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France : manifestations agricoles, arbres abattus et indignation publique – analyse d’une société gouvernée par les affects et les symboles

Les manifestations agricoles organisées à Paris ont donné lieu à des images fortes : rassemblements aux abords de l’Arc de Triomphe et de la Tour Eiffel, colère visible d’un monde rural en crise, et, près de la porte d’Auteuil, un arbre coupé. C’est ce dernier fait qui, paradoxalement, a cristallisé l’essentiel de l’attention publique. Très rapidement, les réactions se sont multipliées : indignation morale, condamnation unanime, discours outrés sur la dégradation de l’espace commun. « Il est coupable de quoi, l’arbre ? », pouvait-on lire à foison.

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Ce déplacement du regard n’est pas anecdotique. Il révèle une mécanique désormais bien installée dans les sociétés contemporaines : la centralité des symboles et la gestion politique des émotions collectives.

L’arbre coupé devient un scandale parce qu’il est immédiatement lisible, photographiable, partageable. Il condense à lui seul une faute morale simple, un coupable désigné, un récit clair. À l’inverse, la crise structurelle du monde agricole revenus insuffisants, endettement, épuisement psychologique, sentiment d’abandon politique demeure complexe, diffuse, peu compatible avec l’économie de l’émotion instantanée. Elle exige du temps, de la pensée, du conflit idéologique. L’arbre, lui, exige seulement une réaction.

Nous ne sommes plus seulement dans une hiérarchie des indignations, mais dans une gouvernance par les affects. Le politique, loin de s’en tenir à un rôle de médiation et d’explication, s’inscrit pleinement dans cette dynamique. Il ne cherche plus à élever le débat, mais à canaliser, orienter, parfois instrumentaliser l’émotion collective. L’indignation devient un outil. Le symbole, une arme. Le raisonnement, un luxe.

Cette logique n’est pas neutre. Elle produit un type de citoyen de plus en plus formé à réagir, et de moins en moins invité à comprendre. Les affects primaires colère, indignation, peur, compassion sélective circulent comme des épidémies. Ils se propagent vite, s’épuisent vite, et laissent peu de place à l’analyse des structures qui produisent les crises.

L’arbre abattu lors d’une manifestation choque davantage que les milliers d’arbres légalement détruits pour des autoroutes, des zones industrielles ou des projets immobiliers, parce que ces destructions-là sont intégrées dans un récit dominant : celui du progrès, de la modernité, de l’intérêt général. La légalité agit ici comme un anesthésiant moral. Ce qui est autorisé cesse d’être interrogé. Ce qui est spontané devient condamnable.

Mais derrière cette indignation sélective se joue quelque chose de plus profond encore : la fragmentation du corps social en communautés émotionnelles. Désormais, tout est « communauté ». La communauté des joueurs, des supporters, des écologistes, des indignés, des victimes, des causes. Chacun est sommé de ressentir avec les siens, de réagir en bloc, d’adhérer affectivement avant même de réfléchir.

Cette communautarisation des affects n’est pas un hasard lexical. Elle structure la manière dont les individus perçoivent le réel. Elle réduit le débat public à une juxtaposition de sensibilités concurrentes, incapables de produire un horizon commun. Là où il devrait y avoir un espace politique partagé, il n’y a plus qu’une mosaïque de réactions identitaires.

Dans ce cadre, l’écologie elle-même devient parfois un langage moral plus qu’un projet politique cohérent. On protège l’arbre visible, urbain, symbolique, mais on accepte sans débat la destruction massive du vivant lorsqu’elle sert des intérêts économiques puissants. On s’indigne d’un geste isolé, mais on tolère des politiques d’aménagement qui transforment durablement les territoires. L’écologie cesse alors d’être une pensée du vivant pour devenir une grammaire de l’émotion acceptable.

La colère des agriculteurs, aussi désordonnée soit-elle dans ses formes, exprime pourtant une réalité que les symboles ne doivent pas masquer : la dégradation lente mais continue de la vie humaine dans des secteurs entiers de la société. Et cette dégradation-là, parce qu’elle ne se prête pas à une indignation immédiate, est reléguée à l’arrière-plan.

L’arbre coupé à Paris n’est donc pas seulement un fait divers. Il est un révélateur. Il montre une société où l’on protège parfois mieux les symboles que les existences, où l’on réagit plus vite à une atteinte visible qu’à une injustice structurelle, où l’émotion collective est devenue un terrain de gouvernement.

À force de formater les citoyens à répondre par réflexe affectif, le politique affaiblit ce qui fonde pourtant toute démocratie vivante : la capacité à penser au-delà des symboles, à relier les causes aux conséquences, et à refuser que l’indignation serve de substitut à l’analyse.

Celine Dou, pour la boussole-infos

Brésil : l’appel au boycott des tongs Havaianas : Quand les marques s’immiscent dans le débat politique et deviennent des instruments d’influence électorale

Au Brésil, l’appel au boycott de la marque Havaianas par une partie de la droite conservatrice dépasse largement le cadre d’une controverse publicitaire. L’épisode révèle un phénomène plus profond : l’entrée croissante des marques commerciales dans l’arène politique, où elles participent volontairement ou non à la construction des clivages idéologiques et à l’influence des comportements électoraux. Dans un pays marqué par une polarisation extrême et une judiciarisation contestée du pouvoir politique, cette affaire interroge la neutralité des acteurs économiques et la fragilité du débat démocratique.

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Il fut un temps où les marques se contentaient de vendre des produits. Aujourd’hui, elles vendent ou se voient prêter des positions, des valeurs, parfois des camps. Au Brésil, la tong Havaianas, objet populaire par excellence, s’est retrouvée propulsée au cœur d’une bataille idéologique. Ce glissement n’a rien d’anecdotique : il dit quelque chose d’un monde où la politique déborde de ses institutions pour investir la consommation, les symboles et le quotidien le plus ordinaire.

Une polémique née d’un message publicitaire en terrain miné

À l’origine de la controverse, une campagne publicitaire interprétée par des figures de la droite brésilienne comme une prise de position idéologique déguisée. Le message, jugé ambigu dans sa formulation et son contexte, a été perçu comme une critique indirecte du camp conservateur à l’approche de l’élection présidentielle de 2026.

Peu importe, au fond, l’intention réelle de la marque. Dans une société hautement polarisée, l’essentiel n’est plus ce qui est dit, mais ce qui est lu politiquement. La publicité devient alors un prétexte, un déclencheur, dans un climat où chaque symbole est susceptible d’être enrôlé dans la confrontation partisane.

Havaianas, symbole national pris en otage du clivage politique

Havaianas n’est pas une marque neutre au sens symbolique : elle incarne une certaine idée du Brésil populaire, accessible, transclassiste. Justement pour cette raison, elle constitue un support idéal pour la politisation. S’attaquer à Havaianas, c’est tenter de réécrire le sens d’un symbole partagé, de le faire basculer d’un imaginaire national commun vers une appartenance idéologique exclusive.

L’appel au boycott, relayé par des responsables politiques et des influenceurs conservateurs, ne vise pas prioritairement l’impact économique. Il s’agit d’un acte performatif, destiné à produire de la visibilité, à renforcer l’identité de camp et à désigner un adversaire culturel.

La consommation comme nouveau langage politique

Ce boycott s’inscrit dans une tendance globale : la transformation de la consommation en acte politique. Acheter ou refuser d’acheter devient une manière de se positionner publiquement, parfois plus immédiate et plus émotionnelle que le vote lui-même.

Dans ce schéma, les marques cessent d’être de simples acteurs économiques pour devenir :

  • des supports de projection idéologique ;
  • des vecteurs d’influence indirecte ;
  • des outils de mobilisation électorale, même involontaires.

Ce phénomène est renforcé par les réseaux sociaux, qui transforment chaque geste individuel en signal politique collectif, amplifié par la logique virale.

Un contexte politique marqué par une judiciarisation contestée

Cette affaire ne peut être dissociée du contexte politique brésilien récent. L’ancien président Jair Bolsonaro a été condamné à une peine de prison dans le cadre d’accusations officiellement liées à des faits de corruption et d’atteinte aux institutions démocratiques. Toutefois, il serait intellectuellement malhonnête d’ignorer que cette condamnation s’inscrit dans un environnement de judiciarisation du champ politique fortement contesté.

Pour une partie significative de l’opinion brésilienne mais aussi pour des observateurs internationaux, ces poursuites ne peuvent être analysées indépendamment des rapports de force politiques, dans un pays où la frontière entre justice et lutte de pouvoir est régulièrement interrogée. Ce doute, qu’on le partage ou non, structure aujourd’hui la polarisation nationale et nourrit la défiance envers les récits médiatiques dominants.

Dans ce contexte, toute prise de parole symbolique d’une marque est immédiatement lue comme un alignement politique, volontaire ou contraint.

Quand les marques deviennent des acteurs involontaires de l’ingénierie électorale

L’enjeu dépasse donc Havaianas. Il concerne la place croissante des entreprises dans l’écosystème politique. En s’exprimant sur des thèmes sociétaux, en choisissant certains ambassadeurs ou en diffusant des messages ambigus, les marques participent à la formation des représentations collectives.

Même sans intention explicite, elles peuvent :

  • légitimer un récit politique ;
  • renforcer un camp idéologique ;
  • influencer indirectement des électeurs indécis.

Cette dynamique pose une question centrale : peut-on encore croire à la neutralité des grandes marques dans des démocraties sous tension ?

Une démocratie fragilisée par la guerre des symboles

L’affaire Havaianas illustre un déplacement préoccupant du débat politique. À mesure que les institutions perdent en crédibilité, la lutte idéologique se déporte vers les symboles, les objets, les marques. Ce glissement favorise la simplification, l’émotion, la logique de camp, au détriment de la confrontation rationnelle des projets politiques.

Dans ce paysage fragmenté, la démocratie ne disparaît pas brutalement ; elle s’effrite, absorbée par une guerre culturelle permanente où tout devient politique parfois au prix du sens.

L’appel au boycott des tongs Havaianas n’est pas une simple polémique commerciale. Il révèle une société brésilienne profondément polarisée, où les marques sont happées par le champ politique et transformées en instruments d’influence électorale. En toile de fond, la judiciarisation contestée du pouvoir, la défiance envers les récits médiatiques dominants et l’effacement des repères communs fragilisent le débat démocratique. À travers une paire de tongs, c’est la question du rôle des acteurs économiques dans la démocratie contemporaine qui se trouve posée avec une acuité qui dépasse largement les frontières du Brésil.

Celine Dou, pour la boussole-infos

Maroc : la Génération Z à la recherche d’un nouvel horizon social

Alors que plusieurs villes du royaume ont été le théâtre, ces deux dernières semaines, de troubles marqués par des violences et la mort de plusieurs personnes, la question de la jeunesse marocaine s’impose avec acuité. Ces événements tragiques rappellent combien il est urgent de comprendre les tenants et les motivations profondes du mouvement de la « Génération Z » marocaine cette jeunesse connectée, éduquée, mais en quête de sens et de justice sociale.

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Face à la précarité, à la défiance politique et aux fractures sociales persistantes, la jeunesse marocaine, héritière d’un pays en mutation rapide, réclame un nouveau pacte entre l’État et les citoyens. Connectée au monde mais enracinée dans ses réalités, elle incarne à la fois l’espoir et l’impatience d’un continent jeune qui veut être entendu.

Les places publiques du Maroc bruissent d’une colère contenue. Dans les rues de Rabat, Casablanca ou Fès, de jeunes Marocains manifestent pacifiquement, exigeant une réforme en profondeur du modèle social. Emploi, santé, éducation, justice : leurs revendications dessinent les contours d’un malaise global, qui dépasse les frontières nationales.

Née à l’ère du numérique et des comparaisons internationales, cette « Génération Z » marocaine observe un monde ouvert, mais se heurte à un horizon souvent fermé. Le diplôme ne garantit plus l’emploi ; la méritocratie semble s’être dissoute dans les inégalités structurelles. Beaucoup aspirent à partir, faute d’un avenir stable dans leur propre pays.

Depuis deux décennies, le Maroc s’est engagé dans d’importantes réformes économiques et institutionnelles. La modernisation du pays, saluée par les bailleurs internationaux, a permis de consolider les infrastructures, d’attirer les investissements et d’élargir l’accès à l’éducation.
Mais ces progrès, réels, n’ont pas suffi à réduire les écarts.

Le chômage des jeunes urbains reste supérieur à 35 %, selon le Haut-Commissariat au Plan. Dans les zones rurales, la pauvreté structurelle, le manque d’opportunités et la précarité scolaire entretiennent un sentiment d’abandon. La montée du coût de la vie, particulièrement dans les grandes villes, renforce la fracture sociale.

Plus encore que les difficultés matérielles, c’est la crise de confiance qui frappe : beaucoup estiment que le système politique ne traduit plus les aspirations de la jeunesse. Les mécanismes de représentation traditionnels paraissent déconnectés d’une génération qui valorise la transparence, la participation et la mobilité.

Cette jeunesse marocaine partage avec ses homologues d’Afrique, d’Europe ou du Moyen-Orient une même quête de sens. Elle rejette les hiérarchies figées, interroge la légitimité des élites et se saisit des outils numériques comme espace d’expression.

Mais elle n’est pas seulement protestataire : elle invente. On la retrouve dans les start-up sociales, les collectifs culturels, les projets écologiques et citoyens. Elle expérimente, parfois en marge des institutions, un modèle de société fondé sur la créativité, l’équité et la solidarité.

À travers ses mobilisations, c’est moins la contestation du pouvoir qui s’exprime que la volonté d’un renouvellement du contrat social, adapté à une société marocaine plus éduquée, plus urbaine et plus consciente de ses droits.

Le Maroc n’est pas isolé dans ce mouvement de fond. En Tunisie, en Algérie ou en Égypte, les jeunes expriment la même lassitude face à des systèmes économiques bloqués et à des transitions politiques inachevées.
Partout en Afrique du Nord, le poids démographique de la jeunesse plus de 60 % de la population fait de cette catégorie un acteur central du devenir collectif.

Pour le royaume chérifien, cette pression générationnelle est aussi une opportunité. En investissant davantage dans la formation, l’innovation et la participation civique, le pays pourrait transformer ce potentiel en moteur de développement. À l’inverse, ignorer cette soif de reconnaissance risquerait d’alimenter le désengagement et l’émigration des jeunes talents.

La « Génération Z » marocaine ne rejette pas son pays : elle l’interpelle.
Ses attentes ne relèvent pas de l’utopie, mais d’un besoin de justice et de dignité. Elle souhaite participer aux décisions, non en spectatrice mais en actrice d’un futur plus équitable.

Redéfinir le contrat social suppose donc un double effort :
– du côté de l’État, une écoute réelle et des réformes concrètes ;
– du côté de la jeunesse, la construction d’un engagement citoyen structuré et durable.

L’enjeu dépasse le Maroc : il touche à la capacité de toute l’Afrique à offrir à sa jeunesse autre chose qu’un horizon d’exil.

Le cri de la jeunesse marocaine n’est pas celui de la rupture, mais de la refondation. Il exprime la volonté d’un dialogue entre générations, d’un pays qui assume son évolution sociale et sa modernité.
Dans ce Maroc en mouvement, la Génération Z se révèle non pas comme un problème à gérer, mais comme une force de renouvellement le visage d’un avenir encore possible, si la société accepte de l’écouter.

Celine Dou, pour La Boussole – infos