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Japon-Russie : après la première visite de Vladimir Putin à Iturup, les États-Unis d’Amérique reconnaissent la souveraineté japonaise sur les quatre îles disputées

Jeudi 13 août, Vladimir Putin s’est rendu à Iturup, l’une des quatre îles des Kouriles méridionales que la Russie contrôle et que le Japon revendique. Le lendemain, George Glass, ambassadeur des États-Unis d’Amérique à Tokyo, a déclaré que son pays reconnaissait la souveraineté du Japon sur les « Territoires du Nord », le nom utilisé par les autorités japonaises pour désigner ces quatre îles. Entre Moscou et Tokyo, les protestations ont immédiatement suivi.

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La visite de Vladimir Putin à Iturup est une première pour un président russe. Tokyo y voit une provocation et a convoqué l’ambassadeur russe. Moscou affirme de son côté que sa souveraineté sur les quatre îles ne peut être contestée. La déclaration de George Glass, rendue publique le 14 août, ajoute les États-Unis d’Amérique à une dispute territoriale vieille de plusieurs décennies.

Vladimir Putin est arrivé à Iturup jeudi 13 août. Il a visité une usine de transformation de produits de la mer, un hôpital et une école. Pour le président russe, le déplacement est aussi une manière d’affirmer la présence de la Russie sur une terre que le Japon considère comme sienne.

Les quatre îles concernées sont Iturup, Kunashir, Shikotan et les îlots Habomai. Elles sont administrées par la Russie depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Tokyo les appelle les « Territoires du Nord » et demande leur restitution. La question empêche toujours la Russie et le Japon de signer un traité de paix définitif depuis 1945.

La réaction japonaise n’a pas tardé. La Première ministre Sanae Takaichi a qualifié la visite de « absolument inacceptable ». Le ministre japonais des Affaires étrangères, Toshimitsu Motegi, a convoqué l’ambassadeur russe à Tokyo pour lui transmettre une protestation officielle.

Moscou a rejeté cette protestation. La porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, a jugé les critiques japonaises infondées et réaffirmé que la Russie exerçait sa souveraineté et sa juridiction sur ces îles. Dmitri Medvedev, ancien président russe et actuel vice-président du Conseil de sécurité, a lui aussi assuré que les territoires resteraient russes.

Vendredi 14 août, George Glass a pris position à son tour. L’ambassadeur des États-Unis d’Amérique au Japon a écrit sur X que son pays maintenait son soutien au Japon, « son plus important allié », et reconnaissait la souveraineté japonaise sur les « Territoires du Nord ». Il a aussi déclaré que les deux pays s’opposaient à toute action susceptible de menacer la paix et la stabilité dans l’Indo-Pacifique.

Il ne s’agit pas d’une nouvelle revendication territoriale étatsunienne. Les États-Unis d’Amérique avaient déjà exprimé leur position sur ces îles. La déclaration de George Glass intervient toutefois quelques heures après la protestation japonaise contre la visite de Vladimir Putin. Elle donne donc un écho supplémentaire au différend.

La Russie et le Japon se disputent ces quatre îles depuis 1945. L’Union soviétique en avait pris le contrôle dans les derniers jours de la Seconde Guerre mondiale. Le Japon affirme qu’elles lui appartiennent et continue d’en réclamer la restitution. La Russie refuse cette demande et considère les îles comme une partie de son territoire.

Cette querelle a empêché les deux pays de conclure un traité de paix après la guerre. Des négociations ont pourtant connu des périodes de rapprochement, notamment sous Shinzo Abe. L’ancien Premier ministre japonais avait développé une relation personnelle avec Vladimir Putin et tenté de trouver un compromis sur les îles.

La guerre en Ukraine a changé les rapports entre les deux pays. Tokyo a adopté des sanctions contre Moscou et renforcé son alliance militaire avec les États-Unis d’Amérique. La Russie a, de son côté, suspendu les négociations sur le traité de paix et renforcé sa présence militaire dans les Kouriles.

Iturup occupe une position stratégique. L’île se trouve au nord-est de Hokkaido et contrôle un passage entre la mer d’Okhotsk et le Pacifique. La Russie y maintient des installations militaires et des moyens de défense côtière. Pour le Japon, la présence militaire russe dans les quatre îles est devenue un sujet de sécurité, au même titre que l’évolution militaire de la Chine et les programmes nucléaires et balistiques de la Corée du Nord.

La visite de Vladimir Putin donne aussi à la dispute une forte portée symbolique. Il s’est rendu à Iturup quelques jours avant les cérémonies japonaises marquant la fin de la Seconde Guerre mondiale. Tokyo y voit un geste hostile. Moscou assume, au contraire, l’administration russe de l’île et refuse de considérer la question comme ouverte.

La réaction de George Glass montre surtout que Tokyo peut compter sur son principal allié dans ce différend. Les États-Unis d’Amérique reconnaissent la souveraineté japonaise sur les quatre îles, tandis que la Russie affirme qu’elles sont russes. Entre les deux positions, aucune solution diplomatique n’a encore été trouvée.

Le différend des Kouriles n’a donc pas changé de nature en quelques jours. Mais la visite de Vladimir Putin à Iturup, suivie le lendemain de la déclaration publique de l’ambassadeur des États-Unis d’Amérique, rappelle que cette vieille querelle territoriale reste un sujet sensible pour les trois puissances.

Celine Dou, pour la Boussole-Infos

Madagascar : 66 ans après l’indépendance, la Haute Cour constitutionnelle valide le transfert de plein droit à l’État des terrains encore détenus par des étrangers pour achever la décolonisation foncière

Soixante-six ans après avoir recouvré son indépendance, Madagascar s’attaque à une partie du patrimoine foncier restée juridiquement rattachée à la période coloniale. La Haute Cour constitutionnelle a validé la loi qui prévoit le transfert de plein droit à l’État de certains terrains encore inscrits au nom d’étrangers. Une décision à forte portée historique, mais dont l’efficacité se mesurera moins dans les archives que sur le terrain.

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Adoptée par l’Assemblée nationale le 1er juillet 2026, la loi fixe au 26 juin 1960, date de l’indépendance, le seuil de référence pour les titres fonciers concernés. Le texte vise les terrains immatriculés au nom d’étrangers durant la période coloniale et qui n’ont jamais été transférés à un propriétaire malgache. Les biens des ambassades et consulats, ainsi que ceux de personnes ayant depuis acquis la nationalité malgache, sont exclus du dispositif.

Une survivance juridique de la colonisation

Le texte part d’un constat simple : l’indépendance politique de Madagascar n’a pas fait disparaître toutes les traces juridiques de la période coloniale dans le registre foncier.

Des terrains peuvent encore apparaître dans les documents officiels sous le nom de propriétaires étrangers enregistrés avant le 26 juin 1960. La nouvelle loi veut mettre un terme à cette situation en faisant entrer ces biens dans le patrimoine de l’État.

Pour les autorités malgaches, l’enjeu est d’abord celui de la souveraineté. Le législateur estime que des terres vacantes ou inexploitées, dont les titres remontent à la période coloniale, peuvent empêcher des projets d’intérêt public ou de développement.

La mesure ne revient donc pas à une simple révision administrative de vieux titres. Elle touche à une question particulièrement sensible à Madagascar : qui possède la terre, qui peut l’exploiter et au nom de quelle légitimité ?

Le 26 juin 1960 comme ligne de partage

La date choisie par le législateur n’est pas anodine.

Le 26 juin 1960 marque la fin de la domination française et l’accession de Madagascar à l’indépendance. En faisant de cette date le point de référence du dispositif, la loi cherche à séparer les situations foncières héritées de la colonisation de celles qui ont été régularisées après l’indépendance.

L’Assemblée nationale a présenté le texte comme un moyen de permettre le transfert immédiat à l’État malgache des terrains concernés. Elle a également insisté sur le cas des terrains vacants et non exploités.

Mais l’ancienneté d’un titre ne suffit pas à raconter l’histoire d’une terre.

Entre le propriétaire inscrit dans les archives et la réalité du terrain, plusieurs décennies ont pu passer. Une parcelle peut avoir changé d’occupant, être cultivée par une famille, être abandonnée ou faire l’objet d’un conflit. Le transfert juridique du titre ne fera donc pas disparaître automatiquement ces situations.

Une loi de souveraineté, mais pas encore une réforme agricole

C’est ici que la portée de la mesure doit être examinée avec prudence.

Le pouvoir présente cette réforme comme l’achèvement d’un processus de décolonisation foncière. L’expression a une force politique évidente : elle renvoie à une indépendance qui, dans le domaine de la propriété des terres, aurait laissé subsister des situations héritées de la domination coloniale.

Mais la question est de savoir ce que cette reconquête changera pour les Malgaches.

La principale difficulté foncière du pays ne se limite pas aux terrains encore enregistrés au nom d’étrangers depuis la colonisation. Elle concerne aussi la sécurisation des terres agricoles, l’accès des exploitants à la propriété, l’absence de titres pour de nombreux occupants et les conflits qui opposent régulièrement propriétaires, occupants et exploitants.

L’historien Solofo Randrianja, cité dans le dossier, invite précisément à ne pas surestimer la portée économique de la réforme. Selon lui, ces terrains ne représentent pas la majorité des terres utilisées par la population et la mesure ne touche pas le cœur des difficultés du secteur agricole.

Cette réserve est essentielle. Une réforme peut être historiquement symbolique sans être économiquement décisive.

Que fera l’État des terres récupérées ?

C’est probablement la question la plus importante après la décision de la Haute Cour.

Le transfert à l’État n’est qu’une première étape. Il faudra ensuite identifier les terrains concernés, vérifier les titres, déterminer leur situation réelle, traiter les éventuels occupants et décider de leur affectation.

Le choix sera politique.

Ces terres seront-elles attribuées à des agriculteurs malgaches ? Serviront-elles à des projets publics ? Seront-elles conservées dans le domaine de l’État ? Feront-elles l’objet de nouvelles concessions ?

Une mauvaise gestion pourrait transformer une mesure présentée comme une récupération du patrimoine national en une nouvelle source de contestations. À l’inverse, une redistribution transparente, accompagnée de titres sécurisés pour les bénéficiaires, pourrait donner à la réforme une portée bien plus large que celle annoncée aujourd’hui.

C’est à ce moment-là que la différence entre souveraineté foncière et politique foncière apparaîtra clairement.

La Haute Cour encadre le passage à l’État

Le texte ne prévoit pas un transfert sans distinction.

Les terrains appartenant à des représentations diplomatiques ou consulaires étrangères sont exclus. Il en va de même pour ceux qui ont déjà été transférés au nom de ressortissants malgaches et pour les biens de personnes étrangères ayant ensuite acquis la nationalité malgache, selon les conditions prévues par le texte.

La procédure doit également tenir compte des situations individuelles et des éventuels litiges. Le contrôle constitutionnel constitue donc une étape importante : il ne donne pas carte blanche à une opération indistincte sur l’ensemble du patrimoine foncier ancien.

La décision de la Haute Cour intervient dans le cadre du contrôle préalable auquel sont soumises les lois avant leur promulgation à Madagascar. La Constitution confie à la juridiction constitutionnelle le soin de vérifier leur conformité à la Loi fondamentale.

Le passé colonial revient par les registres fonciers

La portée politique de cette affaire tient aussi à ce qu’elle rappelle une réalité souvent oubliée : la fin d’une domination coloniale ne signifie pas nécessairement la disparition immédiate de toutes les structures juridiques qu’elle a laissées derrière elle.

À Madagascar, une partie de cette histoire demeure inscrite dans les titres fonciers.

Soixante-six ans après l’indépendance, l’État veut désormais reprendre la main sur ces biens. Le geste est fort. Mais la véritable décolonisation foncière ne se mesurera pas au nombre de titres changés dans les registres.

Elle se mesurera à ce qui arrivera aux hommes et aux femmes qui vivent sur ces terres.

Si les parcelles récupérées restent simplement dans les mains de l’administration, la réforme aura surtout produit un changement de propriétaire juridique. Si elles permettent à des agriculteurs d’obtenir des droits sécurisés, à des terres abandonnées de retrouver une utilité et à des conflits anciens de trouver une issue, alors le texte aura changé davantage que des noms sur des documents.

Une victoire juridique, un test politique

La Haute Cour a donné son feu vert. Le pouvoir malgache dispose désormais de l’outil juridique qu’il réclamait pour traiter les titres fonciers hérités de la période coloniale.

Mais cette victoire juridique ouvre un chantier autrement plus difficile : faire de la récupération des terres une politique utile à la population.

Le recensement des parcelles, la vérification des titres, la protection des occupants de bonne foi, le règlement des contentieux et l’affectation des terrains seront les véritables épreuves de la réforme.

Madagascar peut donc parler de décolonisation foncière. Il lui reste à démontrer que cette décolonisation ne s’arrêtera pas aux registres.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Syrie : après 18 mois de négociations, Damas reprend le contrôle des bases de Hmeimim et Tartous, mais Moscou reste sur place

Damas récupère la main sur les deux principaux points d’appui militaires russes en Syrie sans demander à Moscou de partir. Après dix-huit mois de négociations, un accord conclu entre les deux pays redéfinit le statut de Hmeimim et Tartous. Les anciennes bases russes doivent devenir des centres conjoints de formation, tandis que les installations civiles passent sous administration syrienne.

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L’accord marque la fin d’un dispositif militaire établi sous Bachar al-Assad, mais pas celle de la présence russe en Syrie. Le pouvoir de Damas récupère le contrôle des infrastructures civiles et modifie le statut des installations militaires. Moscou conserve toutefois une place dans ces sites à travers une coopération avec les forces syriennes. Le processus doit être achevé dans un délai de trois mois. Derrière cette formule se joue une question plus large : jusqu’où la nouvelle Syrie veut-elle rompre avec les arrangements de l’ancien régime sans se priver d’un partenaire dont elle a encore besoin ?

Les bases russes changent de statut

Pendant dix-huit mois, l’avenir de Hmeimim et Tartous a été négocié entre Damas et Moscou. Le compromis annoncé le 9 août prévoit une transformation profonde du dispositif russe.

Les installations militaires des deux sites ne doivent plus fonctionner comme des bases russes autonomes. Elles seront transformées en centres conjoints de formation et de qualification. Dans le même temps, les installations civiles, notamment l’aéroport de Hmeimim et le quatrième quai commercial du port de Tartous, doivent passer sous administration syrienne et être progressivement intégrées aux infrastructures civiles du pays.

Le délai fixé pour cette réorganisation ne dépasse pas trois mois.

Cette distinction permet de comprendre ce qui change réellement. Damas ne chasse pas les Russes de ces deux sites. Il met fin à leur statut de bases exclusivement russes et impose un nouveau cadre dans lequel la présence de Moscou doit désormais être partagée et négociée avec les autorités syriennes.

Moscou reste, mais dans une autre position

La formule retenue est loin d’être anodine pour la Russie.

Depuis son intervention militaire en Syrie en 2015, Moscou utilisait Hmeimim comme principale plateforme aérienne et Tartous comme point d’appui naval en Méditerranée. Ces deux installations avaient permis au Kremlin de soutenir Bachar al-Assad dans la guerre civile et de disposer d’une capacité de projection militaire bien au-delà de ses frontières.

La chute du régime, en décembre 2024, avait bouleversé cet équilibre.

Le nouveau pouvoir syrien aurait pu exiger le départ des forces russes. Il a préféré négocier avec Moscou. Des discussions sur l’avenir des installations militaires étaient déjà engagées avant l’accord annoncé en août. En juin, la Russie avait reconnu travailler avec Damas à une possible réorganisation de ses installations.

Le résultat est aujourd’hui connu : Moscou perd le privilège d’exploiter ces sites comme des bases militaires russes distinctes, mais conserve une présence à travers le nouveau dispositif conjoint.

Ce n’est donc ni le statu quo ni un retrait russe.

Pour Damas, récupérer le contrôle sans rompre avec Moscou

Le choix des nouvelles autorités syriennes répond à une logique de souveraineté, mais aussi de prudence.

Hmeimim et Tartous sont des infrastructures stratégiques. Leur contrôle touche directement à la capacité de Damas à exercer son autorité sur la façade méditerranéenne. La récupération des installations civiles constitue à ce titre un gain concret pour le pouvoir syrien.

Mais une rupture totale avec Moscou aurait un coût.

La Russie reste un acteur militaire important, un fournisseur historique d’armes à la Syrie et le pays qui accueille Bachar al-Assad depuis sa chute. Damas réclame l’extradition de l’ancien président, mais cela ne l’empêche pas de négocier avec le Kremlin sur les questions militaires et économiques.

Cette coexistence de deux dossiers montre la méthode du nouveau pouvoir : réduire l’emprise russe héritée de l’époque Assad sans transformer la Russie en adversaire.

Un recul stratégique pour Moscou

Pour le Kremlin, le changement est néanmoins réel.

Les accords conclus sous Bachar al-Assad avaient donné à la Russie une implantation militaire durable sur la côte syrienne. Tartous constituait son principal point d’appui naval en Méditerranée et Hmeimim sa plateforme aérienne. Les deux sites formaient le cœur de sa présence militaire au Moyen-Orient.

Le nouveau dispositif réduit cette autonomie.

Une base militaire russe permet à Moscou de décider directement de l’utilisation de ses infrastructures. Un centre conjoint de formation suppose, par définition, une autre relation avec l’État hôte. Les conditions d’accès, les activités et les responsabilités doivent être définies avec les autorités syriennes.

La Russie conserve donc une capacité d’influence, mais elle ne dispose plus du même rapport de force.

C’est une conséquence directe de la chute d’Assad : Moscou n’a pas été expulsé de Syrie, mais il a perdu la position privilégiée que lui garantissait l’ancien régime.

Pourquoi Damas laisse-t-il Moscou sur place ?

La réponse tient aussi au contexte régional.

La Syrie sort de plus d’une décennie de guerre. Son territoire reste soumis à plusieurs influences étrangères et son nouvel appareil d’État doit encore consolider son autorité. Dans ces conditions, expulser brutalement la Russie aurait pu ouvrir un nouveau front diplomatique sans apporter de bénéfice immédiat à Damas.

Le compromis permet au gouvernement syrien de récupérer les installations civiles, de modifier le statut militaire des deux sites et de conserver une relation avec Moscou.

Pour la Russie, l’intérêt est évident : elle évite de perdre totalement son implantation méditerranéenne.

Pour la Syrie, l’intérêt est différent : elle montre qu’elle peut désormais négocier les conditions de la présence étrangère sur son territoire.

La question qui reste ouverte

Le terme de « centres conjoints de formation » ne suffit toutefois pas à mesurer la future empreinte militaire russe.

Tout dépendra de la mise en œuvre de l’accord dans les trois prochains mois. Quels personnels russes resteront à Hmeimim et Tartous ? Quels moyens militaires pourront encore y être déployés ? Qui contrôlera concrètement les installations ? Quelle liberté d’action sera laissée aux forces russes ?

Les réponses à ces questions permettront de savoir si la transformation annoncée constitue une véritable réduction de la présence militaire russe ou une simple modification de son cadre juridique et opérationnel.

Pour l’instant, le constat est plus nuancé qu’un départ de Moscou : Damas reprend le contrôle des deux principaux sites russes, mais accepte que la Russie y conserve une présence sous une forme nouvelle.

Après la chute de Bachar al-Assad, la Syrie ne tourne donc pas complètement le dos à son ancien allié. Elle cherche plutôt à passer d’une relation de dépendance à une relation négociée.

C’est toute la portée de l’accord de Hmeimim et Tartous : la Russie reste en Syrie, mais elle n’y est plus dans les mêmes conditions.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Sénégal : l’incident de Bulock pousse Dakar et Banjul à solder un vieux dossier frontalier

Il aura suffi d’une clôture détruite dans un village frontalier méconnu pour remettre au premier plan une question que le Sénégal et la Gambie tentaient de régler depuis des années. L’incident survenu à Bulock n’a pas provoqué de rupture entre Dakar et Banjul. Il a, en revanche, accéléré un chantier longtemps repoussé : celui de la matérialisation de leur frontière commune.

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En annonçant la reprise des opérations de bornage après les tensions de Bulock, les autorités sénégalaises et gambiennes ne se contentent pas de répondre à un incident militaire. Elles cherchent à refermer une faille administrative héritée de l’époque coloniale avant qu’elle ne se transforme en véritable contentieux diplomatique. Derrière ce dossier technique se dessinent des enjeux de souveraineté, de sécurité et de stabilité régionale.

Pendant plusieurs jours, les versions de Dakar et de Banjul se sont opposées sans jamais rompre le fil du dialogue.

Le 16 juillet, des militaires sénégalais interviennent dans le secteur de Bulock, une localité située à proximité de la frontière entre les deux pays. Selon le gouvernement gambien, ils détruisent une partie de la clôture entourant un poste militaire implanté sur son territoire. Banjul dénonce une atteinte à sa souveraineté et convoque les mécanismes diplomatiques prévus entre les deux voisins.

Le Sénégal, de son côté, ne conteste pas l’intervention, mais en donne une lecture différente. Les autorités sénégalaises soutiennent que la zone concernée appartient à un secteur dont la matérialisation de la frontière demeure inachevée. Elles évoquent des installations réalisées dans un espace faisant encore l’objet de vérifications techniques, tout en réaffirmant leur attachement à une résolution concertée.

À première vue, l’affaire pourrait passer pour un différend frontalier de plus sur le continent africain. Pourtant, les faits racontent une autre histoire.

Ni Dakar ni Banjul ne remettent en cause le tracé juridique de leur frontière. Les deux États reconnaissent les limites héritées des accords conclus entre la France et le Royaume-Uni à la fin du XIXᵉ siècle, puis consacrées après les indépendances par le principe africain de l’intangibilité des frontières. Ce qui pose difficulté n’est donc pas la frontière elle-même, mais son inscription concrète sur le terrain.

Dans plusieurs secteurs, les bornes installées il y a plusieurs décennies ont disparu, se sont dégradées ou ne correspondent plus aux réalités du terrain. L’extension des villages, les activités agricoles, les mouvements des populations et les infrastructures de sécurité ont progressivement rendu certaines portions plus sensibles. Bulock appartient précisément à l’une de ces zones où les repères physiques ne permettent plus d’écarter toute ambiguïté.

L’incident a ainsi joué le rôle d’un révélateur.

Quelques jours seulement après les tensions, les deux gouvernements ont choisi de transformer un épisode potentiellement conflictuel en levier de coopération. Réunis dans le cadre des mécanismes bilatéraux existants, les responsables des deux pays se sont accordés sur une accélération des opérations de matérialisation de la frontière. Les travaux doivent reprendre par des vérifications conjointes, suivies de l’installation de nouvelles bornes dans les secteurs jugés sensibles.

Cette décision traduit une approche pragmatique. Plutôt que de laisser s’installer une confrontation politique autour de versions contradictoires, Dakar et Banjul cherchent à supprimer les zones d’incertitude qui favorisent ce type d’incident.

Cette prudence s’explique également par le caractère singulier des relations entre les deux pays.

La Gambie constitue une étroite bande de territoire qui s’enfonce au cœur du Sénégal en longeant le fleuve Gambie. Cette configuration géographique, héritée du partage colonial, fait de la frontière sénégalo-gambienne l’une des plus longues et des plus fréquentées d’Afrique de l’Ouest. Chaque jour, commerçants, transporteurs, familles et travailleurs la franchissent dans les deux sens, tandis que les forces de sécurité coopèrent étroitement pour lutter contre les trafics transfrontaliers et préserver la stabilité de la Casamance.

Dans un tel contexte, un incident local peut rapidement dépasser son cadre initial s’il n’est pas traité avec retenue.

C’est sans doute l’enseignement principal de l’affaire de Bulock. Les deux capitales ont défendu leurs positions respectives sans renoncer aux canaux diplomatiques. Aucune surenchère verbale, aucune démonstration de force, aucun gel de la coopération bilatérale n’est venu transformer un désaccord technique en crise politique.

Cette séquence contraste avec d’autres différends frontaliers observés sur le continent, où des incidents comparables ont parfois débouché sur des tensions durables. Ici, la réponse a consisté à renforcer les mécanismes de coopération plutôt qu’à les contourner.

Pour autant, le chantier qui s’ouvre ne se résume pas à la pose de nouvelles bornes.

La matérialisation de la frontière devra tenir compte des réalités humaines, économiques et sécuritaires qui caractérisent cette région. Les populations riveraines vivent souvent de part et d’autre de la limite internationale, entretiennent des liens familiaux anciens et partagent des espaces d’activité qui ignorent les découpages administratifs. Toute opération de bornage devra donc conjuguer précision technique et dialogue avec les communautés concernées.

L’épisode de Bulock rappelle enfin une évidence souvent reléguée au second plan : plus de soixante ans après les indépendances, les frontières africaines continuent de demander un travail patient d’entretien, de clarification et de coopération. Leur existence ne fait plus débat ; leur gestion, en revanche, demeure un exercice permanent.

En choisissant de relancer un dossier longtemps laissé en suspens plutôt que de s’enfermer dans une logique d’affrontement, le Sénégal et la Gambie ont privilégié une solution qui dépasse la seule question de Bulock. Le véritable enjeu n’était pas de savoir qui avait raison sur quelques mètres de terrain, mais d’empêcher qu’une incertitude cartographique ne fragilise une relation bilatérale essentielle à l’équilibre de cette partie de l’Afrique de l’Ouest.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

En annonçant la reprise des opérations de bornage après les tensions de Bulock, les autorités sénégalaises et gambiennes ne se contentent pas de répondre à un incident militaire. Elles cherchent à refermer une faille administrative héritée de l’époque coloniale avant qu’elle ne se transforme en véritable contentieux diplomatique. Derrière ce dossier technique se dessinent des enjeux de souveraineté, de sécurité et de stabilité régionale.

Pendant plusieurs jours, les versions de Dakar et de Banjul se sont opposées sans jamais rompre le fil du dialogue.

Le 16 juillet, des militaires sénégalais interviennent dans le secteur de Bulock, une localité située à proximité de la frontière entre les deux pays. Selon le gouvernement gambien, ils détruisent une partie de la clôture entourant un poste militaire implanté sur son territoire. Banjul dénonce une atteinte à sa souveraineté et convoque les mécanismes diplomatiques prévus entre les deux voisins.

Le Sénégal, de son côté, ne conteste pas l’intervention, mais en donne une lecture différente. Les autorités sénégalaises soutiennent que la zone concernée appartient à un secteur dont la matérialisation de la frontière demeure inachevée. Elles évoquent des installations réalisées dans un espace faisant encore l’objet de vérifications techniques, tout en réaffirmant leur attachement à une résolution concertée.

À première vue, l’affaire pourrait passer pour un différend frontalier de plus sur le continent africain. Pourtant, les faits racontent une autre histoire.

Ni Dakar ni Banjul ne remettent en cause le tracé juridique de leur frontière. Les deux États reconnaissent les limites héritées des accords conclus entre la France et le Royaume-Uni à la fin du XIXᵉ siècle, puis consacrées après les indépendances par le principe africain de l’intangibilité des frontières. Ce qui pose difficulté n’est donc pas la frontière elle-même, mais son inscription concrète sur le terrain.

Dans plusieurs secteurs, les bornes installées il y a plusieurs décennies ont disparu, se sont dégradées ou ne correspondent plus aux réalités du terrain. L’extension des villages, les activités agricoles, les mouvements des populations et les infrastructures de sécurité ont progressivement rendu certaines portions plus sensibles. Bulock appartient précisément à l’une de ces zones où les repères physiques ne permettent plus d’écarter toute ambiguïté.

L’incident a ainsi joué le rôle d’un révélateur.

Quelques jours seulement après les tensions, les deux gouvernements ont choisi de transformer un épisode potentiellement conflictuel en levier de coopération. Réunis dans le cadre des mécanismes bilatéraux existants, les responsables des deux pays se sont accordés sur une accélération des opérations de matérialisation de la frontière. Les travaux doivent reprendre par des vérifications conjointes, suivies de l’installation de nouvelles bornes dans les secteurs jugés sensibles.

Cette décision traduit une approche pragmatique. Plutôt que de laisser s’installer une confrontation politique autour de versions contradictoires, Dakar et Banjul cherchent à supprimer les zones d’incertitude qui favorisent ce type d’incident.

Cette prudence s’explique également par le caractère singulier des relations entre les deux pays.

La Gambie constitue une étroite bande de territoire qui s’enfonce au cœur du Sénégal en longeant le fleuve Gambie. Cette configuration géographique, héritée du partage colonial, fait de la frontière sénégalo-gambienne l’une des plus longues et des plus fréquentées d’Afrique de l’Ouest. Chaque jour, commerçants, transporteurs, familles et travailleurs la franchissent dans les deux sens, tandis que les forces de sécurité coopèrent étroitement pour lutter contre les trafics transfrontaliers et préserver la stabilité de la Casamance.

Dans un tel contexte, un incident local peut rapidement dépasser son cadre initial s’il n’est pas traité avec retenue.

C’est sans doute l’enseignement principal de l’affaire de Bulock. Les deux capitales ont défendu leurs positions respectives sans renoncer aux canaux diplomatiques. Aucune surenchère verbale, aucune démonstration de force, aucun gel de la coopération bilatérale n’est venu transformer un désaccord technique en crise politique.

Cette séquence contraste avec d’autres différends frontaliers observés sur le continent, où des incidents comparables ont parfois débouché sur des tensions durables. Ici, la réponse a consisté à renforcer les mécanismes de coopération plutôt qu’à les contourner.

Pour autant, le chantier qui s’ouvre ne se résume pas à la pose de nouvelles bornes.

La matérialisation de la frontière devra tenir compte des réalités humaines, économiques et sécuritaires qui caractérisent cette région. Les populations riveraines vivent souvent de part et d’autre de la limite internationale, entretiennent des liens familiaux anciens et partagent des espaces d’activité qui ignorent les découpages administratifs. Toute opération de bornage devra donc conjuguer précision technique et dialogue avec les communautés concernées.

L’épisode de Bulock rappelle enfin une évidence souvent reléguée au second plan : plus de soixante ans après les indépendances, les frontières africaines continuent de demander un travail patient d’entretien, de clarification et de coopération. Leur existence ne fait plus débat ; leur gestion, en revanche, demeure un exercice permanent.

En choisissant de relancer un dossier longtemps laissé en suspens plutôt que de s’enfermer dans une logique d’affrontement, le Sénégal et la Gambie ont privilégié une solution qui dépasse la seule question de Bulock. Le véritable enjeu n’était pas de savoir qui avait raison sur quelques mètres de terrain, mais d’empêcher qu’une incertitude cartographique ne fragilise une relation bilatérale essentielle à l’équilibre de cette partie de l’Afrique de l’Ouest.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Le Tchad quitte la CPI, Washington applaudit : la bataille pour l’avenir de la justice internationale est ouverte

Après Bamako, Ouagadougou et Niamey, N’Djamena a choisi à son tour de prendre ses distances avec la Cour pénale internationale. La décision tchadienne aurait pu rester une affaire africaine parmi d’autres. Elle a changé de dimension lorsque Washington a décidé de la saluer et d’appeler d’autres États membres à suivre le même chemin. Deux critiques venues d’horizons différents se retrouvent désormais face à la même institution : des gouvernements africains qui dénoncent une justice qu’ils jugent déséquilibrée et une puissance mondiale qui refuse depuis plus de vingt ans de reconnaître l’autorité de la Cour.

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Le retrait annoncé par le Tchad ouvre une nouvelle séquence pour la Cour pénale internationale. La contestation qui visait déjà son fonctionnement en Afrique rencontre aujourd’hui l’opposition ancienne des États-Unis d’Amérique. Les deux dynamiques ne poursuivent pas les mêmes objectifs, mais elles placent la même question au centre : une justice internationale peut-elle durer sans le soutien politique des États qu’elle entend encadrer ?

N’Djamena ferme une porte ouverte depuis deux décennies

Le 27 juillet 2026, le Tchad a notifié aux Nations unies sa décision de se retirer du Statut de Rome, le texte fondateur de la Cour pénale internationale. Le départ ne sera pas immédiat : conformément aux règles prévues par le traité, un délai d’un an doit s’écouler avant que la sortie devienne effective.

Pendant cette période, le pays reste lié par ses obligations envers la Cour. Politiquement, toutefois, le message est déjà envoyé.

Pour N’Djamena, la CPI ne répond plus aux exigences d’une justice internationale équitable. Les autorités tchadiennes dénoncent une institution qu’elles accusent de concentrer son action sur le continent africain et de ne pas appliquer les mêmes standards à toutes les régions du monde.

Cette critique n’est pas nouvelle. Depuis les premières années d’activité de la Cour, plusieurs dirigeants africains ont dénoncé ce qu’ils considèrent comme un déséquilibre. Le reproche revient régulièrement : l’Afrique aurait été davantage exposée aux poursuites internationales alors que certains acteurs majeurs de la scène mondiale restent hors de portée de la juridiction.

Le Sahel avant le Tchad

Avant N’Djamena, d’autres capitales avaient déjà pris leurs distances.

Bamako, Ouagadougou et Niamey ont engagé des démarches de retrait de la CPI dans une période où ces pays cherchent également à redéfinir leurs rapports avec les institutions internationales et les puissances occidentales.

Ces décisions ne répondent pas toutes aux mêmes calculs politiques. Chaque gouvernement défend ses propres priorités. Pourtant, une même idée revient : la volonté de reprendre la maîtrise de choix considérés comme relevant d’abord de la souveraineté nationale.

Dans plusieurs pays africains, la CPI reste associée à une question plus large : qui décide de la justice lorsque les rapports de force internationaux entrent en jeu ?

Washington, l’étrange soutien d’un non-membre de la Cour

La réaction des États-Unis d’Amérique a donné une portée nouvelle au choix tchadien.

Washington a salué le retrait du Tchad et appelé les autres États parties au Statut de Rome à quitter eux aussi la CPI.

La scène contient un paradoxe : une puissance qui n’a jamais accepté la compétence de la Cour encourage aujourd’hui ceux qui l’ont reconnue à s’en éloigner.

Les États-Unis d’Amérique avaient pourtant participé aux premières discussions autour de la création de la CPI. Ils avaient signé le Statut de Rome en 2000 avant de retirer leur signature en 2002. Depuis, les administrations états-uniennes successives considèrent qu’aucune juridiction internationale ne doit pouvoir exercer son autorité sur leurs ressortissants sans leur consentement.

Pour Washington, la question est celle de la souveraineté. Pour les défenseurs de la CPI, elle est celle de la responsabilité : certains crimes, en raison de leur gravité, ne peuvent rester uniquement du ressort des États.

Deux conceptions de l’ordre international s’affrontent.

Une convergence sans alliance

Le rapprochement entre les critiques africaines et la position états-unienne pourrait sembler surprenant.

Les gouvernements africains qui contestent la CPI mettent en avant l’histoire d’une justice qu’ils considèrent déséquilibrée et insuffisamment représentative du monde actuel.

Les États-Unis d’Amérique défendent une ligne différente : ils refusent qu’une institution extérieure puisse limiter leur liberté d’action politique et militaire.

Les raisons ne sont pas les mêmes. Les trajectoires non plus.

Pourtant, le résultat produit une même pression sur la Cour : celle d’une remise en cause de son autorité.

C’est là que se trouve le véritable enjeu. La CPI ne dépend pas uniquement de ses textes juridiques. Son efficacité repose aussi sur la coopération des États, sur leur volonté d’exécuter ses décisions et sur leur confiance dans son impartialité.

La bataille autour de l’universalité

Créée en 2002, la Cour pénale internationale devait répondre à une ambition : empêcher que les auteurs de crimes parmi les plus graves puissent échapper à la justice en raison de leur position politique ou de leur puissance militaire.

Vingt-quatre ans plus tard, son ambition se heurte à une réalité plus difficile.

Ses défenseurs rappellent qu’elle n’a pas vocation à remplacer les tribunaux nationaux et qu’elle n’agit que lorsque les États ne peuvent ou ne veulent pas juger eux-mêmes les crimes relevant de sa compétence.

Ses critiques estiment, eux, que son fonctionnement reste marqué par les rapports de force internationaux et qu’une justice véritablement universelle ne peut ignorer les déséquilibres entre les États.

Le débat ne porte donc pas seulement sur la CPI. Il touche à une question plus vaste : le monde accepte-t-il encore de déléguer une partie de sa souveraineté à des institutions communes ?

Le retrait du Tchad ne provoquera pas, à lui seul, l’effondrement de la Cour pénale internationale. Il marque toutefois une étape dans une période où plusieurs institutions internationales sont confrontées à une défiance croissante.

À mesure que les États revendiquent davantage leur autonomie, la justice internationale doit relever un défi difficile : prouver qu’elle peut être universelle sans être perçue comme l’instrument d’un rapport de force entre puissants et moins puissants.

De N’Djamena à Washington, la CPI se retrouve au centre d’une bataille qui dépasse son fonctionnement juridique. D’un côté, des États qui veulent reprendre le contrôle de leur souveraineté judiciaire. De l’autre, ceux qui défendent l’idée qu’aucune frontière ne devrait protéger les auteurs des crimes les plus graves.

Le retrait tchadien n’est peut-être qu’une étape. Il pose déjà une question qui pourrait définir l’avenir de la justice internationale : une institution peut-elle rester universelle lorsque ceux qui la contestent deviennent de plus en plus nombreux ?

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Des documents judiciaires évoquent des démarches de Jeffrey Epstein pour établir des contacts politiques en Afrique de l’Ouest

De nouveaux éléments issus de procédures judiciaires aux États-Unis d’Amérique suggèrent que le financier Jeffrey Epstein a cherché à nouer des relations avec des cercles politiques au-delà des espaces occidentaux.

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Loin de se limiter à une affaire pénale nationale, les archives rendues publiques mentionnent des interactions potentielles avec des acteurs politiques en Afrique de l’Ouest. Si ces références ne constituent ni des accusations ni des mises en cause judiciaires, elles soulèvent des questions sur les modes contemporains d’accès aux sphères de décision par des acteurs privés.

Les documents judiciaires liés aux activités de Jeffrey Epstein révèlent des tentatives de prise de contact avec des personnalités appartenant à des environnements politiques en Afrique de l’Ouest.

Parmi les noms cités dans certaines correspondances figurent notamment Karim Wade, acteur politique sénégalais, ainsi que Nina Keita, membre de l’entourage familial du président ivoirien Alassane Ouattara.

Les éléments évoquent des démarches visant à établir des relations, à organiser des rencontres ou à explorer des perspectives de coopération économique ou technologique. À ce stade, aucune implication dans des activités illégales n’est établie concernant les personnes mentionnées.

Ces informations suggèrent néanmoins l’existence d’initiatives destinées à accéder à des réseaux décisionnels nationaux.

Ces révélations prennent sens dans une évolution plus large du système international.

Depuis plusieurs décennies, les relations entre États ne constituent plus l’unique cadre de circulation de l’influence. Des acteurs privés dotés de ressources financières et relationnelles importantes cherchent à établir des liens directs avec les sphères publiques.

Dans ce contexte, l’accès aux élites politiques peut devenir un levier stratégique, non pas uniquement pour des projets économiques, mais aussi pour renforcer des positions d’influence.

L’intérêt de l’affaire réside ainsi moins dans l’identification des personnalités mentionnées que dans la méthode qu’elle laisse entrevoir : celle d’une insertion progressive dans des réseaux institutionnels par des voies informelles.

Cette dynamique n’est pas propre à l’Afrique de l’Ouest. Elle s’observe dans différentes régions du monde où les interactions entre acteurs privés et décideurs publics se multiplient, dans un environnement marqué par la concurrence économique et la diversification des partenariats internationaux.

Elle pose, de manière transversale, la question de la capacité des institutions à encadrer ces relations tout en maintenant leur ouverture aux coopérations extérieures.

Au-delà de sa dimension judiciaire, l’affaire Epstein met en lumière une transformation plus large des mécanismes d’influence à l’échelle internationale. Elle rappelle que les rapports de pouvoir contemporains ne se jouent plus uniquement dans le cadre formel de la diplomatie, mais également dans des espaces relationnels plus discrets.

Comprendre ces évolutions apparaît essentiel pour saisir les recompositions actuelles du pouvoir mondial.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Reconnaissance du Somaliland par Israël : la Somalie fustige une atteinte à sa souveraineté et met en garde sur la stabilité régionale

La décision d’Israël de reconnaître le Somaliland suscite une réaction vigoureuse de la Somalie, qui dénonce une violation manifeste de sa souveraineté et alerte sur les risques de déstabilisation dans la Corne de l’Afrique.

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Le président somalien, Hassan Sheikh Mohamud, a condamné depuis Doha la reconnaissance officielle du Somaliland par Israël, région autoproclamée indépendante depuis 1991 mais jamais reconnue par la communauté internationale. Ce geste, sans précédent, soulève de profondes interrogations sur l’intégrité territoriale de la Somalie, sur la stabilité politique de la Corne de l’Afrique et sur l’influence croissante d’acteurs étrangers dans une région stratégique.

Depuis plusieurs décennies, le Somaliland revendique son autonomie à la suite de l’effondrement du régime central somalien. Si la région a maintenu un ordre interne relativement stable et une gouvernance locale fonctionnelle, elle n’avait jamais obtenu de reconnaissance internationale. L’annonce israélienne bouleverse cet équilibre. Pour le président somalien, cette décision constitue une atteinte directe à l’intégrité de son pays et un précédent diplomatique dangereux qui pourrait encourager d’autres mouvements sécessionnistes. Dans ses déclarations à Doha, Hassan Sheikh Mohamud a souligné que la reconnaissance d’un territoire sécessionniste par un État tiers, sans consultation ni accord avec le pays concerné, viole les principes fondamentaux du droit international et menace la stabilité régionale.

La portée de ce geste dépasse le simple cadre juridique. Le Somaliland occupe une position géographique stratégique, surplombant le golfe d’Aden et la mer Rouge, corridors vitaux pour le commerce maritime mondial et le transit énergétique. Cette reconnaissance pourrait être interprétée comme une volonté d’Israël de renforcer sa présence diplomatique et sécuritaire dans cette zone clé, en s’alliant avec une autorité locale stable pour protéger ses intérêts économiques et stratégiques. Toutefois, cette approche comporte des risques. Elle pourrait fragiliser les relations israéliennes avec les pays africains, susciter des tensions au sein de la communauté internationale et compliquer les partenariats régionaux existants.

Les réactions africaines et internationales n’ont pas tardé. Les pays voisins, les organisations régionales telles que l’Union africaine et l’Autorité intergouvernementale pour le développement en Afrique de l’Est (IGAD), ainsi que les pays musulmans, ont exprimé leur désapprobation. Ils rappellent que le respect de l’intégrité territoriale demeure un principe essentiel pour garantir la stabilité et la paix dans la région. Sur le plan interne, la population somalienne a réagi par des manifestations et des rassemblements, réaffirmant son attachement à l’unité nationale et rejetant toute tentative de reconnaissance unilatérale.

Cette situation met en lumière des enjeux plus larges pour l’Afrique. La reconnaissance du Somaliland illustre le double défi auquel sont confrontés les États fragiles : préserver leur souveraineté tout en gérant l’influence d’acteurs extérieurs dans des zones stratégiques. Elle interroge également sur la capacité de la communauté internationale à prévenir la fragmentation politique et territoriale, et à garantir que les décisions diplomatiques ne compromettent pas la stabilité régionale. Dans la Corne de l’Afrique, cette initiative pourrait encourager d’autres revendications sécessionnistes et accentuer les tensions ethniques et politiques, tout en affectant la coopération régionale et la confiance des investisseurs étrangers.

En définitive, la reconnaissance du Somaliland par Israël n’est pas un acte anodin. Elle représente un signal stratégique et géopolitique majeur, tant pour la Somalie que pour l’ensemble de la Corne de l’Afrique. La situation souligne la nécessité pour la communauté internationale et les acteurs régionaux de défendre la souveraineté nationale et de maintenir la stabilité politique, afin de protéger les intérêts des populations locales et de préserver l’équilibre régional. Pour La Boussole‑Infos, il s’agit de démontrer que la compréhension des dynamiques africaines face aux interventions extérieures est essentielle pour appréhender la complexité des enjeux contemporains et pour offrir au lecteur une information rigoureuse, contextualisée et nuancée.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Des économistes allemands appellent à rapatrier l’or conservé aux États‑Unis d’Amérique, révélant une remise en question feutrée de la confiance entre alliés

Pendant des décennies, la question ne s’est pas posée. Que près de la moitié des réserves d’or de la République fédérale d’Allemagne soient conservées dans les coffres de la Federal Reserve Bank de New York relevait d’un consensus hérité de l’après-guerre. Aujourd’hui, ce silence se fissure. Des économistes allemands appellent à rapatrier cet or, faisant émerger un débat qui dépasse largement la seule gestion technique des réserves.

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Alors que l’Allemagne détient les deuxièmes plus importantes réserves d’or au monde, l’appel à leur rapatriement met en lumière une évolution plus profonde : la confiance financière au sein du bloc occidental n’est plus un acquis implicite. Derrière cette discussion en apparence technique se dessine une interrogation politique sur la souveraineté, l’usage de la finance comme instrument de puissance et la recomposition de l’ordre international.

Un débat longtemps impensable

La République fédérale d’Allemagne possède environ 3 350 tonnes d’or, dont près de 37 % sont stockées aux États‑Unis d’Amérique, principalement dans les coffres de la Federal Reserve Bank de New York. Ce dispositif, établi au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, s’est inscrit durablement dans l’architecture monétaire occidentale sans susciter de remise en cause publique majeure.

Ces dernières semaines, plusieurs économistes allemands ont appelé à réexaminer cette organisation. Sans mettre directement en cause la fiabilité des institutions états-uniennes, ils estiment que le contexte géopolitique et financier justifie une réflexion sur la localisation des réserves stratégiques nationales. La Bundesbank, pour sa part, affirme ne pas envisager de rapatriement immédiat, rappelant que les stocks sont régulièrement contrôlés et considérés comme sécurisés.

Le simple fait que cette question soit désormais posée constitue en soi un événement.

Un héritage de l’après-guerre

Le choix de conserver une part importante de l’or allemand à l’étranger s’explique par les conditions historiques de l’après-1945. L’Allemagne, alors privée de pleine souveraineté, s’insère dans un ordre international dominé par les États‑Unis d’Amérique. Sa sécurité militaire, sa reconstruction économique et sa stabilité monétaire reposent sur le cadre transatlantique.

Dans ce contexte, l’or n’est pas pensé comme un instrument de souveraineté autonome, mais comme un élément d’un système collectif fondé sur la confiance et la centralité états-unienne. Le dollar est convertible, l’ordre monétaire est hiérarchisé, et l’allié états-unien apparaît comme le garant ultime de la stabilité occidentale.

Même la décision unilatérale de Washington, en 1971, de mettre fin à la convertibilité du dollar en or ne provoque pas de remise en cause immédiate de ce schéma. L’ordre monétaire se transforme, mais le socle politique demeure.

Pourquoi la question se pose aujourd’hui

Si ce consensus est aujourd’hui interrogé, c’est parce que le cadre qui le rendait évident s’est profondément modifié. Depuis une quinzaine d’années, la finance est devenue un instrument central de la puissance internationale. Les sanctions économiques, autrefois exceptionnelles, se sont institutionnalisées. Les gels d’avoirs souverains et l’extraterritorialité du droit financier ont introduit une incertitude nouvelle autour des réserves détenues hors du territoire national.

Le gel des avoirs russes a constitué un précédent décisif, non par analogie politique, mais par le principe qu’il consacre : celui de la conditionnalité des actifs souverains en contexte de crise majeure. Pour les économistes allemands, la question n’est donc pas de savoir si les États‑Unis d’Amérique sont un partenaire fiable, mais si la neutralité financière, longtemps présumée, demeure une réalité opérante.

L’Allemagne ne manifeste pas une volonté de rupture. Elle exprime un doute discret, mais structurel, révélateur d’un monde où les garanties implicites de l’après-guerre ne suffisent plus.

Un débat révélateur d’un basculement plus large

La réflexion allemande s’inscrit dans un mouvement plus large de recomposition de l’ordre international. Dans un contexte de multipolarité croissante, plusieurs États réévaluent la protection de leurs actifs stratégiques. L’or, relégué au second plan par des décennies de discours financiers, retrouve une fonction politique assumée.

Ce retour de l’or dans le débat public occidental ne traduit pas une crise immédiate, mais une anticipation. Il révèle la fin d’une certitude : celle selon laquelle la confiance entre alliés serait intangible et permanente.

L’appel au rapatriement de l’or allemand ne saurait être interprété comme un geste hostile à l’égard des États‑Unis d’Amérique. Il constitue plutôt un signal discret, mais lourd de sens : même au cœur du bloc occidental, la confiance implicite ne va plus de soi. Lorsque les piliers de l’ordre monétaire interrogent l’emplacement de leur ultime garantie, ce n’est pas l’or qui est remis en cause, mais le cadre politique et financier qui le rend neutre et sécurisé.

Cet épisode illustre, à la fois pour l’Allemagne et pour le reste du monde, que la souveraineté économique et la protection des actifs stratégiques demeurent des enjeux fondamentaux, surtout dans un contexte de recomposition des rapports de puissance.

Celine Dou, pour La Boussole – infos

Rohingyas et Birmanie devant la Cour internationale de Justice, quand la justice internationale révèle ses enjeux géopolitiques et communautaires

La Gambie a saisi la Cour internationale de Justice pour accuser la Birmanie de génocide à l’encontre des Rohingyas. Au-delà de l’apparente défense humanitaire, cette démarche illustre la complexité des motivations derrière les recours aux instances internationales, qui mêlent loyautés religieuses, calculs géopolitiques et stratégies de visibilité politique.

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Dans un monde où les tribunaux internationaux sont censés protéger les populations vulnérables, l’affaire des Rohingyas montre que la justice peut devenir un instrument au service d’intérêts communautaires et géopolitiques, tout en questionnant la légitimité et l’efficacité de ces instances.

La Gambie et les Rohingyas : solidarité religieuse ou principe universel ?

En janvier 2026, la Gambie a porté plainte devant la Cour internationale de Justice pour dénoncer les violences commises contre les Rohingyas, minorité musulmane de Birmanie. Des centaines de milliers d’entre eux ont fui vers le Bangladesh en 2017, après des exactions massives incluant meurtres, viols collectifs et destructions de villages.

Si le geste de la Gambie est présenté comme une initiative humanitaire, il est difficile de dissocier cette action de l’affinité religieuse et communautaire entre l’État et la minorité concernée. La question se pose : si les Rohingyas avaient été d’une autre confession, chrétienne, bouddhiste ou hindoue, la Gambie se serait-elle engagée ? Le constat suggère que non, révélant une sélectivité communautaire dans le choix des dossiers portés devant la justice internationale.

Les instances internationales : un terrain stratégique

Cette affaire met en lumière un phénomène plus large : la justice internationale, qu’il s’agisse de la Cour internationale de Justice ou d’autres tribunaux, est devenue un instrument stratégique pour les États. Elle sert autant à légitimer une action sur la scène mondiale qu’à influencer l’ordre international selon des intérêts propres, qu’ils soient géopolitiques ou idéologiques.

Historiquement, les pays occidentaux ont souvent utilisé ces mécanismes pour imposer des normes et orienter les comportements des États moins puissants. Aujourd’hui, cette logique se retrouve dans le Sud global, comme en témoigne l’Afrique du Sud accusant Israël de génocide, où des motivations communautaires et symboliques l’emportent parfois sur l’objectivité juridique. La justice internationale n’apparaît donc pas seulement comme un instrument de protection humanitaire, mais aussi comme un levier de pouvoir et de diplomatie internationale.

Entre ingérence et souveraineté nationale

La multiplication des recours internationaux souligne le dilemme entre justice universelle et souveraineté des États. Chaque plainte internationale entraîne une forme d’ingérence, souvent perçue comme légitime par la communauté internationale mais vécue comme une intrusion par l’État concerné. La Gambie agit à des milliers de kilomètres de la Birmanie, alors que son propre pays fait face à des enjeux internes complexes. Cette distance géographique et politique accentue l’impression que les tribunaux internationaux peuvent devenir des instruments au service de priorités externes et symboliques, et non de véritables impératifs humanitaires.

Repenser le rôle des tribunaux internationaux

L’affaire des Rohingyas invite à réfléchir sur la pertinence et les limites de la justice internationale. La capacité de ces instances à protéger les populations est indissociable de leur neutralité et de leur indépendance vis-à-vis des intérêts des États. Lorsque cette neutralité est compromise par des considérations religieuses, géopolitiques ou symboliques, la crédibilité des tribunaux est fragilisée, et le principe même de justice universelle est mis en question.

Cette réflexion s’applique autant aux dossiers de l’Occident qu’à ceux du Sud global, et pose la nécessité d’un cadre plus rigoureux et impartial, capable de concilier protection des droits, respect de la souveraineté et authenticité humanitaire.

La saisie de la Cour internationale de Justice par la Gambie pour défendre les Rohingyas révèle que la justice internationale n’est pas seulement une affaire de droit ou d’humanisme. Elle reflète des calculs géopolitiques et communautaires, et illustre la difficulté de concilier protection des populations, impartialité juridique et souveraineté nationale. Comprendre cette dynamique est essentiel pour analyser la portée réelle des recours internationaux et leur rôle dans un monde multipolaire où le droit et la politique se mêlent de manière indissociable.

Celine Dou, pour La Boussole – infos

Iran : la répression s’intensifie dans l’ombre d’un blackout numérique – quand la coupure d’Internet devient une arme politique

Depuis fin décembre 2025, l’Iran est secoué par une vague de manifestations sans précédent. Le gouvernement a mis en œuvre une coupure quasi totale d’Internet, privant la population de moyens de communication et de documentation. Au-delà de la simple répression physique, cette stratégie illustre une politique de contrôle de l’information, dont les implications dépassent largement les frontières du pays.

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À l’ère du numérique, la visibilité est devenue une arme. L’Iran démontre que la privation d’accès à l’information peut constituer un outil central de gouvernance autoritaire, transformant l’opacité en instrument de pouvoir.

Un blackout numérique au cœur d’une répression étendue

Depuis le début des manifestations, les Iraniens vivent dans un quasi‑silence électronique. Les réseaux téléphoniques et l’accès à Internet sont largement inaccessibles, empêchant la circulation de vidéos, la publication d’images et même les appels à l’aide. Cette mesure ne relève pas d’un incident technique : elle constitue un outil stratégique pour isoler la population et neutraliser la contestation.

La répression physique s’accompagne de cette invisibilisation systématique. Selon des sources parlementaires locales, environ 2 000 personnes auraient été tuées depuis le 28 décembre, tandis que l’Associated Press évoque au moins 646 morts confirmés et plus de 10 700 arrestations. La coupure d’Internet rend tout bilan précis difficile à établir, et l’opacité entretient un flou volontairement exploité par le régime pour contrôler le récit national et international.

Dans ce contexte, la violence n’est pas seulement physique : elle se déploie dans l’espace même de la perception. Privées de moyens de vérifier les événements, les populations et la communauté internationale doivent composer avec une information fragmentée, filtrée et soigneusement encadrée par l’État.

L’Internet comme instrument de pouvoir et de souveraineté

La stratégie iranienne illustre une tendance contemporaine : la technologie est mobilisée pour gouverner par l’opacité. La privation de communication remplit plusieurs fonctions :

  • Fragmenter les mobilisations : en l’absence de relais numériques, la coordination des protestations devient plus difficile.
  • Contrôler le récit : l’État devient la principale source d’information, modulant ce que le monde peut voir et savoir.
  • Neutraliser l’attention internationale : la documentation des violations des droits humains est limitée, compliquant l’action diplomatique ou humanitaire.

Ainsi, la coupure d’Internet n’est pas un incident secondaire, mais un pivot de la stratégie répressive, qui transforme la répression en un phénomène à la fois physique et invisible.

Un phénomène global : la privation d’Internet comme stratégie autoritaire

L’Iran n’est pas isolé dans cette approche. D’autres régimes ont recours à des méthodes similaires, révélant une logique globale de gouvernance coercitive à l’ère numérique.

À Myanmar, après le coup d’État de 2021, les autorités ont coupé l’accès à Internet pour entraver la résistance civile et limiter la diffusion des images de violence militaire. En Éthiopie, lors du conflit dans le Tigré, le blackout prolongé a empêché toute documentation indépendante des affrontements et des déplacements de population. Au Soudan, des coupures similaires ont été utilisées pour neutraliser les mobilisations populaires. Même la Russie, sans recourir à un blackout total, a mis en place une asphyxie informationnelle progressive, contrôlant les plateformes et marginalisant les médias indépendants.

Cette comparaison montre que le contrôle de l’information est devenu un levier stratégique pour des régimes confrontés à des contestations populaires. L’Iran, par l’ampleur et la sophistication de son blackout, représente un exemple extrême, mais inscrit dans une tendance observée ailleurs dans le monde.

Gouverner par l’invisibilité

L’observation comparative met en évidence plusieurs enseignements majeurs :

  1. La répression ne se limite plus à la force physique : elle inclut le contrôle de la perception, rendant les violences difficilement documentables et diminuant la pression internationale.
  2. Le blackout transforme la technologie en instrument de souveraineté coercitive, où l’État définit non seulement la loi, mais aussi ce que le monde peut voir ou savoir.
  3. Les stratégies d’invisibilisation ont des effets durables sur la mobilisation sociale, en fragmentant les mouvements et en instaurant la peur silencieuse.

Dans ces conditions, comprendre la répression iranienne nécessite de dépasser le récit sensationnaliste pour saisir les mécanismes profonds de contrôle de l’information, devenus cruciaux dans les sociétés numériques.

Une dynamique qui interroge le droit et la politique internationale

L’usage de la privation d’Internet comme instrument de répression soulève des questions globales :

  • Comment protéger les droits numériques et la liberté d’expression dans un monde connecté ?
  • Quelle responsabilité internationale face à des violations invisibles mais massives ?
  • Comment anticiper et contrer les stratégies de gouvernance par l’opacité dans d’autres contextes nationaux ?

L’Iran offre un exemple extrême, mais invite à réfléchir sur une évolution globale de l’autoritarisme à l’ère numérique, où l’information elle-même devient une arme et un champ de bataille.

Le cas iranien illustre que la répression contemporaine ne se limite plus à la violence physique : elle intègre le contrôle de l’information, la fragmentation des mobilisations et la privation de visibilité internationale.
La comparaison avec d’autres pays démontre que l’Iran applique une méthode déjà éprouvée, mais à une échelle exceptionnelle. Comprendre ces mécanismes est essentiel pour appréhender la complexité de la contestation, l’usage stratégique de la technologie et les limites de la couverture internationale.

L’enjeu n’est plus seulement la survie des manifestants, mais la capacité du monde à voir, documenter et analyser les crises invisibles.

Celine Dou, pour la Boussole – infos