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ONU : le président iranien pourra venir à New York malgré la guerre avec les États-Unis d’Amérique, le président palestinien privé de visa

À quelques jours de l’ouverture de la 81ᵉ Assemblée générale des Nations unies, le président iranien Massoud Pezeshkian est autorisé à se rendre à New York, malgré la guerre qui oppose l’Iran aux États-Unis d’Amérique. À l’inverse, Mahmoud Abbas, président de l’Autorité palestinienne, ne pourra pas entrer sur le territoire étatsunien. Il devra s’adresser à l’Assemblée générale par visioconférence.

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Le Département d’État a confirmé le 17 septembre l’autorisation accordée à la délégation iranienne pour participer en personne aux travaux de l’Assemblée générale de l’ONU. Massoud Pezeshkian et Abbas Araghchi, ministre iranien des Affaires étrangères, font partie des responsables autorisés à se rendre à New York. Leur déplacement sera toutefois soumis à des restrictions. Mahmoud Abbas, lui, reste privé de visa pour la deuxième année consécutive. L’Assemblée générale a adopté une résolution permettant au président palestinien de prendre la parole à distance.

Le président iranien autorisé à venir malgré la guerre

Massoud Pezeshkian, président de l’Iran depuis juillet 2024, pourra donc se rendre à New York pour la semaine de haut niveau de l’Assemblée générale, prévue du 22 au 28 septembre.

Le Département d’État précise que l’autorisation concerne la délégation iranienne centrale, avec les responsables appelés à participer aux réunions de l’ONU et les personnels indispensables à leur déplacement.

Cette décision peut surprendre au regard des relations actuelles entre Téhéran et Washington. L’Iran et les États-Unis d’Amérique sont en guerre depuis le 28 février 2026. Pourtant, le président iranien pourra se rendre dans le pays avec lequel son gouvernement est engagé dans ce conflit afin de participer aux travaux de l’ONU.

L’explication avancée par le Département d’État est juridique : les États-Unis d’Amérique, qui accueillent le siège des Nations unies à New York, sont liés à l’organisation par l’accord de 1947 sur le siège de l’ONU. Ce texte prévoit notamment des dispositions permettant aux représentants des États membres et aux personnes invitées par l’organisation d’accéder au siège des Nations unies.

L’autorisation n’est toutefois pas synonyme de liberté de mouvement sur le territoire étatsunien.

Des déplacements et des achats fortement encadrés

La délégation iranienne sera soumise à des restrictions de déplacement à New York. Ses membres ne pourront pas circuler librement dans la ville et certaines dépenses leur seront interdites, notamment l’achat de produits de luxe.

Des restrictions similaires avaient déjà été appliquées aux responsables iraniens lors de précédentes Assemblées générales. Le dispositif prévoit notamment de limiter leurs déplacements à certains lieux liés à leur mission diplomatique et à leur séjour.

La présence de Massoud Pezeshkian à New York sera donc très encadrée. Le président iranien pourra participer aux réunions officielles, mais les conditions fixées par les autorités étatsuniennes limiteront considérablement ses déplacements en dehors de ce cadre.

Mahmoud Abbas toujours privé de visa

À quelques jours du même rendez-vous diplomatique, Mahmoud Abbas ne pourra pas faire le déplacement.

Président de l’Autorité palestinienne et dirigeant de l’Organisation de libération de la Palestine, il s’est vu refuser un visa d’entrée aux États-Unis d’Amérique. Plusieurs responsables palestiniens sont également concernés par les restrictions américaines.

Il s’agit de la deuxième année consécutive que Mahmoud Abbas ne peut pas participer physiquement à l’Assemblée générale de l’ONU à New York.

Le Département d’État justifie cette décision par plusieurs griefs dirigés contre l’Autorité palestinienne et l’Organisation de libération de la Palestine. L’administration étatsunienne leur reproche notamment certaines démarches engagées auprès d’instances internationales contre Israël et considère que ces initiatives contribuent à internationaliser le conflit israélo-palestinien.

Ces arguments sont ceux avancés par le gouvernement des États-Unis d’Amérique. Les autorités palestiniennes contestent, elles, le refus de visa.

L’ONU permet au président palestinien de parler à distance

Le refus de visa ne privera toutefois pas Mahmoud Abbas de toute possibilité de s’exprimer devant l’Assemblée générale.

Le 17 septembre, les États membres de l’ONU ont adopté une résolution autorisant le président de l’Autorité palestinienne à intervenir par visioconférence. Le vote s’est soldé par 152 voix pour, trois contre et quatre abstentions.

La mesure prévoit également la possibilité pour Mahmoud Abbas et d’autres hauts responsables palestiniens empêchés d’entrer aux États-Unis d’Amérique de participer à distance à certaines réunions de l’ONU pendant une période d’un an.

Les diplomates palestiniens déjà accrédités auprès des Nations unies restent, eux, présents à New York et peuvent participer aux travaux de l’organisation.

Deux accès différents au même rendez-vous

La comparaison entre les deux situations doit rester précise.

Le président iranien pourra entrer aux États-Unis d’Amérique pour participer à l’Assemblée générale alors que son pays est en guerre avec Washington. Son déplacement sera cependant limité et soumis à des règles strictes.

Le président de l’Autorité palestinienne ne pourra pas entrer sur le territoire étatsunien pour assister aux mêmes réunions. L’ONU lui permet néanmoins de prendre la parole à distance.

Les justifications données par les autorités étatsuniennes ne sont pas les mêmes. Pour la délégation iranienne, le Département d’État met en avant les obligations liées au statut de pays hôte de l’ONU. Pour les responsables palestiniens, il invoque notamment des considérations liées à la politique étrangère et aux actions de l’Autorité palestinienne et de l’OLP.

Le contraste est d’autant plus visible que les deux décisions interviennent à quelques jours d’intervalle et concernent le même rendez-vous diplomatique.

Une Assemblée générale sous haute tension diplomatique

La 81ᵉ Assemblée générale des Nations unies doit réunir à New York les dirigeants des États membres à partir du 22 septembre.

La venue du président iranien donnera à Téhéran la possibilité de défendre directement sa position devant les dirigeants du monde, alors que la guerre avec les États-Unis d’Amérique continue de peser sur les relations internationales.

L’absence physique de Mahmoud Abbas sera, elle aussi, très visible. Le président de l’Autorité palestinienne pourra s’exprimer, mais depuis un écran, après que les États membres de l’ONU ont dû adopter une disposition spécifique pour lui permettre de participer aux débats.

La semaine diplomatique new-yorkaise réunira ainsi des responsables dont l’accès au territoire étatsunien ne sera pas soumis aux mêmes règles, alors qu’ils se rendent au même siège des Nations unies.

Au-delà des deux délégations, la question du statut des États-Unis d’Amérique comme pays hôte de l’ONU sera au centre des discussions. L’accord de 1947 encadre l’accès au siège des Nations unies, tandis que Washington affirme conserver certaines prérogatives en matière de sécurité et de politique étrangère. C’est dans cet équilibre juridique que s’inscrivent les décisions concernant les délégations iranienne et palestinienne.

À New York, Massoud Pezeshkian pourra donc représenter l’Iran en personne malgré la guerre avec les États-Unis d’Amérique, avec des déplacements strictement encadrés. Mahmoud Abbas, président de l’Autorité palestinienne, ne pourra pas entrer sur le territoire étatsunien et prendra la parole à distance. Deux situations distinctes, deux régimes d’accès au même rendez-vous diplomatique, et un contraste qui sera difficile à ignorer pendant la semaine de l’Assemblée générale.

Celine Dou

États-Unis d’Amérique : 25 ans après le 11-Septembre, comment en est-on arrivé à discuter encore de la « résistance » face au terrorisme ?

Le 11 septembre 2001, 19 membres d’Al-Qaïda détournent quatre avions de ligne et les utilisent pour frapper New York et le siège du département de la Défense des États-Unis d’Amérique. Près de 3 000 personnes sont tuées. Vingt-cinq ans plus tard, alors que New York commémore les victimes, une autre bataille se joue : celle des mots, de la mémoire et de la manière dont une partie de la société occidentale regarde désormais le terrorisme islamiste.

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Le matin où le monde bascule

Le 11 septembre 2001 commence comme une matinée ordinaire sur la côte Est des États-Unis d’Amérique.

À 8 h 46, le vol 11 d’American Airlines percute la tour Nord du World Trade Center, à New York. Dix-sept minutes plus tard, à 9 h 03, le vol 175 de United Airlines s’écrase contre la tour Sud. Les images diffusées en direct montrent alors un incendie dans l’un des immeubles les plus connus du monde. Lorsque le second avion frappe la tour voisine, il ne reste plus de doute : les États-Unis d’Amérique sont victimes d’une attaque coordonnée.

À 9 h 37, un troisième avion, le vol 77 d’American Airlines, s’écrase contre le Pentagone, à Arlington, en Virginie. À 9 h 59, la tour Sud du World Trade Center s’effondre. La tour Nord tombe à son tour à 10 h 28.

Le quatrième appareil, le vol 93 de United Airlines, n’atteint pas sa cible. Des passagers et des membres d’équipage tentent de reprendre le contrôle de l’avion. Celui-ci s’écrase à Shanksville, en Pennsylvanie, à 10 h 03. Les quatre avions ont été détournés par 19 hommes formés par Al-Qaïda. Quinze venaient d’Arabie saoudite, deux des Émirats arabes unis, un d’Égypte et un du Liban.

Le bilan immédiat est de 2 976 morts, sans compter les 19 terroristes. Des milliers d’autres personnes sont blessées. Parmi les victimes figurent les passagers des quatre appareils, des employés des tours, des policiers, des pompiers, des secouristes et des personnes présentes dans les environs du World Trade Center et du Pentagone.

Le choc dépasse rapidement les frontières des États-Unis d’Amérique. Pour le pays, c’est l’attaque la plus meurtrière jamais commise sur son territoire. Pour le reste du monde, elle marque l’entrée dans une période dominée par la lutte contre le terrorisme islamiste.

Une attaque dont les conséquences ne s’arrêtent pas au 11 septembre

Les attentats ne constituent pas un événement isolé. Ils sont l’aboutissement d’une stratégie préparée pendant plusieurs années par Al-Qaïda et son chef, Oussama ben Laden.

L’organisation avait déjà frappé des intérêts des États-Unis d’Amérique, notamment lors des attentats contre les ambassades des États-Unis d’Amérique au Kenya et en Tanzanie en 1998, puis contre le navire militaire USS Cole au Yémen en 2000. Le 11 septembre 2001 constitue cependant un changement d’échelle radical.

La réponse étasunienne transforme à son tour le monde.

Les États-Unis d’Amérique envahissent l’Afghanistan pour chasser Al-Qaïda et renverser le régime taliban qui lui offrait un sanctuaire. Deux ans plus tard, l’administration de George W. Bush engage la guerre en Irak, en invoquant notamment la menace que représenteraient les armes de destruction massive détenues par le régime de Saddam Hussein. Elles ne seront jamais découvertes.

La « guerre contre le terrorisme » devient alors l’un des grands cadres de la politique internationale pendant plus d’une décennie. Les services de renseignement sont renforcés, les dispositifs de surveillance élargis, les frontières davantage contrôlées et les interventions militaires des États-Unis d’Amérique s’étendent bien au-delà de l’Afghanistan.

Avec le temps, le bilan devient beaucoup plus complexe. L’intervention en Afghanistan se transforme en guerre de vingt ans et s’achève par le retour des talibans au pouvoir en 2021. En Irak, la chute du régime de Saddam Hussein contribue à une longue période de guerre et de fragmentation dont profitent ensuite différents mouvements djihadistes. Des spécialistes du terrorisme considèrent aujourd’hui que l’enlisement dans ces guerres a également nourri de nouvelles formes de jihadisme.

Le 11-Septembre a donc produit deux histoires. Celle d’une attaque terroriste qui a tué près de 3 000 personnes en quelques heures. Et celle d’une réaction politique et militaire dont les conséquences se mesurent encore vingt-cinq ans plus tard.

Mais une autre transformation est plus difficile à mesurer

Le changement ne se trouve pas seulement dans les institutions ou dans les guerres.

Il concerne aussi la manière de parler du terrorisme.

En 2001, la qualification des attaques d’Al-Qaïda ne suscite pratiquement aucune controverse dans les démocraties occidentales. Des civils sont délibérément pris pour cibles. Des avions de ligne sont détournés et transformés en armes. Des milliers de personnes sont tuées. Le mot « terrorisme » s’impose.

Vingt-cinq ans plus tard, les frontières du vocabulaire sont moins nettes.

Le débat apparu après les attaques du Hamas du 7 octobre 2023 en fournit l’un des exemples les plus frappants. Une partie de la gauche radicale et de certains mouvements militants occidentaux a décrit cette attaque comme un acte de résistance palestinienne ou de lutte anticoloniale, tandis que d’autres y ont vu sans ambiguïté un acte terroriste. Les deux lectures ne sont pas équivalentes : qualifier un acte de terroriste ne revient pas à nier l’existence du conflit israélo-palestinien, pas plus que dénoncer la politique du gouvernement israélien ne revient à justifier les massacres commis par le Hamas.

Le plus troublant est peut-être que ces positions peuvent désormais coexister chez une même personne.

Une enquête Harvard CAPS/Harris menée en décembre 2023 auprès de 2 034 personnes âgées de 18 ans et plus montrait ainsi que 73 % des 18-24 ans considéraient l’attaque du 7 octobre comme un acte terroriste. Mais 60 % du même groupe estimaient que cette attaque pouvait être justifiée par les griefs des Palestiniens. La reconnaissance de la nature terroriste de l’acte n’empêchait donc pas une partie importante des jeunes interrogés de lui attribuer une justification politique.

Ce paradoxe mérite davantage d’attention que les slogans lancés de part et d’autre.

Il ne signifie pas que la jeunesse étasunienne ou occidentale serait devenue favorable au terrorisme. Les enquêtes disponibles ne permettent pas de soutenir une affirmation aussi générale. Une enquête HarrisX publiée en 2023 montrait au contraire que 68 % des 18-24 ans considéraient le Hamas comme une organisation terroriste désignée par le gouvernement des États-Unis d’Amérique.

Mais les écarts générationnels sont suffisamment importants pour poser une question sérieuse : comment une génération qui n’a pas vécu le 11-Septembre juge-t-elle aujourd’hui la violence politique lorsqu’elle est présentée comme une réponse à une oppression ?

Une génération qui n’a pas vu les tours s’effondrer

Pour ceux qui avaient 20 ans en 2001, le 11-Septembre appartient à leur histoire personnelle.

Pour les moins de 25 ans de 2026, il appartient essentiellement à l’histoire.

Ils ont grandi après les attentats, dans un monde où la guerre contre le terrorisme était déjà installée, où l’Afghanistan et l’Irak faisaient partie des programmes scolaires ou des informations, et où les réseaux sociaux ont progressivement remplacé la télévision comme principale source d’images et de commentaires pour une partie de la jeunesse.

Au Royaume-Uni, une enquête menée par More in Common en décembre 2023 avait montré une fracture particulièrement nette chez les 18-24 ans : 24 % des jeunes interrogés qualifiaient le Hamas de « combattants de la liberté », exactement la même proportion que ceux qui le qualifiaient de « terroristes ». 35 % déclaraient ne pas savoir comment le qualifier. Les générations plus âgées étaient beaucoup plus nombreuses à employer le terme « terroristes ».

Ces chiffres ne disent pas que les jeunes Occidentaux ont tous adopté une vision favorable au Hamas. Ils montrent autre chose : le mot « terroriste » n’est plus automatiquement la catégorie morale dominante chez une partie de cette génération lorsqu’il s’agit d’une organisation qui affirme combattre une puissance considérée comme occupante ou coloniale.

C’est un changement considérable par rapport à la mémoire politique construite après le 11-Septembre.

Le cas Mamdani : une cérémonie devenue bataille de mémoire

À New York, cette question a pris une dimension particulièrement visible à quelques jours du 25e anniversaire.

Le maire Zohran Mamdani a annoncé la création d’une journée municipale de commémoration et de service le 11 septembre, ainsi que de nouvelles mesures destinées à renforcer la préparation de la ville face aux futures menaces terroristes.

Mais sa présence aux cérémonies du 25e anniversaire a été contestée par des familles de victimes. Une pétition demandant qu’il n’y participe pas avait dépassé les 100 000 signatures lorsqu’elle lui a été remise à l’hôtel de ville le 8 septembre. Les signataires lui reprochent notamment certaines de ses positions politiques et la nomination de Ramzi Kassem comme conseiller juridique principal.

La polémique a pris une nouvelle ampleur après une cérémonie au cours de laquelle Mamdani a remis le stylo utilisé pour signer les décrets commémoratifs à Kassem. Celui-ci a auparavant représenté Ahmed al-Darbi, détenu à Guantánamo qui a plaidé coupable dans une affaire liée à Al-Qaïda. Al-Darbi était par ailleurs le beau-frère de Khalid al-Mihdhar, l’un des pirates de l’air du vol 77 qui s’est écrasé sur le Pentagone.

Il faut toutefois distinguer les faits : Kassem est un avocat qui a représenté un détenu lié à Al-Qaïda ; il n’est pas lui-même présenté comme un membre d’Al-Qaïda. Sa défense d’un accusé ou d’un condamné dans le cadre d’une procédure judiciaire ne constitue pas, en soi, une adhésion aux actes de son client.

La controverse autour du maire ne permet donc pas, à elle seule, de conclure à un quelconque renversement idéologique de la société étasunienne. Elle montre en revanche combien la mémoire du 11-Septembre reste chargée de tensions politiques, identitaires et morales.

Le 9 septembre, la commissaire de la police de New York, Jessica Tisch, a elle-même appelé à conserver une « clarté morale » entre les terroristes et ceux qui sont venus secourir les victimes, dans un discours prononcé lors de l’inauguration d’un nouveau mémorial consacré aux policiers morts des suites de leur exposition aux conditions toxiques de Ground Zero.

Le débat n’est donc plus seulement historique. Il porte sur la manière dont une société transmet la distinction entre victime, agresseur, résistance et terrorisme à ceux qui n’ont pas vécu l’événement.

Islamophobie : un autre combat, qu’il ne faut pas confondre avec celui-là

Cette évolution du vocabulaire ne doit pas conduire à une autre simplification.

Après le 11-Septembre, des musulmans vivant aux États-Unis d’Amérique ont subi des discriminations, des violences et une surveillance accrue. La lutte contre l’islamophobie répond donc à des faits réels et à une exigence légitime de protection des citoyens musulmans.

Mais dénoncer une discrimination visant des musulmans n’empêche pas de condamner l’islamisme armé. Les deux questions ne devraient pas être confondues.

Le problème apparaît lorsque le mot « islamophobie » devient une réponse automatique à toute critique d’une idéologie islamiste, d’une organisation terroriste ou d’une justification religieuse de la violence. À l’inverse, assimiler les musulmans à des terroristes en raison de leur religion constitue une autre forme de falsification des faits.

La difficulté, vingt-cinq ans après le 11-Septembre, consiste précisément à conserver ces distinctions.

Ce que nous avons peut-être perdu en chemin

Le monde de 2001 n’est plus celui de 2026.

Le terrorisme islamiste n’a pas disparu. Al-Qaïda a perdu une partie de sa capacité opérationnelle, mais ses branches régionales demeurent actives. L’État islamique a ensuite occupé une place centrale dans le jihadisme mondial avant de perdre son territoire. La menace terroriste s’est également diversifiée, avec la montée d’autres formes d’extrémisme violent.

Mais quelque chose d’autre a changé : la certitude morale avec laquelle l’Occident nommait autrefois certaines violences.

Le 11 septembre 2001, personne n’aurait sérieusement soutenu que détourner quatre avions de ligne, les précipiter contre des immeubles et tuer des milliers de civils constituait une forme de résistance.

Vingt-cinq ans plus tard, la discussion porte parfois moins sur les victimes que sur les circonstances censées rendre la violence compréhensible. Les causes d’un conflit sont alors utilisées pour expliquer un crime, puis parfois pour le justifier. La frontière entre les deux peut devenir dangereusement mince.

C’est peut-être là que se trouve l’une des questions les plus importantes de ce 25e anniversaire.

Une société peut-elle comprendre les causes d’une violence sans finir par l’excuser ?

Et surtout : que transmet-elle à une génération qui n’a pas vu les avions frapper les tours, qui n’a pas entendu les sirènes dans les rues de New York et qui connaît le 11-Septembre principalement à travers des images, des récits familiaux et les combats idéologiques du présent ?

Vingt-cinq ans après les attentats, les tours du World Trade Center ont disparu, Al-Qaïda n’est plus l’organisation qu’elle était et les guerres déclenchées après 2001 ont profondément transformé le monde.

Mais le débat sur le sens de cette journée est loin d’être terminé.

Le 11-Septembre n’est donc plus seulement une histoire de 2001. C’est aussi une question posée à 2026 : après un quart de siècle, sommes-nous encore capables de nommer les victimes, les terroristes et les actes de chacun sans laisser nos convictions politiques décider à leur place de la réalité des faits ?

Celine Dou

Érythrée : les États-Unis d’Amérique renouent avec Issayas Afewerki alors que les tensions en mer Rouge renforcent l’importance stratégique d’Asmara

Longtemps tenue à distance par les puissances occidentales, l’Érythrée retrouve une place que sa géographie lui avait toujours promise : celle d’un État difficile à contourner sur les rives de la mer Rouge. Le 8 septembre 2026, l’ouverture de la 81ᵉ session de l’Assemblée générale des Nations unies donne à Asmara une visibilité supplémentaire, avec sa présence parmi les vice-présidents de la session. Mais l’évolution la plus significative se joue ailleurs : l’administration du président Donald Trump cherche à renouer avec le régime d’Issayas Afewerki, alors que la sécurité de la mer Rouge est devenue une préoccupation majeure.

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Le changement ne tient pas à une transformation du régime érythréen. Issayas Afewerki dirige toujours un État autoritaire soumis à un mécanisme de surveillance du Conseil des droits de l’homme. Ce qui change, c’est la valeur stratégique de l’Érythrée dans une région où les attaques contre la navigation, les tensions entre l’Éthiopie et l’Érythrée, la guerre au Soudan et les rivalités autour de l’accès à la mer Rouge se superposent. Pour les États-Unis d’Amérique, maintenir Asmara à distance pourrait désormais coûter davantage que renouer le dialogue. Pour le président érythréen, cette nouvelle attention offre une marge de négociation qu’il n’avait plus connue depuis des années.

La mer Rouge remet Asmara au centre du calcul stratégique

La première pièce du puzzle est géographique.

L’Érythrée possède une longue façade sur la mer Rouge et contrôle deux ports majeurs, Massawa et Assab. Le second se trouve à proximité du détroit de Bab el-Mandeb, passage maritime reliant la mer Rouge au golfe d’Aden puis à l’océan Indien.

Pendant longtemps, cette position n’a pas suffi à faire de l’Érythrée un partenaire privilégié des puissances occidentales. Le régime d’Issayas Afewerki avait au contraire choisi une politique extérieure méfiante, parfois ouvertement hostile aux cadres diplomatiques dominés par les pays occidentaux.

La situation régionale a changé.

Les attaques menées depuis le Yémen contre des navires commerciaux ont transformé la sécurité de la mer Rouge en question stratégique internationale. La guerre au Moyen-Orient, les tensions dans la Corne de l’Afrique et la fragilisation de plusieurs États riverains ont encore accru l’importance des pays capables d’influencer les équilibres autour de cette voie maritime.

L’Érythrée se trouve précisément sur cette ligne de tension.

Des analyses consacrées aux relations entre l’Éthiopie et l’Érythrée soulignent également que la question de l’accès éthiopien à la mer Rouge est devenue un facteur central de la dégradation des relations entre les deux pays.

Autrement dit, la valeur d’Asmara ne vient pas seulement de ce que le gouvernement érythréen peut faire. Elle vient aussi de ce que les autres acteurs ne peuvent pas facilement faire sans tenir compte de lui.

Washington réévalue le coût de l’isolement

C’est dans cette nouvelle configuration que s’inscrit le changement d’attitude du gouvernement des États-Unis d’Amérique.

Depuis le printemps 2026, des responsables états-uniens ont engagé des discussions avec le gouvernement érythréen en vue d’explorer une normalisation des relations. Les démarches ont notamment impliqué Massad Boulos, conseiller principal du président Donald Trump pour l’Afrique et le Moyen-Orient, avec l’objectif de rouvrir un canal politique avec Issayas Afewerki.

Il faut être précis : il ne s’agit pas encore d’une normalisation achevée.

Le gouvernement des États-Unis d’Amérique examine notamment la possibilité d’un changement de sa politique de sanctions envers l’Érythrée. Cette évolution intervient après plusieurs années de relations très dégradées, notamment à la suite du rôle joué par les forces érythréennes dans la guerre du Tigré.

Le calcul semble désormais différent.

Pour l’administration du président Donald Trump, l’Érythrée représente à la fois une façade maritime stratégique, un voisin direct de l’Éthiopie et du Soudan et un interlocuteur qui peut peser sur les équilibres de la Corne de l’Afrique.

L’intérêt renouvelé pour Asmara ne signifie donc pas que Washington considère soudainement le régime comme acceptable. Il signifie plutôt que l’isolement diplomatique de l’Érythrée est devenu moins avantageux au regard des intérêts stratégiques en jeu.

Issayas Afewerki retrouve une marge de manœuvre

C’est probablement le principal bénéfice politique de cette évolution pour le président érythréen.

Depuis son accession au pouvoir, Issayas Afewerki a bâti sa politique extérieure sur une conception extrêmement souverainiste des relations internationales. L’Érythrée refuse régulièrement les pressions extérieures et conteste les mécanismes internationaux qu’elle considère comme une intrusion dans ses affaires intérieures.

Cette posture a cependant eu un prix : l’isolement.

Or, cet isolement commence à produire moins d’effet lorsque plusieurs puissances ont de nouveau besoin de parler à Asmara.

Le gouvernement érythréen peut alors multiplier les interlocuteurs, négocier avec des puissances aux intérêts divergents et éviter de dépendre d’un seul partenaire. La Chine, la Russie, les pays du Golfe, l’Égypte et désormais les États-Unis d’Amérique constituent des pôles d’influence différents autour de la Corne de l’Afrique et de la mer Rouge.

La stratégie d’Issayas Afewerki consiste précisément à préserver cette capacité de jouer sur plusieurs tableaux.

Les Nations unies donnent un autre indice de cette évolution

La présence accrue de l’Érythrée dans les institutions des Nations unies doit être lue dans cette perspective.

Le pays a été élu vice-président de la 81ᵉ session de l’Assemblée générale. Cette fonction devient particulièrement visible avec l’ouverture de la session le 8 septembre. L’Érythrée a également été élue au Conseil économique et social des Nations unies pour un mandat de trois ans à partir de janvier 2027.

Un diplomate érythréen doit en outre présider le Forum social 2026 du Conseil des droits de l’homme en octobre.

Pris séparément, ces postes ne constituent pas une victoire diplomatique décisive. Une partie de la représentation au sein des organes de l’Organisation des Nations unies obéit à des équilibres régionaux et à des mécanismes de rotation.

Mais leur accumulation est révélatrice.

Après des années de faible implication dans certains espaces multilatéraux, Asmara recommence à investir les institutions internationales. Le gouvernement érythréen semble avoir compris qu’il peut être plus efficace de défendre ses positions à l’intérieur des institutions qu’en restant totalement à l’extérieur.

C’est un changement de méthode davantage qu’un changement de régime.

Le paradoxe : l’Érythrée gagne en importance sans régler son dossier des droits humains

C’est ici que le rapprochement diplomatique trouve sa limite.

Le Conseil des droits de l’homme des Nations unies a renouvelé en 2026 le mandat du Rapporteur spécial sur la situation des droits humains en Érythrée. La surveillance internationale du pays reste donc en place. L’International Commission of Jurists avait d’ailleurs appelé au renouvellement de ce mandat dans un contexte de tensions croissantes dans la région.

Le régime d’Issayas Afewerki continue d’être critiqué pour le caractère indéfini du service national, les détentions arbitraires et les restrictions sévères imposées aux libertés politiques et civiles.

Il existe donc aujourd’hui une contradiction particulièrement forte.

L’Érythrée peut occuper des fonctions dans les institutions internationales tout en restant elle-même sous surveillance de ces mêmes institutions.

Il serait donc trompeur de parler de réhabilitation.

Les Nations unies n’ont pas blanchi le régime érythréen. Les États-Unis d’Amérique ne sont pas devenus son allié. Et Issayas Afewerki n’a pas modifié les fondements de son système politique.

Ce qui change, c’est la disposition des autres acteurs à traiter avec lui.

L’Éthiopie constitue l’autre pièce maîtresse

Le regain d’intérêt pour l’Érythrée ne peut pas non plus être séparé de la relation avec l’Éthiopie.

Les deux pays ont été ennemis pendant une longue guerre frontalière avant de connaître un spectaculaire rapprochement en 2018. Mais cette paix s’est progressivement dégradée.

La guerre du Tigré, entre 2020 et 2022, a profondément bouleversé l’équilibre régional. L’intervention des forces érythréennes aux côtés du gouvernement fédéral éthiopien avait alors placé Asmara au centre du conflit.

Depuis, les relations entre le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed et Issayas Afewerki se sont à nouveau tendues.

La question de l’accès éthiopien à la mer Rouge est devenue particulièrement sensible. L’Éthiopie, pays enclavé depuis l’indépendance de l’Érythrée en 1993, cherche à sécuriser un accès maritime durable. Pour le gouvernement érythréen, toute revendication éthiopienne susceptible de toucher à sa souveraineté territoriale constitue une question existentielle.

Les tensions entre les autorités fédérales éthiopiennes et le Front de libération du peuple du Tigré ajoutent une autre source d’instabilité. Plusieurs analyses récentes estiment qu’une nouvelle confrontation dans le nord de l’Éthiopie pourrait rapidement prendre une dimension régionale.

Dans ce contexte, la position d’Asmara devient encore plus sensible : l’Érythrée est à la fois un voisin de l’Éthiopie, un acteur du dossier tigré et un État côtier installé sur l’une des principales routes maritimes mondiales.

Le Soudan élargit encore le problème

À l’ouest, la guerre au Soudan ajoute une nouvelle dimension.

Le conflit entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide a progressivement débordé le cadre strictement soudanais. L’Éthiopie, l’Érythrée, l’Égypte, les Émirats arabes unis et d’autres acteurs régionaux ont tous des intérêts directs ou indirects dans son évolution.

Le déplacement du chef du Conseil souverain soudanais, le général Abdel Fattah al-Burhan, à Asmara le 4 septembre 2026, quelques jours avant l’ouverture de la nouvelle session de l’Assemblée générale, illustre l’importance croissante du dialogue entre Khartoum et le gouvernement érythréen.

Pour Issayas Afewerki, la proximité avec le Soudan offre une autre carte diplomatique. Pour les puissances étrangères, elle constitue une raison supplémentaire de ne pas négliger Asmara.

Une diplomatie sélective plutôt qu’un retour général

Il serait pourtant excessif de présenter l’Érythrée comme revenue dans tous les mécanismes de coopération régionale.

Le 12 décembre 2025, le gouvernement érythréen a annoncé son retrait de l’Autorité intergouvernementale pour le développement, l’organisation régionale connue sous le sigle IGAD. L’Érythrée avait pourtant réintégré cette organisation en 2023, après près de deux décennies d’absence.

Cette décision dit beaucoup de la méthode d’Asmara.

Le gouvernement d’Issayas Afewerki ne cherche pas nécessairement à réintégrer tous les espaces diplomatiques. Il sélectionne ceux dans lesquels il estime pouvoir défendre ses intérêts avec le plus de liberté.

L’ONU lui offre une tribune mondiale. Les relations bilatérales avec les grandes puissances lui permettent de négocier directement. La mer Rouge lui donne une valeur stratégique. Les tensions régionales augmentent encore son pouvoir de négociation.

Cette combinaison est beaucoup plus importante que la simple accumulation de titres institutionnels.

Ce que les États-Unis d’Amérique cherchent réellement

La question centrale pour le gouvernement des États-Unis d’Amérique est donc moins de savoir si Issayas Afewerki est fréquentable que de déterminer quel prix il faut payer pour avoir accès à Asmara.

La réponse dépendra de plusieurs dossiers : la sécurité maritime en mer Rouge, l’évolution de la guerre au Soudan, les relations entre l’Éthiopie et l’Érythrée, la situation au Tigré et l’évolution de la présence chinoise et russe dans la région.

Dans cette équation, les ports érythréens ne constituent pas nécessairement une future base militaire états-unienne rien ne permet de l’affirmer à ce stade. Ils représentent surtout un élément de la géographie stratégique dont les États-Unis d’Amérique ne peuvent plus faire abstraction.

La nuance est importante.

Le rapprochement en cours ne signifie pas que Washington ait choisi Asmara contre Addis-Abeba, ni que le gouvernement des États-Unis d’Amérique ait renoncé à ses préoccupations concernant les droits humains. Il signifie que les responsables états-uniens considèrent désormais qu’un dialogue direct avec Issayas Afewerki peut servir leurs intérêts.

Pour Asmara, le moment est favorable

Le régime érythréen se retrouve ainsi dans une situation qu’il n’avait plus connue depuis longtemps.

Il reste contesté sur son bilan intérieur. Il demeure sous surveillance du Conseil des droits de l’homme. Son retrait de l’IGAD témoigne même de la persistance de sa défiance envers certains cadres régionaux.

Mais parallèlement, sa position géographique prend de la valeur.

L’Érythrée n’a pas changé de place sur la carte. C’est le monde autour d’elle qui a changé.

La mer Rouge est devenue un espace de confrontation stratégique. Le Soudan est en guerre. L’Éthiopie cherche à sécuriser son accès maritime. Les tensions autour du Tigré restent préoccupantes. Les puissances extérieures cherchent à sécuriser leurs routes commerciales et à préserver leur influence dans la Corne de l’Afrique.

Dans ce nouvel environnement, l’isolement d’Asmara devient plus difficile à maintenir.

La vice-présidence de l’Assemblée générale des Nations unies qui accompagne l’ouverture de la 81ᵉ session n’est donc pas le véritable événement à elle seule. Elle constitue plutôt le signe visible d’une évolution plus profonde.

Après des années d’isolement, l’Érythrée redevient un interlocuteur que plusieurs puissances ont intérêt à ménager. Le gouvernement des États-Unis d’Amérique explore une normalisation avec Issayas Afewerki. Asmara occupe plusieurs positions dans le système des Nations unies. Dans le même temps, la mer Rouge et la Corne de l’Afrique concentrent de nouveau les préoccupations sécuritaires et commerciales des grandes puissances.

Le paradoxe est entier : la valeur stratégique de l’Érythrée augmente alors que les critiques internationales contre son régime restent intactes.

Pour Issayas Afewerki, c’est une occasion de transformer la géographie de son pays en instrument diplomatique. Pour les États-Unis d’Amérique et leurs partenaires, c’est un dilemme : comment renouer avec un régime longtemps isolé sans donner le sentiment de sacrifier les questions de droits humains, tout en évitant de laisser à d’autres puissances l’avantage stratégique d’une relation privilégiée avec Asmara ?

C’est désormais autour de cette équation que se joue le retour de l’Érythrée dans le calcul géopolitique de la mer Rouge.

Celine Dou

Estonie : comment 70 millions d’euros destinés à des obus pour l’Ukraine ont-ils pu être versés à un fournisseur sans expérience, jusqu’à provoquer la démission du ministre de la Défense ?

En 2024, l’Estonie cherchait des obus d’artillerie pour l’Ukraine. Elle a confié cette commande à Datasel S.R.L., une société enregistrée en Italie et acquise quelques mois auparavant par Neco Defence Munitions, en Inde. Près de 70 millions d’euros ont été versés à l’avance. Les livraisons n’ont pas abouti comme prévu. Deux ans plus tard, le contrat est contesté devant une instance arbitrale, les conditions de sa passation font l’objet d’investigations et le ministre estonien de la Défense, Hanno Pevkur, a démissionné le 2 septembre en assumant la responsabilité politique des défaillances de son secteur.

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Ce qui rend cette affaire sensible n’est pas seulement le montant engagé. C’est la succession des décisions : choisir un fournisseur qui n’avait pas de références établies dans la vente des obus recherchés, verser plusieurs dizaines de millions d’euros avant la livraison, poursuivre les engagements malgré les premiers retards, puis constater l’échec de la commande. Derrière la démission de Hanno Pevkur se trouve donc une question beaucoup plus simple et beaucoup plus difficile : qui a vérifié que l’entreprise pouvait réellement fournir ce que l’Estonie achetait ?

Une commande née de l’urgence ukrainienne

L’opération intervient dans une période où les besoins ukrainiens en munitions d’artillerie sont considérables. Pour les pays européens qui soutiennent Kyiv, la difficulté est double : fournir rapidement des munitions à l’Ukraine tout en reconstituant leurs propres stocks.

L’Estonie choisit alors de passer par le Centre estonien des investissements de défense, l’organisme chargé de ses achats militaires.

En août 2024, celui-ci signe un premier contrat avec Datasel S.R.L. et verse une avance de 15 millions d’euros. Un deuxième contrat est conclu en octobre, avec une nouvelle avance de 10 millions. Deux autres contrats sont ensuite signés avant la fin de l’année. Au total, les avances atteignent environ 70 millions d’euros.

Le financement présente une particularité importante : l’argent provient de la Facilité européenne pour la paix, le mécanisme de l’Union européenne utilisé notamment pour soutenir l’aide militaire destinée à l’Ukraine.

L’Estonie ne prenait donc pas seule le risque financier de l’opération. Une partie du risque était portée par un mécanisme européen.

Le fournisseur avait-il les moyens de livrer ?

C’est à ce stade que le dossier devient difficile à comprendre.

Datasel est une société enregistrée en Italie. Elle avait été acquise en mars 2024 par Neco Defence Munitions. Or, au moment où les contrats ont été conclus, ni Datasel ni son nouveau propriétaire n’avaient, selon les informations publiées par le média public estonien ERR, d’expérience antérieure établie dans la vente des obus d’artillerie recherchés par l’Estonie.

Cela ne signifie pas qu’une entreprise nouvellement entrée dans un secteur ne puisse jamais obtenir un marché militaire. Une société peut changer d’activité, acheter des compétences, s’appuyer sur des partenaires ou développer rapidement une capacité industrielle.

Mais dans le cas présent, la commande portait sur des dizaines de millions d’euros et sur des munitions destinées à un pays en guerre.

La question n’est donc pas de savoir pourquoi l’Estonie a travaillé avec une entreprise étrangère. Elle est de savoir quelles garanties ont été exigées avant de lui confier une telle somme et comment sa capacité réelle a été évaluée.

Cette question est d’autant plus importante que les premiers problèmes sont apparus relativement tôt.

Les premiers retards n’ont pas arrêté la commande

Le premier lot devait parvenir à l’Ukraine en novembre 2024. Datasel a signalé des retards et des difficultés. Malgré ces problèmes, deux autres contrats ont été conclus à la fin de l’année et de nouvelles avances ont été versées. Le total a ainsi atteint environ 70 millions d’euros.

C’est probablement l’un des points les plus importants du dossier.

Une défaillance apparue après la signature d’un contrat peut arriver dans n’importe quelle opération industrielle. Mais lorsqu’un premier contrat rencontre des difficultés, la décision de poursuivre ou non les engagements devient elle-même une décision de gestion.

Il faudra donc établir ce que savaient les responsables estoniens au moment de la signature des deuxième, troisième et quatrième contrats, quelles informations ils détenaient sur les retards et pourquoi ces éléments n’ont pas conduit à suspendre les nouveaux versements.

C’est cette chronologie qui permettra de déterminer si l’on se trouve devant un échec commercial, une mauvaise appréciation du risque ou des défaillances plus graves dans la commande publique.

Des munitions finalement jugées non conformes

Les livraisons n’ont pas permis de résoudre le problème.

L’Estonie affirme que les munitions reçues ne correspondaient pas aux exigences prévues dans les contrats. Les autorités ont finalement mis fin aux accords et cherchent désormais à récupérer les sommes avancées. Le différend a été porté devant une instance arbitrale à Strasbourg.

Datasel conteste cette présentation.

La société affirme avoir livré des marchandises et soutient que le différend est lié également aux conditions dans lesquelles les contrats ont été exécutés. Elle conteste donc l’idée selon laquelle l’argent aurait simplement été versé sans aucune contrepartie.

Cette version devra être confrontée aux contrats, aux bons de livraison, aux contrôles effectués sur les marchandises et aux décisions prises par les autorités estoniennes.

Une chose est déjà claire : l’opération qui devait permettre à l’Estonie d’acquérir des obus pour l’Ukraine n’a pas produit le résultat attendu et les près de 70 millions d’euros versés à l’avance font désormais l’objet d’un litige.

Il serait donc prématuré de parler de fraude établie ou d’argent définitivement perdu.

La chaîne de décision devient le véritable sujet

Le dossier ne peut pas être réglé en désignant simplement Datasel comme responsable de l’échec.

Le Centre estonien des investissements de défense avait la responsabilité opérationnelle des achats. Mais plusieurs responsables du secteur de la défense ont été associés, à des degrés différents, aux décisions et aux discussions autour de ces contrats.

Le directeur actuel du Centre, Elmar Vaher, a déclaré que l’opération n’aurait pas dû être conclue dans ces conditions. L’ancien responsable de l’organisme, Magnus-Valdemar Saar, a contesté cette lecture et rappelé que les décisions importantes n’étaient pas prises indépendamment du ministère de la Défense.

Cette opposition entre responsables est révélatrice.

Elle montre que l’affaire ne porte plus seulement sur la capacité d’une entreprise à fournir des obus. Elle porte sur la répartition des responsabilités à l’intérieur même du système estonien d’achat militaire.

Qui sélectionne le fournisseur ? Qui vérifie ses références ? Qui contrôle sa capacité financière et industrielle ? Qui décide qu’un premier retard ne justifie pas l’arrêt de la procédure ? Et à quel niveau politique ces décisions sont-elles connues ?

Les investigations devront répondre à ces questions.

La Cour des comptes avait déjà relevé des failles

La commande Datasel arrive en outre dans un secteur déjà confronté à des problèmes de gestion.

Un audit de la Cour des comptes estonienne publié fin août a relevé de graves insuffisances dans la gestion des dépenses et des actifs du ministère de la Défense et des organismes qui en dépendent. Les contrôleurs ont notamment pointé des problèmes concernant les contrats, la réception des biens, leur suivi et leur enregistrement comptable.

L’affaire des obus prend ainsi une autre dimension.

Elle ne serait pas seulement celle d’un contrat malheureux. Elle intervient alors que les institutions de contrôle s’interrogent déjà sur la manière dont le secteur de la défense gère ses ressources.

C’est aussi ce contexte qui explique pourquoi la démission de Hanno Pevkur ne peut être lue uniquement comme la conséquence d’un contrat raté.

Pourquoi Pevkur a-t-il démissionné ?

Hanno Pevkur était ministre de la Défense depuis 2022. Il n’a pas affirmé avoir négocié personnellement les contrats Datasel.

Il a cependant choisi d’assumer la responsabilité politique de ce qui s’est produit dans le secteur placé sous son autorité.

Son raisonnement est simple : un ministre ne signe pas lui-même chaque contrat d’achat militaire, mais il reste responsable politiquement du fonctionnement de son ministère. Le 2 septembre, Pevkur a donc annoncé son départ.

Cette décision doit être distinguée d’une éventuelle responsabilité pénale.

Sa démission ne signifie pas qu’il a été établi qu’il avait commis une fraude ou qu’il avait personnellement organisé le contrat. Elle signifie qu’il a considéré que les défaillances constatées relevaient suffisamment de son domaine de responsabilité pour justifier son départ.

C’est une conception exigeante de la responsabilité politique.

Mais elle ne dispense pas l’État estonien de rechercher les responsabilités opérationnelles.

L’affaire dépasse désormais l’Estonie

La présence de fonds européens dans l’opération donne au dossier une dimension supplémentaire.

Si l’Estonie ne récupère pas les sommes versées, la question de leur traitement financier ne concernera pas uniquement Tallinn. La Commission européenne suit le dossier et doit examiner les conséquences éventuelles pour la Facilité européenne pour la paix.

Le cas est particulièrement sensible parce que l’Europe demande actuellement à ses États membres de dépenser davantage pour leur défense.

La logique est compréhensible : la guerre en Ukraine a montré l’importance des stocks de munitions et les armées européennes cherchent à reconstituer leurs réserves.

Mais augmenter les dépenses ne suffit pas.

Un État peut consacrer davantage d’argent à sa défense et rester vulnérable à une mauvaise gestion de cet argent. L’augmentation des budgets rend même les mécanismes de contrôle plus importants, parce que les sommes engagées deviennent considérables et que la pression pour acheter rapidement est forte.

L’affaire estonienne pose donc une question qui dépasse le cas Datasel : comment concilier la rapidité exigée par la situation militaire avec les vérifications indispensables à toute commande publique ?

L’urgence ne peut pas devenir un contrôle allégé

L’argument de l’urgence mérite d’être entendu.

En 2024, l’Ukraine avait besoin de munitions immédiatement. Les pays européens étaient eux-mêmes confrontés à des stocks limités et à une industrie de défense qui devait augmenter sa production.

Mais l’urgence ne change pas la nature d’une dépense publique.

Lorsqu’un État verse plusieurs dizaines de millions d’euros avant livraison, il doit savoir à qui il verse cet argent, quelles capacités possède son fournisseur et quelles garanties existent en cas de défaut.

Et lorsqu’un premier contrat rencontre des problèmes, la poursuite de la relation commerciale doit être justifiée par des éléments nouveaux et vérifiables.

C’est précisément ce que les enquêtes doivent maintenant établir dans le cas estonien.

La démission ne règle rien

Hanno Pevkur a quitté le gouvernement. Datasel conteste les reproches formulés par l’Estonie. Les contrats sont désormais devant les instances compétentes et les autorités cherchent à récupérer les sommes avancées.

Mais la question fondamentale demeure.

Comment près de 70 millions d’euros destinés à l’achat d’obus pour l’Ukraine ont-ils pu être versés à un fournisseur dont l’expérience dans ce type de munitions n’était pas établie, puis de nouveaux contrats être conclus alors que les premières difficultés étaient déjà connues ?

La réponse permettra de savoir si l’Estonie a simplement fait un mauvais choix dans l’urgence, si ses procédures d’achat étaient insuffisantes ou si des responsabilités plus graves apparaissent dans la chaîne de décision.

C’est aussi ce qui donnera son véritable sens à la démission de Hanno Pevkur.

Car si le ministre est parti pour avoir assumé une responsabilité politique, le départ d’un responsable ne peut pas tenir lieu de réponse. Ce sont les contrats, les vérifications, les décisions prises au fil de la procédure et les résultats des enquêtes qui devront établir ce qui s’est réellement passé.

Pour l’Estonie comme pour ses partenaires européens, l’enjeu dépasse donc les 70 millions d’euros.

Il touche à une question devenue centrale depuis le début de la guerre en Ukraine : à mesure que l’Europe accélère ses dépenses militaires, peut-elle aller plus vite sans perdre la capacité de contrôler ceux auxquels elle confie son argent ?

Cette version garde ton titre et place l’analyse dans les faits et dans la chronologie, plutôt que dans des formulations toutes faites.

Celine Dou

Eswatini : jeux d’argent, fraude numérique… les raisons invoquées par la Chine suffisent-elles pour demander à ses ressortissants de partir alors que le royaume entretient des relations diplomatiques avec Taïwan ?

Le 25 août, la Chine a demandé à ses ressortissants de quitter l’Eswatini « dès que possible », en invoquant une situation sécuritaire jugée préoccupante. Le royaume d’Afrique australe conteste pourtant cette présentation de la situation. Quelques mois après la visite du président taïwanais Lai Ching-te à Mbabane, cette alerte sécuritaire intervient dans un pays qui demeure le seul État africain à entretenir des relations diplomatiques officielles avec Taïwan.

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Pékin invoque la multiplication des fraudes numériques, les jeux d’argent illégaux et les risques pour l’ordre public. Le gouvernement eswatinien reconnaît l’existence d’opérations contre des réseaux criminels, mais refuse que ces faits servent à présenter le royaume comme une menace sécuritaire générale. Entre ces deux lectures, une donnée diplomatique pèse lourd : l’Eswatini continue de reconnaître Taipei, alors que la Chine considère Taïwan comme une partie de son territoire et refuse les relations diplomatiques de ses partenaires avec l’île.

Pékin parle de sécurité

Le ministère chinois des Affaires étrangères n’a pas présenté son avertissement comme une mesure diplomatique contre l’Eswatini.

Dans son avis du 25 août, Pékin évoque une situation sécuritaire « complexe », la présence de fraudes numériques et d’activités illégales liées aux jeux d’argent. Les ressortissants chinois sont invités à ne pas se rendre dans le royaume dans l’immédiat. Ceux qui y résident déjà sont appelés à quitter le pays ou à rejoindre des zones jugées plus sûres, notamment en Afrique du Sud.

Le ton est inhabituellement ferme. Pékin estime que les risques pour les ressortissants chinois sont suffisamment importants pour recommander leur départ et avertit que l’assistance consulaire pourrait elle-même être retardée en cas d’incident.

Sur le papier, la justification est donc sécuritaire.

Mais la question est de savoir si la situation du pays justifie une consigne aussi radicale.

L’Eswatini n’est pas épargné par la criminalité numérique

Il serait pourtant faux d’écarter d’un revers de main les arguments chinois.

Depuis plusieurs mois, les autorités eswatiniennes s’attaquent à des réseaux internationaux de criminalité numérique et de jeux d’argent clandestins. Une vaste opération menée au premier semestre a conduit à l’arrestation de plus de 200 personnes soupçonnées d’être liées à des activités de jeux en ligne illégaux, de fraude et de blanchiment d’argent.

Les opérations ont notamment visé des installations utilisées pour des escroqueries numériques, dont les méthodes reposent parfois sur l’établissement de relations de confiance avec les victimes avant leur dépouillement. Des ressortissants étrangers, notamment chinois, figuraient parmi les personnes interpellées.

Cette réalité donne une base concrète à l’argument sécuritaire avancé par Pékin.

Mais elle ne permet pas, à elle seule, de conclure que l’ensemble de l’Eswatini serait devenu un territoire dangereux pour les ressortissants chinois.

C’est précisément sur ce point que le gouvernement du royaume a réagi.

Le gouvernement eswatinien conteste la lecture chinoise

Le 26 août, les autorités eswatiniennes ont rejeté l’idée que le pays présenterait un risque sécuritaire exceptionnel ou généralisé.

La porte-parole par intérim du gouvernement, Thabile Mdluli, a reconnu à la Chine le droit d’adresser à ses ressortissants les recommandations consulaires qu’elle juge nécessaires. Mais elle a contesté la manière dont la situation du royaume était décrite, estimant que cette présentation ne correspondait pas aux faits observés sur le terrain.

La nuance est importante.

Mbabane ne nie pas les opérations contre la criminalité. Elle refuse que celles-ci soient assimilées à une situation d’insécurité générale.

Autrement dit, les deux parties ne décrivent pas nécessairement deux réalités différentes. Elles ne leur donnent simplement pas le même poids.

Puis il y a Taïwan

C’est ici que l’affaire dépasse la seule question de la sécurité.

L’Eswatini est le seul pays africain à entretenir encore des relations diplomatiques officielles avec Taïwan. Cette position en fait un cas particulier sur le continent et un partenaire diplomatique précieux pour Taipei.

En mai, le président taïwanais Lai Ching-te s’est rendu dans le royaume pour une visite d’État de trois jours. Il y a rencontré le roi Mswati III et participé à la signature de plusieurs accords et engagements de coopération. Taipei et Mbabane ont notamment annoncé vouloir approfondir leur coopération dans l’énergie, l’industrie, l’agriculture, la santé et les technologies.

La visite n’avait d’ailleurs rien d’anodin.

Elle avait été précédée d’un épisode diplomatique inhabituel. Le déplacement initialement prévu en avril avait été reporté après que les Seychelles, Maurice et Madagascar eurent retiré leurs autorisations de survol à l’avion transportant le président taïwanais. Taipei avait accusé Pékin d’avoir exercé des pressions sur ces pays. La Chine avait rejeté cette accusation tout en saluant leur attachement au principe d’une seule Chine.

Lai Ching-te a finalement gagné l’Eswatini en mai, par un itinéraire modifié.

Quelques mois plus tard, Pékin demande à ses ressortissants de quitter ce même royaume.

Une coïncidence que le contexte diplomatique rend difficile à ignorer

Rien, dans l’avis chinois du 25 août, ne permet d’affirmer officiellement que Taïwan constitue le motif de la décision.

Pékin parle de fraude numérique, de jeux d’argent illégaux et de sécurité publique. Il serait donc imprudent de transformer cette justification en preuve d’une mesure

Celine Dou

Ukraine : pourquoi le Vatican retourne à Moscou alors que la guerre s’éternise

La guerre dure, les armes continuent de parler et les négociations peinent à trouver une issue. Dans ce paysage diplomatique fermé, le Vatican a choisi de reprendre le chemin de Moscou. Du 24 au 28 août, Mgr Paul Richard Gallagher, responsable des relations internationales du Saint-Siège, a rencontré plusieurs responsables russes, dont le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov. À Moscou, son message a été direct : la guerre doit prendre fin et les deux parties doivent retrouver le chemin des négociations.

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Cette visite est la première d’un haut responsable de la diplomatie pontificale en Russie depuis novembre 2021, quelques mois avant le début de l’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine. Elle ne constitue pas l’ouverture d’une négociation de paix conduite par le Vatican. Elle traduit plutôt la volonté du Saint-Siège de conserver un contact avec Moscou et de proposer ses bons offices, alors que les canaux diplomatiques restent fragiles.

À Moscou, Mgr Paul Richard Gallagher n’est pas venu présenter un plan de paix. Il l’a d’ailleurs clairement expliqué après sa rencontre avec Sergueï Lavrov : le Saint-Siège ne souhaite pas entrer dans les détails d’un éventuel accord. La responsabilité d’une négociation appartient d’abord aux belligérants.

Le Vatican demande en revanche que les conditions d’un dialogue soient préservées. Pour Mgr Gallagher, une guerre ne peut pas se terminer uniquement sur le champ de bataille. Il faut, à un moment donné, revenir à la diplomatie et parvenir à un accord.

Le responsable du Saint-Siège a également insisté sur le coût humain du conflit. Civils, blessés et prisonniers de guerre figurent parmi les dossiers que Rome souhaite voir avancer. Cette dimension humanitaire est aujourd’hui l’un des rares terrains sur lesquels un travail avec Moscou semble possible.

Sergueï Lavrov a lui-même qualifié la rencontre de « très utile ». Le ministre russe a salué la volonté du Saint-Siège de maintenir le dialogue et s’est dit favorable à une coopération renforcée sur les questions humanitaires liées à la guerre.

La visite ne s’est pas limitée au Kremlin et au ministère russe des Affaires étrangères. Mgr Gallagher a également rencontré le métropolite Antonij de Volokolamsk, chargé des relations extérieures du Patriarcat de Moscou. Il s’est ensuite adressé à la petite communauté catholique de Russie, célébrant notamment une messe à la cathédrale de l’Immaculée Conception à Moscou.

C’est précisément là que se trouve l’intérêt politique de cette visite.

Depuis le début de la guerre, les relations entre Moscou et une grande partie des capitales occidentales se sont fortement dégradées. Le Vatican conserve pourtant des relations diplomatiques avec la Russie et continue de parler aux deux camps. Cette position donne au Saint-Siège une place particulière, même si elle ne lui confère pas le pouvoir de faire accepter un accord à Moscou ou à Kiev.

Mgr Gallagher l’a reconnu lui-même : le Vatican a déjà proposé ses « bons offices » pour faciliter le dialogue, mais cette proposition n’a pas encore débouché sur une implication directe de sa diplomatie dans les négociations. Rome reste donc disponible sans prétendre disposer d’un rôle que les parties ne lui ont pas accordé.

Cette prudence est importante. Présenter le Vatican comme le prochain médiateur de la guerre serait aller trop loin. Pour l’instant, Moscou accepte de parler avec Rome. Cela ne signifie pas que le Kremlin accepte une médiation pontificale, encore moins les conditions d’un règlement politique.

Le dossier humanitaire pourrait cependant servir de point de départ. Le cardinal Matteo Zuppi, déjà engagé dans les démarches du Saint-Siège concernant la guerre, doit poursuivre cette mission auprès des autorités russes. Le Vatican espère notamment obtenir des résultats concernant les personnes directement touchées par le conflit.

Pour Rome, ces avancées auraient une portée qui dépasse les seuls dossiers humanitaires. Restaurer un minimum de confiance entre les parties pourrait permettre, à terme, de parler d’autres sujets.

La question est désormais de savoir jusqu’où Moscou acceptera d’aller.

Le Kremlin continue de défendre ses propres conditions pour une sortie de guerre. Le gouvernement russe affirme vouloir traiter ce qu’il présente comme les causes profondes du conflit, tandis que Kiev réclame une paix fondée sur le respect de son intégrité territoriale et de sa souveraineté.

Entre ces positions, le Vatican ne dispose pas d’un levier militaire ou économique. Il possède autre chose : un réseau diplomatique et une capacité à maintenir le contact lorsque les relations politiques sont presque rompues.

La prochaine mission du cardinal Matteo Zuppi en Russie sera donc particulièrement suivie. Elle permettra de voir si le dialogue repris à Moscou peut produire des résultats concrets, notamment sur le terrain humanitaire.

En retournant à Moscou, le Vatican ne promet pas de mettre fin à la guerre. Il fait un choix plus modeste : continuer à parler lorsque beaucoup d’autres interlocuteurs ont du mal à le faire.

La rencontre entre Mgr Gallagher et Sergueï Lavrov n’a pas ouvert de négociation de paix. Elle a néanmoins confirmé que Rome veut rester dans le jeu diplomatique ukrainien et conserver un contact direct avec les autorités russes.

Dans une guerre qui s’éternise, cette présence ne garantit aucune issue. Mais pour le Saint-Siège, couper le dernier fil du dialogue reviendrait à accepter que la paix ne puisse plus être discutée.

Celine Dou

Niger : après la tentative de coup d’État, pourquoi l’Algérie envoie quatre avions de chasse à Niamey

Trois semaines après avoir remis quatre hélicoptères militaires au Niger, l’Algérie vient de franchir un nouveau seuil dans son rapprochement avec Niamey. Quatre chasseurs Soukhoï Su-30 ont atterri à Niamey le 30 août, accompagnés d’un avion de transport Iliouchine Il-76 et d’un avion ravitailleur Iliouchine Il-78. Officiellement, Alger répond à une demande de soutien formulée par les autorités nigériennes après la tentative de renversement du pouvoir survenue dans la capitale les 28 et 29 août. Mais derrière ces appareils se dessine une évolution plus large de la relation entre les deux pays et de la posture militaire algérienne au Sahel.

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Dans la nuit du 28 au 29 août, un groupe de militaires, principalement issus des forces spéciales, a tenté de prendre le contrôle de plusieurs positions stratégiques à Niamey, dont la base aérienne 101, l’aéroport international Diori-Hamani, le secteur du palais présidentiel et la télévision nationale. Les forces restées loyales au général Abdourahamane Tiani ont finalement repris le contrôle des sites occupés, avec un appui déterminant d’éléments russes de l’Africa Corps. Quelques heures plus tard, l’Algérie a décidé de répondre à l’appel de Niamey. Le déploiement de ses Su-30 constitue une première dans la relation militaire entre les deux pays, mais aussi un signal important de l’évolution de la doctrine d’Alger.

Une nuit qui a fragilisé le pouvoir de Niamey

Le général Abdourahamane Tiani est lui-même arrivé au pouvoir par un coup d’État, en juillet 2023. Trois ans plus tard, son régime a été confronté à une tentative de mutinerie venue de l’intérieur de l’appareil militaire.

Dans la nuit du 28 au 29 août, des militaires ont attaqué la base aérienne 101, située dans l’enceinte de l’aéroport international de Niamey, tout en tentant de s’approcher du palais présidentiel et de prendre le contrôle de la télévision nationale. Pendant plusieurs heures, l’issue de l’affrontement est restée incertaine.

Les forces loyalistes ont finalement repris la base aérienne. Le rôle joué par les militaires russes de l’Africa Corps a été confirmé par l’ambassadeur de Russie au Niger. Selon les informations disponibles, environ 200 éléments russes présents sur la base ont participé à la reprise du site.

Cette intervention russe est un élément essentiel pour comprendre la suite des événements. Depuis sa rupture avec plusieurs partenaires occidentaux, Niamey s’est progressivement rapprochée de Moscou. La tentative de mutinerie a ainsi donné une illustration concrète de cette nouvelle architecture sécuritaire.

Mais la Russie n’est pas le seul partenaire vers lequel le pouvoir nigérien s’est tourné.

Alger répond à l’appel de Niamey

Le 30 août, le ministère algérien de la Défense nationale a annoncé l’envoi de quatre chasseurs Soukhoï Su-30 au Niger, sur instruction du président Abdelmadjid Tebboune et à la demande des autorités nigériennes.

Les quatre appareils ont rejoint Niamey avec un Iliouchine Il-78 destiné au ravitaillement en vol et un Iliouchine Il-76 de transport. Des images diffusées par le ministère algérien de la Défense nationale montrent les appareils sur le tarmac de l’aéroport international de Niamey, où ils ont été accueillis par les autorités nigériennes.

Alger présente cette opération comme une mission de soutien à l’armée nigérienne destinée à contribuer à faire face à la tentative de déstabilisation du pays. Le vocabulaire employé est important : il ne s’agit pas, à ce stade, d’une annonce de transfert de propriété des chasseurs aux forces nigériennes.

Les quatre Su-30 sont donc à considérer comme un détachement militaire algérien déployé au Niger, et non comme quatre appareils livrés à l’armée nigérienne.

Cette distinction est d’autant plus importante que l’Algérie avait déjà fourni au Niger, au début du mois d’août, quatre hélicoptères militaires, deux Mi-24 et deux Mi-171. Dans ce cas, il s’agissait bien d’un transfert destiné aux forces nigériennes.

Pourquoi quatre chasseurs maintenant ?

Le calendrier donne une partie de la réponse.

Le Niger et l’Algérie ont considérablement rapproché leurs relations au cours des derniers mois. Le président du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie, Abdourahamane Tiani, s’est rendu en Algérie en février 2026, dans le cadre d’un rapprochement politique affiché avec Abdelmadjid Tebboune.

La coopération militaire a ensuite pris une dimension plus concrète. Le don des quatre hélicoptères en août a été suivi, quelques semaines plus tard, par le déploiement des Su-30.

Cette succession n’est pas anodine : Alger n’en est plus seulement au registre de la coopération diplomatique ou de la fourniture d’équipements. Elle accepte désormais de projeter des moyens militaires sur le territoire nigérien.

Janes relève qu’il s’agit de la première annonce d’un déploiement d’appareils de combat algériens dans un État voisin.

C’est ce qui donne à l’événement une portée qui dépasse largement la seule tentative de mutinerie.

Une nouvelle posture pour l’Algérie

Pendant des décennies, l’Algérie a été attachée au principe de non-ingérence et à une doctrine militaire privilégiant la défense de son territoire.

La révision constitutionnelle de 2020 a toutefois ouvert la possibilité pour l’Armée nationale populaire de participer à des opérations militaires au-delà des frontières, sous certaines conditions.

Le déploiement de Su-30 au Niger constitue ainsi un cas concret de cette évolution. Le Monde souligne, dans une analyse publiée le 3 septembre, que cette opération pose notamment la question de la nouvelle doctrine militaire algérienne et de ses implications au Sahel.

Il serait cependant prématuré d’en déduire qu’Alger abandonne définitivement sa doctrine traditionnelle. Une mission ponctuelle effectuée à la demande d’un État voisin ne signifie pas encore que l’Algérie entend intervenir militairement dans toutes les crises de son environnement régional.

Mais le précédent est désormais créé.

Le Niger, entre Russie, Algérie et Alliance des États du Sahel

La configuration dans laquelle intervient cette opération est également révélatrice.

Le Niger a quitté le partenariat militaire occidental qui structurait auparavant une partie de sa politique de sécurité. Il s’est rapproché de la Russie et a renforcé ses liens avec le Mali et le Burkina Faso au sein de l’Alliance des États du Sahel.

Or, lors de la tentative de mutinerie d’août, le soutien décisif est venu principalement des forces russes présentes à Niamey. Les partenaires de l’Alliance des États du Sahel n’ont pas joué le même rôle dans la reprise de la base aérienne 101.

L’arrivée des avions algériens ajoute donc une nouvelle pièce au dispositif.

Il ne faut toutefois pas présenter Alger et Moscou comme agissant de manière coordonnée dans cette opération. Aucun élément disponible ne permet d’affirmer que le déploiement algérien résulte d’une action conjointe entre les deux pays.

Il s’agit plutôt, à ce stade, de deux soutiens distincts apportés au même pouvoir nigérien.

Un soutien qui intervient après plusieurs attaques

La tentative de coup d’État ne peut pas non plus être isolée de la dégradation de la situation sécuritaire du Niger.

Le pays reste confronté à des attaques de groupes djihadistes, particulièrement dans la région de Tillabéri, frontalière du Mali et du Burkina Faso. Plusieurs attaques meurtrières ont frappé les forces nigériennes ces derniers mois.

L’aéroport de Niamey lui-même avait déjà été visé à deux reprises en 2026, notamment en janvier et en juin. La base aérienne 101, devenue le point de départ de la tentative de mutinerie d’août, concentre donc une importance militaire particulière.

Le pouvoir du général Tiani doit ainsi faire face à une double vulnérabilité : la pression des groupes armés à l’extérieur et les tensions au sein même de l’appareil militaire.

C’est dans cet environnement que le soutien extérieur prend toute son importance.

Alger cherche-t-elle aussi à retrouver une place au Sahel ?

C’est probablement la question de fond posée par l’arrivée des Su-30.

Le Niger est un voisin stratégique de l’Algérie. Les deux pays partagent une longue frontière et des intérêts sécuritaires communs. Mais la relation algéro-nigérienne s’inscrit également dans un contexte régional plus tendu, marqué par la recomposition des alliances au Sahel.

En apportant un soutien militaire direct à Niamey, Alger affirme son intérêt pour la stabilité de son voisin méridional. Elle montre également qu’elle entend conserver une capacité d’action dans une région où son influence a été mise à l’épreuve par les transformations politiques intervenues au Mali, au Burkina Faso et au Niger.

L’enjeu dépasse donc les quatre chasseurs stationnés à Niamey.

Pour Alger, la question est désormais de savoir jusqu’où peut aller cette nouvelle capacité d’engagement sans remettre en cause les principes qui ont longtemps encadré sa politique de défense.

Pour Niamey, la question est différente : après avoir sollicité l’appui russe lors de la tentative de mutinerie, le pouvoir nigérien vient de faire appel à l’Algérie. Cela traduit à la fois la diversification de ses soutiens et les difficultés auxquelles il demeure confronté.

Et maintenant ?

Le déploiement annoncé par Alger est présenté comme une mission de soutien. Les sources disponibles ne permettent pas, au 3 septembre, d’établir la durée exacte de la présence des appareils ni un éventuel transfert ultérieur aux forces nigériennes.

L’essentiel est ailleurs : en quelques semaines, la coopération militaire entre Alger et Niamey est passée d’un soutien matériel à une présence aérienne directe.

La tentative de coup d’État aura donc produit un effet inattendu : elle a révélé les fragilités internes du pouvoir nigérien, confirmé le rôle sécuritaire croissant de la Russie auprès de Niamey et donné à l’Algérie l’occasion de tester, dans les faits, une capacité d’engagement militaire au-delà de ses frontières.

Les quatre Su-30 ne racontent ainsi qu’une partie de l’histoire.

Derrière leur arrivée à Niamey se joue une question plus vaste : qui entend désormais peser sur la sécurité du Sahel, et jusqu’où ?

Celine Dou

ISLANDE : pourquoi un pays déjà si proche de l’Union européenne refuse-t-il de reprendre le chemin de l’adhésion ?

La question européenne n’est pas nouvelle en Islande. Elle a simplement changé de nature. Après avoir demandé à rejoindre l’Union européenne au lendemain de la crise financière de 2008, puis suspendu le processus quelques années plus tard, le gouvernement islandais vient de refermer une nouvelle fois la porte aux négociations. Le 29 août, 52,8 % des électeurs ont refusé leur reprise. Un choix qui ne signifie pourtant ni rupture avec l’Europe ni rejet de ses institutions : l’Islande reste membre de l’Espace économique européen, de l’espace Schengen et de l’Association européenne de libre-échange. Alors, pourquoi aller jusqu’à l’adhésion lorsque l’essentiel des liens économiques avec l’Union existe déjà ?

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Un « non » qui porte d’abord sur des négociations

La première précision est essentielle. Les Islandais n’ont pas voté pour ou contre l’adhésion à l’Union européenne.

La question soumise au référendum était : « L’Islande doit-elle reprendre les négociations d’adhésion avec l’Union européenne ? »

Le « non » l’a emporté avec 118 040 voix, soit 52,8 %, contre 105 339 voix pour le « oui », soit 47,2 %. La participation a atteint 82,6 %, avec 225 031 suffrages exprimés sur 272 591 électeurs inscrits.

Le résultat est donc serré, mais il est politiquement clair. Le gouvernement de la Première ministre sociale-démocrate Kristrún Frostadóttir avait annoncé qu’il respecterait le verdict des urnes. Il ne relancera pas les négociations pendant l’actuel mandat, qui court jusqu’en 2028. Le Parlement islandais devra par ailleurs examiner l’éventuel retrait formel de la candidature islandaise.

Le vote referme ainsi, pour plusieurs années au moins, un dossier ouvert il y a dix-sept ans.

L’Islande avait pourtant frappé à la porte en pleine crise

En juillet 2009, l’Islande avait officiellement demandé son adhésion à l’Union européenne. À l’époque, le pays venait de subir l’une des crises financières les plus graves de son histoire.

Les négociations ont commencé en 2010. Elles ont progressé rapidement sur plusieurs dossiers : 27 des 33 chapitres substantiels avaient été ouverts lorsque le processus a été suspendu en 2013, et 11 avaient été provisoirement clôturés.

Le changement de gouvernement intervenu en 2013 a mis fin à cette dynamique. En 2015, le gouvernement islandais a demandé à ne plus être considéré comme un pays candidat.

La candidature n’a toutefois jamais été formellement retirée. C’est cette particularité juridique qui a permis au gouvernement actuel de proposer, en 2026, de reprendre les négociations plutôt que de lancer une nouvelle procédure.

Entre-temps, la situation économique du pays avait profondément changé.

L’argument qui avait poussé une partie des responsables islandais vers l’Union après la crise financière de 2008 a perdu de sa force. L’économie s’est redressée et le produit intérieur brut a encore progressé de 1,3 % en 2025.

L’urgence qui pouvait justifier une adhésion en 2009 n’existe donc plus dans les mêmes termes.

Une proximité déjà très forte avec l’Europe

C’est l’un des paradoxes de ce référendum.

L’Islande n’est pas membre de l’Union européenne, mais elle est loin d’être extérieure au projet européen. Elle appartient depuis 1994 à l’Espace économique européen, qui lui donne accès au marché unique. Elle fait également partie de l’espace Schengen et de l’Association européenne de libre-échange.

Autrement dit, une grande partie de l’intégration économique et de la libre circulation existe déjà sans adhésion politique.

Pour les partisans de l’Union, cette situation présente cependant une faiblesse : l’Islande applique une partie importante des règles du marché intérieur sans participer pleinement à leur élaboration dans les institutions européennes.

Pour leurs adversaires, c’est précisément ce qui permet de conserver les avantages économiques de la proximité avec l’Union sans abandonner certaines compétences nationales.

Le référendum a donc opposé deux conceptions de cette relation : aller jusqu’au bout de l’intégration pour avoir davantage de poids dans les décisions, ou conserver une relation étroite avec l’Union européenne tout en gardant la maîtrise des secteurs considérés comme stratégiques.

La pêche, ligne rouge de l’électorat islandais

Aucun dossier n’a autant pesé que celui de la pêche.

Le secteur représente près de 40 % de la valeur des exportations de marchandises islandaises. En 2025, les produits marins représentaient précisément 38,9 % de la valeur totale des exportations de biens.

La pêche est également liée à l’histoire politique du pays. Les « guerres de la morue » menées par l’Islande contre le Royaume-Uni au XXe siècle ont profondément marqué la mémoire nationale. Le contrôle des eaux et des ressources halieutiques est devenu bien davantage qu’une question commerciale : il touche à la souveraineté.

L’adhésion à l’Union aurait nécessairement placé la politique islandaise de la pêche dans le cadre de la politique commune de la pêche.

C’est précisément ce que redoutaient les professionnels du secteur. Selon les données citées pendant la campagne, environ 90 % des entreprises de la pêche se déclaraient opposées à une adhésion.

La commissaire européenne à l’Élargissement, Marta Kos, avait pourtant reconnu les spécificités islandaises dans les domaines de la pêche et de l’agriculture et assuré que celles-ci seraient examinées avec attention lors de négociations éventuelles.

Cela n’a pas suffi.

La souveraineté plutôt que les promesses économiques

Le débat ne s’est toutefois pas résumé aux poissons.

Pour une partie du camp du « non », rejoindre l’Union aurait signifié transférer davantage de compétences aux institutions européennes alors que le pays dispose déjà d’un accès privilégié au marché européen.

La question de la monnaie a également nourri les discussions. L’Islande conserve la couronne islandaise et mène sa propre politique monétaire. Une éventuelle adhésion aurait ouvert, à terme, le dossier de l’euro.

Les partisans du « oui » répondaient que l’intégration pourrait apporter davantage de stabilité économique, notamment dans un pays confronté à une inflation et à des taux d’intérêt élevés. Ils faisaient aussi valoir qu’en restant à l’extérieur, l’Islande continue de reprendre certaines règles européennes sans disposer d’un siège au Conseil de l’Union européenne ni de députés au Parlement européen.

Mais cet argument institutionnel n’a pas convaincu suffisamment d’électeurs.

L’Arctique a changé la question européenne

Le contexte international aurait pu faire basculer le vote.

L’Islande se trouve dans une région devenue stratégique. La guerre en Ukraine, le retour des rivalités de puissance dans l’Arctique et les déclarations du président des États-Unis d’Amérique, Donald Trump, sur le Groenland ont modifié la perception des questions de sécurité dans le nord de l’Atlantique.

Le gouvernement islandais avait donc aussi présenté le rapprochement avec l’Union européenne sous l’angle de la sécurité et de la position internationale du pays.

L’argument était sérieux : l’Islande est membre de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord mais ne possède pas d’armée permanente. Elle dispose depuis 1951 d’un accord de défense avec les États-Unis d’Amérique. Après le référendum, le gouvernement islandais cherche d’ailleurs à renforcer ses partenariats de sécurité avec d’autres pays, notamment la Finlande, la Norvège, le Japon et le Canada.

Mais la géopolitique n’a pas suffi à effacer les préoccupations nationales.

Reykjavik et les régions rurales ne regardent pas l’Europe de la même manière

Le scrutin a également révélé une fracture géographique.

La capitale, Reykjavik, a majoritairement voté en faveur de la reprise des négociations. Dans plusieurs circonscriptions rurales, le « non » s’est imposé plus nettement.

Cette différence n’est pas anodine. Dans les régions où la pêche et l’agriculture occupent une place importante, l’idée de soumettre davantage ces secteurs aux règles européennes suscite davantage de méfiance.

Le vote ne traduit donc pas seulement une opinion sur l’intégration européenne. Il reflète aussi une opposition entre une capitale plus ouverte à cette intégration et des territoires davantage attachés à la maîtrise nationale des ressources.

Pourquoi l’Union européenne espérait tant un « oui »

Pour l’Union européenne, l’adhésion éventuelle de l’Islande aurait eu une portée qui dépassait largement les quelque 400 000 habitants du pays.

L’Islande aurait été l’un des rares nouveaux membres riches à rejoindre l’Union depuis longtemps. Son adhésion aurait constitué une vitrine pour la politique d’élargissement européenne : un État démocratique, stable, prospère et déjà largement aligné sur les normes européennes.

Elle aurait aussi renforcé la présence politique de l’Union européenne dans l’Arctique.

Le « non » constitue donc un revers pour l’Union européenne, même si les relations entre les deux parties ne sont pas remises en cause. La Commission européenne a pris acte du résultat et rappelé que l’Islande demeurait un partenaire proche de l’Union européenne.

L’Islande ne tourne pas le dos à l’Europe

C’est probablement la conclusion la plus importante de ce référendum.

Le vote ne remet ni en cause l’Espace économique européen, ni Schengen, ni les nombreux accords qui lient déjà le gouvernement islandais aux institutions européennes.

L’Islande a simplement choisi de ne pas transformer cette proximité en appartenance politique.

Le résultat peut ainsi être lu moins comme un rejet de l’Europe que comme un choix en faveur du statu quo : conserver l’accès au marché unique et la coopération européenne, tout en maintenant la souveraineté sur les secteurs que les électeurs considèrent comme essentiels.

Le gouvernement islandais a d’ailleurs annoncé qu’il continuerait à défendre activement les intérêts du pays dans le cadre de l’Espace économique européen.

Ce que le « non » dit de l’Europe d’aujourd’hui

Le cas islandais est intéressant parce qu’il inverse une logique longtemps dominante dans l’histoire de l’Union.

Pour de nombreux pays européens, l’adhésion représente l’accès à un espace de stabilité, de prospérité et de sécurité. L’Ukraine, les pays des Balkans occidentaux et plusieurs autres candidats continuent de considérer l’Union comme un horizon stratégique majeur.

En Islande, la question se pose autrement.

Le pays dispose déjà d’un niveau élevé de prospérité, bénéficie du marché unique et appartient à l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord. Il n’a donc pas besoin de l’adhésion pour obtenir les principaux avantages économiques et sécuritaires que celle-ci pourrait apporter à un autre État.

La question devient alors : qu’aurait-il à gagner en transférant davantage de compétences aux institutions européennes ?

Le gouvernement n’a pas réussi à convaincre une majorité d’électeurs que les bénéfices supplémentaires justifiaient ce changement.

Le résultat ne signifie pas que les Islandais sont massivement hostiles à l’Union. Avec 47,2 % des suffrages favorables à la reprise des négociations, le pays apparaît au contraire profondément partagé. Mais le scrutin montre qu’une proximité économique et politique avec l’Europe ne conduit pas nécessairement à l’adhésion.

Pour l’Union européenne, c’est peut-être la leçon la plus intéressante de ce vote islandais : dans un pays riche, stable et déjà largement intégré au marché européen, l’adhésion ne constitue pas une évidence. Elle doit encore répondre à une question simple : qu’apporte-t-elle de plus que ce que le pays possède déjà ?

Celine Dou

CANADA : MARK CARNEY DIVERSIFIE LES PARTENAIRES MILITAIRES DU PAYS POUR RÉDUIRE SA DÉPENDANCE AUX ÉTATS-UNIS D’AMÉRIQUE SANS ROMPRE AVEC WASHINGTON

Le Canada est en train de changer la manière dont il pense sa défense. Le gouvernement de Mark Carney augmente fortement les dépenses militaires, développe les capacités de production nationales et multiplie les accords avec des partenaires européens. Le groupe suédois de défense et d’aéronautique Saab est désormais le fournisseur privilégié pour un futur système de surveillance aérienne. Le constructeur naval allemand Thyssenkrupp Marine Systems négocie la fourniture de jusqu’à douze sous-marins. Le Canada participe aussi au dispositif européen de financement de la défense SAFE. Ces choix ne signifient pas que le gouvernement canadien abandonne les États-Unis d’Amérique. Ils montrent plutôt qu’il veut pouvoir défendre les intérêts canadiens sans dépendre d’un seul partenaire pour ses équipements et ses chaînes d’approvisionnement militaires.

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Cette réorientation a une origine plus profonde que la seule détérioration des relations entre Mark Carney et Donald Trump. Le gouvernement canadien cherche à corriger une faiblesse qu’il reconnaît lui-même : pendant des décennies, le pays a insuffisamment investi dans ses forces armées et son industrie de défense, en comptant largement sur sa situation géographique et sur ses alliés. La nouvelle stratégie canadienne repose désormais sur trois verbes : construire au Canada lorsque les capacités existent, travailler avec des alliés lorsque le pays ne peut agir seul, puis acheter à l’étranger lorsque cela est nécessaire. La Suède, l’Allemagne, la Norvège et l’Union européenne prennent ainsi une place nouvelle dans la défense canadienne, sans que la coopération militaire avec les États-Unis d’Amérique soit remise en cause.

Mark Carney change d’abord la doctrine d’achat militaire

Le changement commence par une décision politique prise avant les principaux choix européens.

En février 2026, le premier ministre du Canada, Mark Carney, a présenté la première stratégie industrielle de défense de son gouvernement. Son principe est formulé en trois mots : « construire, travailler en partenariat, acheter ».

Le gouvernement canadien veut d’abord confier aux entreprises canadiennes les marchés correspondant aux capacités que le pays maîtrise déjà. Lorsque ces capacités n’existent pas, il veut travailler avec des alliés afin d’attirer des investissements, de transférer des technologies et d’intégrer les entreprises canadiennes aux chaînes de production. Ce n’est qu’après ces deux possibilités que l’achat à l’étranger doit intervenir.

La stratégie poursuit un objectif qui dépasse le renouvellement des équipements militaires : accroître l’autonomie stratégique du Canada.

Mark Carney l’a explicitement liée à la souveraineté canadienne, notamment dans l’Arctique, mais aussi à la capacité du pays à agir indépendamment lorsque ses intérêts l’exigent.

Cette inflexion est importante parce qu’elle modifie la question posée lors d’un achat militaire.

Le gouvernement canadien ne demande plus seulement quel équipement répond le mieux aux besoins des Forces armées canadiennes. Il demande également ce que cet achat laissera derrière lui au Canada : des emplois, des compétences, des capacités de maintenance, des entreprises intégrées à des chaînes de production et, surtout, une moindre vulnérabilité lorsqu’une relation politique avec un fournisseur étranger se détériore.

Le choix du groupe suédois Saab n’est pas encore un contrat

Le premier exemple est celui du groupe suédois de défense et d’aéronautique Saab.

Le 27 mai, le gouvernement canadien a annoncé l’ouverture de négociations avec Saab, retenu comme fournisseur privilégié pour la capacité canadienne de détection et de contrôle aéroporté.

La solution proposée est le GlobalEye, un appareil équipé de systèmes de surveillance et de commandement capables de détecter et de suivre des menaces à longue distance. Le gouvernement canadien indique que le système doit notamment renforcer la surveillance de l’Arctique et améliorer la contribution du Canada au Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord.

Une précision est essentielle : le Canada n’a pas encore conclu le contrat.

La sélection de Saab comme fournisseur privilégié permet aux autorités canadiennes d’examiner plus précisément les aspects techniques, commerciaux et industriels de la proposition. Le gouvernement canadien précise lui-même que cette étape ne constitue pas un engagement contractuel.

Le choix du GlobalEye demeure toutefois significatif.

L’appareil proposé repose sur le Global 6500 du constructeur aéronautique canadien Bombardier. Le gouvernement de Mark Carney veut ainsi associer une technologie militaire suédoise à une plateforme fabriquée au Canada. La future coopération doit également créer des possibilités de production et d’intégration au Canada, de transfert de technologies et de participation d’entreprises canadiennes aux chaînes mondiales de l’aéronautique et de la défense.

Le dossier Saab illustre donc exactement la nouvelle doctrine canadienne : le Canada ne possède pas seul toutes les technologies dont il a besoin, mais il veut que leur acquisition renforce aussi ses propres capacités.

Avec l’Allemagne et la Norvège, le Canada prépare l’après-Victoria

Le deuxième dossier est beaucoup plus lourd.

Le 6 juillet, Mark Carney a annoncé que le gouvernement canadien retenait le constructeur naval allemand Thyssenkrupp Marine Systems comme fournisseur privilégié pour son prochain programme de sous-marins de patrouille.

Le projet porte sur jusqu’à douze sous-marins à propulsion classique capables d’opérer sous la glace. Les quatre premiers doivent être livrés en 2034. Le gouvernement canadien veut conclure les accords contractuels au plus tard à la fin de 2027.

Là encore, il ne s’agit pas encore d’un contrat définitif.

Le gouvernement canadien doit désormais négocier avec Thyssenkrupp Marine Systems. Si ces négociations échouaient, l’entreprise sud-coréenne Hanwha Ocean pourrait être désignée comme fournisseur privilégié à son tour.

Mais le choix allemand a déjà produit un effet stratégique : il rapproche le Canada de l’Allemagne et de la Norvège, qui coopèrent autour du sous-marin de type 212CD.

Le 7 juillet, Mark Carney, le chancelier allemand Friedrich Merz et le premier ministre norvégien Jonas Gahr Støre ont annoncé leur volonté de construire un partenariat stratégique de long terme. Le Canada doit rejoindre la coopération germano-norvégienne autour du sous-marin choisi, avec l’objectif d’approfondir les relations industrielles et militaires entre les trois pays.

Pour le Canada, l’enjeu est aussi géographique.

Ses forces navales doivent pouvoir agir dans l’Atlantique, le Pacifique et l’Arctique. Les futurs sous-marins doivent donc être capables d’assurer une présence sous-marine plus durable, notamment sous les glaces de l’Arctique.

Le choix du constructeur allemand répond ainsi à un besoin militaire canadien précis, mais il ouvre en même temps une coopération industrielle et stratégique avec deux pays européens.

Le réarmement canadien ne se résume pourtant pas aux achats européens

Il serait faux de présenter la politique de Mark Carney comme une simple substitution de fournisseurs européens aux fournisseurs des États-Unis d’Amérique.

Le gouvernement canadien investit également dans ses propres entreprises.

En juillet, il a conclu un partenariat stratégique avec General Dynamics Land Systems-Canada, entreprise spécialisée dans les véhicules blindés et implantée à London, dans la province de l’Ontario. Le gouvernement prévoit près de deux milliards de dollars canadiens sur quatre ans pour construire 190 véhicules blindés supplémentaires destinés aux Forces armées canadiennes.

Le gouvernement canadien a également annoncé avoir atteint en mars l’objectif de 2 % du produit intérieur brut consacré à la défense fixé par l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord, après des années de dépenses militaires plus faibles. Il indique avoir engagé plus de 63 milliards de dollars canadiens supplémentaires dans la défense sur une période d’un an.

Le message de Mark Carney est donc cohérent : réarmer les forces canadiennes, mais utiliser cet effort pour reconstruire une base industrielle nationale.

Pourquoi l’Europe entre-t-elle dans cette équation ?

Le rapprochement militaire avec l’Europe ne commence pas avec le choix de Saab.

En décembre 2025, le Canada a conclu avec l’Union européenne un accord permettant sa participation à Security Action for Europe, ou SAFE, le dispositif européen destiné à soutenir les investissements communs dans la défense. Le mécanisme européen représente jusqu’à 150 milliards d’euros de prêts destinés aux investissements de défense.

Le Canada est ainsi devenu le premier pays non européen à participer à SAFE.

Pour le gouvernement canadien, l’intérêt n’est pas uniquement financier. L’accord doit aussi favoriser la constitution de chaînes d’approvisionnement de défense plus résilientes entre les industries canadienne et européennes.

Le choix de Saab, le rapprochement avec l’Allemagne et la Norvège et la participation à SAFE appartiennent donc à une même logique : multiplier les partenaires capables de fournir au Canada des équipements, des technologies, des investissements et des capacités industrielles.

Donald Trump a changé la valeur politique de cette diversification

Cette stratégie ne doit pas être attribuée entièrement au retour de Donald Trump à la présidence des États-Unis d’Amérique. Elle était déjà inscrite dans le programme de Mark Carney.

Mais les relations entre le gouvernement canadien et l’administration de Donald Trump lui ont donné une dimension beaucoup plus concrète.

Depuis plusieurs mois, les deux pays se livrent une confrontation commerciale. En août, après l’échec de nouvelles négociations, l’administration de Donald Trump a appliqué de nouveaux droits de douane de 50 % sur certains produits canadiens. Le gouvernement de Mark Carney a suspendu les négociations et annoncé des mesures de rétorsion d’un montant équivalent, qui doivent entrer en vigueur le 8 septembre.

Le conflit commercial a une conséquence qui dépasse les marchandises frappées de droits de douane.

Il oblige le Canada à regarder autrement sa dépendance à l’égard de son voisin.

Pendant des décennies, la proximité avec les États-Unis d’Amérique a été un avantage considérable pour l’économie et la défense canadiennes. Les deux pays partagent une frontière, des infrastructures, des chaînes industrielles et un système de défense continental. Le Canada coopère notamment avec les forces armées des États-Unis d’Amérique au sein du Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord.

Mais cette intégration signifie aussi que certaines décisions prises par l’administration des États-Unis d’Amérique peuvent avoir des conséquences directes sur la capacité du Canada à agir.

Mark Carney veut réduire cette vulnérabilité.

Il ne prétend pas la supprimer.

Le Canada ne peut pas se passer des États-Unis d’Amérique

C’est ici que la lecture du virage canadien doit rester rigoureuse.

Le Canada ne remplace pas l’alliance avec les États-Unis d’Amérique par une alliance avec l’Europe.

Le gouvernement canadien reste membre de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord. Il continue de participer à la défense collective du continent nord-américain et à la coopération militaire avec les forces armées des États-Unis d’Amérique.

Même le choix du GlobalEye renforce la coopération continentale : le gouvernement canadien présente cette capacité comme un moyen d’améliorer la surveillance de l’espace nord-américain et la contribution du Canada au Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord.

La logique de Mark Carney est donc moins celle d’un éloignement que celle d’une diversification stratégique.

Le gouvernement canadien veut conserver la relation avec les États-Unis d’Amérique tout en réduisant le nombre de domaines dans lesquels il n’existe pratiquement aucune alternative.

C’est une différence fondamentale.

Le véritable sujet est la capacité du Canada à décider seul

La question militaire rejoint ici la question économique.

Lorsque Mark Carney affirme vouloir construire davantage au Canada, travailler avec des partenaires fiables et acheter à l’étranger seulement lorsque cela est nécessaire, il ne décrit pas uniquement une politique industrielle.

Il définit une conception de la souveraineté.

Un pays peut être membre d’une alliance sans confier à ses alliés la totalité de ses capacités. Il peut partager des équipements, des renseignements et des chaînes de production tout en conservant suffisamment de compétences, d’infrastructures et de moyens financiers pour prendre ses propres décisions.

C’est précisément ce que le gouvernement canadien entend renforcer.

La stratégie industrielle de défense annoncée en février fixe d’ailleurs comme objectif de réduire l’exposition du Canada à une défaillance d’un seul partenaire ou d’une seule alliance. Le gouvernement associe explicitement la diversification des partenariats à la recherche d’une plus grande autonomie stratégique.

Les achats européens prennent alors leur véritable signification.

Le GlobalEye donne au Canada accès à une technologie suédoise tout en utilisant une plateforme aéronautique canadienne.

Les sous-marins de Thyssenkrupp Marine Systems rapprochent le Canada de l’Allemagne et de la Norvège tout en intégrant des entreprises canadiennes aux chaînes industrielles liées au programme.

SAFE ouvre au Canada une porte vers les mécanismes européens de financement et d’achat de défense.

Et les investissements dans General Dynamics Land Systems-Canada montrent que le gouvernement canadien ne veut pas seulement diversifier ses fournisseurs : il veut aussi renforcer les entreprises capables de produire au Canada.

Une autonomie relative, mais une dépendance moins dangereuse

Il serait excessif de parler d’indépendance militaire canadienne.

Le Canada restera profondément lié aux États-Unis d’Amérique. La géographie, l’économie et l’architecture de défense nord-américaine rendent cette réalité durable.

La stratégie de Mark Carney poursuit un objectif plus réaliste : réduire les dépendances qui pourraient empêcher le Canada de choisir librement sa politique si ses relations avec un partenaire se détérioraient.

C’est ce qui donne aux choix de Saab, de Thyssenkrupp Marine Systems et de l’Union européenne une portée qui dépasse les contrats eux-mêmes.

Le Canada ne cherche pas un nouveau protecteur.

Il cherche à disposer de davantage de leviers.

La différence est importante. Car dans une période où les alliances occidentales sont soumises à des tensions politiques, où les chaînes d’approvisionnement militaires sont devenues un enjeu stratégique et où les États redécouvrent la valeur de leurs capacités industrielles, la question n’est plus seulement de savoir qui peut défendre un pays avec lui.

Elle est aussi de savoir ce que ce pays est encore capable de produire, de financer et de décider lorsqu’il doit défendre ses propres intérêts.

C’est sur ce terrain que Mark Carney entend désormais reconstruire la puissance canadienne.

Celine Dou

Monde : si les États-Unis d’Amérique peuvent sanctionner une banque égyptienne pour ses relations avec Téhéran, qui peut encore commercer librement dans le monde ?

Il ne s’agit, en apparence, que d’une affaire bancaire. Une banque égyptienne, Banque Misr, se retrouve dans le viseur des États-Unis d’Amérique. Plus précisément, les mesures annoncées le 28 août concernent ses succursales aux Émirats arabes unis, accusées par le Trésor états-unien d’avoir traité environ 1,8 milliard de dollars de transactions pour des entreprises liées aux réseaux financiers iraniens. La banque examine la notification reçue, tandis que la banque centrale des Émirats arabes unis a ouvert une enquête urgente sur ses activités.

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L’affaire pourrait rester cantonnée aux pages économiques si elle ne posait pas une question beaucoup plus dérangeante : jusqu’où peut aller le pouvoir d’un État lorsqu’une grande partie du commerce mondial dépend de sa monnaie et de son système financier ?

Les États-Unis d’Amérique ne disent pas simplement à l’Iran qu’ils refusent de commercer avec lui. Ils cherchent désormais à convaincre, et parfois à contraindre, les établissements financiers étrangers à faire le même choix.

Le mécanisme est redoutablement efficace. Une banque étrangère peut être parfaitement légale dans son propre pays, mais si elle a besoin d’accéder au dollar, aux banques correspondantes ou à certaines infrastructures financières internationales, elle doit aussi tenir compte des décisions prises aux États-Unis d’Amérique.

C’est précisément ce qui donne aux sanctions une portée qui dépasse les frontières états-uniennes.

Dans le cas de Banque Misr, le Trésor des États-Unis d’Amérique a proposé de couper les succursales concernées de leur accès aux opérations en dollars avec les établissements financiers états-uniens. Le Caire a précisé que la mesure ne visait ni les activités de Banque Misr en Égypte ni les autres banques égyptiennes.

Mais le message adressé au secteur bancaire international est, lui, beaucoup plus large : celui qui facilite financièrement les échanges avec l’Iran prend le risque d’en payer le prix, même s’il n’est pas iranien.

C’est là que le débat commence véritablement.

Les États-Unis d’Amérique ont parfaitement le droit de défendre leurs intérêts, de lutter contre le financement d’activités qu’ils considèrent comme dangereuses et d’utiliser leurs propres instruments économiques. Personne ne peut sérieusement leur contester ce droit.

Mais une question demeure : à partir de quel moment la défense des intérêts d’une puissance devient-elle une capacité à fixer les limites de l’action économique des autres ?

Car le problème ne concerne pas uniquement l’Iran.

Aujourd’hui, c’est Téhéran. Demain, ce pourrait être un autre pays placé sous sanctions. Et les mêmes banques étrangères pourraient devoir choisir entre leurs relations commerciales avec ce pays et leur accès au système financier dominé par le dollar.

La Chine a déjà compris le risque. Pékin a averti qu’il protégerait ses intérêts alors que les États-Unis d’Amérique préparaient de nouvelles sanctions visant les partenaires commerciaux de l’Iran. La Turquie et les Émirats arabes unis figurent également parmi les pays dont les relations économiques avec Téhéran sont particulièrement surveillées.

Le monde commercial que l’on présente souvent comme ouvert et mondialisé repose donc sur une réalité moins confortable : tous les acteurs ne disposent pas du même degré de liberté.

Une puissance qui contrôle une monnaie internationale, un vaste réseau bancaire et des infrastructures financières incontournables possède un levier dont la portée dépasse largement son territoire.

Ce levier peut être utilisé contre un adversaire. Il peut aussi être utilisé pour empêcher cet adversaire de trouver des partenaires.

La question n’est donc pas de savoir s’il faut laisser l’Iran contourner les sanctions des États-Unis d’Amérique. Ce serait réduire le problème. La vraie question est de savoir si le commerce international peut rester véritablement international lorsque l’accès à ses principaux circuits financiers dépend, en partie, de la conformité aux décisions d’une seule puissance.

C’est un sujet qui concerne aussi l’Afrique.

Les économies africaines commercent avec la Chine, la Russie, l’Iran, les pays du Golfe, l’Europe et les États-Unis d’Amérique. Elles ont besoin de capitaux, de banques correspondantes, de devises et d’un accès aux marchés internationaux. Dans cet environnement, la marge de manœuvre d’un État peut rapidement se réduire lorsqu’un de ses partenaires économiques devient la cible de sanctions.

La souveraineté ne consiste alors plus seulement à contrôler ses frontières, son territoire ou ses institutions. Elle touche aussi à une question beaucoup moins visible : la possibilité de choisir librement ses partenaires économiques.

Les sanctions contre Banque Misr constituent donc bien davantage qu’une nouvelle mesure dans la guerre économique menée contre l’Iran. Elles rappellent au monde une vérité que l’on préfère parfois oublier : dans l’économie internationale, la puissance ne se mesure pas seulement au nombre de soldats ou de missiles. Elle se mesure aussi à la capacité de décider qui peut accéder à l’argent, aux banques et aux marchés.

Et lorsque cette capacité appartient largement à un seul acteur, une question finit nécessairement par se poser :

le commerce mondial est-il réellement libre, ou seulement libre dans les limites fixées par les puissances qui contrôlent ses principaux instruments ?

Celine Dou