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Liberté d’expression en Occident : le pape Léon XIV alerte sur l’émergence d’un « langage orwellien » qui restreint le débat public

En mettant en garde contre l’apparition d’un « langage orwellien » dans les sociétés occidentales, le pape Léon XIV n’a pas formulé un simple propos moral ou religieux. Son intervention, prononcée devant le corps diplomatique accrédité auprès du Saint-Siège, s’apparente à un diagnostic plus large sur l’état du débat public et sur les transformations contemporaines de la liberté d’expression. À travers la question du langage, c’est la capacité même des démocraties occidentales à préserver un espace de discussion pluraliste qui est interrogée.

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Lorsque le souverain pontife évoque un recul de la liberté d’expression, il ne désigne pas une censure autoritaire classique, fondée sur l’interdiction explicite ou la sanction pénale. Il décrit une évolution plus diffuse, moins visible, mais potentiellement plus profonde : la transformation progressive des mots, des concepts et des cadres linguistiques jugés acceptables dans l’espace public. Ce glissement ne procède pas principalement de la loi, mais d’un ensemble de normes sociales, culturelles et idéologiques qui redéfinissent en permanence ce qui peut être dit, comment et par qui.

La référence à George Orwell et à la novlangue n’est pas anodine. Dans 1984, la manipulation du langage vise à restreindre la pensée elle-même, en réduisant la capacité à formuler des idées dissidentes. Sans assimiler les sociétés occidentales à un régime totalitaire, le pape pointe une dynamique comparable sur le plan symbolique : lorsque les mots perdent leur stabilité sémantique, la liberté d’expression subsiste formellement, mais se vide progressivement de sa substance.

Dans ce cadre, le langage cesse d’être un outil de description du réel pour devenir un instrument de régulation idéologique. Certains termes sont réinterprétés, d’autres disqualifiés, non parce qu’ils seraient faux ou violents en eux-mêmes, mais parce qu’ils ne s’inscrivent plus dans les catégories dominantes du moment. Le débat ne disparaît pas, il se rétrécit, enfermé dans un périmètre linguistique de plus en plus étroit.

L’analyse du pape Léon XIV met ainsi en lumière un phénomène central des démocraties contemporaines : la restriction de la liberté d’expression ne passe plus nécessairement par l’État, mais par la pression sociale, la peur de la stigmatisation et l’autocensure. On peut encore parler, à condition de respecter des codes linguistiques implicites, sous peine d’exclusion symbolique, professionnelle ou médiatique.

Cette tension est au cœur des sociétés occidentales actuelles. D’un côté, la volonté de protéger les individus et de lutter contre les discriminations s’impose comme une exigence morale et politique. De l’autre, cette logique peut produire des effets paradoxaux, en fragilisant le pluralisme intellectuel et la confrontation des idées. La liberté d’expression devient alors conditionnelle, non pas juridiquement, mais culturellement.

L’alerte du pape dépasse ainsi largement le cadre religieux. Elle rejoint les interrogations formulées par de nombreux juristes, linguistes et philosophes sur l’appauvrissement du débat démocratique. Une démocratie ne se mesure pas uniquement à l’existence formelle de droits, mais à la possibilité concrète d’exprimer des désaccords sans que le langage lui-même ne devienne un terrain miné.

Dans un contexte international où l’Occident se présente comme le garant des libertés fondamentales, cette contradiction fragilise sa crédibilité. Comment défendre la liberté d’expression à l’échelle mondiale lorsque celle-ci apparaît, en interne, de plus en plus encadrée par des normes linguistiques idéologisées ?

Le propos du pape Léon XIV ne constitue ni une condamnation globale de l’Occident ni un appel à un retour à un ordre passé. Il agit comme un signal d’alerte : une invitation à interroger le rapport contemporain au langage, à la vérité et au désaccord. Car une société qui ne tolère plus l’inconfort des mots finit, tôt ou tard, par fragiliser le débat qui fonde sa propre démocratie.

Celine Dou, pour La Boussole-infos

Tunisie — Sonia Dahmani libérée : le cas emblématique de la répression via le décret‑loi 54

Sonia Dahmani, avocate et commentatrice tunisienne, a recouvré la liberté le 27 novembre 2025 après 18 mois de détention. Son parcours judiciaire illustre les tensions croissantes entre législation sur la cybercriminalité, liberté de la presse et respect des droits fondamentaux en Tunisie.

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Depuis 2022, le décret‑loi 54, présenté comme un outil de lutte contre la désinformation en ligne, est dénoncé pour sa portée vague et son usage répressif contre les voix critiques. Selon le Committee to Protect Journalists (CPJ), ce texte a conduit à l’incarcération d’au moins cinq journalistes en 2024, un record depuis trois décennies.

Le 11 mai 2024, Sonia Dahmani est arrêtée lors d’une descente policière au siège de l’Ordre des avocats à Tunis. Ses prises de parole dans les médias (radio IFM, télévision Carthage Plus) sont jugées “fausses informations” ou “incitation à la haine”, motifs retenus contre elle dans le cadre du décret 54.

En juillet 2024, elle est condamnée en première instance pour diffusion de fausses informations. La peine est réduite en appel à huit mois de prison, mais de nouvelles condamnations suivent rapidement. En octobre 2024, elle reçoit deux ans de prison pour commentaires sur la situation des migrants subsahariens en Tunisie, et en juin 2025, une nouvelle peine de deux ans est prononcée pour des interventions télévisées. Certaines affaires ont été requalifiées en “felony”, pouvant entraîner jusqu’à dix ans de prison.

Au total, Sonia Dahmani faisait face à au moins cinq dossiers distincts, ce qui, selon les ONG, constitue un usage cumulatif du décret 54 visant à intimider et réduire l’espace de parole critique.

Durant sa détention à la prison de Manouba, Sonia Dahmani a été soumise à des conditions jugées indignes par des ONG internationales. Des témoignages signalent un accès limité aux soins pour ses problèmes de santé chroniques (diabète, hypertension, thyroïde) ainsi que des fouilles humiliantes et l’absence d’assistance juridique régulière.

Ces éléments renforcent les critiques sur l’utilisation de la détention préventive et sur le harcèlement judiciaire comme instrument de pression politique.

Le 27 novembre 2025, le ministère de la Justice a annoncé la libération conditionnelle de Sonia Dahmani. Les syndicats de journalistes tunisiens, dont le SNJT, saluent cette décision tout en rappelant que plusieurs poursuites restent en cours, maintenant un risque juridique significatif.

Selon les ONG et avocats, cette libération ne met pas fin à la menace que représente le décret 54 pour le pluralisme médiatique et le droit d’expression.

Le cas Sonia Dahmani illustre plusieurs enjeux majeurs :

  • Utilisation juridique du décret 54 pour museler les critiques, notamment les journalistes et avocats.
  • Accumulation des poursuites contre une même personne, créant un climat de peur et d’autocensure.
  • Fragilité des garanties démocratiques en Tunisie, avec des atteintes au pluralisme et aux droits fondamentaux.
  • Répercussions régionales : le cas alerte sur les pratiques similaires dans d’autres pays d’Afrique du Nord et au-delà, où la législation sur les “fausses informations” peut être détournée.

Des organisations internationales rappellent que la liberté d’expression est protégée par la Constitution tunisienne et les engagements internationaux de la Tunisie. L’affaire Dahmani devient ainsi un baromètre du respect de ces droits et un signal d’alarme pour la société civile et les médias indépendants.

  • SNJT : “Une victoire symbolique, mais la vigilance reste de mise pour protéger tous les journalistes poursuivis.”
  • CPJ et Amnesty International : appellent à la réforme du décret 54 et à la libération de tous les journalistes emprisonnés.
  • Médias internationaux : relaient l’affaire comme un exemple des restrictions croissantes de la liberté d’expression en Tunisie.

La libération de Sonia Dahmani ne clôt pas les enjeux qu’elle incarne. Son dossier souligne la nécessité de surveiller l’application du décret 54 et d’assurer la protection de la liberté de la presse et du débat public en Tunisie. La communauté internationale et nationale reste attentive aux développements, tandis que le cas Dahmani continue d’être un symbole du combat pour les droits fondamentaux et la démocratie.

Celine Dou