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République tchèque : un sursis pour les victimes de stérilisations forcées, la mémoire face au silence administratif

Il y a des blessures que le temps n’efface pas. Il y a des humiliations que seule la reconnaissance peut atténuer. En prolongeant d’un an, le 12 juin 2025, le délai imparti pour les demandes d’indemnité des femmes stérilisées sans consentement entre 1966 et 2012, le Sénat tchèque n’a pas seulement rectifié une erreur administrative : il a réouvert un pan de l’histoire que la démocratie post-communiste avait trop longtemps laissé dans l’ombre.

Adoptée en juillet 2021, la loi prévoyait une indemnité forfaitaire de 300 000 couronnes (environ 12 000 euros) pour les femmes ayant été stérilisées sans leur consentement libre et éclairé. Une avancée saluée, mais tardive, et restée en grande partie théorique : sur les plusieurs milliers de femmes concernées, seules environ 600 avaient déposé un dossier à la date de clôture initiale. Manque d’information, barrières linguistiques, méfiance vis-à-vis des autorités, difficultés à produire des preuves : l’appareil administratif s’est révélé aussi insensible que les médecins de l’époque.

Les principales victimes sont des femmes roms, touchées par une politique de contrôle des naissances motivée par un racisme institutionnalisé, hérité du régime communiste et perpétué bien après 1989. Le consentement était arraché sous la pression, la menace de perdre les aides sociales ou la garde des enfants, voire obtenue juste après l’accouchement, dans un état de vulnérabilité extrême.

En 2005, le gouvernement avait présenté des excuses formelles, mais aucun mécanisme d’indemnisation n’avait suivi. Il aura fallu plus de quinze ans de combat judiciaire, de rapports d’ONG, d’interventions du Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe et de la société civile pour arracher cette loi de 2021.

La prolongation du délai répond à une nécessité pratique : permettre à des femmes aujourd’hui très âgées, parfois analphabètes, souvent isolées, d’être enfin indemnisées. Mais elle renvoie aussi à une question plus profonde : pourquoi une telle réticence à affronter le passé ? Pourquoi tant de lenteurs, d’opacité, de blocages ? En creux, c’est toute une société qui semble peiner à se regarder en face, à reconnaître que la démocratie tchèque n’a pas seulement hérité des institutions du communisme, mais aussi de ses angles morts, de ses hiérarchies implicites, de son obsession du contrôle social.

Dans une tribune récente, l’ancienne ombudsman tchèque Anna Šabatová réclamait plus qu’une prolongation de délai : un accompagnement juridique et psychologique spécifique, une meilleure formation des administrations, et surtout, un véritable travail mémoriel. Car si l’argent peut soulager une part de la souffrance, il ne restitue ni les enfants jamais nés, ni les filiations brisées, ni l’image de soi ravagée par la médicalisation de la domination.

En Europe centrale comme ailleurs, les politiques de santé publique ont trop souvent servi de paravent à des logiques de sélection, d’éviction ou de stigmatisation. Aujourd’hui, à l’heure des discours sur la biotechnologie, la génétique ou l’économie des soins, cette affaire rappelle une vérité essentielle : le progrès technique n’est rien sans progrès éthique. Il ne suffit pas de réparer, il faut aussi se souvenir, nommer, enseigner.

La république tchèque a accordé un sursis. Mais elle n’a pas encore gagné son pari moral. C’est une course contre l’oubli qui s’engage désormais.

Ukraine : le tourisme de guerre se structure à l’ombre des combats

Dans un pays en guerre, une autre bataille se joue : celle du récit. Et l’Ukraine semble décidée à y impliquer les visiteurs étrangers. Deux ans après le déclenchement de l’invasion russe, des agences touristiques locales organisent des circuits dans les zones touchées par les combats. Irpin, Boutcha, Hostomel, Kharkiv : noms associés aux destructions de la guerre, devenus étapes d’un parcours guidé. À première vue, l’initiative peut sembler macabre. Mais en Ukraine, elle s’inscrit dans une stratégie politique et économique de plus long terme.

Un tourisme en temps de guerre : initiative isolée ou politique assumée ?

Les agences War Tours ou Capital Tours Kiev proposent aux voyageurs occidentaux principalement états-uniens et union-européens de découvrir les conséquences directes de la guerre. Ces excursions sont proposées entre 150 et 250 euros, casques de protection compris. Certains guides sont d’anciens soldats. La visite devient ainsi un récit incarné, à la première personne.

Ces entreprises privées affirment reverser une part des bénéfices à l’armée ukrainienne. Mais au-delà du geste solidaire, ces circuits semblent surtout répondre à une logique géopolitique : informer, convaincre, rallier l’opinion internationale. Le visiteur devient témoin volontaire, relais narratif sur les réseaux sociaux, multiplicateur de perception. L’Ukraine ne vend pas la guerre, elle vend le témoignage de la guerre, dans un contexte où l’image pèse autant que l’armement.

Mémoire ou instrumentalisation ? Un clivage éthique sous tension

Des figures locales, comme Mykhaïlyna Skoryk-Chkarivska, élue d’Irpin, reconnaissent que cette pratique suscite des réactions partagées. Certains habitants voient une opportunité de faire connaître leur histoire. D’autres dénoncent une exposition prématurée de leur douleur.

La démarche interroge d’autant plus que les combats ne sont pas terminés. Contrairement aux sites historiques du « dark tourism » classique (Auschwitz, Hiroshima, Rwanda…), l’Ukraine n’attend pas la fin des hostilités pour structurer cette mémoire. Ce tourisme s’inscrit dans un présent instable, ce qui en modifie profondément la nature.

Une logique de marché mondialisée

Le tourisme de guerre s’inscrit dans une tendance mondiale : le marché du « dark tourism » est évalué à 30 milliards de dollars, avec une croissance attendue de 20 % d’ici 2036. Des plateformes comme Airbnb ou Expedia collaborent déjà avec les autorités ukrainiennes pour préparer l’après-guerre : circuits de mémoire, infrastructures d’accueil, labels de sécurité.

Il ne s’agit pas simplement de survie économique, mais d’une stratégie de communication intégrée. L’Ukraine cherche à inscrire son récit national dans le champ émotionnel mondial. Cette manœuvre s’inscrit dans une double contrainte : résister militairement à la Fédération de Russie, mais aussi imposer son récit à une opinion internationale parfois lassée, parfois divisée.

Un révélateur des fractures du monde contemporain

Le développement de ce tourisme soulève une autre question : pourquoi ce besoin croissant, dans les sociétés occidentales, de « voir » la guerre ? Qu’est-ce que cela dit de notre rapport contemporain à la violence ?
On ne voyage plus seulement pour se détendre, mais parfois pour se heurter au réel, au plus près du danger à condition, bien sûr, de pouvoir ensuite revenir chez soi.

En cela, le tourisme de guerre ukrainien agit comme un révélateur. Il met à nu les fractures d’un monde où la guerre devient un spectacle à portée de main, dans une époque où l’information circule plus vite que la réflexion.

Entre résilience et dérive

En structurant un tourisme de guerre en pleine période de conflit, l’Ukraine engage une réflexion cruciale : à quelles conditions peut-on faire mémoire d’un événement qui n’est pas terminé ? Ce choix stratégique pourrait, à terme, lui permettre de financer sa reconstruction, tout en imposant une lecture univoque du conflit.

Mais il fait aussi émerger un débat universel : comment préserver la dignité des victimes quand l’économie mondiale s’approprie leur histoire ?

La Boussole – infos continuera à observer, dans les mois à venir, comment ce phénomène évolue, tant du point de vue ukrainien qu’en fonction de ses répercussions géopolitiques.