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Iran : la répression s’intensifie dans l’ombre d’un blackout numérique – quand la coupure d’Internet devient une arme politique

Depuis fin décembre 2025, l’Iran est secoué par une vague de manifestations sans précédent. Le gouvernement a mis en œuvre une coupure quasi totale d’Internet, privant la population de moyens de communication et de documentation. Au-delà de la simple répression physique, cette stratégie illustre une politique de contrôle de l’information, dont les implications dépassent largement les frontières du pays.

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À l’ère du numérique, la visibilité est devenue une arme. L’Iran démontre que la privation d’accès à l’information peut constituer un outil central de gouvernance autoritaire, transformant l’opacité en instrument de pouvoir.

Un blackout numérique au cœur d’une répression étendue

Depuis le début des manifestations, les Iraniens vivent dans un quasi‑silence électronique. Les réseaux téléphoniques et l’accès à Internet sont largement inaccessibles, empêchant la circulation de vidéos, la publication d’images et même les appels à l’aide. Cette mesure ne relève pas d’un incident technique : elle constitue un outil stratégique pour isoler la population et neutraliser la contestation.

La répression physique s’accompagne de cette invisibilisation systématique. Selon des sources parlementaires locales, environ 2 000 personnes auraient été tuées depuis le 28 décembre, tandis que l’Associated Press évoque au moins 646 morts confirmés et plus de 10 700 arrestations. La coupure d’Internet rend tout bilan précis difficile à établir, et l’opacité entretient un flou volontairement exploité par le régime pour contrôler le récit national et international.

Dans ce contexte, la violence n’est pas seulement physique : elle se déploie dans l’espace même de la perception. Privées de moyens de vérifier les événements, les populations et la communauté internationale doivent composer avec une information fragmentée, filtrée et soigneusement encadrée par l’État.

L’Internet comme instrument de pouvoir et de souveraineté

La stratégie iranienne illustre une tendance contemporaine : la technologie est mobilisée pour gouverner par l’opacité. La privation de communication remplit plusieurs fonctions :

  • Fragmenter les mobilisations : en l’absence de relais numériques, la coordination des protestations devient plus difficile.
  • Contrôler le récit : l’État devient la principale source d’information, modulant ce que le monde peut voir et savoir.
  • Neutraliser l’attention internationale : la documentation des violations des droits humains est limitée, compliquant l’action diplomatique ou humanitaire.

Ainsi, la coupure d’Internet n’est pas un incident secondaire, mais un pivot de la stratégie répressive, qui transforme la répression en un phénomène à la fois physique et invisible.

Un phénomène global : la privation d’Internet comme stratégie autoritaire

L’Iran n’est pas isolé dans cette approche. D’autres régimes ont recours à des méthodes similaires, révélant une logique globale de gouvernance coercitive à l’ère numérique.

À Myanmar, après le coup d’État de 2021, les autorités ont coupé l’accès à Internet pour entraver la résistance civile et limiter la diffusion des images de violence militaire. En Éthiopie, lors du conflit dans le Tigré, le blackout prolongé a empêché toute documentation indépendante des affrontements et des déplacements de population. Au Soudan, des coupures similaires ont été utilisées pour neutraliser les mobilisations populaires. Même la Russie, sans recourir à un blackout total, a mis en place une asphyxie informationnelle progressive, contrôlant les plateformes et marginalisant les médias indépendants.

Cette comparaison montre que le contrôle de l’information est devenu un levier stratégique pour des régimes confrontés à des contestations populaires. L’Iran, par l’ampleur et la sophistication de son blackout, représente un exemple extrême, mais inscrit dans une tendance observée ailleurs dans le monde.

Gouverner par l’invisibilité

L’observation comparative met en évidence plusieurs enseignements majeurs :

  1. La répression ne se limite plus à la force physique : elle inclut le contrôle de la perception, rendant les violences difficilement documentables et diminuant la pression internationale.
  2. Le blackout transforme la technologie en instrument de souveraineté coercitive, où l’État définit non seulement la loi, mais aussi ce que le monde peut voir ou savoir.
  3. Les stratégies d’invisibilisation ont des effets durables sur la mobilisation sociale, en fragmentant les mouvements et en instaurant la peur silencieuse.

Dans ces conditions, comprendre la répression iranienne nécessite de dépasser le récit sensationnaliste pour saisir les mécanismes profonds de contrôle de l’information, devenus cruciaux dans les sociétés numériques.

Une dynamique qui interroge le droit et la politique internationale

L’usage de la privation d’Internet comme instrument de répression soulève des questions globales :

  • Comment protéger les droits numériques et la liberté d’expression dans un monde connecté ?
  • Quelle responsabilité internationale face à des violations invisibles mais massives ?
  • Comment anticiper et contrer les stratégies de gouvernance par l’opacité dans d’autres contextes nationaux ?

L’Iran offre un exemple extrême, mais invite à réfléchir sur une évolution globale de l’autoritarisme à l’ère numérique, où l’information elle-même devient une arme et un champ de bataille.

Le cas iranien illustre que la répression contemporaine ne se limite plus à la violence physique : elle intègre le contrôle de l’information, la fragmentation des mobilisations et la privation de visibilité internationale.
La comparaison avec d’autres pays démontre que l’Iran applique une méthode déjà éprouvée, mais à une échelle exceptionnelle. Comprendre ces mécanismes est essentiel pour appréhender la complexité de la contestation, l’usage stratégique de la technologie et les limites de la couverture internationale.

L’enjeu n’est plus seulement la survie des manifestants, mais la capacité du monde à voir, documenter et analyser les crises invisibles.

Celine Dou, pour la Boussole – infos

Ukraine : des russophones renoncent à leur langue maternelle

Fait sociolinguistique réel ou construction d’un récit géopolitique ?

Depuis l’invasion russe de l’Ukraine en février 2022, de nombreux médias occidentaux relaient l’idée selon laquelle une part significative des Ukrainiens russophones aurait volontairement cessé d’utiliser le russe, leur langue maternelle, par rejet politique et moral de la Russie. Ce phénomène, présenté comme un basculement massif et spontané, est souvent invoqué pour illustrer l’isolement de Moscou jusque dans les franges historiquement russophones de la société ukrainienne. Une lecture qui, si elle repose sur des faits observables, mérite néanmoins d’être examinée avec prudence et mise en perspective.

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La langue est rarement un simple instrument de communication. Elle est mémoire, héritage, intimité. Peut-on s’en détacher sans contrainte, surtout lorsqu’elle devient, en temps de guerre, un marqueur politique et symbolique ?

L’Ukraine est, depuis son indépendance, un État marqué par une pluralité linguistique profonde. Pendant des décennies, le russe a occupé une place centrale dans la vie quotidienne de millions de citoyens, bien au-delà des régions orientales et méridionales du pays. À Kyiv, à Kharkiv, à Odessa, l’usage du russe n’impliquait ni remise en cause de l’identité ukrainienne ni adhésion politique à la Fédération de Russie.

Cette réalité commence à se fragiliser à partir de 2014. Les événements de l’Euromaidan, qui conduisent à la chute du président Viktor Ianoukovitch, s’inscrivent dans un climat de polarisation politique extrême. Dans les jours qui suivent, le vote par le Parlement ukrainien d’un texte visant à abroger la loi linguistique de 2012 sans qu’il soit ensuite promulgué suscite une inquiétude durable dans les régions majoritairement russophones.
Bien que ce vote n’ait jamais produit d’effet juridique, il agit comme un signal politique fort, perçu par une partie de la population comme l’annonce d’une marginalisation progressive du russe.

Les tensions qui éclatent dans le Donbass s’enracinent dans ce contexte. Elles ne peuvent être réduites à une seule cause linguistique, pas plus qu’elles ne sauraient être comprises sans tenir compte du rôle joué par la Russie dans leur amplification. La question de la langue devient alors un levier, à la fois local et géopolitique.

À partir de 2017, les autorités ukrainiennes adoptent plusieurs réformes visant à renforcer l’usage de l’ukrainien dans l’enseignement, les médias et l’administration. Ces politiques ne prohibent pas le russe, mais elles redéfinissent clairement les hiérarchies linguistiques dans l’espace public, au nom de la consolidation de l’État et de la souveraineté nationale.

L’offensive militaire russe de février 2022 marque une rupture supplémentaire. La guerre transforme la langue russe en un symbole chargé, souvent associé à l’agression, à l’occupation et à la violence. Dans ce contexte, certains Ukrainiens russophones choisissent effectivement de privilégier l’ukrainien, parfois par conviction profonde, parfois par nécessité morale.

Toutefois, assimiler ce phénomène à un rejet unanime et librement consenti de la langue russe relève d’une simplification. En situation de conflit armé, la langue cesse d’être neutre. Elle devient un indicateur d’appartenance, parfois de loyauté supposée. Sans qu’aucune interdiction formelle ne s’exerce dans la sphère privée, l’usage public du russe peut exposer à une forme de désapprobation sociale, voire à une suspicion implicite.

Dans ces conditions, le renoncement au russe ne relève pas toujours d’un choix strictement intime. Il peut aussi traduire une adaptation à un environnement où l’expression linguistique est politisée. Cette dimension est rarement interrogée dans le traitement médiatique dominant, qui privilégie des témoignages individuels cohérents avec un récit géopolitique largement partagé dans les capitales occidentales.

Il ne s’agit pas de nier la sincérité de ces témoignages, mais de souligner leur caractère partiel. Les voix de russophones réticents à politiser leur langue, celles des habitants des territoires occupés ou des exilés, restent largement absentes du débat public international.

La situation ukrainienne rappelle que la langue, en temps de guerre, devient un champ de bataille symbolique. Elle peut servir à affirmer une souveraineté, mais aussi à exclure, volontairement ou non, des identités plurielles héritées de l’histoire. Cette dynamique n’est pas propre à l’Ukraine et mérite d’être interrogée à l’aune d’autres contextes nationaux confrontés à des conflits identitaires.

Le renoncement au russe par certains Ukrainiens russophones est un fait observable, mais il ne saurait être érigé en preuve définitive d’un rejet homogène de la Russie par l’ensemble de cette population. Il s’inscrit dans une réalité plus complexe, où se croisent choix personnels, pressions symboliques, politiques linguistiques et stratégies narratives liées au conflit.

À l’heure où l’information participe elle aussi aux rapports de force internationaux, la rigueur impose de distinguer les faits, leurs interprétations et leur instrumentalisation. Comprendre cette nuance, c’est refuser les récits commodes pour privilégier l’analyse une exigence essentielle pour qui prétend informer sans œillères.

Celine Dou, pour la Boussole – infos