérification. Mais dans les faits, elles continuent de privilégier ce qui provoque, divise ou scandalise, car ces contenus génèrent plus d’engagement donc de revenus.

L’architecture des réseaux favorise mécaniquement la diffusion de messages courts, simplistes, souvent binaires, là où les enjeux du monde réel exigent du temps, de la complexité et du recul. Cette tension structurelle rend illusoire toute régulation purement technique de la « vérité ».

La réponse ne peut venir uniquement des usagers. S’il est juste d’encourager l’esprit critique, il faut aussi interroger les logiques de pouvoir, de profit et d’influence qui façonnent l’espace numérique mondial. Qui décide de ce qui est acceptable ? Sur quelles bases ? Selon quels intérêts ?

De Washington à Pékin, de Paris à Téhéran, les États eux-mêmes font des réseaux sociaux des instruments de guerre culturelle et politique. La désinformation, loin d’être un accident, est parfois un outil stratégique.

En ce 30 juin, Journée mondiale des réseaux sociaux, il est salutaire de rappeler l’importance d’un usage plus réfléchi, plus respectueux, plus humain de ces outils. Mais il faut aussi refuser les illusions confortables. Dire que l’on va « bannir la désinformation » n’a de sens que si l’on accepte de remettre en cause les logiques globales de propagande, de manipulation et de simplification qui traversent nos sociétés.

Pour La Boussole – infos, il ne s’agit pas de choisir un camp, mais de refuser les certitudes faciles, d’éclairer sans imposer, et de défendre une information contextualisée, documentée et rigoureuse. Parce qu’un réseau social sans vérité commune ne relie rien. Il isole, il oppose, et il affaiblit notre capacité à comprendre ensemble.

Hommage ou simulacre ? Disney reprogramme la mémoire de Walt, sa petite-fille s’indigne

Pour célébrer les 70 ans de Disneyland, la Walt Disney Company prépare une attraction inédite : un robot animatronique grandeur nature de Walt Disney, capable de parler et d’interagir avec le public. Ce projet ambitieux suscite une vive controverse, notamment au sein même de la famille Disney. Joanna Miller, petite-fille du créateur, dénonce une « déshumanisation » et une « instrumentalisation » de la mémoire de son grand-père, rappelant que la mémoire d’un homme ne saurait être réduite à un simple automate.

En juillet 2025, le parc Disneyland d’Anaheim, Californie, dévoilera une figure animée de Walt Disney, conçue pour reproduire ses expressions, sa voix et ses gestes. Présentée comme un hommage à la légende fondatrice, cette initiative technologique repose sur une intelligence artificielle avancée et un savoir-faire de pointe dans le domaine des animatroniques.

Pour la multinationale, il s’agit de transmettre l’héritage de Walt Disney aux nouvelles générations par un moyen innovant, mêlant spectacle et pédagogie. Mais cette démarche soulève des questions éthiques profondes, alimentées par l’opposition de Joanna Miller, qui s’est publiquement élevée contre ce qu’elle perçoit comme une usurpation.

Dans un message relayé sur les réseaux sociaux, Joanna Miller s’est dite bouleversée par la représentation robotique de son grand-père. Invitée à découvrir l’animatronique en avant-première, elle confie : « Ce n’est pas lui, c’est une coquille vide. Walt n’a jamais voulu être figé ainsi. » Elle souligne que la volonté intime de Walt Disney, selon les témoignages familiaux, était de ne pas laisser d’image posthume figée et artificielle.

Cette position contraste avec celle d’autres membres de la famille, qui soutiennent le projet et y voient un moyen de faire vivre la mémoire de Walt Disney auprès du public, dans un format adapté à notre époque. Ce désaccord met en lumière une fracture plus large : faut-il privilégier une mémoire incarnée, fragile et humaine, ou une mémoire scénarisée, numérisée et accessible ?

Au-delà du cas Disney, ce projet s’inscrit dans une tendance globale des industries culturelles, en particulier aux États-Unis d’Amérique, à recréer numériquement des figures historiques et artistiques disparues. Hologrammes de chanteurs, clones vocaux par intelligence artificielle, avatars digitaux dans des films : les possibilités technologiques de « ressusciter » les icônes sont aujourd’hui à portée de main.

Cette évolution soulève de nombreuses interrogations. Peut-on réellement capturer l’essence d’un être humain à travers une simulation ? Quel est le respect dû à la mémoire et à la volonté des défunts ? Et surtout, la mémoire ainsi médiatisée ne risque-t-elle pas de devenir un produit calibré, édulcoré, destiné avant tout à divertir et à générer du profit ?

L’animatronique de Walt Disney, qui sera installé dans le Main Street Opera House, illustre cette marchandisation de la mémoire. Derrière l’hommage se cache une stratégie commerciale qui vise à renforcer le lien affectif entre la marque Disney et ses visiteurs, tout en exploitant une nostalgie lucrative.

Joanna Miller alerte contre ce qu’elle considère comme une appropriation industrielle de la mémoire familiale, une mémoire qui devrait, selon elle, rester un lieu d’intimité et de respect, non un spectacle figé et commercialisé.

La controverse suscitée par le robot Walt Disney est bien plus qu’un simple différend familial. Elle interroge la place de la technologie dans la transmission de la mémoire, dans un monde où le numérique prétend aujourd’hui « faire revivre » les morts. Joanna Miller rappelle à juste titre que la mémoire humaine ne se réduit pas à une reproduction mécanique : elle est faite d’émotions, d’ombres et de silences. Face à l’essor des simulacres numériques, ce rappel devient un enjeu culturel majeur pour notre époque.

Guillermo del Toro revisite Frankenstein : quand Netflix se substitue aux salles obscures

En 2025, une œuvre cinématographique majeure n’entrera pas par la grande porte des cinémas, mais par les couloirs dématérialisés de Netflix. Il s’agit de « Frankenstein », nouvelle adaptation du classique de Mary Shelley, mise en scène par l’un des maîtres contemporains du fantastique, le réalisateur mexicano-états-unien Guillermo del Toro.

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