Archives pour la catégorie éducation

Éducation : la Suède investit 104 millions d’euros pour réintroduire les manuels scolaires, révélant les limites de la foi dans le tout-technologique

En décidant de réinjecter massivement le livre papier dans son système éducatif après plus d’une décennie de numérisation intensive, la Suède reconnaît les effets contre-productifs du tout-numérique à l’école. Ce revirement, loin d’être anecdotique, interroge une croyance profondément ancrée dans les sociétés contemporaines : celle d’un progrès technique supposé améliorer mécaniquement l’être humain et la société.

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Jeunes et écrans : une exposition massive devenue un enjeu politique et éducatif

L’usage intensif des écrans par les enfants et les adolescents s’impose aujourd’hui comme un fait social majeur. Longtemps traité sous l’angle de la responsabilité parentale ou de la prévention sanitaire, le phénomène révèle en réalité un déséquilibre plus profond : celui d’une société qui a laissé se structurer un environnement numérique puissant sans en définir clairement les règles, les limites et les finalités éducatives.

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Les alertes se succèdent, les études s’accumulent, les constats convergent. Troubles de l’attention, dégradation du sommeil, fragilisation psychique, difficultés scolaires : les effets d’une exposition prolongée aux écrans chez les jeunes ne relèvent plus de l’hypothèse. Pourtant, malgré l’ampleur du phénomène, la réponse collective demeure fragmentaire, hésitante, souvent réduite à des injonctions individuelles.

Un phénomène désormais documenté

Dans la plupart des pays développés, les enfants et les adolescents passent plusieurs heures par jour devant des écrans, qu’il s’agisse de téléphones, de tablettes, d’ordinateurs ou de consoles. Cette exposition commence de plus en plus tôt et s’inscrit dans la durée.

Les travaux scientifiques disponibles établissent des corrélations solides entre usage excessif des écrans et divers troubles : baisse de la capacité de concentration, perturbation des rythmes biologiques, altération de la qualité du sommeil, augmentation de l’anxiété et repli social chez certains profils. Le constat est aujourd’hui suffisamment étayé pour ne plus être contesté sérieusement.

Dans le débat public, cette réalité est fréquemment présentée comme un problème de comportements individuels : celui des jeunes eux-mêmes, ou celui des parents supposés défaillants. Cette lecture, si elle n’est pas totalement infondée, reste largement insuffisante pour saisir la portée réelle du phénomène.

Du mauvais usage individuel à l’échec collectif

L’erreur d’analyse la plus répandue consiste à considérer l’écran comme un simple outil dont l’usage serait librement maîtrisé par l’individu. Or, le numérique contemporain ne se limite plus à un support technique : il constitue désormais un environnement structurant, organisé autour de logiques économiques précises.

Les plateformes numériques fonctionnent sur des mécanismes d’optimisation de l’attention : stimulation permanente, gratification immédiate, hiérarchisation algorithmique des contenus. Ces dispositifs ne sont ni neutres ni accidentels. Ils sont conçus pour prolonger l’exposition et rendre l’usage difficilement interrompable.

Face à cet environnement, les jeunes se trouvent dans une position de vulnérabilité structurelle. Leur capacité d’autorégulation, encore en construction, se heurte à des systèmes pensés pour capter durablement leur attention. Parler d’addiction ou d’excès individuel sans interroger ces mécanismes revient à déplacer la responsabilité et à masquer les causes profondes.

L’école et les institutions face à leurs contradictions

L’institution scolaire illustre particulièrement ce malaise collectif. D’un côté, elle interdit ponctuellement l’usage des téléphones ; de l’autre, elle promeut la numérisation des apprentissages sans fournir de cadre critique solide. Entre ces deux positions, une dimension essentielle fait défaut : la formation structurée au rapport aux écrans.

Les élèves apprennent à utiliser des outils puissants sans être formés à leur fonctionnement, à leurs logiques économiques ou à leurs effets cognitifs. En l’absence de cette transmission, ce sont les plateformes elles-mêmes qui façonnent les usages, les références culturelles et, parfois, les normes sociales.

Ce renoncement éducatif ne relève pas d’un oubli, mais d’un retard persistant à reconnaître le numérique comme un objet politique et culturel à part entière.

Une régulation politique en retrait

Sur le plan politique, la situation est tout aussi révélatrice. Les États reconnaissent l’existence du problème, mais peinent à imposer des régulations contraignantes à des acteurs numériques transnationaux dont le modèle économique repose précisément sur l’intensification de l’usage.

Cette difficulté nourrit une forme de défaussement : les pouvoirs publics appellent à la vigilance parentale tout en laissant intact un écosystème conçu pour contourner cette vigilance. La responsabilité est ainsi renvoyée vers l’individu, alors même que les leviers d’action sont largement structurels.

Un révélateur des fragilités contemporaines

Au-delà de la question des écrans, ce débat révèle des fragilités plus larges : raréfaction du temps éducatif, affaiblissement des espaces collectifs non marchands, difficulté croissante à poser des limites dans des sociétés sous tension permanente.

L’écran devient alors un substitut : pour occuper, apaiser, détourner l’attention. Non par désinvolture, mais parce que les cadres traditionnels de socialisation peinent à remplir pleinement leur rôle.

L’exposition massive des jeunes aux écrans n’est ni une dérive marginale ni une fatalité technologique. Elle est le produit de choix collectifs, d’arbitrages politiques et d’un encadrement insuffisant face à des outils puissants.

Tant que la question sera abordée sous l’angle de la morale individuelle ou de la simple prévention sanitaire, elle restera mal posée. C’est en assumant pleinement sa dimension éducative, politique et culturelle que la société pourra espérer reprendre la maîtrise d’un environnement numérique qui façonne déjà, silencieusement, les générations à venir.

Celine Dou, pour la boussole-infos

Violences sexuelles en milieu scolaire : le retour du « jeu de l’olive », symptôme d’une crise du consentement chez les adolescents

Présenté comme une plaisanterie anodine, le « jeu de l’olive » réapparaît dans plusieurs établissements scolaires français. Derrière cette appellation trompeuse se dissimule pourtant une pratique à caractère sexuel non consenti, révélatrice d’un brouillage inquiétant des repères entre jeu, humiliation et agression. Au-delà des faits, ce phénomène interroge la compréhension du consentement, le rôle des réseaux sociaux et la capacité de l’institution scolaire à nommer et encadrer les violences entre pairs.

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Il y a, dans certains mots, une puissance d’euphémisation qui anesthésie la conscience collective. En qualifiant de « jeu » un geste qui porte atteinte à l’intimité corporelle d’autrui, la société scolaire se trouve confrontée à une question fondamentale : à quel moment la transgression cesse-t-elle d’être perçue comme telle ? Le retour du « jeu de l’olive » dans les cours de récréation n’est pas un simple fait divers. Il agit comme un révélateur brutal d’un désordre plus profond, où la notion même de consentement semble vaciller chez une partie de la jeunesse.

Un phénomène ancien remis au goût du jour

Le « jeu de l’olive » désigne une pratique consistant à toucher de manière intrusive la région anale d’un camarade, par surprise et sans son accord, généralement par-dessus les vêtements. L’acte, souvent commis en public, est fréquemment justifié par ses auteurs comme une plaisanterie ou un défi ludique. S’il n’est pas nouveau, le phénomène connaît depuis plusieurs mois une recrudescence signalée dans certains établissements scolaires, notamment en France.

Cette réapparition s’inscrit dans un contexte particulier : celui d’une circulation massive de contenus sur les réseaux sociaux, où des gestes transgressifs sont mis en scène, banalisés, parfois valorisés par la viralité. Le passage de l’écran à la cour de récréation s’opère alors sans filtre, sans médiation adulte, sans réflexion sur la portée réelle des actes reproduits.

Derrière le « jeu », une violence sexuelle objectivement caractérisée

Sur le plan juridique comme sur le plan éthique, la qualification du geste ne souffre guère d’ambiguïté. Un attouchement imposé, ciblant une zone intime, réalisé sans consentement et souvent sous l’effet de la surprise, relève de la violence sexuelle. La qualification pénale peut varier selon les circonstances, l’âge des protagonistes et la répétition des faits, mais le caractère sexuel de l’atteinte demeure.

L’usage du terme « jeu » agit ici comme un écran de fumée. Il permet de neutraliser la gravité de l’acte, de diluer la responsabilité individuelle et de déplacer la charge du malaise vers la victime, sommée implicitement de « ne pas exagérer ». Cette banalisation lexicale constitue en elle-même un problème majeur : ne pas nommer la violence, c’est contribuer à sa normalisation.

Une banalisation inquiétante des violences sexuelles entre pairs

Le phénomène du « jeu de l’olive » s’inscrit dans une dynamique particulière : celle des violences sexuelles entre adolescents, souvent reléguées à l’arrière-plan du débat public. Parce qu’elles ne correspondent pas aux schémas classiques de domination adulte-enfant, elles sont plus facilement minimisées.

Or, ce type de pratiques repose sur des mécanismes bien identifiés : rapport de force, humiliation publique, recherche de reconnaissance au sein du groupe. La sexualité n’y est pas vécue comme relation, mais comme instrument de domination symbolique. Le corps de l’autre devient un support de mise en scène, un objet de dérision, parfois un trophée social.

Cette logique est d’autant plus préoccupante qu’elle s’installe à des âges où les repères identitaires et relationnels sont encore en construction. L’absence de réaction claire des adultes peut alors être interprétée comme une validation tacite.

Une crise manifeste de la notion de consentement

Au cœur de cette problématique se trouve une incompréhension profonde de ce qu’est le consentement. Beaucoup d’adolescents semblent associer l’agression à la violence physique manifeste, à la contrainte explicite ou à l’intention sexuelle assumée. Tout ce qui échappe à ces critères est relégué dans la catégorie du « pas si grave ».

Cette perception erronée révèle un déficit éducatif préoccupant. Le consentement n’est ni l’absence de refus, ni la tolérance contrainte, ni le rire nerveux d’une victime humiliée. Il suppose une adhésion libre, éclairée et réversible. En l’absence de cette compréhension, les comportements transgressifs trouvent un terrain favorable à leur reproduction.

Les réseaux sociaux comme amplificateurs, non comme causes uniques

Il serait réducteur d’attribuer la responsabilité exclusive de ce phénomène aux réseaux sociaux. Toutefois, leur rôle d’amplification est indéniable. En transformant des gestes transgressifs en contenus viraux, ils contribuent à déplacer les normes, à valoriser la provocation et à brouiller la frontière entre fiction, défi et réalité.

La logique algorithmique favorise l’imitation rapide, la surenchère et la déresponsabilisation collective. L’acte n’est plus seulement commis : il est rejoué, commenté, parfois célébré. Cette exposition renforce la pression du groupe et rend plus difficile l’émergence d’une parole dissidente, notamment celle des victimes.

Le malaise institutionnel face à la nomination des faits

L’un des aspects les plus sensibles de cette affaire réside dans la difficulté de l’institution scolaire à nommer clairement ces pratiques. Par crainte de la stigmatisation, de la judiciarisation ou du scandale médiatique, les faits sont parfois requalifiés en « gestes déplacés » ou en « comportements inadaptés ».

Ce choix lexical n’est pas neutre. Il prive les victimes d’une reconnaissance symbolique essentielle et empêche la mise en place de réponses éducatives et disciplinaires à la hauteur des enjeux. En refusant de qualifier, on entretient le flou ; en entretenant le flou, on laisse prospérer la répétition.

Un enjeu éducatif et sociétal majeur

Le retour du « jeu de l’olive » ne doit pas être abordé comme une dérive marginale, mais comme un signal d’alarme. Il interroge la manière dont la société transmet ou échoue à transmettre les notions fondamentales de respect du corps, de limites et de responsabilité collective.

L’école ne peut porter seule cette charge. Familles, institutions, plateformes numériques et pouvoirs publics sont conjointement concernés. L’enjeu n’est pas de punir pour punir, mais de reconstruire un cadre de compréhension partagé, où la dignité corporelle n’est ni négociable ni sujette à l’humour.

En apparence anodin, le « jeu de l’olive » révèle une fracture profonde dans la perception des violences sexuelles chez les adolescents. Il met en lumière une crise du consentement, une banalisation de l’humiliation et une difficulté institutionnelle à nommer l’inacceptable. Refuser de regarder ce phénomène en face, c’est accepter que la transgression s’installe durablement dans les normes scolaires. À l’inverse, l’analyser avec rigueur et lucidité constitue un premier pas indispensable vers une réponse éducative à la hauteur des enjeux contemporains.

Celine Dou, pour la boussole-infos

Génération Z face aux compétences de vie : comprendre les défis de l’autonomie dans un monde en mutation

La génération Z, née entre 1996 et 2010, affiche une aisance numérique remarquable mais rencontre des difficultés dans certaines compétences pratiques du quotidien, comme la gestion financière, la cuisine ou l’entretien d’un logement. Face à ce constat, des initiatives éducatives émergent pour combler ce déficit, soulignant un enjeu sociétal majeur : préparer les jeunes à vivre et travailler dans un monde en mutation.

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« Je sais coder, mais je ne sais pas changer un pneu. » Ce constat, partagé par plusieurs jeunes adultes, illustre une réalité qui inquiète enseignants, parents et institutions : malgré des acquis technologiques indéniables, certains jeunes peinent à maîtriser les compétences de vie essentielles à l’autonomie.

Plusieurs enquêtes internationales révèlent qu’une proportion significative de jeunes adultes éprouve des difficultés à gérer des tâches de la vie quotidienne. Selon une étude canadienne, près de 80 % des étudiants déclarent se sentir mal préparés pour gérer un budget, cuisiner ou entretenir un logement.

Ce phénomène n’est pas limité au Canada. Des initiatives similaires ont été observées aux États-Unis, où certaines universités proposent désormais des cours d’« adulting », visant à enseigner les compétences pratiques que les programmes scolaires traditionnels négligent.

La génération Z est la première à avoir grandi dans un monde entièrement numérique, caractérisé par une exposition précoce à internet et aux technologies. Cette immersion a favorisé une maîtrise remarquable des outils numériques, mais a aussi limité l’apprentissage pratique dans des contextes réels.

Par ailleurs, la pandémie de COVID‑19 a réduit les interactions sociales et les expériences pratiques, accentuant ce déficit. L’essor des applications pour tout faire (livraison, gestion financière automatisée, services à domicile) a également contribué à diminuer l’exposition des jeunes à certaines tâches quotidiennes.

Il serait réducteur de qualifier cette génération d’« incapable ». Les recherches montrent que le déficit de compétences pratiques résulte d’un écart entre les compétences valorisées par l’éducation formelle et celles requises pour l’autonomie quotidienne.

L’autonomie ne se limite pas à la capacité technique. Les dimensions psychosociales, telles que la confiance en soi, la santé mentale et la gestion du stress, jouent un rôle central dans la capacité des jeunes à s’organiser et à prendre des décisions de manière indépendante.

Les initiatives éducatives, comme les cours « Adulting 101 », traduisent une prise de conscience institutionnelle : préparer la génération Z à un monde en mutation ne se limite pas à l’enseignement académique, mais implique l’acquisition de compétences pratiques, sociales et émotionnelles.

Le déficit de compétences pratiques chez la génération Z doit être replacé dans un contexte historique et sociétal. Comparée aux générations précédentes, cette génération évolue dans un environnement plus complexe : marché du travail instable, digitalisation accélérée, contraintes économiques et mutations sociales.

Il est également important de reconnaître que la génération Z développe d’autres compétences stratégiques : pensée critique, créativité, adaptation rapide, compétences numériques et collaboration à distance. Ces aptitudes reflètent une évolution des compétences nécessaires plutôt qu’un manque de capacité.

Les difficultés de la génération Z à acquérir certaines compétences de vie traduisent une transformation sociétale et éducative, plutôt qu’un défaut intrinsèque. Les initiatives émergentes pour développer l’autonomie pratique constituent une réponse structurée à un besoin réel, et offrent une piste pour préparer les jeunes adultes à naviguer dans un monde de plus en plus complexe et numérisé.

Ce constat appelle à une réflexion globale sur l’éducation et la formation, pour que chaque génération puisse s’adapter aux exigences d’un monde en perpétuelle mutation.

Celine Dou, pour la boussole-infos

Dépression infantile : un silence révélateur des fragilités sociales et institutionnelles

La dépression chez l’enfant et l’adolescent demeure un phénomène largement méconnu, et paradoxalement peu étudié dans le débat public, alors même qu’elle affecte des millions de jeunes à travers le monde. Ce silence sur la souffrance infantile ne traduit pas seulement un déficit médical, mais révèle plus profondément les limites des structures sociales, éducatives et institutionnelles qui devraient soutenir les générations futures. Les enfants, incapables ou peu enclins à verbaliser leur mal-être, deviennent les témoins involontaires des fractures de nos sociétés.

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La difficulté à détecter la dépression infantile tient en partie à sa manifestation subtile : irritabilité, repli sur soi, plaintes somatiques ou baisse de performance scolaire passent souvent inaperçues. Ces signes, isolés et interprétés comme des caprices ou des troubles passagers, masquent une réalité plus complexe. Ils interrogent les systèmes éducatifs et médicaux, souvent peu préparés à identifier et accompagner les jeunes en détresse. Le silence des enfants sur leur souffrance n’est donc pas seulement individuel, il est structurel, reflétant l’insuffisance des dispositifs de prévention et de suivi.

Cette fragilité institutionnelle se révèle avec encore plus d’acuité lorsqu’on observe les disparités entre pays et contextes sociaux. Dans de nombreux pays africains et en Amérique latine, l’accès aux spécialistes de santé mentale pédiatrique reste extrêmement limité, tandis que dans certains pays développés, la question n’est que partiellement reconnue par les politiques publiques. Ce contraste souligne que la dépression infantile n’est pas seulement un problème médical mais un indicateur des priorités sociales et politiques, mettant en lumière les inégalités et les lacunes dans la protection des enfants.

Au-delà des chiffres et des diagnostics, la dépression infantile doit être comprise comme un révélateur des tensions sociétales : elle expose les limites des familles face aux pressions économiques et sociales, les difficultés des systèmes éducatifs à répondre aux besoins affectifs et cognitifs des enfants, et l’insuffisance de l’attention portée aux facteurs environnementaux et sociaux dans les politiques de santé. Elle met en relief une contradiction fondamentale : alors que les sociétés proclament protéger leurs enfants, une partie de leur vulnérabilité psychologique reste invisible et sans réponse adéquate.

Enfin, ce phénomène interroge également la perception sociale de la santé mentale. La stigmatisation, la peur du jugement et l’absence de repères clairs poussent les enfants et les familles à se taire, aggravant l’isolement et la détresse. La dépression infantile, loin d’être un simple trouble individuel, apparaît ainsi comme un baromètre de la capacité des sociétés à prendre en charge leurs membres les plus vulnérables, révélant la cohérence ou l’incohérence entre les discours institutionnels sur la protection de l’enfance et la réalité de sa mise en œuvre.

Dans cette perspective, analyser la dépression chez l’enfant revient à examiner nos sociétés dans leur ensemble. Il ne s’agit plus seulement de comprendre un phénomène médical, mais de questionner les structures éducatives, les politiques publiques et les normes sociales qui façonnent l’expérience des enfants. La souffrance silencieuse des jeunes n’est pas un fait isolé ; elle est un indicateur critique de la santé sociale et institutionnelle d’un pays, et un appel à repenser les dispositifs de prévention et de soutien pour offrir aux enfants non seulement une protection, mais une reconnaissance et une écoute véritables.

Celine Dou

Illinois (EUA) : une mère arrêtée pour avoir eu un enfant avec le petit ami de 13 de sa fille – la pédocriminalité féminine, un tabou persistant

L’arrestation d’une femme de 43 ans dans l’Illinois, accusée d’avoir eu un enfant avec le petit ami de sa fille âgée de 14 ans, met en lumière un sujet que la société préfère ignorer : la pédocriminalité féminine. Entre idéalisation de la maternité, biais idéologiques et insuffisances judiciaires, cette affaire révèle un angle mort persistant, tant dans les médias que dans les institutions.

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Chine : un adolescent sur quatre s’automutile, symptôme du mal-être d’une jeunesse en modernisation rapide

L’augmentation récente des comportements d’auto‑lésion chez les adolescents chinois révèle une fracture profonde entre les transformations économiques et technologiques du pays et la stabilité psychologique des jeunes générations. Selon plusieurs études menées dans les grandes villes chinoises, près d’un adolescent sur quatre s’est déjà infligé des blessures volontaires sans intention suicidaire. Ce chiffre, inédit en Chine, rapproche désormais le pays des sociétés occidentales, où ces comportements ont été documentés depuis plusieurs décennies.

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Le phénomène ne peut être réduit à un problème individuel ou médical isolé. Il s’inscrit dans un contexte de modernisation accélérée qui bouleverse les repères sociaux et culturels traditionnels. La transition de la Chine vers un modèle économique libéral et technologiquement avancé a créé un environnement où la compétition scolaire et sociale est intense, les pressions sur les jeunes immenses et les repères collectifs fragilisés. La culture confucéenne, qui structura longtemps l’éducation et les relations familiales, est mise à l’épreuve par la mobilité urbaine et la montée de l’individualisme. Les adolescents se retrouvent ainsi confrontés à des exigences personnelles et sociales sans précédent, mais avec moins de cadres solides pour y répondre.

La technologie joue un rôle amplificateur. L’usage intensif des smartphones et des réseaux sociaux expose les jeunes à une comparaison constante et à une surstimulation émotionnelle. L’isolement numérique et la dépendance aux écrans renforcent le sentiment de solitude et la difficulté à gérer les émotions, créant un terreau favorable aux comportements d’automutilation. Ces tendances sont accentuées par la pression scolaire et le rythme de vie urbain, qui imposent des performances académiques et sociales toujours plus élevées.

L’automutilation chez les adolescents chinois reflète aussi l’effet du libéralisme économique débridé sur la jeunesse. La croissance rapide et la consommation individualisée ont élargi les possibilités, mais ont simultanément réduit les repères collectifs et les valeurs transcendantes sur lesquelles les jeunes pouvaient s’appuyer pour structurer leur identité. La quête de sens, le sentiment d’appartenance et la stabilité affective deviennent fragiles, et certains adolescents cherchent à réguler leur détresse émotionnelle par des comportements d’auto‑lésion.

Au niveau de la santé publique, ce phénomène soulève des enjeux majeurs. La disponibilité limitée de psychologues scolaires, la stigmatisation persistante de la santé mentale et l’insuffisance des infrastructures de prévention mettent en danger la capacité des adolescents à recevoir un soutien adapté. Les initiatives récentes du gouvernement chinois pour alléger la pression scolaire et promouvoir le bien-être psychologique constituent un pas dans la bonne direction, mais leur impact reste encore limité face à l’ampleur du mal-être.

L’émergence de l’automutilation en Chine n’est pas un simple symptôme médical : elle illustre le coût humain des transformations socio-économiques rapides. La modernisation et l’ouverture économique, lorsqu’elles ne s’accompagnent pas de cadres sociaux, culturels et éducatifs protecteurs, peuvent générer des fragilités psychologiques inédites. Ce phénomène interroge non seulement les politiques éducatives et de santé publique, mais aussi la manière dont la société chinoise accompagne ses jeunes dans la transition vers une modernité accélérée.

La détresse des adolescents chinois est ainsi le reflet d’un paradoxe contemporain : la prospérité économique et technologique ne garantit pas le bien-être psychologique, et la jeunesse se retrouve souvent livrée à elle-même pour naviguer entre ambitions personnelles et exigences sociales. Comprendre ce phénomène exige une lecture fine et analytique, qui dépasse les chiffres bruts et met en lumière les transformations profondes de la société chinoise.

Celine Dou

Femmes en sciences : pourquoi le rapport du Sénat prône des quotas en classes préparatoires scientifiques 

Un rapport de la Délégation aux droits des femmes et à l’égalité des chances entre les hommes et les femmes du Sénat, présidé par la sénatrice Dominique Vérien (Yonne), met en lumière la sous‑représentation persistante des femmes dans les filières scientifiques sélectives, et propose, parmi plusieurs mesures, l’instauration de quotas pour les filles dans les classes préparatoires aux grandes écoles (CPGE) scientifiques.
Ce constat pose un double enjeu : celui de l’égalité entre les sexes, mais aussi celui de la compétitivité et de l’innovation dans une économie mondialisée. L’article explore les constats, les propositions du rapport, les effets attendus et les réserves, en les replaçant dans un cadre international.

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Le constat : un “vivier” féminisé, un flux plus masculin

Le rapport souligne des écarts importants :

  • Dans les filières dites « STIM » (sciences, technologie, ingénierie, mathématiques), la part des femmes est très faible : 25 % seulement pour certaines CPGE scientifiques hors options biologiques.
  • Les femmes sont souvent meilleures scolairement (baccalauréat, mentions) mais sont sous‑représentées à l’entrée des filières les plus sélectives.
  • Le phénomène se manifeste dès l’orientation : choix de spécialités au lycée, stéréotypes de genre, manque de confiance ou sentiment de ne pas « être à sa place ».
  • Le rapport mentionne que cette situation n’est pas sans conséquence sur le plan économique : la diversité de genres dans les sciences est un levier d’innovation et de compétitivité.

Ainsi, l’image est celle d’un « vivier potentiel » de jeunes filles qualifiées, qui ne se traduit pas par une représentation proportionnée dans les filières d’élite scientifiques.

Les propositions du rapport

Parmi les vingt‑odd recommandations, trois mesures fortes se dégagent :

  • Instaurer des quotas ou des “mesures de faveur” pour les filles à l’entrée des CPGE scientifiques ou entre la première et la deuxième année de CPGE.
  • Améliorer l’orientation, la formation des enseignants aux stéréotypes de genre, et repenser les filières pour réduire les effets de l’auto‑censure et de l’abandon.
  • Garantir un environnement favorable et protecteur : lutte contre les violences sexistes et sexuelles, amélioration de la mixité, des internats, du tutorat.

Le rapport envisage notamment l’atteinte d’un objectif de « 30 % de filles en CPGE scientifiques d’ici 2030 ».

Pourquoi ces mesures ?

  • Égalité : il s’agit de corriger une inégalité structurelle, pas seulement symbolique. Le rapport affirme qu’il ne s’agit pas d’un problème de compétence des filles, mais de conditions structurelles.
  • Compétitivité et innovation : la rareté de femmes dans les sciences fondamentales ou l’ingénierie prive la société d’un vivier de talents, ce qui peut peser sur la recherche, l’innovation, et les enjeux technologiques ou numériques.
  • Effet de signal‑qualité : la mise en place de quotas ou mesures incitatives pourrait aussi envoyer un signal culturel : les sciences ne sont pas réservées aux hommes.

Les réserves et défis

Toute mesure de quota comporte des interrogations légitimes :

  • Le quota peut être perçu comme une remise en cause du mérite, ou conduire les étudiantes à se sentir stigmatisées. Le rapport le mentionne : des jeunes filles en CPGE se sont dites « agaç ées » à l’idée d’être admises « à cause du quota ».
  • La puissance du vivier : si trop peu de filles s’orientent vers les spécialités numériques/maths dès le lycée, un quota en CPGE peut être difficile à alimenter de manière homogène.
  • Le quota n’est qu’un levier parmi d’autres : sans s’attaquer aux stéréotypes, à l’orientation, à l’environnement, l’effet pourrait être limité ou superficiel.
  • Le risque d’être un « pansement » symbolique si l’on ne modifie pas les causes profondes (choix au lycée, culture scolaire, stéréotypes).

Comparaisons internationales

Si la France présente ces écarts, la situation n’y est pas unique : dans plusieurs pays européens, les femmes sont aussi minoritaires dans certaines filières STEM. Le rapport évoque cette dimension et suggère que des pays ont des pratiques intéressantes d’ouverture ou de mixité.
Une différence majeure est que dans certains pays nordiques ou d’Europe du Nord, des politiques de longue durée ont permis une féminisation plus forte, ce qui montre que la mesure de quota peut s’accompagner d’un ensemble cohérent.

Implications pour l’éducation, la société et l’économie

Pour le système éducatif : la mesure de quota, si elle est adoptée, impliquera une refonte partielle de la manière dont les CPGE sont promues, des internats, des dispositifs de tutorat, des critères de sélection, et une attention accrue à l’environnement mixte.
Pour la société : une plus grande féminisation des sciences pourrait contribuer à diversifier les profils de chercheurs, d’ingénieurs et d’innovateurs ce qui, à terme, peut renforcer la compétitivité nationale et répondre aux défis technologiques (IA, numérique, énergie, etc.).
Pour les jeunes filles : ce type de mesure peut être un levier de confiance mais nécessite un accompagnement pour que ce ne soit pas perçu comme un « bonus » mais comme un accès normal, mérité.
Pour l’économie : combler le « tuyau percé » (fuite des filles entre orientation/CPGE/concours) revient à mobiliser un vivier humain non exploité et potentiellement coûteux à long terme en termes de croissance ou d’innovation.

Le rapport du Sénat propose un carrefour audacieux entre égalité de genre et enjeux de performance scientifique et technologique. L’idée d’instaurer des quotas pour les filles dans les CPGE scientifiques est l’un des volets les plus visibles de ses recommandations non pas une fin en soi, mais un levier au sein d’un ensemble de mesures.
Pour le système français de l’enseignement supérieur et de la recherche, l’enjeu est de taille : assurer que les talents féminins soient pleinement intégrés aux filières les plus sélectives, non seulement pour l’égalité mais pour la capacité d’innovation de demain.
Il ne s’agit pas d’un simple ajustement mais d’un changement de culture, d’orientation, d’accompagnement et peut‑être de rythme. Le vrai défi restera d’assurer que cette mesure, si elle est adoptée, soit bien pilotée, accompagnée, évaluée.

Celine Dou

Royaume-Uni : les Neets, ces millions de jeunes qui abandonnent études et travail ; une crise silencieuse ou une génération perdue ?

Au Royaume-Uni, près d’un million de jeunes âgés de 16 à 24 ans se trouvent aujourd’hui ni en études, ni en emploi, ni en formation. Ce chiffre, en hausse de 200 000 en seulement deux ans, révèle une crise structurelle dont l’ampleur dépasse largement la sphère éducative ou économique. La génération Z britannique, souvent perçue comme connectée, formée et ambitieuse, semble paradoxalement se détourner du système, un paradoxe que les chiffres ne suffisent plus à expliquer.

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Ce désengagement n’est pas un simple choix individuel. Selon un rapport de PwC, 40 % des jeunes de cette tranche d’âge préfèrent démissionner et vivre d’allocations plutôt que de rester dans un emploi jugé insatisfaisant. Les témoignages recueillis par The Telegraph illustrent un malaise profond : isolement, mal-être, sentiment d’inadéquation et manque de repères. Jordan Cocker, 18 ans, raconte son retrait après une expérience de travail chez McDonald’s : « Je ne voulais rien faire. Je restais juste à la maison. Je me sentais horrible. » Floyd Smith, lui, se confine dans sa chambre et se réfugie dans les jeux vidéo pour échapper à la pression sociale.

Ces récits traduisent une déconnexion croissante entre la jeunesse et les institutions, qu’elles soient éducatives ou économiques. Le système scolaire britannique, trop centré sur la théorie et la mémoire, ne prépare pas suffisamment aux réalités du marché du travail. L’apprentissage reste difficile à intégrer pour les jeunes qui n’ont jamais été accompagnés dans leur transition vers l’emploi. Le recours à des programmes alternatifs comme le SCL Education and Training Group ne constitue qu’une réponse partielle et locale à un problème national.

Le gouvernement britannique a tenté de répondre en relevant le salaire minimum de 16,3 % pour les 18-20 ans, mais ce geste, s’il est nécessaire, reste symbolique face à l’ampleur du phénomène. Keir Starmer qualifie la situation de « question morale », mais les politiques publiques peinent à traiter ses causes profondes : inégalités sociales, fragilité du soutien familial, santé mentale, pression psychologique et perte de sens du travail.

La crise britannique résonne également au-delà de ses frontières. En France, 1,4 million de jeunes de 15 à 29 ans sont aujourd’hui hors études, emploi ou formation. Partout, les sociétés modernes font face à la même interrogation : la jeunesse se détourne-t-elle du travail et de l’école par choix ou par impossibilité ? Le phénomène des Neets met en lumière des fragilités structurelles communes : systèmes éducatifs inadaptés, marché du travail saturé ou déconnecté, et absence de parcours alternatifs pour ceux qui ne s’insèrent pas dans les modèles traditionnels.

Pour l’Afrique, le signal d’alarme est tout aussi pertinent. Le chômage des jeunes dépasse souvent 60 % dans certaines zones urbaines, et la question des compétences, de la formation et de l’insertion reste largement insuffisante face à la croissance démographique et aux mutations économiques. Les exemples britanniques et français offrent des leçons claires : ne pas anticiper les transitions éducatives et professionnelles peut produire des générations marginalisées, avec des conséquences économiques, sociales et politiques lourdes.

Le phénomène des Neets n’est donc pas seulement statistique. Il interroge le sens du travail, la pertinence des systèmes éducatifs et le rôle des politiques publiques dans la construction d’une société capable d’intégrer sa jeunesse. La question qui se pose est celle de l’avenir : ces jeunes représentent-ils une génération perdue, ou le signe avant-coureur d’un nouveau rapport à l’éducation, au travail et à la société, qui exige des réponses structurelles et innovantes ?

Celine Dou

En Suisse, la discorde des langues : quand le modèle du plurilinguisme s’essouffle face à l’uniformisation mondiale

Longtemps considérée comme un laboratoire d’équilibre linguistique et culturel, la Suisse voit aujourd’hui son modèle fragilisé par une querelle qui dépasse ses frontières. À l’heure où plusieurs cantons germanophones repoussent ou réduisent l’enseignement du français à l’école primaire, la cohésion d’un pays fondé sur le respect des différences semble vaciller. Une évolution symptomatique d’une époque où la logique d’efficacité globale menace la diversité linguistique jusque dans les sociétés qui l’avaient érigée en principe fondateur.

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Le multilinguisme, pilier d’une identité helvétique

Quatre langues nationales cohabitent officiellement sur le territoire suisse : l’allemand, le français, l’italien et le romanche. Ce plurilinguisme n’est pas un simple héritage historique : il constitue l’architecture même de la Confédération. Depuis 1848, le pacte fédéral repose sur un équilibre subtil entre autonomie cantonale et unité nationale, chaque région cultivant sa langue, sa culture et son mode de vie.

Mais cet équilibre repose sur une condition : la volonté politique d’apprendre et de comprendre l’autre. Dès l’école primaire, les enfants germanophones apprennent traditionnellement le français, et les romands, l’allemand. Ce principe a longtemps symbolisé la confiance mutuelle entre régions. Or, depuis une décennie, la mécanique s’enraye.

Quand l’anglais supplante les langues sœurs

Dans plusieurs cantons alémaniques Saint-Gall, Thurgovie, Zurich des réformes éducatives ont repoussé l’enseignement du français à un stade plus tardif du cursus scolaire, privilégiant l’apprentissage précoce de l’anglais.
Les autorités locales justifient ce choix par un argument pragmatique : l’anglais, lingua franca des affaires et d’Internet, serait plus « utile » dans le monde globalisé.
Mais dans la Suisse romande, cette orientation passe mal. Le gouvernement du canton de Vaud a dénoncé une « rupture du contrat fédéral tacite » qui liait les régions par le bilinguisme scolaire.

Pour les francophones, ce recul du français n’est pas anodin : il traduit une mutation culturelle profonde, où la logique économique prend le pas sur la conscience identitaire. La Confédération helvétique, symbole d’équilibre et de respect mutuel, semble glisser vers une forme de standardisation anglo-saxonne que l’on observe ailleurs en Europe.

Le dilemme du fédéralisme éducatif

La Suisse n’a pas de ministère central de l’Éducation. Chaque canton fixe son programme, ses langues d’enseignement, ses priorités. Ce fédéralisme éducatif, autrefois garant de liberté, se retourne aujourd’hui contre l’idéal d’unité linguistique.
Faut-il imposer, au niveau fédéral, un socle commun garantissant l’apprentissage d’une seconde langue nationale dès le primaire ?
La question divise. Les cantons germanophones défendent leur autonomie, tandis que les francophones rappellent qu’il en va de la survie du lien confédéral.

Le Conseil fédéral s’efforce d’arbitrer sans heurter les sensibilités. Une proposition de loi, discutée en 2024, visait à rendre obligatoire l’enseignement d’une langue nationale dans les premières années de scolarité, mais elle se heurte à la résistance des cantons qui y voient une ingérence fédérale.

Un symptôme européen : le recul du plurilinguisme

La querelle suisse ne se réduit pas à un désaccord local : elle illustre un malaise européen plus vaste.
Partout sur le continent, l’anglais progresse au détriment des langues nationales. En Allemagne, l’apprentissage du français recule depuis dix ans ; en Scandinavie, le bilinguisme traditionnel s’efface devant la domination de l’anglais dans les médias et les entreprises.
Même au sein des institutions de l’Union européenne, la langue de Shakespeare s’impose, alors que le Royaume-Uni n’en fait plus partie.

La Suisse, qui se veut modèle de diversité, se retrouve donc en première ligne d’un conflit culturel global : celui d’un monde qui sacrifie la pluralité sur l’autel de l’efficacité.

Entre cohésion et uniformisation : le choix d’un modèle

L’enjeu dépasse la simple question scolaire. Derrière les manuels et les programmes se joue une philosophie du vivre-ensemble.
Le plurilinguisme suisse n’est pas une coquetterie institutionnelle : c’est un pilier de la démocratie consensuelle helvétique.
S’il venait à s’effriter, c’est une part du génie politique suisse cette capacité à faire tenir ensemble des communautés différentes sans les fondre dans un moule unique qui serait menacée.

Les querelles linguistiques de 2025 ne sont donc pas une simple anecdote éducative. Elles questionnent la capacité des nations démocratiques à préserver leur diversité à l’heure de la mondialisation. Et peut-être, au-delà du cas suisse, renvoient-elles à une interrogation universelle :
peut-on encore défendre la pluralité des voix dans un monde qui tend à parler d’une seule ?

Analyse : Celine Dou