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Inde : malgré les concessions obtenues par Sonam Wangchuk, le « Parti des cafards » impose son bras de fer à Narendra Modi

Sonam Wangchuk a interrompu sa grève de la faim après vingt-six jours, à la suite d’engagements pris par le gouvernement indien. L’image pourrait laisser croire à un début d’apaisement. Pourtant, dans les rues de New Delhi, Mumbai, Bengaluru, Chennai ou Kolkata, les cortèges continuent de grossir. Les étudiants refusent de considérer cette décision comme une victoire définitive. Leur objectif reste inchangé : obtenir la démission du ministre de l’Éducation, Dharmendra Pradhan, et engager une réforme profonde d’un système qu’ils jugent discrédité.

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Né de la colère provoquée par des fraudes à répétition lors de concours nationaux, le Cockroach Janta Party (« Parti du peuple des cafards ») est devenu, en quelques semaines, le visage d’une contestation bien plus vaste. Derrière les revendications sur les examens se dessine une remise en cause du fonctionnement des institutions, du manque de perspectives offertes à la jeunesse et de la manière dont le pouvoir de Narendra Modi répond aux critiques. Les concessions obtenues cette semaine témoignent moins d’un règlement de la crise que de la difficulté croissante du gouvernement à contenir un mouvement qui échappe désormais aux cadres habituels de l’opposition.

La mobilisation trouve son origine dans les irrégularités qui ont entaché plusieurs concours d’entrée, notamment ceux permettant d’accéder aux études de médecine. Des millions de candidats ont vu leurs épreuves annulées après la découverte de fuites de sujets, obligeant l’organisation de nouveaux examens. Pour de nombreux étudiants, ces scandales ont réduit à néant plusieurs années de préparation et d’efforts. Plusieurs suicides de jeunes candidats ont profondément marqué l’opinion publique.

Mais très rapidement, la contestation a dépassé la seule question des examens. Le « Parti des cafards », mouvement né sur les réseaux sociaux après qu’une expression méprisante visant les jeunes chômeurs eut été retournée contre ses auteurs, a su fédérer une génération qui ne se reconnaît plus dans les discours officiels sur les succès économiques de l’Inde.

L’entrée en scène de Sonam Wangchuk a profondément modifié le rapport de force.

L’ingénieur et militant écologiste, connu bien au-delà de l’Inde pour ses innovations dans l’Himalaya et son engagement en faveur du Ladakh, n’appartient à aucun parti politique traditionnel. Son choix d’entamer une grève de la faim a immédiatement rappelé une forme de protestation intimement liée à l’histoire politique indienne, popularisée par Mahatma Gandhi.

Pendant vingt-six jours, son état de santé s’est progressivement détérioré. Son transfert forcé dans un hôpital par les autorités a suscité une vague d’indignation qui a paradoxalement renforcé la mobilisation. Face au risque de voir cette figure respectée devenir un symbole national de la contestation, le gouvernement a finalement accepté plusieurs garanties, notamment l’absence de poursuites contre les étudiants arrêtés lors des manifestations et la poursuite des discussions avec les représentants du mouvement.

Depuis son arrivée au pouvoir en 2014, Narendra Modi s’est rarement laissé dicter son calendrier politique par la rue.

Or, cette crise présente une configuration inhabituelle.

Pendant plusieurs semaines, le gouvernement a tenté de minimiser l’ampleur des manifestations. Puis la multiplication des rassemblements, les critiques suscitées par l’intervention policière contre Sonam Wangchuk et l’élargissement du soutien au mouvement ont progressivement modifié la stratégie de l’exécutif.

Le Premier ministre est finalement intervenu publiquement, promettant un renforcement de la lutte contre les fraudes aux examens et annonçant des mesures destinées à accélérer les procédures judiciaires contre leurs auteurs. Plus inhabituel encore, il a diffusé une vidéo tournée dans un registre beaucoup plus personnel que ses interventions habituelles. Pourtant, ces annonces n’ont pas répondu à la principale revendication des manifestants : le départ du ministre de l’Éducation.

Réduire cette mobilisation à une simple affaire de concours truqués serait une erreur d’analyse.

Les revendications traduisent un malaise plus profond. Malgré une croissance économique soutenue et l’ambition affichée de faire de l’Inde l’une des principales puissances mondiales, une partie importante de la jeunesse diplômée peine à trouver un emploi correspondant à ses qualifications. Dans ce contexte, les concours publics représentent souvent l’une des rares perspectives de stabilité. Lorsqu’ils sont entachés de soupçons de corruption ou de favoritisme, c’est tout le principe de l’égalité des chances qui vacille.

Le « Parti des cafards » a compris cette réalité. En transformant un scandale administratif en mouvement citoyen, il a réussi à fédérer étudiants, jeunes actifs, enseignants et une partie de la société civile autour d’une même exigence : restaurer la confiance dans les institutions.

Les observateurs se gardent de comparer la situation indienne aux mouvements qui ont récemment provoqué des changements de pouvoir au Bangladesh ou au Sri Lanka. Les contextes institutionnels diffèrent profondément.

En revanche, beaucoup soulignent que le gouvernement fait face à un type de contestation nouveau. Elle n’est ni portée par les partis d’opposition, ni limitée à une revendication locale. Elle s’appuie sur une génération connectée, capable de transformer un symbole ironique en mouvement national et de maintenir la pression malgré les concessions obtenues.

L’arrêt de la grève de la faim de Sonam Wangchuk ne marque donc pas la fin de cette séquence politique. Les dirigeants du « Parti des cafards » ont déjà prévenu que les manifestations se poursuivraient tant que leur principale revendication ne serait pas satisfaite.

En obtenant des garanties du gouvernement, Sonam Wangchuk a évité que son état de santé ne fasse basculer la crise dans une autre dimension. Mais le véritable enseignement de ces dernières semaines est ailleurs. Pour la première fois depuis longtemps, une mobilisation née en dehors des formations politiques traditionnelles a contraint le gouvernement de Narendra Modi à modifier sa posture, à ouvrir des négociations et à reconnaître publiquement une colère qu’il espérait contenir.

La bataille autour des examens est loin d’être terminée. Derrière elle se joue désormais une question plus large : celle de la confiance qu’une génération entière accorde encore aux institutions chargées de lui ouvrir l’avenir.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Kenya | Une mémoire douloureuse sous tension : Nairobi commémore les victimes des manifestations de juin 2024

Un an après la vague de protestation qui a secoué le Kenya, les commémorations de ce 25 juin 2025 résonnent comme un cri de mémoire et un appel à la justice dans un climat social toujours tendu.

Des centaines de personnes se sont réunies pour rendre hommage aux victimes des violentes manifestations de juin 2024, qui avaient éclaté en réaction au projet gouvernemental d’augmentation généralisée des taxes. Une soixantaine de morts, des centaines de blessés, et plusieurs dizaines de disparus avaient été recensés à l’époque. Ces événements avaient laissé une cicatrice profonde dans l’opinion publique kenyane.

À l’origine du soulèvement : une pression fiscale jugée insoutenable par de nombreux citoyens, dans un contexte de forte inflation, de chômage persistant en particulier chez les jeunes et d’un coût de la vie en hausse constante. Les étudiants, jeunes diplômés, travailleurs informels ou précaires furent les plus nombreux à descendre dans la rue, criant leur désespoir face à ce qu’ils percevaient comme une déconnexion brutale entre les élites politiques et la réalité sociale.

Le gouvernement, dirigé par le président William Ruto, avait alors répondu par un déploiement massif des forces de sécurité. Si les autorités affirmaient vouloir éviter une déstabilisation du pays, la répression brutale des manifestations avait été largement critiquée par la société civile et plusieurs organisations internationales de défense des droits humains. Des cas d’arrestations arbitraires, d’enlèvements non élucidés et de violences policières ont été recensés, sans que les responsabilités ne soient clairement établies à ce jour.

Ce 25 juin 2025, les commémorations sont organisées à l’appel de plusieurs associations citoyennes et collectifs de familles endeuillées. Sur les réseaux sociaux, les hashtags #JusticeForJuneVictims et #NeverForgetKenya témoignent de l’écho encore très vif de ces événements.

Mais l’émotion s’accompagne de craintes. Des dispositifs de sécurité renforcés ont été déployés à Nairobi et dans plusieurs grandes villes du pays. Les autorités redoutent que ces rassemblements ne ravivent les tensions sociales, alors même que le débat sur la justice fiscale, la gouvernance et la transparence reste entier. Le rapport parlementaire promis sur les exactions policières n’a toujours pas été publié, et aucune réforme institutionnelle d’envergure n’a vu le jour.

Au-delà de la mémoire, ces commémorations interrogent la capacité de l’État kényan à garantir les droits fondamentaux dans un contexte de crispation sociale. Le droit de manifester, la liberté d’expression et la redevabilité des institutions apparaissent comme des piliers fragilisés dans une démocratie pourtant régulièrement citée en modèle en Afrique de l’Est.

Plus largement, le cas kényan soulève une question cruciale pour de nombreux pays du continent africain : comment concilier stabilité budgétaire et équité sociale ? Dans un monde marqué par l’endettement public croissant, les injonctions des bailleurs internationaux et les fragilités internes, la tentation de mesures fiscales impopulaires revient avec régularité. Mais lorsqu’elles ne sont pas accompagnées de transparence, de pédagogie et de justice redistributive, elles peuvent devenir le terreau de crises politiques majeures.

Les commémorations de Nairobi ne sont pas seulement un hommage aux disparus. Elles rappellent l’exigence de vérité, de justice et de réforme dans une société kényane en quête de dignité. Elles soulignent, à un an de la tragédie, que la mémoire collective peut être un levier pour refonder un contrat social plus juste, ou au contraire un marqueur persistant de rupture si les promesses restent lettres mortes.