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Turquie : traque des militants LGBT ou opération judiciaire contre l’obscénité et la prostitution au nom de la protection de la famille ? La Boussole-Infos fait le point

Depuis le 12 septembre, la police et la justice turques ont multiplié les perquisitions, interpellations et procédures visant des militants, des associations, des établissements et des personnes liées à la communauté LGBT. Le ministre turc de la Justice, Akın Gürlek, présente ces opérations comme une action judiciaire destinée à protéger les enfants, la famille et l’ordre public. Des organisations de défense des droits humains y voient, au contraire, une offensive beaucoup plus large contre l’organisation militante LGBT et les libertés publiques.

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Baptisée « Ma famille est en sécurité » (Ailem Güvende), l’opération concerne officiellement 162 suspects, neuf associations et 13 établissements répartis dans 15 provinces, selon le ministre turc de la Justice. Les autorités évoquent notamment des soupçons d’obscénité, de prostitution, de stupéfiants, de criminalité organisée et de financements provenant de l’étranger. Mais plusieurs responsables d’associations LGBT ont été placés en détention provisoire, des sites internet et comptes sur les réseaux sociaux ont été bloqués et des journalistes ont également été interpellés. L’affaire pose donc une question plus large : où s’arrête une opération judiciaire contre des infractions déterminées et où commence une restriction de l’activité associative, médiatique et militante ?

Une opération judiciaire dont l’ampleur dépasse les seuls établissements visés

Les premières opérations coordonnées ont été menées le 12 septembre dans plusieurs grandes villes turques, notamment Istanbul, Ankara, Izmir, Aydın et Mersin. Des policiers ont perquisitionné des locaux associatifs, des domiciles et des établissements fréquentés par des personnes LGBT.

Le ministre de la Justice Akın Gürlek a ensuite annoncé que les procureurs avaient engagé des procédures judiciaires contre 162 personnes, neuf associations et 13 établissements. Il a précisé que les opérations étaient conduites sous la coordination des parquets d’Istanbul, d’Ankara, d’Izmir, d’Aydın et de Mersin, avec la participation des forces de police et de gendarmerie.

Le ministre affirme que les enquêteurs ont utilisé des techniques de surveillance, des témoignages, l’examen de données numériques et des enregistrements vidéo. Il évoque également la saisie de stupéfiants et de matériel numérique. Sur le volet financier, Akın Gürlek affirme que des associations ont reçu des financements importants provenant d’organismes publics étrangers ou d’organisations internationales.

Ces éléments constituent la version officielle du dossier. Ils ne signifient pas que les 162 personnes font toutes l’objet des mêmes accusations, ni qu’elles ont toutes été arrêtées. Le chiffre annoncé par le ministre correspond aux personnes faisant l’objet de procédures judiciaires, distinction importante dans une affaire où plusieurs catégories de personnes sont concernées.

Ce que reprochent précisément les autorités turques

Les qualifications pénales citées dans les différentes procédures comprennent notamment l’« obscénité », l’incitation ou l’aide à la prostitution, ainsi que, selon les dossiers, des infractions liées aux stupéfiants, au financement ou à l’organisation d’activités illégales.

Le cas de la journaliste Tuğba Tekerek permet de mesurer la portée de certaines qualifications. Elle a été interpellée le 13 septembre puis transférée à Ankara pour être interrogée au sujet d’un article publié en 2024 sur le mouvement LGBT en Géorgie, sur le site Kaos GL. Les autorités lui reprochent une infraction d’« obscénité » prévue par l’article 226 du Code pénal turc.

Chez Kaos GL, l’une des plus anciennes organisations LGBT de Turquie, plusieurs responsables ont également été placés en détention provisoire. Selon Reuters, huit membres de l’organisation ont été incarcérés dans l’attente de leur procès, tandis que sept autres personnes, dont une journaliste, ont été libérées sous contrôle judiciaire. Les procureurs leur reprochent notamment la diffusion de contenus considérés comme obscènes et s’appuient sur leurs activités associatives et leurs publications numériques.

La nature exacte des preuves et leur appréciation par les tribunaux seront donc déterminantes. À ce stade, les accusations formulées par les autorités ne doivent pas être confondues avec des condamnations.

Une particularité juridique essentielle : l’homosexualité n’est pas interdite en Turquie

C’est un élément indispensable pour comprendre l’affaire.

L’homosexualité n’est pas, en elle-même, une infraction pénale en Turquie. Les procédures engagées en septembre ne sont donc pas officiellement fondées sur le simple fait d’être homosexuel ou de défendre les personnes LGBT.

C’est précisément là que se situe le débat.

Pour le ministère turc de la Justice, les poursuites portent sur des comportements ou activités considérés comme illégaux : obscénité, prostitution, stupéfiants, financement ou autres infractions. Le ministre Akın Gürlek rattache cette action à la responsabilité constitutionnelle de l’État de protéger les enfants, la famille et l’ordre social.

Pour Human Rights Watch, la multiplication des arrestations de responsables associatifs LGBT, le blocage de comptes et de sites internet ainsi que les poursuites visant des personnes en raison de leurs activités militantes constituent au contraire une attaque plus large contre les libertés d’association et d’expression. L’organisation affirme qu’au moins 112 personnes ont été arrêtées entre le 12 et le 14 septembre, dont 82 étaient encore détenues sur décision judiciaire au moment de son bilan du 18 septembre. Elle affirme également qu’au moins 24 des personnes détenues sont des militants LGBT, fondateurs ou responsables d’organisations ciblées.

Ces deux lectures ne portent donc pas sur le même niveau de la question : les autorités parlent d’infractions pénales précises ; les organisations de défense des droits contestent surtout l’usage de ces qualifications contre un ensemble d’acteurs et d’associations identifiés à la cause LGBT.

Pourquoi la famille occupe une place centrale dans le discours officiel

Le choix du nom « Ma famille est en sécurité » n’est pas anodin.

Le président turc Recep Tayyip Erdoğan a lancé une politique baptisée « Décennie de la famille et de la population 2026-2035 ». Le ministre Akın Gürlek présente les opérations de septembre comme relevant de cette politique et de la responsabilité de l’État envers les enfants, les jeunes et la famille.

Cette orientation politique ne date cependant pas des opérations de septembre. Recep Tayyip Erdoğan critique régulièrement les organisations et manifestations LGBT et défend une conception de la famille centrée sur les couples hétérosexuels et la natalité.

La nouveauté de septembre tient davantage à l’ampleur du dispositif judiciaire déployé contre des associations, leurs responsables, certains établissements et des personnes liées à leurs activités.

Le gouvernement turc établit ainsi un lien entre protection de la famille, protection des mineurs, lutte contre certains contenus et répression d’activités qu’il considère comme illégales. Les organisations LGBT et plusieurs associations de défense des droits contestent précisément ce rapprochement lorsqu’il conduit, selon elles, à restreindre leur activité associative ou leur expression publique.

Les journalistes et les manifestants entrent à leur tour dans le dossier

L’affaire ne s’est pas limitée aux personnes directement visées par les premières perquisitions.

Le 15 septembre, des personnes se sont rassemblées devant le palais de justice de Çağlayan, à Istanbul, pour protester contre les arrestations. La police turque a interpellé plus d’une centaine de manifestants. Human Rights Watch évoque plus de 100 personnes maintenues en garde à vue pendant plus de 24 heures.

Deux journalistes qui couvraient le rassemblement, Sarya Toprak, du quotidien BirGün, et Şener Azak, de la chaîne ARD, ont également été interpellés. Sarya Toprak a ensuite été libérée avec d’autres manifestants. Les organisations internationales de défense de la liberté de la presse ont dénoncé ces arrestations.

Des restrictions ont également été imposées à plusieurs comptes sur les réseaux sociaux et à des sites internet appartenant à des associations LGBT, à des organisations de défense des droits humains et à certains médias. Human Rights Watch affirme notamment que les comptes turcs d’Amnesty International, du quotidien Evrensel, de la Media and Law Studies Association et de Hak İnisiyatifi ont été bloqués.

Le dossier dépasse ainsi progressivement la seule question des bars ou des associations visées par les premières perquisitions : il touche aussi à la liberté de la presse, à l’expression numérique et au droit de manifester.

Le véritable débat porte sur l’étendue de l’outil judiciaire

Réduire cette affaire à une opposition entre « défense de la famille » et « défense des LGBT » ferait perdre l’essentiel du dossier.

La première question est juridique : les personnes poursuivies ont-elles commis les infractions qui leur sont reprochées ? Les éléments saisis, les témoignages, les données numériques et les éventuels liens financiers devront être examinés par la justice. Une enquête ou une détention provisoire ne constitue pas une condamnation.

La deuxième question est institutionnelle : les qualifications pénales utilisées servent-elles uniquement à poursuivre des actes précis, ou permettent-elles également de viser l’activité associative, les publications et les prises de position de personnes LGBT ?

C’est sur ce deuxième point que les versions divergent fortement.

Le ministère turc de la Justice affirme agir contre des infractions et des réseaux qu’il considère comme dangereux pour les enfants, les familles et l’ordre public. Human Rights Watch, la Fédération européenne des journalistes et d’autres organisations estiment que les opérations vont au-delà de la recherche d’infractions individuelles et touchent l’exercice de libertés fondamentales.

La réponse ne pourra donc pas venir uniquement des déclarations politiques des uns ou des dénonciations des autres. Elle dépendra aussi des décisions des tribunaux, de la nature des charges finalement retenues, des preuves produites et du sort réservé aux associations et aux journalistes concernés.

C’est également ce qui explique les réactions européennes. Le commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, Michael O’Flaherty, a contesté l’utilisation de références à la « protection de la famille » ou des enfants pour justifier des restrictions aux droits fondamentaux.

Une affaire à suivre au-delà des premières arrestations

Les prochains développements judiciaires seront plus révélateurs que les chiffres des premières interpellations.

Il faudra notamment suivre le sort des responsables associatifs placés en détention provisoire, les procédures engagées contre les associations, les éventuelles décisions de fermeture, ainsi que les poursuites visant les journalistes et les manifestants.

La question centrale sera alors moins celle du nombre d’arrestations que celle de la base juridique exacte de chaque procédure et de la manière dont les tribunaux turcs apprécieront les preuves présentées par les enquêteurs.

La Turquie ne vient pas de criminaliser officiellement l’homosexualité. Les opérations de septembre reposent juridiquement sur d’autres qualifications pénales, que les autorités turques disent utiliser pour lutter contre l’obscénité, la prostitution, les stupéfiants, certains financements et des activités qu’elles considèrent comme dangereuses pour les enfants et la famille.

Mais l’ampleur des opérations, le nombre de responsables associatifs concernés, les restrictions numériques et l’interpellation de journalistes et de manifestants donnent à l’affaire une dimension qui dépasse les seuls établissements perquisitionnés.

Entre la justification officielle du gouvernement turc et l’accusation d’une offensive plus large portée par les organisations de défense des droits, le dossier reste donc à trancher sur le terrain essentiel : celui des faits établis, des preuves et du droit.

Celine Dou