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Bibliothèques aux États‑Unis d’Amérique confrontées aux références fictives générées par l’intelligence artificielle

Aux États‑Unis d’Amérique, les bibliothécaires sont de plus en plus confrontés à des requêtes de livres qui n’existent pas. Ces références, issues d’interactions avec des intelligences artificielles génératives, interrogent le rôle même des institutions chargées de conserver et transmettre le savoir.

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Alors que les outils d’IA conversationnelle se multiplient, une nouvelle difficulté surgit pour les bibliothèques : distinguer les ouvrages authentiques des suggestions inventées par des systèmes automatisés. Ce phénomène, encore inédit dans sa généralisation, révèle l’impact de l’intelligence artificielle sur la confiance dans les sources et la mission des professionnels du livre.

Depuis plusieurs mois, plusieurs bibliothèques aux États‑Unis d’Amérique signalent une recrudescence de demandes de livres inexistants, formulées par des usagers qui se fient à des agents conversationnels d’IA tels que ChatGPT ou Gemini. Ces systèmes génèrent parfois des titres plausibles, accompagnés de descriptions détaillées et d’auteurs fictifs, sans aucun lien avec des publications réelles.

À la bibliothèque de l’État de Virginie, une responsable a indiqué qu’environ 15 % des courriels reçus pour des recherches bibliographiques comportaient des références issues de l’intelligence artificielle et qui ne correspondent à aucun ouvrage. Les catalogues et moteurs de recherche, lorsqu’ils sont sollicités, peuvent donner des résultats partiels ou trompeurs, rendant la vérification plus ardue.

Le phénomène dépasse les simples livres : certaines références académiques ou scientifiques inventées par l’IA sont également utilisées par les étudiants, les chercheurs et le grand public. Les bibliothécaires doivent donc non seulement guider les usagers, mais aussi identifier et corriger les informations fictives, ce qui constitue une tâche complexe et exigeante.

Ce phénomène met en évidence un paradoxe central : les intelligences artificielles génératives sont conçues pour produire des réponses plausibles et cohérentes, mais leur fonctionnement repose sur la probabilité des chaînes de mots plutôt que sur la vérification de l’existence réelle des sources.

Pour les bibliothécaires, cette situation représente une mutation profonde de leur rôle traditionnel. Leur mission historique de médiation et de vérification est désormais confrontée à des systèmes capables de fabriquer du contenu crédible mais faux. Il ne s’agit plus seulement de rechercher et de classer le savoir existant, mais d’intervenir sur une frontière floue entre réalité et fiction algorithmique.

L’incident soulève également des enjeux éducatifs et sociaux : les usagers, souvent confiants dans la technologie, peuvent intégrer ces références fictives dans leurs recherches ou travaux. L’apparition de contenus littéraires ou scientifiques générés automatiquement questionne ainsi la fiabilité de l’information et le rôle des bibliothèques comme garantes de la connaissance vérifiable.

Au-delà des États‑Unis d’Amérique, cette problématique est susceptible de se diffuser dans d’autres pays disposant de bibliothèques numérisées ou connectées aux mêmes outils d’intelligence artificielle, rendant la question universelle et institutionnelle.

Face à ces défis, plusieurs pistes se dessinent. Les bibliothèques pourraient développer des protocoles spécifiques de vérification des références générées par IA, renforcer la formation des professionnels et des usagers sur la littératie numérique, et collaborer avec les concepteurs d’IA pour réduire les “hallucinations” dans les réponses fournies.

Cette situation invite également à réfléchir sur la responsabilité sociétale et éthique des intelligences artificielles dans le domaine de l’information et sur la manière dont les institutions traditionnelles doivent s’adapter pour préserver la confiance publique.

L’émergence des références fictives générées par l’intelligence artificielle met en lumière un changement profond dans la circulation du savoir. Les bibliothécaires aux États‑Unis d’Amérique, confrontés à ce phénomène inédit, doivent ajuster leurs pratiques pour garantir la véracité de l’information. Cette situation illustre l’urgence de repenser la médiation culturelle et scientifique à l’heure des technologies capables de produire un savoir plausible mais inventé, et de préserver ainsi l’intégrité des institutions qui incarnent la mémoire collective.

Celine Dou, pour la boussole-infos

Intelligence artificielle : le coût environnemental d’un progrès présenté comme immatériel

L’intelligence artificielle, souvent perçue comme une innovation abstraite, repose sur une infrastructure matérielle considérable. Derrière les algorithmes et les serveurs se cache une réalité tangible : l’épuisement de territoires et de ressources, principalement dans les régions périphériques du monde, tandis que les centres de décision technologique demeurent concentrés dans le Nord global.

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Afrique, Asie du Sud-Est et Amérique latine portent aujourd’hui le poids environnemental et social d’une révolution présentée comme immatérielle. Extraction minière, centres de données énergivores et surexploitation des ressources hydriques révèlent les fractures structurelles d’un modèle de développement technologique profondément asymétrique.

Une infrastructure matérielle invisible mais exigeante

Contrairement à l’image d’un progrès dématérialisé, l’intelligence artificielle repose sur des infrastructures physiques extrêmement lourdes. Chaque modèle d’IA, chaque serveur, chaque centre de données exige des métaux rares, de l’électricité et de l’eau en volumes considérables. Cette dépendance matérialise une géographie de l’épuisement, concentrée sur les zones qui fournissent ces ressources.

Les flux matériels révèlent une asymétrie systémique : l’Afrique fournit cobalt, cuivre et manganèse ; l’Asie du Sud-Est livre terres rares et lithium ; l’Amérique latine extrait lithium et cuivre. Les bénéfices économiques et décisionnels se concentrent dans les sièges des entreprises technologiques situés aux États-Unis d’Amérique, en Europe occidentale et dans certaines puissances asiatiques.

L’Afrique : premier foyer de l’extractivisme numérique

L’Afrique centrale, notamment la République démocratique du Congo, constitue le principal réservoir mondial de cobalt, un composant indispensable des batteries et des serveurs. Le lithium du Zimbabwe et le cuivre du Zambia complètent cette dépendance. Or, l’exploitation intensive de ces ressources entraîne une dégradation sévère des écosystèmes : pollution des nappes phréatiques, contamination des sols et déforestation accélérée.

À ces coûts matériels s’ajoutent des tensions sociales : les communautés locales subissent les effets de l’extraction sans bénéficier d’un transfert technologique ou d’une valeur ajoutée locale significative. Les centres de données qui commencent à s’implanter sur le continent, bien qu’attirés par des coûts énergétiques relativement faibles, aggravent le stress sur l’eau et l’électricité, accentuant la fragilité des infrastructures locales.

Asie du Sud-Est : relocalisation et externalisation de la pollution

En Asie du Sud-Est, des zones comme le Myanmar, le Laos et certaines provinces indonésiennes subissent la pression de l’extraction de terres rares. La déforestation massive et la pollution des cours d’eau y sont documentées, souvent dans des contextes de gouvernance fragile. Ces activités montrent que la logique de l’externalisation des coûts environnementaux s’étend au-delà de l’Afrique, confirmant une structuration globale de la dépendance technologique.

Amérique latine : dualité extraction-infrastructure

L’Amérique latine illustre une combinaison d’impacts matériels et infrastructurels. Les bassins de lithium et de cuivre du Chili, du Pérou et de Bolivie alimentent les chaînes de valeur de l’IA, tandis que les centres de données au Brésil et au Mexique consomment d’importantes quantités d’électricité et d’eau dans des zones souvent affectées par la sécheresse. Cette double pression extraction minière et consommation énergétique accentue les tensions sur les ressources locales et fragilise les populations rurales dépendantes de l’agriculture et de l’eau potable.

Une fracture systémique Nord-Sud

L’intelligence artificielle illustre une fracture persistante : les pays producteurs de ressources paient l’addition écologique et sociale, tandis que les pays consommateurs concentrent les bénéfices économiques et le contrôle technologique. L’Afrique et certaines parties de l’Asie et de l’Amérique latine demeurent les périphéries d’un système dont les centres de décision restent éloignés.

Cette asymétrie soulève des questions de souveraineté et de responsabilité : la gouvernance mondiale de l’IA ne peut ignorer les zones qui en subissent le poids. La soutenabilité de cette technologie dépend de la capacité des États et des institutions internationales à réguler, redistribuer et intégrer les populations concernées dans la chaîne de décision.

Vers une gouvernance équitable et durable

L’intelligence artificielle ne peut être dissociée des territoires qui la rendent possible. Une gouvernance responsable implique :

  • la transparence sur l’empreinte environnementale ;
  • le respect des droits des communautés locales ;
  • l’intégration des pays producteurs dans les processus de décision technologique.

Sans ces mesures, la révolution numérique risque de reproduire les schémas historiques d’exploitation et de marginalisation, cette fois à l’échelle mondiale.

L’essor de l’intelligence artificielle n’est pas neutre : il concentre ses coûts sur des zones spécifiques du globe, particulièrement en Afrique, en Asie du Sud-Est et en Amérique latine. Si la promesse d’un progrès universel doit être crédible, elle ne peut se construire sur l’épuisement silencieux des territoires producteurs. Décrire cette réalité est un impératif pour repenser la technologie comme un outil véritablement inclusif et durable.

Celine Dou, pour la boussole-infos

Au Royaume‑Uni, des entreprises reculent sur la diversité et l’inclusion : un signal politique et économique fort

Au Royaume‑Uni, plusieurs grandes entreprises abandonnent ou révisent leurs politiques de diversité, d’équité et d’inclusion (DEI), sous l’effet d’un contexte politique international marqué par la montée de critiques à l’encontre des “politiques wokistes”. Ce mouvement suggère un recul de l’engagement corporate en matière de pluralisme et de justice sociale; un recul qui ne se limite pas à la sphère britannique, mais traduit des recompositions idéologiques et économiques à l’échelle transatlantique.

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Quand la réussite financière prime sur les engagements éthiques, la diversité devient un luxe. Au Royaume‑Uni, des entreprises de premier plan choisissent de mettre fin à des politiques DEI qu’elles jugent désormais coûteuses, polémiqueuses ou dangereuses pour leur image. Le phénomène, observé dans un contexte global de rejet croissant du wokisme, révèle l’impact tangible des dynamiques idéologiques sur les pratiques managériales.

Recul des politiques DEI : un constat d’après enquête

Selon une étude conduite par le cabinet d’avocats britannique (comme rapporté par la presse), plus de la moitié des grandes entreprises britanniques se disent en train de revoir leurs politiques DEI, certaines allant jusqu’à les abandonner complètement. Parmi les entreprises réalisant un chiffre d’affaires supérieur à 100 millions de livres sterling, une proportion significative affirme avoir modifié ou supprimé des initiatives d’équité, diversité ou inclusion. Pour certaines, les critiques venues des États‑Unis d’Amérique accusant les politiques “woke” de favoriser des “privilèges identitaires” ont joué un rôle déterminant dans ce revirement.

À titre d’exemple, un grand opérateur de télécommunications a supprimé tout lien entre ses politiques DEI et son système de primes pour cadres intermédiaires, tout en affirmant préserver une “attache” aux valeurs de diversité. Ce type d’annonce illustre la tension entre communication, image publique, et décisions internes réellement contraignantes.

Ces chiffres et décisions dessinent une tendance nette : un nombre non négligeable d’entreprises britanniques considère désormais que les politiques DEI sont non seulement contestables sur le plan idéologique, mais aussi potentiellement en opposition avec les objectifs de rentabilité ou de “neutralité” perçue.

Contexte international : le reflux des politiques “woke” et l’impact des pressions idéologiques

Ce recul ne se comprend qu’à la lumière d’un contexte global marqué par la montée des critiques contre les politiques identitaires en particulier dans le monde anglo-saxon. Aux États‑Unis d’Amérique, l’administration en place et certains acteurs politiques ont ouvertement dénoncé le “wokisme” comme source de division, de discrimination “inversée” ou de favoritisme sociopolitique. Ces discours, relayés médiatiquement, trouvent un écho chez des dirigeants d’entreprises au Royaume‑Uni, soucieux d’éviter toute controverse ou accusation de “politisation” de l’entreprise.

De surcroît, le contexte économique, incertitudes post‑pandémie, crise du coût de la vie, inflation pèse sur les arbitrages des entreprises : les moyens (financiers, humains, organisationnels) consacrés à la DEI peuvent apparaître comme des postes “non essentiels” lorsque les priorités se resserrent. Dans ce contexte, l’argument du profit contre l’éthique redevient sérieux.

Ainsi, loin d’être un phénomène strictement britannique, ce mouvement s’inscrit dans un glissement idéologique et économique global : la recomposition des priorités, l’érosion de certaines avancées sociétales, la montée du conservatisme identitaire autant de dynamiques qui pèsent sur les décisions privées.

Enjeux et risques : ce qui est en jeu quand on abandonne la DEI

Abandonner ou affaiblir les politiques de diversité et d’inclusion n’est pas une simple décision interne à une entreprise c’est un choix qui peut avoir des conséquences profondes et durables.

D’abord, cela fragilise les efforts d’équité sociale : pour les minorités ethniques, les femmes, les personnes issues de milieux défavorisés ou marginalisés, la DEI représentait une porte d’accès certes imparfaite à l’égalité des chances. Le recul de ces politiques risque de rétablir des barrières structurelles invisibles, creuser des inégalités latentes, et réduire la mixité sociale et ethnique des élites économiques.

Ensuite, c’est la culture d’entreprise et le climat social au travail qui peuvent être affectés. Sans politique consciente de diversité, les biais qu’ils soient liés au genre, à l’origine, à l’âge, ou au statut socio‑économique risquent de reprendre le pas, sans contrôle ni remise en question.

Enfin, à l’échelle sociétale, ce recul envoie un message idéologique : celui que l’égalité sociale, l’équité et l’inclusion seraient des choix “optionnels”, dépendant des sensibilités du moment et des pressions extérieures. Cela pourrait alimenter la division, renforcer les inégalités structurelles, et nourrir le sentiment pour les populations concernées d’être renvoyées au second plan.

« Une question plus large : recul progressif ou simple retournement tactique ?

Il convient d’interroger la nature de ce recul. S’agit-il d’un simple ajustement tactique une réponse ponctuelle à des pressions idéologiques et à des contextes économiques difficiles ou observe‑t‑on un changement de paradigme, un glissement durable dans la manière dont les sociétés envisagent la diversité ?

Si beaucoup d’entreprises justifient leurs reculs par des impératifs économiques ou la volonté de “ne pas s’immiscer dans le débat sociétal”, le résultat effectif reste le même : un affaiblissement des mécanismes de promotion de l’égalité. À long terme, cette tendance pourrait marquer un tournant : celui d’un retour discret mais systémique vers des modèles de gestion corporative centrés sur le “mérite” traditionnel, sans aucune garantie d’équité réelle.

Ce renversement, s’il se confirme, modifie aussi la donne pour les mobilisations sociales, les engagements des associations et la législation : la pression sur les États et les régulateurs pourrait s’intensifier pour compenser un retrait privé.

Le recul des entreprises britanniques sur les politiques de diversité, d’équité et d’inclusion ne peut être vu comme un simple phénomène de mode ou une réaction ponctuelle. Il s’agit d’un signal fort d’un tournant idéologique et économique, avec des conséquences profondes pour l’équité sociale, la justice dans l’emploi et la cohésion sociétale.

Dans un contexte international de montée des discours anti‑wokes, de crise économique et de recomposition des priorités corporatives, ce mouvement appelle à une vigilance renouvelée. Si la diversité et l’inclusion sont laissées au bon vouloir des entreprises, sans cadre robuste ni régulation, les progrès sociaux acquis ces dernières décennies risquent de s’éroder.

Pour la société, pour les salariés, pour les générations à venir il reste essentiel de maintenir la question de l’équité et de l’inclusion à l’agenda public, parce que derrière les chiffres et les bilans, ce sont des vies, des parcours, des chances concrètes qui se jouent.

Celine Dou