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Manifestations en Iran : au moins six morts et des dizaines de blessés dans un mouvement social contre la vie chère – comprendre la colère quotidienne des Iraniens

Depuis le 28 décembre 2025, des Iraniens manifestent dans plusieurs villes pour dénoncer la hausse des prix et l’inflation. Ce mouvement, initialement pacifique à Téhéran, a provoqué des affrontements meurtriers, révélant les tensions économiques et sociales profondes qui traversent la société iranienne, en particulier parmi les jeunes et les commerçants.

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Un mouvement qui se propage et devient meurtrier

Les rassemblements ont débuté dimanche dans les bazars de Téhéran, puis se sont étendus aux universités et à d’autres villes, notamment Lordegan, Azna, Kouhdasht et Fassa. Dans ces localités, des affrontements entre manifestants et forces de l’ordre ont fait au moins six morts et une vingtaine de blessés.

Selon l’agence Fars, « le nombre de victimes à Lordegan aujourd’hui s’élève à deux », après des jets de pierres sur des bâtiments publics tels que le gouvernorat, la mosquée, la mairie et des banques. Plus tard dans la journée, trois autres personnes ont été tuées à Azna, toujours dans l’ouest du pays, lors d’un assaut contre un commissariat de police.

Les forces de sécurité, notamment le Bassidj, milice affiliée aux Gardiens de la Révolution, ont également subi des pertes : « Un membre du Bassidj de la ville de Kouhdasht, âgé de 21 ans, a été tué cette nuit par des émeutiers alors qu’il défendait l’ordre public », a déclaré le vice-gouverneur de la province du Lorestan, Saïd Pourali. Treize policiers et membres du Bassidj ont été blessés par des jets de pierres au cours de ces affrontements.

Par ailleurs, 30 personnes ont été arrêtées à Téhéran pour « troubles à l’ordre public », certaines accusées d’avoir tenté de transformer les manifestations en incidents violents, selon l’agence Tasnim.

Contexte socio-économique : la vie quotidienne sous pression

Le mouvement ne peut se comprendre sans replacer ces événements dans le contexte économique iranien. Le rial a perdu plus d’un tiers de sa valeur face au dollar en un an, et le pays connaît une inflation à deux chiffres, estimée à 52 % en décembre 2025.

Cette situation pèse particulièrement sur les jeunes, les étudiants et les commerçants, qui voient leur pouvoir d’achat s’effondrer. Les manifestations traduisent donc une frustration quotidienne face à l’incapacité du régime à répondre aux besoins économiques de la population, et la colère dépasse le simple mécontentement ponctuel pour toucher la vie réelle des Iraniens.

Témoignages et observations

Les médias locaux relatent des scènes de tension et de panique : jets de pierres, attaques de bâtiments publics et interventions des forces de l’ordre au gaz lacrymogène. Le procureur général iranien, Mohammad Movahedi-Azad, a reconnu « la légitimité des manifestations pacifiques », mais a averti que toute tentative de déstabilisation ou de destruction de biens publics serait réprimée fermement.

Un mouvement social révélateur de fractures profondes

Si ces rassemblements ne sont pas comparables en ampleur au mouvement de 2022 après la mort de Mahsa Amini, ils illustrent les tensions structurelles de la société iranienne. La contestation est davantage sociale et économique que politique, et reflète le désarroi des populations face à l’érosion du pouvoir d’achat et à l’insécurité économique.

La propagation du mouvement aux universités et à plusieurs villes montre que la jeunesse iranienne est particulièrement touchée, confrontée à un avenir incertain et à des choix imposés par une inflation galopante et une monnaie en forte dépréciation.

Comprendre et situer ces tensions

Au-delà de l’Iran, ces manifestations posent la question de la fragilité sociale dans les sociétés confrontées à une inflation élevée et à des déséquilibres économiques. Elles mettent en lumière les mécanismes de colère sociale et la nécessité pour les gouvernements de répondre aux besoins essentiels de leurs populations.

Pour La Boussole – infos, il s’agit de saisir la réalité vécue par les citoyens, non pas de prendre parti, mais de permettre aux lecteurs de comprendre les causes et les conséquences sociales de ce mouvement.

Celine Dou, pour la boussole-infos

Madagascar : la génération Z entre révolution citoyenne et récupération militaire

Au lendemain du renversement d’Andry Rajoelina par un groupe d’officiers menés par le colonel Michaël Randrianirina, une partie de la jeunesse malgache, moteur de la contestation, découvre l’amertume des victoires confisquées. Née sur les réseaux sociaux, la « Gen Z » qui a ébranlé le régime se demande aujourd’hui si sa révolte n’a pas servi d’escalier au pouvoir militaire.

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Une jeunesse numérique devenue acteur politique

Depuis la fin septembre 2025, la capitale Antananarivo a vu affluer des milliers de jeunes arborant un drapeau noir frappé d’un chapeau de paille : clin d’œil au manga One Piece, devenu symbole d’un soulèvement générationnel. Ce mouvement baptisé « Gen Z Madagascar » est d’abord né d’une colère sociale : pénuries d’eau, délestages à répétition, chômage endémique et sentiment d’abandon d’une élite politique jugée corrompue et déconnectée.

Les réseaux sociaux ont joué un rôle décisif. Sans leader officiel, la jeunesse s’est organisée en ligne : messageries cryptées, slogans viraux, vidéos en direct. L’humour, la musique et la culture populaire y ont remplacé les mots d’ordre traditionnels des partis. L’objectif : forcer le président Andry Rajoelina à rendre des comptes. En trois semaines, le mouvement a pris une ampleur inédite, au prix d’une vingtaine de morts lors de la répression policière.

La chute d’un président et l’irruption des militaires

Le 14 octobre, un groupe d’officiers, parmi lesquels les forces d’élite du CAPSAT, a annoncé la destitution du président. À sa tête, le colonel Michaël Randrianirina s’est présenté comme un patriote venu « rétablir l’ordre ». Rajoelina, en fuite depuis deux jours, a été déclaré déchu par l’Assemblée nationale, et le colonel a prêté serment dans la foulée.

Les militaires assurent ne pas vouloir confisquer le pouvoir et promettent une transition « de dix-huit mois ». Mais la mémoire malgache garde trace d’un précédent : en 2009, le même CAPSAT avait soutenu l’ascension d’Andry Rajoelina contre Marc Ravalomanana. Beaucoup voient donc dans cette nouvelle intervention un recyclage du scénario de 2009, simplement adapté à une époque de hashtags et de vidéos virales.

Une victoire au goût d’illusion

Pour les jeunes manifestants, l’annonce de la chute de Rajoelina a d’abord provoqué des cris de joie. Puis le doute s’est installé : la révolution citoyenne n’a-t-elle pas été récupérée ?
« Nous voulions un changement démocratique, pas un nouveau régime militaire », confie Marie Christina Kolo, l’une des figures du mouvement. Dans les universités et les cafés d’Antananarivo, les discussions oscillent entre fierté et désillusion. Certains continuent d’espérer que l’armée tiendra parole ; d’autres redoutent un verrouillage autoritaire déguisé.

Ce malaise traduit le dilemme d’une jeunesse politisée mais sans structure : connectée, inventive, mais dépourvue d’ancrage institutionnel. La Gen Z malgache incarne une génération mondiale de Lagos à Santiago, de Tunis à Jakarta qui refuse les hiérarchies figées mais peine à transformer la contestation numérique en projet politique durable.

Une onde de choc régionale et internationale

L’Union africaine a aussitôt suspendu Madagascar, tandis que les partenaires occidentaux ont appelé au « retour rapide à l’ordre constitutionnel ». L’Union européenne, l’Organisation des Nations unies et la Communauté de développement d’Afrique australe ont exprimé leur préoccupation.
Les agences de notation, dont S&P Global, ont placé le pays sous surveillance négative : incertitudes sur la gouvernance, risque de fuite des capitaux et ralentissement de l’aide internationale. Les économistes anticipent une baisse du PIB d’au moins 1,5 % sur l’année 2026 si la crise perdure.

Au-delà des chiffres, cette séquence remet en lumière la fragilité des institutions démocratiques dans plusieurs États africains : lorsque la rue s’enflamme et que la jeunesse réclame le changement, l’armée demeure souvent l’arbitre ultime.

Madagascar, miroir d’un paradoxe africain

L’histoire malgache résonne avec celles du Soudan, du Niger ou du Gabon : dans un continent où la moitié de la population a moins de 25 ans, la jeunesse apparaît à la fois comme la promesse et le talon d’Achille de la démocratie. Promesse, parce qu’elle porte une aspiration sincère à la transparence et à la justice ; talon d’Achille, parce qu’elle reste vulnérable aux manipulations et aux jeux d’appareils.

En Madagascar, le défi est désormais de traduire l’élan civique en institutions durables. L’armée, pour sa part, devra prouver qu’elle n’a pas troqué un homme fort contre un uniforme. Le monde observe, les jeunes attendent.

Vers quelle transition ?

La stabilité du pays dépendra de la capacité du nouveau pouvoir à organiser des élections crédibles et à ouvrir un dialogue national inclusif. L’avenir dira si la « Gen Z » malgache restera un simple épisode de colère ou deviendra la matrice d’un renouveau démocratique.

Analyse : Celine Dou
La Boussole – infos