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Union européenne : face aux tensions commerciales, aux incertitudes sécuritaires et aux nouvelles dépendances, que cherche réellement à faire Ursula von der Leyen de cette rentrée européenne ?

Le 16 septembre 2026, Ursula von der Leyen n’est pas venue devant le Parlement européen à Strasbourg pour présenter une simple liste de mesures. Pendant près de 73 minutes, la présidente de la Commission européenne a parlé de Chine, de Canada, de défense, d’Ukraine, d’intelligence artificielle, d’énergie, de climat, de migration et même de l’usage des réseaux sociaux par les enfants. À première vue, les sujets semblent dispersés. Ils répondent pourtant à une même question : comment permettre à l’Union européenne de dépendre moins des autres puissances au moment où les anciennes certitudes commerciales, énergétiques et sécuritaires se fissurent ?

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Cette logique n’est pas entièrement nouvelle. En septembre 2025, Ursula von der Leyen avait déjà placé son premier discours sur l’état de l’Union de son second mandat sous le signe de « l’indépendance » européenne, avec la défense, l’énergie, les technologies et la compétitivité au cœur de son programme. Un an plus tard, le vocabulaire change peu, mais le périmètre s’élargit : l’objectif n’est plus seulement de renforcer les capacités internes de l’Union. Il s’agit aussi de réorganiser ses partenariats extérieurs, de sécuriser ses approvisionnements et de construire des instruments communs face aux crises.

D’un marché ouvert à une Europe qui veut choisir ses dépendances

Pour comprendre le discours du 16 septembre, il faut revenir quelques années en arrière.

L’Union européenne s’est construite autour d’un principe puissant : mettre en commun une partie des souverainetés nationales afin de créer un vaste marché capable de peser dans le monde. Cette stratégie a longtemps reposé sur une économie très ouverte, des chaînes d’approvisionnement mondialisées et des échanges importants avec les grandes puissances commerciales.

Or, plusieurs crises ont progressivement montré les limites de ce modèle.

La pandémie de Covid-19 a exposé la dépendance européenne à certaines chaînes de production asiatiques. La guerre menée par la Russie contre l’Ukraine a brutalement rappelé le risque d’une dépendance énergétique. Les tensions commerciales avec les États-Unis d’Amérique ont ensuite montré que même les partenaires traditionnels pouvaient utiliser le commerce comme instrument de pression. La montée en puissance industrielle de la Chine ajoute une autre difficulté : l’Europe vend beaucoup au marché chinois, mais elle importe aussi massivement de Chine des produits et des matières indispensables à ses propres industries.

C’est précisément sur cette dernière relation que Ursula von der Leyen a concentré une partie de son discours.

Le déficit commercial de l’Union européenne avec la Chine atteint désormais environ un milliard d’euros par jour, selon les chiffres avancés par la présidente de la Commission européenne. Elle a également rappelé que l’Union dépend de la Chine à plus de 80 % pour plusieurs matières premières critiques et jusqu’à 90 % pour certaines terres rares. Son intention affichée est de rééquilibrer la relation commerciale tout en constituant des réserves européennes de matières premières stratégiques.

La comparaison avec le discours de 2025 est instructive. L’an dernier, Ursula von der Leyen parlait déjà de réduire les dépendances européennes. Cette année, elle propose davantage d’outils concrets : accélération du marché unique, modernisation des réseaux électriques, stockage de l’énergie et création d’une structure européenne destinée à acheter et stocker certaines matières premières critiques.

Le raisonnement est donc moins celui d’un retrait du commerce mondial que celui d’une diversification des risques. L’Union ne cherche pas à ne plus dépendre de personne. Elle cherche à éviter qu’une dépendance unique puisse devenir une vulnérabilité stratégique.

Le paradoxe chinois : commercer davantage tout en dépendant moins

Cette orientation contient toutefois une contradiction apparente.

La Chine reste un partenaire économique majeur de l’Union européenne. Ursula von der Leyen n’a d’ailleurs pas annoncé une rupture commerciale. Elle a parlé de dialogue et de rééquilibrage, en estimant que les intérêts économiques des deux parties rendaient encore possible une coopération.

Mais le discours est devenu plus ferme qu’à l’époque où la mondialisation était principalement présentée comme une source d’efficacité économique.

L’Europe veut continuer à vendre en Chine, tout en évitant que ses propres industries deviennent trop dépendantes des importations chinoises. Elle veut également conserver l’accès aux technologies et aux matières premières indispensables aux batteries, aux semi-conducteurs, aux véhicules électriques, aux technologies propres et à la défense.

Cette évolution rapproche progressivement la politique commerciale européenne de la politique de sécurité. Une matière première, un composant électronique ou une capacité industrielle ne sont plus seulement considérés comme des questions économiques lorsqu’ils peuvent manquer au moment d’une crise.

C’est l’un des fils conducteurs du discours du 16 septembre.

Le Canada : plus qu’un partenaire commercial, un nouvel ancrage stratégique

C’est dans cette logique qu’il faut comprendre la place accordée au Canada.

La proposition d’Ursula von der Leyen d’ouvrir la voie à un statut de « membre associé » pour le Canada constitue l’annonce la plus inhabituelle de son discours. Un tel statut n’existe pas actuellement dans les traités de l’Union européenne. La présidente de la Commission a donc proposé une formule nouvelle, dont les modalités restent à définir et qui nécessiterait l’accord des États membres.

Le choix du Canada n’est pas seulement symbolique.

L’Union européenne et le Canada disposent déjà d’un accord commercial, le CETA, appliqué provisoirement depuis 2017. Entre 2016 et 2025, leurs échanges de biens ont augmenté de plus de 76 %, pour atteindre 81,5 milliards d’euros. Le commerce des biens et services a atteint environ 130 milliards d’euros en 2025.

Mais Ursula von der Leyen veut désormais aller au-delà du commerce.

Elle propose une coopération sur les minerais critiques, les batteries, l’énergie, l’intelligence artificielle, l’informatique quantique, la cybersécurité, l’industrie de défense et l’Arctique. Elle parle également d’une « Alliance pour l’avenir » entre l’Union européenne et le Canada.

Le contexte donne à cette proposition une portée particulière.

Le Canada cherche lui-même à diversifier ses relations commerciales alors que ses relations avec les États-Unis d’Amérique se sont fortement tendues. Mark Carney, Premier ministre du Canada, était présent à Strasbourg pour le discours. Son gouvernement a confirmé vouloir approfondir le partenariat avec l’Europe, sans reprendre à son compte, à ce stade, la formule de « membre associé ».

L’Europe cherche donc à transformer une relation commerciale déjà existante en partenariat stratégique plus large.

Ce n’est pas une adhésion du Canada à l’Union européenne. Le Canada ne deviendrait pas un État membre au même titre que la France, l’Allemagne ou l’Espagne. Il s’agirait d’inventer une nouvelle catégorie de relation avec un pays extérieur au continent européen.

Le choix est d’autant plus significatif qu’Ursula von der Leyen avait consacré son discours de 2025 à l’idée que l’Europe devait pouvoir choisir ses partenaires et renforcer sa capacité à agir seule. En 2026, cette autonomie passe aussi par la construction de réseaux avec des puissances considérées comme compatibles avec les intérêts européens.

De la défense européenne à une architecture de sécurité plus large

La même logique apparaît dans le domaine militaire.

Depuis le début de la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine, l’Union européenne a progressivement renforcé son rôle dans la défense, un domaine longtemps dominé par les États membres et l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord.

Le discours de 2026 pousse cette évolution un peu plus loin.

Ursula von der Leyen a proposé la création d’un Conseil européen de sécurité réunissant les États membres de l’Union et plusieurs partenaires, dont le Royaume-Uni, la Norvège, l’Ukraine et le Canada. Elle a également proposé un mécanisme d’urgence permettant aux États membres de se consulter rapidement lorsqu’une crise sécuritaire survient.

Il faut cependant distinguer cette ambition de la réalité institutionnelle.

La Commission européenne peut proposer des textes et mobiliser certains instruments communautaires, mais elle ne commande pas les armées européennes. Les décisions militaires restent largement entre les mains des États membres, tandis que l’OTAN demeure l’organisation centrale pour la défense collective de nombreux pays européens.

La nouveauté réside donc moins dans la création d’une « armée européenne » que dans la volonté de mieux coordonner les capacités industrielles, technologiques et militaires européennes.

L’Ukraine occupe une place centrale dans cette réflexion. Ursula von der Leyen a promis un soutien renforcé avant l’hiver, notamment dans la défense antiaérienne, l’énergie et le chauffage. La sécurité européenne est ainsi présentée non plus comme une question séparée de l’économie, mais comme un ensemble allant des drones aux satellites, des réseaux électriques aux matières premières.

L’énergie : produire davantage pour importer moins

La question énergétique constitue le troisième volet de cette stratégie.

L’Europe avait déjà engagé sa diversification énergétique après la réduction brutale de sa dépendance au gaz russe. Mais Ursula von der Leyen veut désormais aller plus loin en accélérant l’électrification de l’économie.

Son objectif annoncé est de doubler la part de l’électricité dans la consommation énergétique européenne d’ici 2040. Selon ses estimations, cela pourrait réduire la facture d’importation de combustibles fossiles de 260 milliards d’euros par an. Le problème reste toutefois celui des infrastructures : une importante capacité renouvelable installée en Europe attend encore son raccordement aux réseaux électriques.

La comparaison avec la période précédant la guerre en Ukraine est importante.

L’énergie était alors principalement traitée sous l’angle du prix, de la compétitivité et du climat. Elle est désormais également considérée comme une question de sécurité économique. Produire davantage d’électricité en Europe, développer les réseaux et stocker l’énergie doit donc permettre à la fois de réduire les émissions, de soutenir l’industrie et de limiter certaines dépendances extérieures.

C’est cette convergence entre climat, industrie et sécurité qui traverse une grande partie du discours.

Le climat n’est plus seulement une question de réduction des émissions

La même évolution apparaît dans la politique climatique.

Après un été marqué par des vagues de chaleur et de nombreux incendies, Ursula von der Leyen a annoncé un plan européen contre les vagues de chaleur, une initiative sur l’eau, une alliance européenne pour l’assurance contre les catastrophes et, à terme, une flotte européenne de lutte contre les incendies. Elle a également souligné qu’environ 25 % seulement des pertes liées aux catastrophes en Europe sont actuellement couvertes par une assurance privée.

Le changement de perspective est notable.

Pendant des années, le débat climatique européen a surtout porté sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre et la transformation du système énergétique. Le discours de 2026 insiste davantage sur l’adaptation : comment protéger les populations, les infrastructures, les agriculteurs et les économies européennes lorsque les phénomènes climatiques extrêmes deviennent plus coûteux ?

La politique climatique devient ainsi aussi une politique de prévention des risques.

L’intelligence artificielle et les réseaux sociaux : protéger la société tout en restant compétitif

L’autre grande contradiction du discours concerne la technologie.

L’Union européenne veut développer ses propres capacités en matière d’intelligence artificielle afin de ne pas rester dépendante des grandes entreprises technologiques étrangères. Mais elle veut simultanément renforcer les règles encadrant les technologies numériques.

Ursula von der Leyen a notamment évoqué la nécessité de ralentir certains développements des modèles d’intelligence artificielle les plus avancés lorsque les risques de cybersécurité deviennent trop importants. Elle souhaite également renforcer les coopérations avec le Royaume-Uni et le Canada.

Sur les réseaux sociaux, la Commission européenne doit proposer un cadre visant à empêcher l’accès aux plateformes sociales aux enfants de moins de 13 ans, tandis que les adolescents de 13 et 14 ans pourraient disposer de comptes supervisés par leurs parents, avec des fonctionnalités limitées.

L’objectif est donc double : ne pas laisser l’Europe devenir technologiquement dépendante tout en refusant de considérer l’innovation comme une zone sans règles.

Une Commission plus ambitieuse que les divisions européennes ne le permettent parfois

C’est ici que se trouve probablement la principale difficulté du programme présenté à Strasbourg.

La Commission européenne peut proposer, négocier et mettre en œuvre une partie importante des politiques européennes. Mais elle ne dispose pas seule de tous les moyens nécessaires pour transformer ses annonces en décisions.

Le commerce, la défense, les budgets nationaux, l’énergie ou encore la politique étrangère impliquent souvent les États membres et le Conseil de l’Union européenne. Le Parlement européen intervient également dans l’adoption d’une grande partie des textes législatifs.

Les réactions qui ont suivi le discours montrent d’ailleurs que le Parlement européen est loin d’être unanime.

Certains groupes ont salué l’accent mis sur l’intelligence artificielle, la protection des enfants et la compétitivité. D’autres ont reproché à Ursula von der Leyen de ne pas répondre suffisamment aux difficultés industrielles, au coût de l’énergie, au chômage des jeunes, à la situation à Gaza ou à certaines questions migratoires. Ces critiques viennent de familles politiques différentes et ne portent pas toutes sur les mêmes sujets.

Cette diversité rappelle une réalité souvent oubliée dans la présentation du discours : l’Union européenne n’est pas un État national. Sa présidente de Commission ne peut pas décider seule de la trajectoire des 27 pays.

Ursula von der Leyen cherche surtout à changer le rapport de l’Europe au monde

Pris séparément, le Canada, la Chine, les réseaux électriques, les drones, les enfants sur les réseaux sociaux ou les incendies semblent appartenir à des dossiers complètement différents.

Pris ensemble, ils dessinent une même politique.

L’Union européenne cherche à passer d’une puissance principalement économique et réglementaire à une puissance davantage capable de protéger ses intérêts matériels : son énergie, ses industries, ses chaînes d’approvisionnement, ses technologies, ses frontières et ses capacités de défense.

C’est un déplacement important.

Le projet européen avait été pensé dans une période où l’interdépendance économique était largement perçue comme un facteur de stabilité. Le monde dans lequel Ursula von der Leyen prononce son discours est différent : guerre aux frontières de l’Union, rivalité industrielle avec la Chine, tensions commerciales avec les États-Unis d’Amérique, compétition technologique, dépendance aux matières premières et multiplication des risques climatiques.

La réponse proposée n’est pas le repli.

Elle consiste plutôt à choisir davantage ses dépendances, à diversifier ses partenaires et à renforcer les capacités européennes là où une rupture extérieure pourrait avoir des conséquences immédiates.

Le Canada prend alors une place particulière. Il fournit un exemple de ce que pourrait devenir la diplomatie économique européenne : moins centrée sur les seuls accords commerciaux et davantage tournée vers les minerais, l’énergie, la technologie, la défense et les chaînes d’approvisionnement.

Mais cette ambition comporte aussi une question non résolue : l’Europe peut-elle multiplier les instruments communs sans disposer d’une unité politique équivalente ?

C’est toute la différence entre annoncer une orientation et construire une puissance.

Le véritable test commence après le discours

Le discours du 16 septembre marque donc moins une rupture qu’une accélération.

En 2025, Ursula von der Leyen parlait d’un « moment d’indépendance » pour l’Europe. En 2026, elle tente de donner un contenu plus large à cette indépendance : moins de dépendance énergétique, davantage de capacités industrielles, sécurisation des matières premières, rapprochement avec le Canada, coordination de défense, développement technologique et adaptation climatique.

Reste désormais à savoir ce qui deviendra réellement du statut proposé au Canada, du futur Conseil européen de sécurité, des projets industriels, des nouvelles infrastructures énergétiques et des mesures climatiques et numériques annoncées.

Car le précédent européen invite à distinguer les annonces de leur mise en œuvre. Les discours sur l’état de l’Union donnent la direction politique de la Commission ; ils ne remplacent ni les négociations entre les 27 États membres, ni le vote des institutions européennes, ni les financements nécessaires.

La rentrée européenne de 2026 commence donc avec une ambition clairement affichée : rendre l’Union moins vulnérable dans un monde où l’interdépendance est devenue une source de puissance, mais aussi de pression.

La question des prochains mois sera beaucoup plus concrète : jusqu’où les États membres accepteront-ils de mettre en commun les moyens nécessaires pour atteindre cette autonomie que Ursula von der Leyen appelle désormais de ses vœux ?

Celine Dou