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Ouganda : un nouveau duel Museveni–Bobi Wine, et la question non résolue de la succession du pouvoir

Le 15 janvier prochain, les Ougandais sont appelés aux urnes pour une élection présidentielle dont l’affiche est désormais familière. Face au président sortant Yoweri Museveni, au pouvoir depuis près de quatre décennies, se dresse une nouvelle fois Robert Kyagulanyi, dit Bobi Wine. Mais derrière ce duel répété, l’enjeu central n’est peut-être plus l’issue du scrutin lui-même, largement anticipée, que l’avenir d’un système politique bâti autour d’un homme et confronté à l’inévitable question de sa succession.

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À force de se reproduire, un affrontement politique finit par perdre sa capacité de surprise. En Ouganda, la confrontation entre Yoweri Museveni et Bobi Wine semble relever moins du suspense électoral que d’un rituel institutionnel figé, révélateur d’un régime qui se perpétue sans se projeter clairement au-delà de son fondateur.

Un scrutin sans illusion démocratique

À 80 ans passés, Yoweri Museveni brigue un septième mandat consécutif depuis son arrivée au pouvoir en 1986, à l’issue d’une lutte armée présentée à l’époque comme une libération nationale. Depuis, l’ancien maquisard s’est imposé comme l’axe central de la vie politique ougandaise, façonnant institutions, armée et appareil sécuritaire autour de sa personne. Dans ce contexte, l’élection présidentielle apparaît moins comme un mécanisme de choix populaire que comme un exercice de reconduction contrôlée.

Face à lui, Bobi Wine incarne depuis plusieurs années une opposition populaire, urbaine et générationnelle. Ancienne star de la musique devenue figure politique, il capte les frustrations d’une jeunesse majoritaire, confrontée au chômage, à la précarité et à l’autoritarisme d’un régime vieillissant. Mais cette popularité sociale se heurte systématiquement à un environnement électoral verrouillé : restrictions de rassemblements, arrestations de militants, intimidation des médias et instrumentalisation des forces de sécurité.

Un duel déséquilibré, un système intact

Le déséquilibre structurel entre le pouvoir et l’opposition ne laisse guère de doute quant à l’issue du scrutin. L’appareil d’État demeure solidement arrimé au président sortant, tandis que les institutions électorales peinent à apparaître comme des arbitres indépendants. Dans ce cadre, la candidature répétée de Bobi Wine, aussi symbolique soit-elle, agit davantage comme un révélateur des limites du système que comme une menace réelle pour sa continuité.

Cette répétition pose une question centrale : l’opposition ougandaise peut-elle encore espérer une alternance par les urnes dans un régime qui a progressivement neutralisé les mécanismes de compétition politique ? Ou assiste-t-on à une forme de stagnation démocratique, où la contestation existe sans jamais pouvoir se transformer en changement institutionnel ?

La succession, angle mort du pouvoir

Paradoxalement, la principale zone d’incertitude ne concerne pas l’élection elle-même, mais l’après-Museveni. Après près de quarante ans de pouvoir personnel, aucune transition claire n’a été institutionnellement préparée. Le régime repose sur des équilibres fragiles entre élites militaires, réseaux économiques et alliances régionales, tous liés à la figure du président.

Cette absence de perspective successorale nourrit les tensions internes et inquiète aussi bien les partenaires régionaux que les observateurs internationaux. L’histoire récente du continent africain montre que les régimes hyper-personnalisés, lorsqu’ils évitent trop longtemps la question de la relève, exposent leur pays à des crises brutales au moment de la vacance du pouvoir.

Une jeunesse face à un mur politique

Dans ce contexte, la mobilisation autour de Bobi Wine traduit moins une adhésion idéologique qu’un désir de rupture. Pour une grande partie de la population ougandaise, notamment les jeunes, l’élection devient un espace d’expression plus qu’un véritable instrument de transformation. Cette frustration accumulée constitue l’un des principaux risques à moyen terme : celui d’un décrochage entre la société et ses institutions, voire d’une radicalisation des formes de contestation.

Le duel Museveni–Bobi Wine ne raconte plus seulement l’affrontement entre un pouvoir ancien et une opposition populaire. Il révèle l’essoufflement d’un modèle politique incapable de se renouveler et la fragilité d’un État dont l’avenir demeure suspendu à un homme. En Ouganda, l’élection présidentielle de janvier prochain ne tranchera sans doute pas la question du pouvoir, mais elle continue d’exposer, scrutin après scrutin, l’urgence d’une transition que le régime repousse sans jamais la résoudre.

Celine Dou, pour la boussole-infos

PRIX NOBEL DE LA PAIX 2025 – María Corina Machado, symbole de la résistance démocratique au Venezuela

Le Comité Nobel norvégien a décerné, ce 10 octobre 2025, le prix Nobel de la paix à María Corina Machado, figure de proue de l’opposition vénézuélienne. Ce choix récompense, selon l’institution d’Oslo, « son combat infatigable pour les droits démocratiques du peuple vénézuélien » et « sa détermination à promouvoir une transition pacifique et juste vers la démocratie ».

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Cette distinction, éminemment politique, éclaire d’un jour nouveau la longue lutte d’une femme devenue le visage d’un pays en quête de liberté.

Née en 1967 à Caracas, María Corina Machado est ingénieure de formation, mais c’est sur le terrain politique qu’elle s’est imposée comme l’une des voix les plus déterminées du Venezuela moderne.
Dès les années 1990, elle fonde la Fondation Atenea, dédiée aux enfants des rues. Mais c’est surtout son engagement à travers Súmate, une organisation citoyenne créée en 2002 pour surveiller les processus électoraux, qui la propulse au premier plan de la vie publique. L’organisation milite pour la transparence des scrutins et l’alternance démocratique dans un pays progressivement verrouillé par le pouvoir chaviste.

Élue députée en 2010, elle est exclue quatre ans plus tard de l’Assemblée nationale après avoir dénoncé la dérive autoritaire du régime. Cette éviction n’a fait que renforcer sa stature de résistante. Cible de poursuites judiciaires, menacée, parfois assignée à résidence, María Corina Machado n’a jamais quitté le Venezuela choix symbolique pour une opposante qui se veut la voix du peuple resté au pays.

En 2023, alors que le Venezuela s’enfonce dans la crise politique et économique, elle se déclare candidate à la présidentielle de 2024. Mais le régime de Nicolás Maduro l’écarte du scrutin par une série d’interdictions administratives. Refusant de céder, elle soutient Edmundo González Urrutia, candidat de substitution, pour ne pas rompre l’élan de la mobilisation populaire.

Son combat dépasse aujourd’hui la simple rivalité politique : il s’agit, pour beaucoup de Vénézuéliens, d’un combat moral et civique pour la dignité, la vérité et le droit du peuple à choisir librement ses dirigeants. Le Comité Nobel a salué « son courage exceptionnel et sa foi en la non-violence », alors même que son pays traverse l’une des plus graves crises humanitaires du continent américain.

L’attribution du Nobel à María Corina Machado a une portée géopolitique évidente. Elle rappelle que les luttes pour la démocratie, dans les pays autoritaires, restent au cœur des préoccupations internationales, malgré la lassitude de certaines puissances.

Elle résonne aussi comme un avertissement à ceux qui, dans le monde, confondent stabilité et oppression. Dans un contexte global marqué par le recul des libertés, ce prix semble redonner souffle à la notion de responsabilité civique : défendre la démocratie n’est pas un luxe occidental, mais une exigence universelle.

Le parcours de María Corina Machado trouve un écho particulier dans de nombreux pays où la démocratie reste fragile. Pour l’Afrique, où plusieurs nations affrontent des transitions politiques incertaines, son exemple illustre la force d’une résistance pacifique enracinée dans la société civile.

Le message d’Oslo est clair : la paix durable ne peut exister sans justice, ni sans institutions légitimes. En ce sens, le Nobel 2025 s’inscrit dans une tradition où le courage individuel devient levier de changement collectif.

Au-delà des débats politiques, cette distinction consacre une vision de la paix fondée sur la vérité et la persévérance. María Corina Machado, souvent présentée comme « la dame de fer du Venezuela », incarne une conviction rare : celle que la liberté n’a de valeur que lorsqu’elle est partagée.

Le 10 décembre prochain, lorsqu’elle recevra son prix à Oslo, ce sera moins une victoire personnelle qu’un hommage rendu à tout un peuple en quête de lumière.

Celine Dou