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12 juin 2025 – Travail des enfants : l’indifférence tue plus sûrement que la misère

Ce 12 juin 2025 marque la Journée mondiale contre le travail des enfants, instituée en 2002 par l’Organisation internationale du Travail (OIT). Vingt-trois ans plus tard, la situation mondiale demeure alarmante. Selon les données les plus récentes des Nations unies, 138 millions d’enfants dans le monde sont contraints de travailler, dont 54 millions dans des conditions qualifiées de dangereuses : exposition à des produits toxiques, manipulations de machines, travail de nuit, ou encore situations proches de l’esclavage moderne.

Malgré les engagements répétés de la communauté internationale, les progrès sont lents, inégaux et fragiles. En 2025, le mot d’ordre lancé par l’OIT est explicite : « Accélérer les efforts ». Mais de quels efforts parle-t-on réellement, et quelles résistances entravent encore la mise en œuvre de l’objectif 8.7 de l’Agenda 2030, qui vise à éliminer toutes les formes de travail des enfants ?

Le travail des enfants ne se limite pas à une seule région du monde, même si les pays du Sud concentrent la majorité des cas : l’Afrique subsaharienne, l’Asie du Sud, l’Amérique latine. Il prend des formes variées : travail domestique, agriculture, confection textile, exploitation minière, pêche, informel urbain…

Mais il ne s’agit pas d’une question périphérique. En réalité, le travail des enfants est au cœur du système économique globalisé. Certains produits consommés quotidiennement dans les pays industrialisés (cacao, coton, coltan, vêtements, appareils électroniques…) sont issus de chaînes de valeur où le travail infantile est toléré, voire intégré.

Et la situation s’aggrave : les crises successives pandémie de Covid-19, guerres, inflation, changement climatique ont précipité des millions d’enfants dans le travail précoce, souvent pour compenser la perte de revenus familiaux. L’école est alors abandonnée, la santé compromise, l’avenir hypothéqué.

Les conventions internationales existent. La Convention n°138 de l’OIT fixe l’âge minimal pour travailler à 15 ans (ou 14 dans certains pays en développement). La Convention n°182, adoptée en 1999, interdit les pires formes de travail des enfants. Ces textes ont été ratifiés par presque tous les États membres de l’ONU. En théorie, le consensus est établi.

Mais les moyens alloués à l’application de ces textes sont largement insuffisants. De nombreux États, surtout les plus pauvres, manquent de capacités de contrôle, de systèmes éducatifs fonctionnels, de couverture sociale. Dans d’autres cas, les gouvernements tolèrent ou dissimulent le travail des enfants pour ne pas fragiliser leur compétitivité à l’exportation.

L’ONU, par la voix du directeur général de l’OIT, Gilbert F. Houngbo, appelle en 2025 à un « sursaut moral ». Il souligne que le respect des droits de l’enfant n’est pas un luxe pour pays riches, mais une condition essentielle d’un développement équitable et durable.

Dans ce contexte, il est difficile d’ignorer les contradictions de nombreux pays dits « donateurs ». Alors même que des voix s’élèvent à Nice, lors de la Conférence sur les océans, pour appeler à des financements massifs en faveur de la protection des biens communs, le financement de la protection de l’enfance demeure sous-doté.

Parallèlement, la réduction drastique de l’aide publique au développement, engagée ces dernières années par les États-Unis d’Amérique, le Royaume-Uni et l’Australie, fragilise les efforts des pays du Sud dans la lutte contre l’exploitation infantile.

À cela s’ajoute une certaine hypocrisie structurelle : les multinationales, souvent domiciliées dans des pays riches, externalisent leur production vers des zones à faible régulation, tout en s’affichant en surface avec des politiques de « responsabilité sociale ».

Quelques pays montrent pourtant la voie. En Uruguay, au Népal ou au Rwanda, des programmes intégrés combinant éducation gratuite, filets sociaux, et coopération entre autorités locales et internationales ont permis de réduire significativement le travail des enfants. La condition : un engagement politique fort, soutenu par des ressources durables.

Des initiatives citoyennes émergent aussi : campagnes de sensibilisation, boycotts de marques non éthiques, certifications équitables, partenariats éducatifs. Mais leur portée reste limitée sans une volonté politique claire au niveau global.

À chaque Journée mondiale, le risque est grand de voir le sujet relégué à une date symbolique, sans suite. Pourtant, le travail des enfants n’est pas une fatalité. Il est le symptôme d’un ordre économique qui tolère l’inacceptable pour préserver ses marges.

Refuser de détourner le regard, exiger la transparence des chaînes de production, soutenir les systèmes éducatifs universels : voilà ce que signifie « accélérer les efforts ». Car chaque jour sans action concrète est un jour volé à l’enfance d’un être humain.

Encadré – Chiffres clés :

  • 138 millions d’enfants travailleurs dans le monde
  • 54 millions dans des activités dangereuses
  • 70 % dans l’agriculture
  • 72 millions en Afrique, soit plus de la moitié du total mondial
  • Objectif ONU : éradication d’ici 2025 (objectif compromis)

Adoptions internationales : la Suède envisage une interdiction totale après des révélations sur des trafics d’enfants

La Suède pourrait tourner une page majeure de son histoire sociale. Une commission gouvernementale vient de recommander l’arrêt total des adoptions internationales vers le pays. Une mesure radicale, mais motivée par la gravité des faits révélés : durant plusieurs décennies, des enfants ont été adoptés en dehors de tout cadre éthique, voire légal.

Le rapport, commandé par le gouvernement suédois, dresse un constat accablant. Depuis les années 1970, des centaines d’enfants originaires de divers pays Sri Lanka, Colombie, Pologne, Chine notamment ont été transférés vers la Suède dans des conditions opaques, souvent inacceptables. Certains ont été déclarés morts à tort. D’autres ont été confiés à l’adoption sans que leurs parents biologiques aient donné un consentement libre et éclairé. Dans d’autres cas encore, une personne non habilitée a pris cette décision à la place des parents.

« Des lacunes importantes et systémiques » : c’est ainsi qu’Anna Singer, rapporteure spéciale de la commission, qualifie la gestion des adoptions en Suède. Le rapport pointe de nombreuses anomalies dans les documents d’origine des enfants : erreurs de date de naissance, identités parentales falsifiées, circonstances de l’abandon maquillées.

Au-delà des fautes documentaires, ce sont des cas avérés de trafic d’enfants qui sont mis au jour, sur l’ensemble des décennies couvertes par l’enquête. La majorité de ces cas concerne des adoptions privées un mode opératoire qui a longtemps échappé au contrôle des autorités, favorisant les dérives.

L’implication indirecte, mais indéniable, des autorités suédoises ajoute à la gravité du constat. Car l’enquête révèle que le gouvernement était informé de ces irrégularités « très tôt ». Pourtant, la priorité donnée à la facilitation des adoptions, combinée à la délégation de cette mission à des agences privées, a favorisé une forme de complaisance. Ces organisations, rémunérées en fonction du nombre d’enfants adoptés, avaient tout intérêt à maximiser les flux.

Aujourd’hui, quelque 60 000 personnes adoptées à l’international vivent en Suède. Beaucoup découvrent avec stupeur que leur histoire personnelle est peut-être marquée par des abus. Pour elles, ce rapport constitue à la fois une révélation douloureuse et une possible porte ouverte à la reconnaissance, voire à la réparation.

Si la proposition d’interdiction totale est adoptée, la Suède deviendrait l’un des premiers pays d’Europe occidentale à mettre un terme complet aux adoptions internationales. Une rupture radicale, certes, mais qui interroge l’ensemble de la communauté internationale : comment garantir l’éthique dans les adoptions transfrontalières ? Peut-on continuer à confier des enfants vulnérables à des circuits marqués par l’opacité, les conflits d’intérêts, voire la corruption ?

Cette affaire suédoise dépasse largement les frontières du royaume scandinave. Elle met en lumière un déséquilibre structurel dans le système mondial des adoptions, souvent façonné par des logiques inégalitaires entre pays du Nord et pays du Sud, entre États riches en demande d’enfants et États pauvres où la misère familiale sert parfois de moteur à l’« offre ».

La question posée est donc double : comment réparer les injustices du passé, et surtout, comment prévenir celles de demain ?

Le débat qui s’ouvre en Suède aura, à n’en pas douter, une portée internationale. Il interpelle les autres pays pratiquant l’adoption internationale, les obligeant à réexaminer leurs pratiques à la lumière de ces révélations. À l’heure où les droits des enfants et la souveraineté familiale sont de plus en plus invoqués sur la scène mondiale, l’exemple suédois pourrait bien inaugurer un tournant majeur.